‹ J.-J. Rousseau et le libraire-imprimeur Marc-Michel ReyChapitre 11 sur 14 · XI. La grosse question de «l'Édition générale · texte numérisé non relu

XI. La grosse question de «l'Édition générale

Revenons maintenant en arrière pour résumer les pourparlers entre Rousseau et Rey relativement à la publication d'une édition générale des Œiii'res. La solution intervient à l'époque où nous nous trouvons, c'està-dire à la fin du séjour de Rousseau à Môtiers ; mais .depuis longtemps, on l'a vu, les deux correspondants échangeaient leurs vues sur ce sujet. Déjà avant l'impression de la Lettre sur les Spectacles^ en réponse aux sollicitations de Rey, Rousseau qui pensait ne plus

vivre longtemps, se déclare prêt à prendre les dispositions nécessaires pour cette publication. ' A un moment donné, il est vrai, piqué de certains reproches au sujet de son manque d'exactitude, l'imprimeur déclara qu'il renonçait à s'en charger ^ ; mais ce moment d'humeur passa vite, et Rey parut même longtemps plus désireux que l'auteur de voir le projet aboutir. Dès le début, une difficulté s'était présentée. Rousseau esti- OTait qu'il avait droit à une nouvelle rémunération pour le deuxième Discom^s et pour la Lettre sur les Spectacles^ tandis que Rey prétendait que ces deux écrits étaient sa propriété. Sans citer tous les passages connus ou inédits relatifs à ce débat ^, rappelons ces lignes de Rousseau qui le résument : « Sur votre dernière lettre j'ai résolu de ne plus songer à ce recueil que nous ne nous soyons mieux expliqués ; car sûrement il y a du malentendu entre nous. Vous avez raison de ne vouloir pas payer deux fois les mêmes ouvrages ; mais moi je n'ai pas tort de ne vouloir pas vous faire présent de deux ans de mon tems car je n'ai de ressource pour vivre que mon travail et tandis que je revois mes écrits, il faut que je dîne.*» En effet, ainsi que le remarque le vicomte d'Avenel dans son intéressant article de la Revue des Deux Mondes du i5 novembre 1908, Rousseau s'obstine à vouloir « tirer de son cerveau seul son maigre budget, » ce que ne faisaient point les autres écrivains de cette époque et ce que Rey a peine à

• Voir lettre du 9 mars lySS. Bosscha, p. 32/3. î Lettre du i5 juillet 1758. citée plus haut.

'Voir Publications of Mod. Lang. Ass. of America, juin igiS; k. Schinz, Histoire de l'impression et de la publication du Discours sur l'Inégalité de J. J. Rousseau.

* 14 mars lySg. Bosscha, p. 67.

admettre. A leur honneur, reconnaissons que la discussion reste toujours courtoise.

Le projet est repris par Rey au moment où Rousseau, banni de France après la condamnation de VEmile^ se demande où aller s'établir. Depuis la publication de la Nouvelle Hélo'ise, de VEmile et du Contrat Social, l'entreprise prenait, cela va de soi, une importance plus considérable. Tout en donnant à Rousseau une preuve d'affection, Rey entrevoit une opération commerciale des plus fructueuses. Pourquoi Rousseau ne se fixeraitil pas à Amsterdam où les deux amis travailleraient ensemble à l'œuvre qui leur tient à cœur ^ ? Or, pour le moment, si l'idée d'aller en Hollande plaît à Rousseau, il écarte le projet de rééditer ses œuvres : les Etats généraux de Hollande n'ont-ils pas imité Paris et Genève en brûlant ses livres ? Et Rousseau estime que son honneur est en jeu : «Mon cher Rey, écrit-il, je vous suis sincèrement attaché, mais je le suis plus encore à mon honneur ; j'ai plus de fierté que leur Haute Puissance et une fierté plus légitime. Je ne consentirai jamais que le recueil de mes écrits s'imprime en Hollande qu'il ne s'y imprime avec approbation et que l'injuste affront qui m'a été fait ne soit réparé par un privilège authentique et aussi honorable que la précédente révocation a été insultante. Que les fous et les méchans brûlent mes livres tant qu'ils voudront, ils n'empêcheront pas qu'ils ne vivent et qu'ils ne soient chers à tous les gens de bien.» (8 octobre 1762, Bosscha, p. i65).

Nous avons dit que Rousseau avait probablement

' Lettre de Rey du 9 septembre.

repris avec Rey la question des œuvres lors de la visite de ce dernier au Val-de-Travers et que c'était même le désir d'en parler qui expliquait les invitations réitérées à son ami. Voyons la chose de plus près. Evidemment Rousseau a obtenu de Rey les renseignements qu'il désirait et après son départ il rumine l'affaire ; il en cause arec des amis du pays de Neuchàtel et, à la fin de l'hiver, écrit à Rey : « Certaines propositions qui m'ont été faites sur l'édition générale de mes écrits me font comprendre que cette entreprise est mûre et qu'il est temps de l'exécuter. Elle est pour moi de grande importance, puisque, hors d'état de travailler désormais, il faut qu'elle suffise pour me donner du pain aussi longtemps qu'il plaira à la Providence de me laisser encore sur la terre livré à mes infirmités. Mon cher Compère, je souhaite de tout mon cœur que nous puissions la-dessus prendre des arrangemens qui nous conviennent à tous deux et terminer cette grande affaire ensemble. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'à conditions égales vous aurez non seulement la préférence, mais qu'un léger désavantage ne m'empêchera pas de traiter avec vous. Je le dois à vos honnêtetés et encore plus à l'amitié qui règne entre nous ; que si cependant cette entreprise ne vous paraissait pas praticable aux conditions qu'il me convient d'y mettre avec vous et que je puis y mettre avec d'autres, vous êtes de votre côté trop raisonnable pour désapprouver que je m'ôte une fois pour toutes le souci de manquer de pain pouvant y pourvoir d'une manière honnête et juste. Je compte là-dessus pour vous envoyer dans une quinzaine de jours un petit Mémoire sur lequel vous aurez le tems de vous (sic) réfléchir. « (17 mai 1764,

Bosscha, p. 202-2o3.) Ce n'est que deux mois après, le i3 mai, que le métnoire annoncé partit.

Entre temps, le 1 1 mai, Rey avait écrit à Rousseau. C'est maintenant lui qui bat froid sur la question de l'édition générale, et comme Rousseau lui-même l'avait informée que l'éditeur Duchesne faisait paraître une édition d'cc Œuvres de Rousseau » à Paris, sans avoir obtenu d'autorisation préalable, et que, pour s'éviter des ennuis, le dit Duchesne offrait à Rousseau 5o louis de dédommagement, Rey lui conseille d'accepter, et même offre d'encaisser cet argent pour lui — ayant toujours été un peu comme le banquier de Rousseau. Mais Rousseau, qui probablement avait espéré amorcer le zèle de Rey en lui faisant entrevoir un concurrent possible, accueille de très mauvaise grâce ce conseil : (( Il faut avouer mon cher Rey que vous avez une terrible tête; sur l'historique que je vous fais des 5o louis que Monsieur Duchesne a remis pour moi en main tierce, ne voilà-t-il pas déjà que vous voulez prendre ma procuration et agir pour moi ? Ce n'est pas la première fois que vous aurez voulu vous fourrer à toute force dans mes affaires sitôt que vous en avez été instruit et sans que je vous en priasse. Cela n'est pas bien. Quand je vous fais des confidences d'amitié il ne faut pas pour cela vous porter aussitôt pour mon tuteur ni me susciter comme vous avez déjà fait avec M. Moultou des tracasseries dont je n'ai pas besoin parmi tant d'autres chagrins. De grâce une fois pour toutes laissezmoi le soin de mes affaires puisque je ne radote pas encore et ne vous en mêlez que quand je vous en prierai...» (26 mai 1764, Bosscha, p. 209.) Rey, qui avait pensé être aimable en offrant d'encaisser cet argent au

nom de Rousseau, est froissé de cette lettre ; il en prend occasion pour essayer de rompre les pourparlers ; il est maintenant en possession du mémoire. ^

Dans sa lettre du i5 juin, il laisse clairement entrevoir qu'il ne tient point à publier les oeuvres complètes; voici probablement la raison de ce changement de front. (Nous faisons grâce au lecteur des textes à Tappui). L'affaire de r« édition générale» avait traîné si longtemps que Rey avait pris des arrangements avantageux pour lui : à mesure que de nouveaux ouvrages de Rousseau paraissaient, il les imprimait d'emblée dans un format toujours pareil (in-12) et préparait ainsi une collection uniforme et toujours complète des œuvres ; ou bien, quand Rousseau tenait au format in-8 pour ses écrits, il les réimprimait tôt après pour sa collection in- 12^. Seul V Emile, défendu en Hollande, lui manquait. Le projet de «l'édition générale» le laissait donc plutôt indifférent, tandis que Rousseau, voyant 'a vieillesse à la porte, désirait ardemment le voir aboutir.

' Il se trouve dans Bosscha, p. 206-209. L'édition « ne contiendra absolument que mes écrits... on ôtera par conséquent toutes les pièces de mes adversaires et autres que M. Rey et d'autres libraires ont mises dans le recueil de mes œuvres. » A titre de compensation, Rousseau oti're des morceaux inédits. Après l'exposé du contenu des six volumes, il ajoute : '( Sur le plan que je viens d'exposer on m'offre 10,000 francs pour l'exécuter et cela dans un lieu à ma portée qui n'est ni Paris ni Genève [mais Neuchâtel]. M. Rey sait bien qu'avec le même avantage de sa part, il aura la préférence. » Tout ceci est « pour m'ôter le souci de manquer de pain. Si Rev n'accepte pas, mais propose des arrangements « équivalens, » je les accepte ; mais je suis infirme, hors d'état de travailler désormais, et il faut que je me délivre de la crainte de mourir de faim... »

' Cette idée lui était venue peu après la première discussion qu'ils avaient en 175g au sujet des oeuvres complètes et qui n'avait pas abouti. Voir la lettre du 18 avril 1739, citée dans notre travail sur la Publication du Discours sur l'inégalité déjà mentionné.

A cette publication, Rey fait deux objections fondamentales : la première — que Rousseau lui-même avait fait valoir auparavant — était l'opposition présumée du gouvernement hollandais pour V Emile ; on ne saurait aller contre la volonté «du souverain» (Rey connaît son Contî^at Social) ; la deuxième est encore empruntée à Rousseau : qui donc corrigerait les épreuves ? Ah, si Rousseau venait demeurer en Hollande, ce serait autre chose ; mais, sans son aide, comment satisfaire aux légitimes exigences d'exactitude de l'auteur et comment le faire venir maintenant que sa santé est si ébranlée ? Ce serait « dureté de sa part » ; bref « je préviens donc toutes sortes d'accidents en renonçant à cette entreprise. » Que Rousseau accepte plutôt les autres offres qu'on lui fait pour l'édition complète !

Du reste, Rey se rend fort bien compte que le but de cette édition est de procurer une pension viagère à Rousseau et il lui offre généreusement 800 livres annuellement comme droits d'auteur. Si Rousseau revient à la charge, Rey imprimera ses œuvres volontiers ; mais s'il entre dans les vues de Rey, la pension n'en sera pas moins payée de très grand cœur. Ce n'est pas tout : la vie (les Confessions)^ que «vous aviez eu la bonté de me faire espérer afin de vous témoigner en la publiant après votre décès et au public combien je vous étois attaché et combien je vous estimois » ne rentrera pas dans cet arrangement, mais sera payée à part.

Le 20 juin, bien avant qu'il fût possible d'avoir une réponse de Rousseau, dans la lettre où il accepte d'imprimer les Lettres de la Montagne offertes en date du 9 juin, Rey revient sur la même question. Il lui en coûte de refuser quelque chose à Rousseau, et, malgré

la générosité de ses offres, regrette de n'être pas entré dans les vues de son ami. C'est amusant et touchant tout à la fois de suivre les combats intérieurs chez Rey, qui se félicite d'avoir dit won, mais souffre d'avoir fait de la peine à son ami. Il réitère son désir de renoncer à l'édition générale, à moins que Rousseau ne veuille se charger de la surveillance sur place... mais hélas Rousseau est bien trop malade pour cela : « Les larmes me sortent des yeux quand je lis je vous promets que si l'édition peut se faire sans grosses fautes ou Je mourrai à la peine ou j'irai vous embrasser tous deux^ ^ dites tous trois, car la petite en vaut la peine. Cet enfant qui depuis la naissance jusqu'à aujourd'hui a un tic que j'attribue à sa sensibilité : quand on lui chante un air tel que Daiis ma cabane obscure^ ^ etc., elle se met à pleurer et elle pleurera tant que vous ne discontinuerés pas ; mais chantés lui un air gai comme Allons dansés sous les ormeaux, ^ elle vous accompagnera des yeux, des mains et des pieds ; car pour la voix elle n'en a point encore. Du reste elle se porte à merveilles ainsi que ma femme dans l'état ou elle est et Mad®"^ Du Moulin, recevés leurs amitiés, elles sont ensemble actuellement dans mon jardin, on y parlera de vous très sûrement et je compte les aller joindre après cette lettre finie... » (Inédit) On le voit, Rey pense adoucir l'amertume du refus par quelques phrases sentimentales qui attendriront nécessairement « l'oncle Rousseau, w

Les Lettres de la Montagne vont occuper pendant un

'Extrait de la lettre du 9 juin, Bosscha, p. 214. ' Airs du Devin du Village.

temps les deux correspondants. Mais Rousseau n'oublie pas l'édition générale, et la secousse profonde provoquée en Europe par son nouveau livre ne va pas tarder à ramener cette question au premier plan ; mais la solution sera autre qu'il n'espérait. L'orage éclate à Genève, mais passe aussi sur la Hollande, et la sévère condamnation du livre à La Haye a pour le séjour de Rousseau dans le pays de Neuchâtel le contre-coup le plus inattendu. Voici ce qui s'était passé (nous résumons d'après Bosscha, p. 24b). La cour de Hollande, le 1 1 janvier 1763, ordonna au procureur général de s'informer d'un livre publié par Rey à Amsterdam : Lettres écrites de la Montagne par J. J. Rousseau. Le procureur rapporta le i 7 que « pour répondre aux ordres de la cour il avait fait défendre et saisir le dit ouvrage dont on avait trouvé 10 exemplaires. Sur ce rapport et les conclusions prises par le Procureur général, la Cour prononça le 21 janvier un arrêt, où, a considérant que dans le livre incriminé, l'infaillibilité de l'Ecriture Sainte est mise en doute et que les miracles du Sauveur et des Saints Apôtres y font l'objet de moqueries profanes, impies, fades et licencieuses, tendant à ruiner les fondements de la vraie Religion, considérant d'ailleurs que ce livre a pour but de justifier les maximes pernicieuses de V Emile ou de l'Education^ ouvrage défendu par les Etats de Hollande comme étant un livre au plus haut degré impie, scandaleux, outrageant et profane, et puisque le respect dû à la Majesté Divine impose à la justice le devoir de donner ouvertement une marque éclatante de son indignation et signaler par un exemple son horreur contre quiconque écrit, imprime, vend et consent à la distribution de livres aussi abominables,

ordonne que le dit livre scandaleux et blasphématoire sera lacéré et brûlé sur l'échafaud par les mains du bourreau. »

Rey avait bien prévu des difficultés, l'ouvrage traitant les ecclésiastiques « de manière à ne vous le jamais pardonner ^ » et l'entrée du livre à Paris semblait d'emblée impossible ; mais il n'avait d'autre désir que d'obliger Rousseau. Il lui écrit lui-même ce qui se passe et joint des documents à ses lettres. On le prend de haut à Môtiers : « J'ai receu, mon cher Compère, les deux lettres que vous m'avez écrites du 23 Janvier et du b Février avec toutes les copies de lettres que vous y avez jointes sur l'histoire de la brûlerie de mon livre à La Haye. Je serois assurément bien fâché que tous ces petits jeux d'enfants mal élevés vous portassent du préjudice...» (i6 février 1762, Bosscha, p. 246). Mais Rousseau allait souffrir cruellement de l'intolérance de son siècle. La brûlerie de La Haye arrivait au moment où, après de longs pourparlers et grâce à l'habile et généreuse intervention de Du Peyrou, il était sur le point de s'arranger avec une compagnie pour faire imprimer à Neuchàtel l'édition générale ^. Le Conseil d'Etat de la Principauté de Neuchàtel avait donné son consentement tacite. Or les événements de Hollande engagèrent le dit Conseil à revenir en arrière et à

' Lettre du 14 septembre 1764, inédite. Pour plaire à Rousseau, il avait demandé l'entrée à Paris pour un livre sur V Apologie de la Religion (lettre du 7 septembre).

- A la tête de la société se trouvait un Monsieur Réguillat de Lyon. On a fait ailleurs l'histoire de cette entreprise ; qu'il nous suffise de dire que l'on devait payer à Rousseau une pension annuelle de 1600 livres, qui est, comme il l'a écrit à Rey, «la somme que je dépense annuellement depuis que je vis dans mon ménage, c.-à-d. depuis 17 ans», 18 mars 1765, Bosscha, p. 25o).

retirer l'autorisation donnée. Rousseau doit donc prendre d'autres dispositions. C'est à Rey qu'il s'adresse. Le voisinage de Genève, dit-il, l'oblige à chercher un autre asile, que d'ailleurs il ne nomme pas ; il se borne à dire : « Loin de me rapprocher de vous il m'en éloigne » (Ibid., i8 mars 1765, p. 25o) ; il s'agit de Berlin. Il explique ensuite que le dévoué Du Peyrou avait offert de reprendre toute l'affaire des œuvres à son propre compte avec certains arrangements particuliers, mais il se fait scrupule d'accepter. Evidemment, Du Peyrou n'agit que par complaisance : « Je ne crois pas pouvoir profiter de cette offre qui me paroit plus relative à mon avantage qu'au sien. » (Ibid.^ p. 2b\).

Avec Rey, il a toujours été en correspondance d'affaires ; un contrat tel que celui qu'il se propose de faire, serait plus naturel. En deux mots le projet que Rousseau a en tête, est le suivant : puisque dans ces circonstances l'édition générale sera forcément faite sans que l'auteur en surveille l'exécution — sinon de loin, — l'affaire sera moins lucrative pour l'imprimeur et l'éditeur ; le public ne la considérera pas comme l'édition définitive et la vente en souffrira. L'auteur devra donc limiter ses prétentions. Il demandera 1000 francs de pension au lieu de 1600 ^ Cependant, les Confessions ne seront pas comprises dans le marché de l'édition générale, et feront l'objet d'un arrangement spécial ; cet ouvrage, que Rousseau considère comme fort important, et qui par le fait qu'il sera entièrement inconnu jusqu'à sa mort, assurera un bon revenu à l'imprimeur,

' On se souvient que Rey avait ofi'ert 800 francs, mais c'était simplement pour droit de réimpression d'anciennes œuvres, et sans révision aucune, comme aussi sans morceaux additionnels.

mérite de lui rapporter 600 francs de pension annuelle jusqu'à sa mort. Ainsi le chiffre minimum de 1600 sera atteint.

Evidemment Rousseau, sans le laisser voir, n'est pas sans inquiétude. Il faut que son édition se fasse d'une façon ou d'une autre ; mais il est dégoûté du métier de publiciste et souhaite que tout se fasse sans lui ; si néanmoins, c'était la condition sine qua non pour arriver à une entente, cas échéant il irait en Hollande pour décharger Re}'" du souci de la correction des épreuves. Ainsi, bien qu'ayant dit qu'il irait ailleurs, il se réserve une porte ouverte : « Comme tous les événemens de ma vie sont sujets aux crises et aux révolutions les plus imprévues, je voudrois qu'à tout hasard vous me donnassiez des instructions un peu détaillées sur la manière de me rendre auprès de vous le plus commodément et aux moindres frais qu'il est possible, et que vous me donnassiez des adresses sur la route de gens qui pussent m'aider et me conseiller au besoin.» (Bosscha, p. 252-233) Voici la réponse de Rey, que nous reproduisons presque intégralement. Elle est du 27 mars 1763 : « Votre éloignement, mon cher Compère, nous fait une peine que je ne puis vous exprimer; je vous ay mandé par une de mes lettres de l'année passée que Mad®"« Du Moulin se dessidoit à aller pour le reste de ses jours à Vevay ; la résolution est enfin prise, elle doit partir dans le mois d'août prochain ; ma femme s'étoit dessidée a faire le voyage avec elle afin de passer quelques mois avec vous; elle se chargeait de vous conduire la petite et de revenir au printems 1766, vous emmener si vous vous dessidiés au voyage afin de passer quelques mois ici en famille, vous y

fixer tout-à-fait si le pays vous plaisoit, et en ce cas nous aurions exécuté notre entreprise sous vos yeux ; je vois que tout cela n'aura aucune réalité ce qui me décourage beaucoup, au reste votre bien-être sera toujours ce qui me flatera le plus ; je souhaite donc de tout mon cœur que le parti que vous prenés vous donne et la tranquillité et la satisfaction que vous en espérés — s'il falloit pour vous engager à vous rendre à nos désirs faire le voyage, je m'y preteroi de tout mon cœur et je vous irai chercher dans 2 ou 3 mois, si vous êtes absolument dessidé à nous priver de votre présence. Dieu veuille vous donner tout le contentement que je lui demande pour moi-même. — Si vous veniés ici, mon Cher Rousseau, nos arrangemens seroient bientôt pris parce que je suis absolument dessidé à vous rendre votre sort aussi heureux qu'il sera en mon pouvoir et que je ferai de même tout ce que vous trouvères bon pour l'arrangement que vous prendrés pour l'impression de vos œuvres... » Il accepte les deux propositions de Rousseau, 1000 francs de pension pour r« édition générale» et 600 pour les «Confessions» qui ne seront pas publiées du vivant de l'auteur, et il termine: «Voici une notte pour votre route. Sur votre réponse j'écrirai à ces diverses personnes mais en vous nommant cela suffira. » {Inédit)

Soit pour raisons d'affaires, soit plus probablement par simple affection pour Rousseau et pour lui venir en aide dans une heure de crise, Rey a donc encore -changé d'avis; il est disposé à s'intéresser à l'édition générale. Par contre, c'est du côté de Rousseau que viendront maintenant les difficultés. Le 17 avril, il écrit tout découragé, que les bontés du roi de Prusse et de

Mylord Maréchal rendent le pays de Neuchàtel très sur pour lui, mais que les dispositions des habitants à son égard lui ont fait décider de n'y point demeurer. Où aller ? Il est en mauvaise santé. « Voici bientôt le huitième mois que je passe enfermé dans ma chambre sans avoir pu mettre le pied dans la rue deux ou trois fois...» Il est très touché des offres de Rey, c'est tout ce qu'il peut dire : «Je reconnois dans vos offres votre amitié et' votre générosité ordinaire. Je suis si sûr du bon cœur avec lequel vous me les faites que je m'en prévaudrois avec confiance au besoin. » Quant au plan de séjour de M*"^ Rey, vraiment il y a là de grandes difficultés : « Je voudrois de tout mon cœur être en état de profiter des arrangemens de Madame Rey qui regardent son séjour et celui de ma filleule auprès de moi. Mais toute cette année est pour moi si orageuse, mon sort est si incertain, j'ai tant de courses à faire, tant de gens doivent venir me voir, que je ne puis absolument disposer avec certitude d'un seul moment de mon tems... Mille salutations à vos dames, j'irai certainement voir à Vevay Mad*"^ Du Moulin si elle y vient et que je sois encore ici... » (Bosscha, p. 256-258).

Rousseau n'a donc pas le courage d'aller en Hollande et ne saurait dès lors accepter l'offre généreuse de son ami. Il s'entendra plutôt avec Du Peyrou. La conduite de Rousseau est ici bien difficile à comprendre au point de vue psychologique. Nous nous hasardons à proposer l'explication suivante qui, bien conforme à ce que nous avons appelé ailleurs la casuistique protestante de Rousseau, ne doit pas être loin de la vérité. Incapable de se décider à aller en Hollande, et, pour l'heure, dégoûté de tout travail littéraire, il faut nécessairement

qu'il devienne l'obligé soit de Rey, soit de Du Peyrou^ Il se décide pour Du Peyrou, homme très riche, et auquel l'échec possible de l'entreprise causerait moins de préjudice. Rappelons ces lignes de Rousseau dans les Confessions : « Cette difficulté (de subsister) fut levée par un arrangement que Du Peyrou voulut bien prendre avec moi en se substituant à la place de la compagnie qui avoit entrepris et abandonné mon édition générale. Je lui remis tous les matériaux de cette édition. J'en fis l'arrangement et la distribution. J'y joignis l'engagement de lui remettre les Mémoires de ma Vie et je le fis dépositaire généralement de tous mes papiers, avec la condition expresse de n'en faire usage qu'après ma mort, ayant à cœur d'achever tranquillement ma carrière sans plus faire souvenir le public de moi. Au moyen de cela, la pension viagère qu'il se chargeoit de me payer suffisoit pour ma subsistance. » {Confessions XII, Œuvres^ IX, p. 69.)

Quand ces arrangements ont-ils été pris ? Nos documents ne nous permettent pas de l'établir ; mais nous savons positivement que le 27 avril 1766 Rousseau songeait encore à donner à Rey les Confessions, qu'il voulait séparer de l'édition générale. « Tout ce que je puis faire pour concilier le bien de la chose avec le désir que j'ai que l'ouvrage ne s'exécute que par vous, c'est de prendre dans mes arrangemens de telles mesures que lorsqu'il sera tems de mettre l'ouvrage sous presse, vous en ayez la première offre, qu'on s'adresse premièrement à vous ou à votre fils et qu'il ne passe à un autre libraire qu'au cas que vous ne puissiez ou ne vouliez pas l'exécuter. Cela même a ses difficultés... mais nous verrons» (Bosscha, p. 258); et Rey remercie

Rousseau le 3i mai spécialement pour cette clause: « je vous dois, mon cher Compère, des remerciemens pour les vues que vous vous proposez de prendre pour l'exécution de l'histoire de votre vie. Si Dieu me prête vie je serai flaté et très flaté d'y contribuer par mes soins, autrement j'espère que mon fils aîné s'en acquittera avec empressement. » {Inédit) On peut inférer peut-être, d'après l'endroit des Confessions où se place le-passage cité, que Rousseau n'arriva à une décision définitive sur ce point qu'après avoir quitté Môtiers. Il en part le 7 septembre, et reste en tout cas jusqu'au 10 à Neuchàtel ; c'est alors peut-être qu'il prit ses dernières dispositions avec Du Peyrou. Sauf erreur, il arrive à l'île de Saint- Pierre le 12 et, à cette date, il écrit encore à Rey : « Si vous n'aviez pas été si pressé avec votre édition générale de mes ouvrages, j'en aurois pu faire la mienne et prendre avec vous des arrangemens pour cela. Mais je ne serai de longtems en état d'y penser. » (Inédit)

On sait que Du Peyrou conserva les papiers de Rousseau et que l'w édition générale » ne vit jamais le jour. Quant aux Confessions, elles ne furent imprimées ni par Rey (qui mourut en 1780), ni par son fils. La première partie fut publiée à Genève, 3 ans après la mort de Rousseau, en 1781, la 2"^*^ partie à Genève en 1788, et à Neuchàtel en 1790.^

Pourquoi Rousseau a-t-il repris à Rey les Confessions aussi pour les remettre entre les mains de Du Peyrou? Nous ne savons pas. Mais certainement Rous-

' Voir Jansen, J. J. Rousseau, fragments inédits, etc., Paris, Neuchàtel, Genève 1882, p. 78 à 80.

seau ne songeait pas à désobliger Rey. Peut-être sentait-il que dans le marché conclu avec Du Peyrou, lui, Rousseau, avait décidément de gros avantages, et lui semblait-il que pour faire les choses honnêtement, il devait de son côté donner au moins autant que possible. Il aurait alors jeté sur son plateau de la balance les Confessions qu'il considérait avec raison comme un bon morceau.

Et voilà comment à la fin de longues et laborieuses transactions, Rey en suite de Tarrangement avec Du Peyrou, se voit un jour forcé de constater avec mélancolie que ni les Œuvres^ ni la Vie^ ni VEsprit de Rousseau, ni les Lettres à propos de Julie ^ ne seront confiés à ses soins : « tout cela me passera sous le né. » Mais il ajoute ces mots touchants dans leur honnête simplicité : « Je suis content, mon Cher Rousseau, moyennant que vous me conserviés votre amitié et que vous soyés persuadé que je ferai toujours tous mes eforts pour la mériter ; j'attendrai en silence tout ce que vous jugerés à propos... w (3i mai 1765. Inédit).

XII Rousseau et sa Commère.

Voici un autre trait de la candeur de Rey ; c'est un fragment de la même lettre : « Mad*="^ Du Moulin persiste dans sa résolution de passer en Suisse en août prochain. Si son voyage peut s'arranger à sa fantaisie elle vous fera visite ; autrement elle compte que vous lui

> Rousseau avait songé à publier un recueil des lettres qu'il avait reçues à propos de Julie.

ferez l'amitié de l'aller voir^ A cette occasion elle me dit qu'elle voudroit bien entretenir un petit commerce de lettre avec vous, mais qu'elle n'osoit vous écrire, elle se méfie d'elle-même, elle craint de vous importuner. Je l'ay rassurée, et cela est vrai, quelle savoit très bien écrire et que vous etiés trop son ami pour prendre mal ce qui pourroit y avoir de fautes dans ses lettres, que j'en avois la preuve tous les jours en ce que vos réponses ne m'avoient jamais fait sentir ce qu'il y avoit d'irrégulier dans mes lettres. Sa belle âme et la vôtre ne peuvent que se lier davantage par ce petit commerce. » [Ibid.)

Et le iQ août, entre les salutations ordinaires, les bonnes nouvelles de la petite filleule, les questions sur la santé de son correspondant, Rey annonce que M^^'^ Du Moulin partira dans i5 jours ou 3 semaines au plus tard par la France ; si elle peut diriger la route par chez vous elle le fera afin d'avoir le plaisir de vous voir; elle se retire à Vevay auprès de ses sœurs pour y finir tranquillement ses jours... » {Inédit)

Ces plans ne se réalisèrent point : Rousseau et sa commère ne devaient jamais se rencontrer. Rousseau en effet quitte Môtiers le lendemain de la fameuse lapidation, le 7 septembre 1765, au moment où M^"" Du Moulin se met en route.

Encore une fois, trois ans plus tard, on projette une rencontre à Toccasion d'une visite de M^"* Du Moulin à Amsterdam. De Trie, Rousseau écrit à Rey pour demander l'adresse de sa commère et ajoute : « S'il

' Nous avons, cité plus haut le passage de la lettre du 27 avril, où Rousseau promet d'aller voir M""» Du Moulin à Vevey.

m'étoit possible de la voir à son passage, ce me seroit je vous rassure un vrai plaisir, et si j'e'tois instruit de sa marche je ferois mes eiforts pour cela w (ii juin 1768, Bosscha, p. 282). Mais Rousseau quitta Trie tôt après ; le 20 juin, il est à Lyon, d'où il adresse une lettre à Du Peyrou, puis va à Grenoble. Il est donc bien loin de la route de Vevey à Amsterdam.

XIII. Fuite de Suisse. Dernières tentatives de Rey POUR attirer Rousseau en Hollande.

Depuis le départ de Métiers nous n'avons plus que quelques lettres de Rey, conservées, par simple hasard, au cours des pérégrinations de Rousseau ; forcément les relations se font plus rares, mais les lettres de Rousseau ont été comme par le passé pieusement gardées. Elles montrent combien il a été affecté par les événements du Val-de-Travers. Jusqu'alors, malgré ses infortunes, il était resté maître de lui ; nous avons relevé le calme des lettres écrites après la fuite de Montmorency ; cette fois il est écrasé, il exagère la gravité de l'incident. Nous ne prétendons pas que Rousseau n'ait point sujet de se faire des soucis. Son existence aventureuse n'a rien d'enviable... En tout cas, voici comment il déverse ses chagrins dans le cœur de son vieil ami, dès son arrivée à l'île de Saint-Pierre : « Sans doute, mon cher Compère, vous n'ignorez pas .les malheurs qui me poursuivent et qui m'ôtent le loisir de vous écrire comme je voudrois. Le Ministre de Métiers ne pouvant me faire excommunier a pris le parti plus prompt et plus sûr de me faire assassiner, et il a

trouvé plus de facilité à disposer d'une bande de coupejarrets que des anciens de son consistoire. Insulté, hué, maudit dans tous les chemins, menacé même des armes à feu je laissois dire la canaille, et j'allois mon train toujours seul et sans armes comme à mon ordinaire. Comme cette sécurité en imposoit de jour à ces bandits, ils ont trouvé expédient de forcer de nuit ma maison, d'enfoncer mes portes, de casser mes fenêtres et de lancer des pierres jusques dans ma chambre et tout près de mon lit. Les choses étant venues à ce point je me suis enfin déterminé à m'éloigner de ce chef de brigands et d'aller, s'il est possible, chercher un lieu sur la terre où l'on veuille bien me laisser mourir en paix. Je ne sais point encore où je me fixerai. Je suis hors d'état d'aller vous voir, du moins pour le moment. Je suis malade, accablé de soins, j'ai besoin de respirer. Je voudrois qu'on me laissât dans cette solitude du moins pour cet hiver; mais s'il reste quelque humanité parmi les hommes, ce n'est pas moi qui la trouve '. » Il prie de faire passer la correspondance par Monsieur Du Peyrou ; il est bien fâché de devoir laisser à Mad*^"^ Le Vasseur le soin de recevoir Mad^"'' Du Moulin... et comme toujours : « mille embrassemens à ma chère filleule. »

' 12 sept. 1765, Bosscha, p. 259-60. Remarquons que Rousseau emploie presque les mêmes termes pour décrire l'émeute de Môtiers à M. Guy, à Paris, le successeur de Duchesne, qui commençait alors l'impression du Dictionnaire de Musique. Le 7 septembre, c'est-à-dire cinq jours avant la lettre à Rey, il écrivait : « L'émeute est telle ici, monsieur, parmi la canaille, que la nuit dernière mes portes ont été forcées, mes vitres cassées, et une pierre grosse comme la tête est venue frapper presque mon lit. On a tenu ce matin une justice extraordinaire; mais les assassins ne sont pas découverts; le ministre s'est fait ouvertement chef d'une bande de coupe-jarrets...» {Œuvres, éd. Hachette, vol. XI, p. 280)

Nous ne reproduisons pas d'autres passages de ces lettres à Rey, puisqu'elles sont publiées déjà. Le i8, il annonce son expulsion de l'île de Saint-Pierre. Le coup vient de Genève sans doute, par Berne : « Il faut partir et s'éloigner une bonne fois de cette fatale Suisse qui m'a si bien payé de mon amour pour elle » (Bosscha, p. 262). Si ce n'était la mauvaise saison, il partirait à

I l'instant pour Amsterdam ; mais à l'entrée de l'hiver et sans compagnon de voyage, infirme comme il l'est et sans savoir la langue du pays, il n'ose. « Il n'y a que l'Angleterre oii je suis sûr de vivre tranquille et où

I des ministres assassins ni des magistrats corrompus ne pourront me chercher querelle. » {Ibid.) Il y passera si cela est possible. S'il pouvait rester à l'île Saint- Pierre quelque temps, il demanderait à Rey, qui le lui

I a offert si souvent, de venir le prendre pour aller jusqu'en Hollande ; mais que Rey se garde de se déplacer maintenant; qu'on cherche seulement «quelque petite chambre commode et chaude, » car il pourrait arriver

j inopinément. Quant à l'invitation du comte de Bentinck ^ (évidemment communiquée dans une lettre perdue de Rey), il n'en veut rien : « J'ai toute la considération possible pour M. Charles Bentinck, mais je veux être logé chez moi. » Il demande une fois de plus des renseignements pour la route. Bref Rousseau hésite ! A-t-il jamais su ce qu'il voulait ?

1 Pour des détails sur M. de Bentinck, voir Bosscha, p. 201, une longue note. Rousseau, dans sa lettre du 28 décembre 1763, avait prié .Rey de rendre visite en son nom au comte pour le remercier de son attitude favorable, lorsque l'Emile fut condamne en Hollande. Plus tard, le g septembre 1764, quand Rey a des difficultés avec le gouvernement à propos des Lettres de la Montagne, Rousseau lui conseille de demander l'appui du comte. Enfin le 9 août 1767, au retour d'Angleterre, le comte fait offrir par Rey un séjour dans ses terres.

Quelque temps après, Rousseau fuyant Bienne arrive à Strassbourg, et de là il écrit le lo novembre: «Je ne sais point encore quel parti mon état et la saison me permettront de prendre. » (Bosscha, p. 265). Induit en erreur par ces lignes et se souvenant de la lettre du i8 septembre où son ami déclarait qu'il irait en Hollande à condition d'être escorté, et où il souhaitait en outre qu'on s'occupât de lui trouver un petit appartement, l'excellent Rey n'hésite plus et lui dépêche son commis pour aller le prendre. Aussitôt Rousseau voit mille bonnes raisons pour ne point aller à Amsterdam. Il se serait peut-être décidé à s'y rendre de son propre gré ; mais comme il semble qu'on veuille l'influencer, il renonce et montre de l'humeur: «Je reçois mon cher Compère, avec autant de surprise que de chagrin votre lettre du i6. Votre ambassadeur s'en retournera comme il sera venu... (le 25 novembre 1765, Bosscha, p. 2(35). Je suis assurément sensible à votre empressement, mais embarrassé de votre étourderie. Vous auriez dû sentir que quand un homme est en âge de raison, l'on ne dispose pas de lui sans le consulter. Si j'étois en état de payer le voyage de votre homme, il n'y auroit que demi mal, mais en vérité je suis hors d'état de soutenir cette dépense, d'autant plus que tous mes amis par des soins indiscrets et par d'immenses ports de lettres semblent de toutes parts se réunir pour achever de me ruiner... » (Ibid., p. 266)

Cependant le voyage de Hollande le tente encore. Le I" décembre, comme il se disposait à se rendre à Londres par Paris, il écrit :« Etant plus à portée d'aller vous voir lorsque je serai tout-à-fait établi en Angleterre, j'espère me procurer un plaisir auquel il ne faut

pas songer pour ce moment... » (Ibid., p. 267). De Paris, le3i décembre : <t II m'eut été bien doux d'aller me reposer et me consoler dans le sein de votre famille, mais soumis aux lois de la nécessité, je suis accoutumé depuis longtemps à lui sacrifier tous mes desseins. C'est là, cher Compère, de quoi me plaindre et non pas de quoi me quereller. » {Ibid., p. 268)

Nous ne possédons pas la lettre où Rey <( querelle » Rousseau ; les termes en furent certes fort bénins. Mais Rey s'étonne à bon droit de cette obstination à repousser son offre bienveillante. Nous ne le sommes pas moins, car la Hollande paraissait vraiment attirer l'écrivain philosophe.

Qu'on nous excuse si une fois encore nous faisons un peu de psychologie, et essayons de diagnostiquer ce nouveau cas d'aboulie.

Trois motifs surtout nous paraissent expliquer la conduite déconcertante de Rousseau.

Le premier, qui n'est peut-être qu'un prétexte et par lequel le malade se donne le change à lui-même, est exprimé ainsi dans une lettre où, de Chiswick, le 3 mars 1766, Rousseau annonce son arrivée en Angleterre : (( J'aurais voulu mon cher Compère, passer par votre pays pour avoir le plaisir de vous embrasser ainsi que Madame Rey et la chère filleule de l'oncle Rousseau ; mais outre que j'ai eu de bonnes raisons pour passer par la France, je vous avoue que je me suis senti une répugnance invincible à passer par un pays où sans rime ni raison, sans ombre d'intérêt ni de justice on m'a de gayeté de cœur traité plus injustement, plus brutalement même que dans le pays où j'avois les plus violents ennemis personnels... » (Bosscha, p. 270).

Le second motif, qui paraît plus sérieux, c'est que Rousseau était alors dans une phase de profonde dépression morale ; il se désintéressait de toutes ses publications: «Mes écrits m'ont causé tant de malheurs que je ne puis les revoir sans la plus grande répugnance, » écrit-il de l'île Saint-Pierre (Bosscha, p. 203) ; et d'Angleterre : «Je ne veux plus entendre parler de ma vie de rien qui ait le moindre rapport avec mes écrits. » (Jbid.^ p. 269) Près de Rey, il serait obligé de s'en occuper de nouveau. Les quelques lettres qui nous restent de Rousseau à Rey après cette période sont effectivement remplies de passages relatifs à des réimpressions, et constamment l'écrivain supplie qu'on lui épargne toute tracasserie de ce genre.

Mais le vrai motif, celui que Rousseau ne peut guère mentionner, c'est — ou nous nous trompons fort — sa crainte de perdre sa liberté d'action et de pensée ; et cela par le fait même de l'empressement, du dévouement, de l'amitié touchante de Rey et de sa famille. Qu'on se souvienne de ces pages du livre IX des Confessions^ où l'hôte de l'Ermitage se plaint doucement en parlant de Madame d'Epinay et de ses autres amis, des devoirs, doux du reste, de l'amitié et de la reconnaissance ; devoirs auxquels il ne songeait point à se soustraire, mais qui l'obligeaient constamment à renoncer, pour des formalités ou pour des frivolités, aux méditations solides qui donnaient à la vie sa valeur et dont il ornait ses ouvrages : « J'avois une demeure isolée, dans une solitude charmante ; maître chez moi, j'y pouvois vivre à ma mode sans que personne eût à m'y contrôler. Mais cette habitation m'imposoit des devoirs doux à remplir mais indispensables. Toute ma liberté

n'étoit que précaire ; plus asservi que par des ordres, je devois l'être par ma volonté ; je n'avois pas un seul jour dont en me levant je pusse dire : J'emploierai ce jou?' comme il me plaira. » Nous avons déjà cité le passage où il refuse absolument l'invitation du comte de Bentinck à Amsterdam. Et la phrase : « Vous auriez dû sentir que quand un homme est en âge de raison l'on ne dispose pas de lui sans le consulter» trahit la même préoccupation.

Si Rey n'avait pas, par un excès d'empressement, éveillé des inquiétudes dans l'âme assoiffée de paix de Rousseau, qui sait si ce dernier n'eût pas fini tranquillement sa vie à Amsterdam — avec ou sans l'édition générale à surveiller? Une chose est certaine : c'est que Rousseau eût mieux fait de ne point aller en Angleterre ; or c'est précisément là qu'il finit par se rendre.

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