IX. Rev au Val-de-Travers
Rey fit le voyage de Suisse Tété de 1763. Rousseau le désirait beaucoup, et peut-être que. sans son habile iiîsistance, cette visite n'eût pas eu lieu. Déjà le 23 août 1 762, tôt après son arrivée au Val-de-Travers, Rousseau demande une entrevue : «J'espère que si vous venez à (ienève, vous tâcherez de passer par Môtiers. *w A quoi Rey répond, le 9 septembre : « S'il m'est possible de m'absenter je vous irai voir avant que d'aller à Genève. » (Inédit). Le 8 octobre, Rousseau revient à la charge, et, pour ajouter des arguments de poids à ceux plutôt platoniques dont il a usé d'abord, il propose adroitement une affaire : « Reste à voir s'il vous convient de vous en charger, c'est ce que vous pourrez examiner à votre passage.''» Sans refuser. Rey renvoie son départ, si bien que la saison avancée ne lui permet plus de se mettre en route. Le 23 octobre, il écrit : «Je suis toujours dans l'incertitude quand je pourrai entreprendre le voyage de Suisse par la raison que mes affaires m'obligent à rester, je ferai mes efforts pour les ranger afin de vous aller embrassé de même que mon cher Père. » {Inédit) Dès l'année suivante, Rousseau recommençait ses insinuations : « Je serai charmé de vous embrasser ici cet été.» écrit-il le 28 février 1763 ; et le
' Bosscha^ p. lyo.
- Ibid., p. 164.
'• Ibid., p. i6c|.
28 mars : «Je me datte de vous voir cet été ; puissé-je être assez bien pour me livrer tout entier au plaisir de vous recevoir... *» Le 8 avril, Rey annonce son prochain départ : « Vous me fiâtes beaucoup mon cher Rousseau en me témoignant que ma visite vous fera plaisir, il n'en est pas moins chez moi. Notre voyage avec Monsieur de L'Orme- étoit fixé au i" mai prochain, il ma prié hier que je l'ay vu de le remettre au 8 du même mois, il faut compter que je ne pourrai être chez vous qu'au 20 ou environ ; je me propose de passer chez vous une 8"' de jours, d'aller ensuite embrasser mon Père ou j'en resterai i5, puis m'en revenir... >^ (Inédit)
Le 2D août: « Me voici mon cher Rousseau de retour depuis le 19 cour' en parfaite santé. » (Inédit)
Nous avons intentionnellement reproduit les passages oij Rousseau réclame si instamment la visite de Rey. \ Ni avant, ni après, comme on le verra, il n'a paru si désireux de le voir, car Rousseau, malgré sa réelle affection pour ses amis, n'aimait pas la société. De quoi fut-il question entre eux ? Les lettres postérieures expliquent-elles l'insistance de Rousseau ? Pas très clairement, cependant elles nous permettent de l'entrevoir. On aborde bien des sujets : l'édition des Œuvres ; le livre qui devait devenir les Confessions "' ; un Esprit de Rousseau — fort probablement une sorte d'anthologie, car dans la lettre du 2 3 août Rey écrit : « Si votre santé
' Bosscha, p. 193-193.
* Un ami, mentionne à l'occasion dans la correspondance, mais dont nous ne savons rien, sinon qu'il avait la confiance de Rousseau aussi bien que des Rey. Une Madame de L'Orme est mentionnée aussi dans Bosscha, p. 199.
* Nous renvoyons pour cela à notre travail sur Le Manuscrit de la première ébauche des (Confessions, chap. III, Revue d'Histoire litt. de Li France, avril-juin 1906.
le permet et vos autres aifaires je recevrai avec plaisir vos indications sur VEsprit de Rousseau ^, w et le 24 février il demande d'indiquer « les endroits que je pourrois prendre.» Il fut question aussi d'une traduction de Robinson Crusoé avec introduction et réflexions, livre qu Emile avait mis à la mode, puisqu'il devait constituer toute la bibliothèque de l'élève de Jean-Jacques '.
1 Inédite. Le livre dont il s'agit ne parut point (voir lettre de Rey, 3i mai 1765, citée plus bas). Mais il en parut d'autres du même genre, quoique pas chez Rey, ainsi : Esprit, Maximes et Principes de M. Jean- Jacques Rousseau de Genève; à Neuchâtel et en Europe, chez les libraires associés, MDCCLXIV, 440 pages, in-i8. Il y a une introduction de XXIV pages « contenant quelques particularités de M. J.-J. Rousseau de Genève. » La table des matières comprend : Chap. l, Religion (5 rubriques); Chap. II, Morale (36 rubriques); Chap. III, Politique (7 rubriques); Chap. IV, Littérature, sciences et arts (19 rubriques). Nous avons mentionné dans une précédente note un Esprit de Julie, fait par Formey, en 1762. En 1763, parurent encore: Les Pensées de J. J. Rousseau, citoyen de Genève. A Amsterdam, MDCCLXIII, 327 pages in- 18. Les anthologies semblent avoir été fort à la mode au XVIII* siècle.
2 11 n'est guère probable qu'il s'agissait d'une simple traduction. Rousseau, on s'en souvient, avait songé à la possibilité d'abréger Clarissa Harlowe quand on lui en avait fait la proposition. Mais pour cela, ditil, « n'entendant pas l'anglais, il me faudrait toutes les traductions qui en ont été faites.» (lettre à M. Panckoucke, 25 mai 1764). D'autre part, on a insinué — par exemple Janin dans la préface à sa Clarissa Harlowe abrégée, en 1846 — que Rousseau avait cherché un prétexte pour refuser un travail qui aurait pu nuire à sa propre Julie. Avec tous les renseignements que nous avons sur Rousseau, s'il avait eu une connaissance réelle de l'anglais, nous le saurions certainement. 11 en avait apparemment déjà quelques vagues notions avant son séjour en Angleterre (cf. Annales, VI, p. 20), puisque dans une lettre à Rey, du 19 juin 1755 (Bosscha, p. 28), il parle d'examiner une traduction anglaise du Discours sur l'Inégalité. Lut-il en anglais le voyage de l'amiral Anson dont il se servit pour Xa Nouvelle- H éloise (livre IV, 3) ? Nous ne savons, mais nous avons des raisons de croire que non. (Il fait allusion à des choses i]ue nous n'avons pas trouvées dans l'édition anglaise.) Quoi qu'il en soit, Rey lui demande dans sa lettre du 25 août: « Faut-il vous envoyer la vie de Robinson?» Et dans celle du 20 janvier 1764; « Voulés-vous travailler au Robinson Crusoe?» Mais Rousseau répond le 17 mars: '< Il n'est plus question de Robinson. Je n'ai plus ni courage ni force pour aucun travail. Ce sera assez s'il m'en reste pour revoir ce qui est fait, » c'est-à-dire pour revoir ses œuvres en vue d'une édition générale.
Enfin on agita sérieusement la question d'un départ pour la Hollande. « Votre voyage — écrit Rey dès son retour — mon cher compère, pour ces provinces peut se faire suivant moi de chez vous a Basle à pied où par une voiture qui fait le voyage de Neufchatel à Basle en deux jours, de Basle par Eau jusqu'ici ; quand vous serez prêt vous me le manderez et je vous envoierai des lettres pour la route et des adresses pour vos Effets qu'il faudra faire partir d'avance (26 août 1763. Inédit) Cependant Rousseau ne projette pas de s'y établir définitivement. La lettre que nous venons de citer, égarée à Francfort, n'est remise au destinataire que le i*'" octobre : « Ni mon état ni les importuns, dit alors celui-ci, ne me permettent maintenant aucun travail. Je verrai s'il m'est possible de mettre quelque chose en état pour ce printemps au cas que j'aille en Ecosse ^ Le découragement me rend plus indolent de jour en jour. Je ne suis encore décidé sur rien ; sitôt que je le serai je vous manderai. Mille amitiés et respects à mes bonnes et aimables commères ; j'espère toujours leur rendre quelque jour mes devoirs en personne et peutêtre ce printems... ^» De ces différents sujets, celui que Rousseau avait le plus à cœur, celui qui surtout nous paraît expliquer ses pressantes invitations à Rey de le venir voir à Métiers, c'est celui des Œuvres. Nous le croyons, bien que les premiers temps il n'en soit que rarement question dans la correspondance. Il faudrait
' « Milord Maréchal m'avoit toujours conseillé l'Angleterre ou l'Ecosse et m'y oftroit aussi un asile dans ses terres; mais il m'en olîroit un qui nie tentoit beaucoup davantage à PotsJam auprès de lui. » Confessions, XII (Œuvres, IX, p. 67).
' Bosscha, p. 199.
même peut-être dircparce qu'il ntn est guère question. Rousseau en effet est d'une réticence extraordinaire en ce qui concerne ses livres ; il ne cesse de reprocher des indiscrétions à Rey, et il est avec lui d'une circonspection extrême. Cependant la nécessité le presse ; il doit songer à se créer quelques ressources en vue de sa vieillesse... Il espère que l'édition de ses œuvres les lui procurera. A chaque instant cette préoccupation reparaît, mais souvent voilée, comme si le philosophe se faisait scrupule de laisser entrevoir l'importance qu'il y attachait. L'étude de la question des Œuvres complètes confirmera pleinement cette hypothèse.
Après la visite de Rey, la correspondance, quoique peu copieuse, est plus cordiale que jamais. Rey y apporte plus de zèle que son ami. Le i^"^ novembre, il l'informe que la Galette d'Utrechta. de nouveau annoncé la mort de Rousseau ; il se garde bien d'y croire, « me flattant toujours que vous ferés ce voyage le plus tard possible.» Les nouvelles de la maison sont bonnes: <( La Petite depuis mon retour a considérablement gagné, elle se porte mieux qu'elle n'a jamais fait, elle est grosse et grasse qu'il y a plaisir à la voir. Ces dents la laissent en paix, elle en a 8 sur le devant, 4 en haut et 4 en bas, elle se tient assez ferme sur ses pieds mais nous ne croyons pas devoir la faire marcher crainte de lui faire mal... » (Inédit) Un mois après, nouvelle lettre de Rey qui voudrait avoir l'avis de Rousseau sur un livre qu'on lui demande d'imprimer; il ajoute : «Je suis dans un découragement complet par des chagrins auxquels je ne m'attendois pas, heureux s'il ne s'ensuit pas quelque maladie, je suis si dégoûté de toute sorte de travail qu'il n'y a qu'une nécessité indispensable qui
puisse m'engager à faire quelque chose...» (i*' décembre. Inédit). Rousseau donne son opinion sur le livre en question et encourage son ami éprouvé: «J'apprends avec grand plaisir que toute votre famille se porte bien; voilà l'essentiel. Quant au chagrin que vous donnoient vos affaires au moment que vous écriviez, j'espère que ce sont des peines passagères, finies au moment que je vous réponds. Au pis aller, la santé est toujours la grande affaire, elle donne le moyen de surmonter enfin le chagrin. Je suis charmé de ce que vous me marquez de la petite ; mais je n'approuve pas que vous n'osiez la faire marcher de peur de lui faire mal. Laissez-la marcher si elle en a la force et l'envie, même au risque de la voir tomber quelquefois ; c'est de l'en empêcher qui peut lui faire du mal. ^» Rey répond le 20 janvier par cette gentille lettre : « Oui mon Cher Compère, la santé est le plus pretieux de tous les biens et pourquoi n'en jouissez-vous pas ? Le tems est ensuite le meilleur remède pour afoiblir nos chagrins ! je voudrois que vous n'en eussiés point ; depuis ma dernière notre petite a beaucoup gagné, elle jouit d'une bonne santé, les dents lui viennent avec facilité, elle se soutient très bien sur les jambes, nous la faisons marcher tous les jours où pour parler plus juste elle nous oblige par cignes à la promener et on le fait moyennant ses lisiaires, elle s'amuse beaucoup à aller, venir, je compte qu'en peu de semaines nous la verrons marcher seule et sans aide, nous la conduisons tous les jours dans la chambre ou pend votre portrait et elle vous salue très exactement et par un bon jour et par un baise-main.
• a8 décembre lyôS. Bosscha, p. 200.
Ma femme, mad^"^ De Moulin vous assurent de leur tendre amitié, elles se flattent toujours ainsi que moi que nous aurons la satisfaction de vous embrasser dans quelques mois, vous n'en dites rien, auriés vous changé d'idée ? Votre santé seroit-elle plus mauvaise ? Sont-ce vos livres qui vous embarrassent ? Je les prendrai pour mon compte au prix que vous voudrés et vous ferai compter le montant ; si j'avois été en argent, je les aurois bien accepté le moment que vous m'en parlâtes chez vous, mais je sentois que j'avois de fortes sommes à payer a mon retour et que je ne l'avois point; avec la patience tout s'arrange... » (Inédit)
Finalement, sans s'expliquer pourquoi Rousseau renonce à visiter la Hollande et l'Ecosse : « Ne soyez pas surpris, mon cher Compère, de mon long silence ; ma situation en ôte presque tout le reproche à ma paresse et si je ne vous écris gueres, en revanche il y a peu de jours où je ne parle ici de vous, et surtout avec M^"^ Le Vasseur qui ressent comme elle doit toutes vos bontés. J'apprends avec grand plaisir le bon état de toute la famille et surtout de ma petite filleule et de sa bonne maman, avec laquelle je n'ai plus guères d'espoir de faire connaissance en Hollande. Seroit-il impossible que nous la fissions ici?*» La lettre suivante d'Amsterdam regrette, sans la discuter, la décision de « l'Oncle Rousseau. » M^"« Du Moulin est « très mortifiée que votre voyage n'aye pas lieu, elle s'en étoit flatée ; ma femme feroit ainsi que j'ay fait le voyage si la situation '^ et sa famille n'avoient besoin d'elle ; pour
' 17 mars 1764. Bosscha, p. 202.
' Madame Rcy est de nouveau enceinte ; mais les couches ne seront pas heureuses.
la petite elle vient très bien, marche bien, mange de même, s'exprime par signes à quelques mots près qu'elle articule passablement bien, veut être toute la journée au grand er et paroit avoir les inclinations d'un garçon... J'espère qu'avec l'aide de Dieu vous aurés une filleule digne de vous...» (Inédit) Cette lettre se croise avec un billet de Rousseau qui, en date du i3 mai, demande des nouvelles : « Comme il y a longtemps que je n'ai receu de vos nouvelles, donnez m'en ie vous prie, un peu de détail de ma petite filleule, de mes chères commères et de toute votre famille...» (Bosscha, p. 2o5).