XV. Crépuscule
Chez les deux correspondants, le poids des ans se fait sentir. On renonce aux grandes entreprises, mais dans les lettres qu'on échange encore, l'ancienne cordialité demeure. «Vous voilà devenu grand'papa, je vous en fais mon compliment et à tout ce qui vous appartient ^
' Par la fille aînée de Rey, mariée depuis un an avec M. Weissenbruch. (Bosscha, p. 3oo, note).
La multiplication des familles d'honnêtes gens est un bienfait à la société humaine. Mes salutations et amitiés. » (juin 1772; Bosscha, p. 3o3). « J'ai eu le plaisir d'apprendre dernièrement de vos nouvelles par M. votre gendre, qui m'est venu voir deux ou trois fois durant son séjour à Paris. Cela a prévenu l'inquiétude que votre silence auroit pu me donner sur votre santé. S'il arrivoit cependant que j'en eusse encore quelquefois des nouvelles par vous même ainsi que de Madame Rey, de ma filleule et de toute votre famille, je les apprendrois toujours avec autant de plaisir et d'intérêt que lorsque nous nous connoissions le mieux... » (28 février 1773 ; Bosscha, p. 304). Sept mois après, Rousseau déclare qu'il n'écrit plus et que, s'agissant d'affaires, son silence équivaut à un refus ^ « Tout ceci n'empêche pas que je ne reçoive toujours avec plaisir de vos nouvelles et de vos lettres et que je n'y réponde même quelquefois. Mais si vous voulez ric-à-ric à chaque lettre une réponse, je ne puis promettre de vous contenter sur ce point là. Il y a encore une autre chose. C'est que lorsqu'il m'arrive de répondre, c'est quelquefois si longtemps après la lettre receue que, quoique je la garde pour y faire réponse, ne sachant plus où je l'ai mise, et ne me souvenant pas de ce qu'elle contient, je m'en passe pour répondre et ma mémoire me sert si mal que je suis sujet à répondre tout de travers. Dieu veuille qu'il n'en soit pas ainsi aujourd'hui. Ce dont je me souviens fort bien, c'est du plaisir que m'ont fait les bonnes nouvelles que vous m'avez données de votre
' Rey réimprime fréquemment les œuvres de Rousseau, et s'informe s'il y a des modifications de texte à y apporter.
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santé et de toute votre famille. La lettre de la petite Jeannette m'a fait grand plaisir aussi. Le caractère de sa main se forme à merveille et je ne doute pas que vous n'ayez pourvu à ce que celui de son âme se formât de même. Vous avez bien fait de la mettre dans un meilleur air pour renforcer sa constitution ; mais c'est toujours un inconvénient qu'elle soit si loin de vos yeux et de ceux de sa mère. Je ne lui écris pas, parce cfue rien n'est plus inutile, et je suis fâché que ma situation ne me permette pas de lui donner des souvenirs plus agréables qu'un vain bavardage.» [Ibid., p. 3o5.)
L'enfant resta-t-elle en permanence à Utrecht, ou y fit-elle des séjours prolongés? Nous ne saurions le dire. Mais c'est dans cette ville qu'elle mourut à l'âge de trente ans (en 1792), sans avoir été mariée ^
Dans les lettres de Rousseau, sa filleule est mentionnée pour la dernière fois un mois plus tard, le 1 1 octobre 1773. « Je dois des remercîmens particuliers à Mademoiselle Jeannette pour le joli cadeau qu'elle a travaillé pour moi et pour la jolie lettre qu'elle y a jointe. Je suis fâché qu'un travail si mignon ne soit pas à mon usage. Vous ne pouviez ignorer que depuis plus de vingt ans j'ai quitté toutes ces brillantes guenilles, et quand elles conviendroient à ma situation, ce n'est pas à l'âge où tout homme sensé les quitte que je voudrois les reprendre. J'ai donc le regret de ne pouvoir porter ces manchettes que j'accepte néanmoins de tout mon cœur ; mais pour que l'ouvrage de ma Jeannette ne soit pas perdu, je la prie de l'offrir de ma part à
' Madame Rey était morte entre 1773 et 1780. et M. Rey en 1780; voir plus haut.
M. son frère qui m'a jadis envoyé de belles estampes. Je les remettrai pour vous les faire parvenir à la première personne qui me viendra de votre part... » (Bosscha, p. 3o6).
La période de sérénité qui suivit l'établissement à Paris touche à sa fin. Dans le ton de cette dernière lettre, il y a un peu d'amertume. La mélancolie reprend chez le philosophe, qui passe par des accès de désespoir et de défiance où il n'est plus lui-même; il faut le plaindre, plutôt que le juger sévèrement. Cette lettre est Tavant-dernière de Rousseau à Rey. Une catastrophe provoquée par une cause bien futile allait se produire.
Rey venait de réimprimer le Devin du Village et, dans le désir d'être correct et à titre de service, priait l'auteur de revoir ses autres écrits en vue d'une nouvelle édition des œuvres de Rousseau, qu'on allait entreprendre sans tarder. Avant de raconter les conséquences de cette malencontreuse demande, reproduisons ici quelques passages, qui, bien qu'ils ne soient pas tirés de leur correspondance personnelle, témoignent de l'attachement de Rousseau pour Rey et de la confiance absolue que l'honnêteté foncière de l'imprimeur inspirait à l'écrivain. Ces témoignages sont d'autant plus flatteurs pour Rey que Rousseau (nous allons le voir) ne ménage guère ses autres éditeurs et libraires, Pissot, Neaulme, Guérin et Duchesne. Rappelons d'abord la lettre à Lenieps (23 avril 1759), dont un passage a été cité déjà (Hachette, X, p. 209). Après s'être plaint du manque d'honnêteté de Pissot, il écrit : « Par rapport à mon libraire de Hollande [Rey], je l'ai trouvé en toutes choses exact, attentif, honnête ; je lui demandai 25 livres de mon Discours sur l'Inégalité ; il
me les donna sur-le-champ, et il envoya de plus une robe à ma gouvernante. Je lui ai demandé 3o louis de ma Lettrée à M. d'Alembert, et il me les donna sur-lechamp. Il n'a fait à cette occasion aucun présent à ma gouvernante * et il ne le devoit pas, mais il m'a fait un plaisir que je n'ai jamais reçu de M. Pissot, en me déclarant de bon cœur qu'il faisoit bien ses affaires avec moi. Si quelqu'un vous dit quelque chose de contraire à' cela, il ne dit pas vrai, » Quiconque connaît la correspondance de l'auteur et du libraire dans les années antérieures, est en mesure d'apprécier la valeur de ce témoignage. Sans doute en employant les mots d'« exact » et « attentif, » Rousseau songe plutôt aux affaires d'argent qu'aux corrections d'épreuves.
Dans une lettre du 12 décembre 1761, adressée à Moultou (Hachette, X, p. 287 et 288), en blâmant Guérin, Rousseau donne indirectement à entendre combien les services de Rey l'ont satisfait. A cette même période, 1761-1762, se rapporte la page des Confessions^ livre XI (Hachette, IX, p. i2-i3), écrite à la fin de 1769 ou au commencement de 1770. Rousseau y parle de son désir de vivre dans une solitude plus complète qu'à Montmorency. Pour pouvoir réaliser ce plan, il désirait surveiller l'impression de VEmile, celle du Contrat social qu'il venait d'envoyer à Rey ; et terminer le Dictionnaire de Musique, V Essai sur l'Orig-itie des Langues, car ces divers travaux lui procureraient le modeste revenu qui lui permettrait de vivre. Il ajoute: « Tel était mon projet, dont la générosité de Rey, que je ne dois
1 « Depuis lors, il lui a fait une pension viagère de 3oo livres, et je me fais un sensible plaisir de rendre public un acte aussi rare de reconnaissance et de générosité.» (Note de Rousseau).
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pas taire, vint faciliter encore l'exécution ^ Ce libraire dont on me disait tant de mal à Paris, [cf. Hachette, X, p. 287], est cependant, de tous ceux avec lesquels j'ai eu affaire, le seul dont j'aie eu toujours à me louer'. Nous étions à la vérité souvent en querelle sur l'exécution de mes ouvrages ; il était étourdi, j'étais emporté. Mais en matière d'intérêt et de procédés qui s'}^ rapportent, quoique je n'aie jamais fait avec lui de traité en forme, je l'ai toujours trouvé plein d'exactitude et de probité. Il est même aussi 'e seul qui m'ait avoué franchement qu'il faisait bien ses affaires avec moi*; et souvent il m'a dit qu'il me devait sa fortune offrant de m'en faire part. Ne pouvant exercer directement avec moi sa gratitude, il voulut me la témoigner au moins dans ma gouvernante, à laquelle il fit une pension viagère de 3oo francs, exprimant dans l'acte que c'était en reconnaissance des avantages que je lui avais procurés.
Il fit cela de lui à moi, sans ostentation, sans prétention, sans bruit; et si je n'en avais parlé le premier à tout le monde, personne n'en aurait rien su. Je fus si touché de ce procédé, que depuis lors je me suis attaché à Rey d'une amitié véritable. Quelque temps après il me désira pour parrain d'un de ses enfants ; j'y consentis, et l'un des regrets dans la situation où l'on m'a réduit est qu'on m'ait ôté tout moyen de rendre désormais mon attachement utile à ma filleule et à ses pa-
' Et que les persécutions à propos de VEmile, l'empêchèrent de réaliser.
' * Ici une note dont il va être question tout à l'heure.
î Voir lettre inédite du 7 décembre 1761, que nous publions plus loin et où il dit avoir fait jusqu'à cette date 10,000 livres avec la Souvelle- Héloise. 11 en avait payé à Rousseau 2160 livres, soit 90 louis, prix fixé par l'auteur lui-même. (Cf. Bosscha, Lettres inédites de Rousseau à Rey, i858, p. 65 ; confirmé, p. 68).
rents. Pourquoi, si sensible à la modeste générosité de ce libraire, le suis-je si peu aux bruyants empressements de tant de gens haut huppés... ? »
Revenu à Paris, le 14 juin 1772, Rousseau écrit encore à Rey (Bosscha, p. 3o2-3) à propos d'impressions: « Je n'ai nul changement à faire ni à VEmile^ ni à aucun de mes écrits. Ne reconnaissant pour mienne que la première édition de chacun d'eux, je ne prends aucun intérêt aux éditions postérieures et n'ai pas même le tems d'examiner celles que je suis à portée de voir. J'ai pourtant toujours recommandé les vôtres par préférence, persuadé que vous êtes incapable de vous prêter à aucune infidélité. Au lieu que toutes celles qui se font et se feront en France portent tous les caractères de perfidie et de réprobation qui m'assurent qu'elles sont infidèles, falsifiées et faites avec les plus sinistres inten- 1 tions. C'est ce que vous pouvez déclarer hautement en mon nom à toute la terre dans les mêmes termes, sans crainte d'être désavoué. »
Or dix-huit mois plus tard, Rey lui-même perd la confiance de Rousseau. Cet épisode difficile à éclaircir vaut la peine d'être raconté.