‹ J.-J. Rousseau et le libraire-imprimeur Marc-Michel ReyChapitre 10 sur 14 · X. Crise provoquée par les Lettres de la Montagne · texte numérisé non relu

X. Crise provoquée par les Lettres de la Montagne

Moins d'un mois après, Rousseau reprenait la plume. Il proposait à Rey l'impression d'un nouvel ouvrage : les Lettres de la Montagne. Nous y retrouvons les mêmes pensées et presque les mêmes termes d'anxiété et d'impatience que dans la lettre relative à l'impression de la Réponse à l'Archevêque: « Cet ouvrage sera difficile à imprimer correctement, à cause de la quantité de notes, de citations, de chiffres, de guillemets dont il est entremêlé et qui demandent le plus grand soin de la part de l'imprimeur et du prote ou correcteur, et cependant c'est de tous mes écrits celui dont l'exactitude et la correction m'importent le plus, mon honneur, mon repos, ma sûreté même en dépendent; une faute, un contre-sens, un quiproquo sont capables de tout gâter. Je ne cesserai de trembler sur l'exécution jusqu'à ce que la dernière bonne feuille me soit par-

venue... ajoutez que la diligence importe tellement qu'il faut absolument que l'ouvrage soit inutile ou qu'il paroisse dans le mois de novembre au plus tard... Le grand éloignement qui me met hors d'état de revoir les épreuves est un si grand inconvénient que cela seul me dégoûteroit du travail... Soit que vous acceptiez ou non, je vous demande sur cette affaire le plus grand s.ecret... ^» Le i^"" juillet : «Je me recommande à vous, mon cher Compère ; faites de bonne besogne : l'honneur de votre ami et le bien de votre patrie sont entre vos mains. ' »

Le 27 août : « Si vous allez de ce train, Touvrage ne sera pas imprimé dans un an ; cependant vous m'avez promis que l'ouvrage seroit public en novembre et il est de la plus grande importance et à moi et à la chose et à nombre d'honnêtes gens qu'il paroisse à Genève et à Paris au commencement de décembre au plus tard... '« Il va jusqu'à réclamer le concours des dames: « Je supplie très particulièrement ma chère commère de vouloir bien après la dernière correction suivre encore avec vous l'épreuve et la comparer au manuscrit sans se presser. ■* » Rien de plus intéressant pour un psychologue que d'étudier chez Rousseau ces alternatives d'exaltation et de dépression morales.^ Du i*'' Discours aux Confessions, toutes les oeuvres de Rous-

' Lettre du 9 juin 1764. Bosscha, p. 2i3-2i5.

* Bosscha, p. 216.

* Bosscha, p. 220.

* Bosscha, p. 214.

* Nous serions disposés à mitiger la théorie de Maugras que les grandes crises mentales de Rousseau correspondent- à des accès de sa maladie de la vessie. Il y avait probablement influence réciproque; nous avons TU à plusieurs reprises ici même qu'une grande exaltation cérébrale avait comme effet et non comme cause un affaiblissement physi-

seau ont été composées dans des phases d'excitation, de déséquilibre mental nettement caractérisé. Il apporte à ce nouveau manuscrit d'incessantes corrections, car il ne revoit pas non plus les épreuves ; il multiplie les recommandations ; il se persuade que son courrier est intercepté ; s'imagine que l'ouvrage va tomber «entre les mains de mes oppresseurs. » Il suggère à Rey l'idée de demander pour lui la protection des Comtes de Bentinck^. Grave complication : au milieu d'août, Rey tombe malade (fluxion, maux de dents et inflammation de la gorge) ; il n'en avise Rousseau que le 7 septembre, quand il peut reprendre la plume lui-même. Encore peu valide, il ne s'occupe d'aucun travail, sauf de l'impression des Lettres de la Montagne ; le 5 octobre, il parle d'un voyage pour se remettre. Rousseau témoigne naturellement sa sympathie, mais fait quelques observations: «Je suis affligé de votre mal, et tandis que vous souftriez de vos douleurs, je souffrois moi, de votre silence... Si vous eussiez daigné me faire écrire au moins deux mots, vous m'eussiez épargné de cruelles inquiétudes. - » Et il continue à harceler cet incorrigible traînard : « Si je croyois que l'ouvrage ne put être publié à Genève avant Noël, j'aimerois beaucoup mieux qu'il ne le fut point du tout ; car publié

que. Nous citons l'article de Maugras (Intermédiaire des chercheurs, 1887, p. 400), d'après le Dr Cabanes : Le cabinet secret de l'histoire, Paris, 1905, 3i' série, p. 1 15 et 1 16.

' A ce moment Rousseau faisait à l'autre extrémité du Val de Travers le séjour dont a parlé .M. Aug. Dubois dans le Musée neuchâtelois de 1867. Une lettre à Rey, datée d'Yverdun, i" août, porte ce qui suit : «Je vais faire une tournée qui sera peut être de quelques semaines... » (Bosscha, p. 2ig). Une autre lettre du 27 août est datée de nouveau de Môtiers, de même celle du 3 septembre; celle du g septembre, du Champ-du-Moulin, et celle du 17 septembre, de Môtiers, de nouveau.

- I.e 17 septembre 1764. Bosscha, p. 225.

après, il peut faire du mal et ne peut faire aucun bien...^» Deux semaines après ; « Je vois avec un déplaisir inexprimable que vous m'annoncez à cause d'une foire une interruption de près d'un mois. Si cette interruption avoit lieu il seroit absolument impossible que mon ouvrage fût imprimé, non seulement au commencement de novembre, comme vous me l'avez promis, mais à la fin, et par conséquent impossible aussi qu'il fût publié à Genève avant Noël comme il doit l'être absolument. Je ne sais quelle étrange fatalité me poursuit dans l'impression de mes ouvrages ; mais je sais que si celui-ci me manque au tems et à l'occasion, je ne m'en consolerai de ma vie et que j'abjurerai pour le reste de mes jours un malheureux talent qui ne m'attire que des douleurs sans pouvoir être utile à personne. ^»

En somme Rousseau est «content» ou «assez content» de l'attention que Rey prête à son ouvrage, et à l'occasion il sait reconnaître ses torts. Ainsi, le 8 octobre, il écrit : « Je vois, mon cher Compère, par votre lettre du 28 septembre, que l'omission de la page 20 étoit dans le manuscrit : c'est ma faute, je n'ai rien à dire. Cependant, comme il faut également d'autres cartons, si vous y vouliez ajouter celui-là, vous me feriez grand plaisir, sinon nous nous contenterions de corriger cette faute dans l'errata. ' »

Et les amabilités personnelles sont le refrain monotone mais touchant de ces lettres. Ainsi Rousseau écrit: « Je suis fâché, mon cher Compère, que vous ne jouissiez pas de votre santé ordinaire, donnez-moi des nou-

' Ibid., p. 223.

2 I Octobre 1764. bosscha, p. 227.

" Bosscha, p. 229.

velles de votre état et ménagez-vous. Pour moi, je suis malade et je suis encore plus inquiet. Mille amitiés à vos Dames. J'embrasse ma filleule et son papa, ^w

Le 6 novembre, Rey écrit : « Vos malheurs mon cher Rousseau sont en partie cause que nous vous aimons davantage ; vos infirmités nous touchent. Votre filleule vient on ne peut mieux; elle commence à gazouiller et si elle ne vous salue pas personnellement elle salue votre portrait, recevés ces baise-mains. Mad®"® Du Moulin et ma femme vous embrasse de tout leur cœur. L'auteur de l'ouvrage intitulé De la Nature que je vois fréquemment me parla un jour de Mr. Arnaud Surgeon (Rey semble penser que «Surgeon» est son nom ; il s'agit évidemment de M. Arnaud, chirurgien)^ homme très expert pour la guérison du mal dont vous êtes attaqué ; il y a ici des gens plus âgés que vous et qui se sont délivrés de cette cruelle maladie en suivant le régime qu'il leur a prescrit, je vous demanderois d'en faire de même, espérant que Dieu bénira le remède et vous rétablira, voulés-vous le faire ? Je vous ferai venir de Londres tout ce qu'il faut pour cela ou voulé-vous écrire vous-même à cet homme et vous pouvés compter que votre lettre sera la bienvenue. Voici son adresse : To master/master G. Arnaud Surgeon^ in Kings-U^eet (Sic) 1^ Anne's-soho, à Londres. En Post-Scriptum : «Peut-on se flatter de vous voir dans ce pays?» {Inédit)

Ajoutons encore que Rey se sentit si heureux d'avoir

pu satisfaire à peu près Rousseau en imprimant cet

. ouvrage, qu'il lui proposa, comme on approchait de la

fin, d'ajouter 3oo L. aux looo L. déjà payées pour le

' 8 octobre 1764. Bosscha, p. 228.

manuscrit, lequel s'était trouvé plus long qu'il n'avait pensé. Rousseau accepte : « Si notre affaire va bien, je ne refuserai pas, mon cher compère, l'augmentation que vous avez l'honnêteté de m'offrir. Tous vos procédés sont ceux d'un galant homme, et je crois qu'en nous passant mutuellement quelques petites étourderies nous pouvons l'un et l'autre nous applaudir de nous connoitre. Je vous ai fait honneur en toute occasion de ce que vous avez fait pour M®"^ Le Vasseur, et je ne me tairai pas non plus quand l'occasion se présentera sur ce dernier procédé. ^ » Rey, i6 novembre : « Mes procédés sont ceux d'un homme qui vous estime et considère beaucoup et au delà de tout ce que je puis dire... » (Inédit). On sait les récriminations, les colères que dès son apparition souleva l'ouvrage de Rousseau ; mais malgré les condamnations et anathèmes qui s'entrecroisent, l'écrivain n'oublie pas qu'on est au temps des étrennes et dans ce « moment de crise qui redouble tellement ses tracas que la tête lui en tourne,» il songe à ses obligations de parrain: «M. Vernéde d'Amsterdam s'est chargé à Lyon de quelques chiffons que j'envoie à ma filleule et à mes chères commères. Jai chargé M*"^ Boy de la Tour, mon amie, de cette petite emplette. Je souhaite que, ne pouvant être riche, elle soit du moins de bon goût. A petit mercier, petit panier, cher compère. Bien entendu que le petit mercier c'est moi ; car le panier ne saurait être trop grand pour le mérite des Dames. » (Bosscha, p. 243) Lui aussi est fêté : «Je reçois avec bien de la reconnoissance le beau présent d'estampes que me fait M. votre

' 29 octobre 1764. Bosscha, p. 236.

fils. Je me propose de lui écrire pour le remercier. » {Ibid.) Rey répond le i6 janvier lyôS : (( Ma femme, mademoiselle Du Moulin sont très sensibles à votre souvenir et recevront avec satisfaction le présent que vous leur envoyés, mais elles auroient préféré la plus petite marque de votre main que de vous mettre en dépenses pour elles ; pour moi, mon cher Compère, je vous remercie pour la petite qui jouit, loué soit Dieu, d'une parfaite santé ; elle va par toute la maison, comprend très bien tout ce qu'on lui dit, répond assé juste et commence a demander ce qu'elle veut ; agréés les baisemains et bien des amitiés de nos dames... (i6 janvier 1765. Inédit). Les présents n'arrivent à destination que beaucoup plus tard, et pendant longtemps Rey oublie d'en accuser réception. C'est le 3i mai seulement qu'il écrit: «Nous avons bien reçu par M. Vernéde 2 évantails, 2 bource à ouvrage, et une garniture pour la petite, je comptois vous avoir remercié pour tout et je vous fais mes excuses pour mon oubli. » (Inédit)

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