‹ J.-J. Rousseau et le libraire-imprimeur Marc-Michel ReyChapitre 3 sur 14 · IV. Les bons rapports s'affermissent au cours · texte numérisé non relu

IV. Les bons rapports s'affermissent au cours

DE l'impression DE La LeTTRE SUR LES SPECTACLES

Projet d'établissement en Hollande.

On n'était point encore en termes assez intimes pour correspondre quand les affaires ne l'exigeaient pas. Ce n'est que trois ans plus tard, au printemps de lySS, que Rey, dans une lettre que nous n'avons pas, prie Rousseau de lui laisser imprimer ses Principes du droit de la guerre^ dont il avait dû être question entre eux autrefois. En même temps, ayant probablement eu

— lovent des circonstances du départ de l'Hermitage, il invita Rousseau à se fixer en Hollande pour y vivre tranquille et surveiller l'impression du nouvel ouvrage; on éviterait ainsi les malentendus, les frais de port, les retards, Rousseau répond le 9 mars lySS, de Montmorency : « Je suis si malade, mon cher Rey, que je ne pourrai vous écrire une longue lettre, et qu'à moins d'un miracle je ne vous écrirai pas longtemps. » (Boscha, p. 32) K I/ouvrage n'est pas prêt ; mais il est sur le point d'en achever un autre pas très long (La lettre sur les Spectacles) ; il le lui offre. Le plan d'aller en Hollande pour la correction des épreuves du plus grand livre ne lui déplaît point ; seulement, comme il s'imagine être à fin de vie, il ne saurait prendre de décision à ce sujet. Le \b avril, en réponse à une nouvelle lettre de Rey: ti Votre souvenir et votre amitié sont une consolation pour moi, et puisque vous vous intéressez à mon état je vous en donnerai volontiers des nouvelles de tems en tems. Mon manuscrit est prêt; vous le ferez retirer quand il vous plaira ou, s'il le faut absolument, je tâcherai de le porter à Paris. » (Bosscha. p. 33.) Mais Key avait apparemment oublié que Rousseau n'était guère patient ; par une de ces inconcevables négligences dont il avait le secret, il manqua de perdre pour toujours la confiance de l'écrivain auquel il dut une partie de sa prospérité. Il ne répondit pas à la lettre du i3 avril. Or, il s'agissait d'un écrit d'actualité, il (allait ne pas perdre de temps. Rousseau patiente jusqu'au 14 mai ; puis rédige une de ces lettres dont

' KoQsseau expose sa situation et sa inaladie au début du Livre IX des Confessions.

les termes mesurés ne voilent qu'à demi sa violente indignation : « ...je conclus ou que ma lettre ne vous sera pas parvenue ou que votre réponse est égarée, car de supposer que vous me laissiez dans l'attente sans pouvoir disposer de mon manuscrit, c'est ce qui n'est pas imaginable et que je ne saurois penser de vous. » Il attend une réponse immédiate : « Si je n'en reçois point je me tiendrai libre de tout engagement i avec vous, et me consolerai du tems que vous m'avez I fait perdre en le sacrifiant à ma parole et à l'honnêteté. Adieu, Monsieur, etc. » Rey se décide à répondre le 14 mai; il s'arrache comiquement les cheveux à cause de son incurie, qu'il maudit, tout en faisant valoir les circonstances atténuantes: «Je voudrois, mon Cher Rousseau, que vous puissiez lire dans mon Ame, vous y découvririez tout ce que je sen pr vous, combien je serois affligé de perdre votre estime, et de ne pas vous posséder, non pour moi même, mais par L'Intérêt que je prend à tout ce qui vous regarde, votre lettre du i5 avril m'est parvenue dans un temps que j'étois horriblement embarrassé, j'ay changé de maison et de Magazin... cela m'a fait perdre un tems considérable et m'a retardé dans toutes mes affaires, je vous avoue donc a ma honte que je n'ay pas repondu à cette Lettre... » En outre il avait de forts paiements à effectuer et ne savait où prendre les 3o louis demandés par Rousseau ; mais il vient de recevoir le manuscrit et il va s'acquitter auprès de l'auteur dès le lendemain, sans faute, et il termine : « Ma femme me charge de vous présenter ses obéissances, ses Amitié et tout ce que vous voudrez, j'embrasse M""'" Levasseur et la prie d'agréer mes Compliments, que n'êtes vous ici pour

veiller à la correction de ce petit ouvrage, il fait un lems charmant dépuis 3 à 4 semaines, à la vérité les biens de la terre doivent en souffrir ; il me semble avoir lu à la fin de votre mns. que vous n'écrirez plus, vous entendez sans doute sur le théâtre? Ne devez vous pas employer votre plume pour le bien des hommes ? cet ouvrage fera plus je compte qu'un million de sermons contre les spectacles; je m'avise aussi de raisonner, pardon ; je tacherai de bien imprimer cela vaudra mieux et vous plaira davantage.

Je suis avec le plus sincère dévouement et de cœur, mon Cher Rousseau, votre Ami Rey. » (Inédite.)

La réplique de Rousseau est bien caractéristique aussi : « Vous m'avez fait faire du mauvais sang, mon cher Rey, dans un temps où je n'avois pas besoin d'ajouter de nouvelles inquiétudes à mes maux et à mes afflictions de toute espèce. L'attente et l'incertitude sont les fléaux de ma vie, la pauvreté n'est rien auprès des peines de l'âme et j'aimerois beaucoup mieux que vous eussiez été moins exact à me payer et un peu plus à m'écrire. Soyez-le du moins à l'exécution de vos promesses et dédommagez-moi de vos lenteurs passées par votre diligence et votre attention à l'avenir. » Et tout à la fin : « Adieu ; mes amitiés à Madame Rey. Je compte sur vos promesses ; souvenez-vous que ce qui m'intéresse le plus au monde est actuellement dans vos mains. ' » Enfin l'impression de La Lettre sur les Spectacles va commencer. Rey a sans doute peur d'indisposer de nouveau Rousseau ; par manque de temps, il n'enverra pas les épreuves à corriger. Cela semble

' 3i mai 1758. Bosscha, p. 37.

résulter d'un mot à Coindet (auquel il envoie la lettre de change pour payer Rousseau). « Il n'est pas possible d'envoyer les épreuves, l'ouvrage traînerait six mois et plus, et il ne faut pas demander beaucoup de patience à Mr. R. dans L'état ou il est, il me paroit plus convenable de lui donner un chagrin que lui en faire essuyer 5o, ce qui arriveroit indubitablement, car en faisant tout ce que je puis pour le mieux il y a mille inconvénient à craindre...^» Cette fois, pourtant, les choses se passent en douceur ; et Rey a la satisfaction de recevoir ces lignes : «Je vois que vous vous faites quelque reproche secret sur mon compte, et la peine qu'il paroit vous faire me donne une meilleure opinion de votre caractère que si vous n'aviez eu aucun tort avec moi. Mon cher Rey, si cet aveu vous coûte je ne l'exige pas de vous et ne vous en aimerai pas moins; mais jamais homme qui versa son cœur dans le mien ne se repentit de sa droiture et de sa franchise. Hélas ! que mon âme trop confiante n'en peut-elle dire autant des autres. J'ai bien du chagrin que mes changemens n'aient pu arriver à tems et que je ne puisse revoir vos épreuves. Je suis assez content de la correction et comme il faut être juste, je me fais un plaisir de vous le dire...-» Cependant les listes pour errata^ et les demandes de cartons arrivent, trahissant des moments d'humeur, que Rousseau finit toujours par regretter. Voici un post-scriptum du 12 juillet : ff Comme je suis prompt et que chaque faute que j'aperçois me donne un moment d'humeur qui passe, je suis bien aise de vous répéter à vous et à

' 29 juin 1758. Inédite ; se trouve avec les lettres de Rey à la bibliothèque de Neuchâtel.

* Montmorency, i5 juin lySS. Bosscha, p. 39 et pp. 5i-33.

votre ami que je salue et remercie qu'à tout prendre je suis fort content de la correction. Il s'en faut beaucoup que l'autre Discours soit aussi bien» (p. 65), et le 20 juillet de nouveau : « Adieu mon cher Rey, à présent que je vous ai un peu querellé je vous embrasse de tout mon cœur, et je sens bien que c'est à votre tour d'être fâché ; car on boude toujours quand on a tort, c'est la règle. S'il ne faut pour vous appaiser que supprimer le carton, j'y consens de bon cœur, à condition pourtant que vous mettrez conçu dans l'errata. » (p. 67) Il avait deviné juste ; la lettre que nous venons de citer se croisait avec celle de Rey du 16 juillet: «Puisque malgré mes soins et ceux de deux Amis qui corrigent, nous ne pouvons faire d'édition sans faute, je renonce à réd°° de vos œuvres si vou ne la corrigé vou même. J'attend mon cher Monsieur, avec impatience*...,» etc. Mais Rey ne reste pas fâché longtemps ; après un temps de silence, il s'explique en réponse à une nouvelle lettre de Rousseau, du 10 août, et termine par cet alinéa touchant: «Non, mon Cher Rousseau, je veux bien être grondé non seulement par vous, mais par tous ceux qui auront sujet de le faire avec justice, moyennant qu'on n'y maite pas des épitetes dure parcequ'elles ne font rien a la chose et que je ne les mérite pas, je sen l'Impossibilité qu'il y a de contenter tout le monde, en conséquence je me fait une raison qui est de faire de mon mieux après quoi je laisse courir le reste, hor quand on fait ce qu'on peut on ne mérite pas

' Inédite. On observera les titres que se donnent réciproquement Knusseau et Rey : quand tout va bien, c'est «mon cher ami,» quand il y a du froid c'est « cher Monsieur, « et aux jours de grave malentendu, c'est « Monsieur » tout court.

de duretez ; il y a eu un tems ou j'aurois boudé mais je suis revenu de cette façon de penser, au contraire je dois obligation de ce qu'on me redresse avec bonté et je tache d'en profiter. J'ay le plaisir de me dire de Cœur V. t. h. s. K » Rey.

Ailleurs dans la même lettre il écrivait: «J'espère bien vous voir dans ce pays, mon Cher Rousseau et faire de bonnes Impressions, j'entend exactes puisque vous y veillerez, autrement je vois que malgré mes soins je ne ferai rien qui vaille... » La boutade du 1 5 juillet ; «Je renonce à l'édition de vos oeuvres,» semble oubliée. Le 21 août, il renouvelle ses invitations : « Comment vous portez-vous présentement ? votre santé est-elle meilleure qu'il y a quelques mois ? Songez vous a venir ici ? Aurais-je le Contentement de vous posséder ? présenté mes Complimens à M*"® Le Vasseur. donné moi de vos nouvelles et me croyez bien de Cœur tout a vous. Rey. » (Inédite.) Rousseau pense à ce voyage. Les ennuis que lui a suscités la querelle d'Épinay — et dont peut-être Rey subira les contre-coups par l'interdiction de La Lettre sur les Spectacles en France - l'engagent à ne pas mépriser cette offre de séjour auprès de gens qui semblent si dévoués. «Je suis mieux que cet hiver ; mais c'est un mieux qui tient à la saison [septembre] et je vous avoue

' Longue lettre sans date, mais incontestablement réponse à celle de Rousseau, du lo août. Inédite.

^ « Si vous receviez les coups quon me porte, ce peut bien être pour moi une affliction de plus; mais comme je n'ai nul moyen de les parer, et quil n'y a point de ma faute dans votre malheur, je ne puis que vous en plaindre et non pas y remédier. » Rousseau à Rey, 6 sept. 1758. Bosscha, p. 60.

que je doute fort que l'hiver prochain se passe sans quelque accident qui rompe les projets de voyage que je pourrois avoir faits d'avance. » (Ibidem). Une semaine plus tard il reprend le sujet: «Je ne puis rien vous dire sur mon voyage auprès de vous que le temps de le faire ne soit venu. Je suis faible ; l'hiver m'ôtera infailliblement le peu de forces que l'été m'a rendues, je ne puis croire qu'au printems je sois en état de me de'placer. D'ailleurs ce voyage ne peut qu'être extrêmement dispendieux, je ne puis le faire à demeure qu'après avoir vu par moi même si le séjour me convient ; il faut donc compter sur le retour. Menant M^"^ Le Vasseur, c'est une double dépense, et où mettre mes meubles, que faire de mon petit ménage. Ne la menant pas, le petit ménage va toujours son train, le loyer court toujours, celui de la bonne vieille, beaucoup d'autres dépenses que je ne puis éviter. Tout cela m'effraye : je crois que le parti le plus sage est de rester dans ma solitude, de vous envoyer des copies bien nettes, de faire un bon accord avec le correcteur auquel je ferai à chaque ouvrage un présent pour ma part quand je serai content de lui ; enfin de chercher pour l'envoy des épreuves quelque voye gratuite qui ne sera pas difficile à trouver. Voilà mon avis : mandez-moi le votre sur tout cela. » (Bosscha, p. 63) — Rey donne des indications précises : « Je pense que votre voyage ici peut vous revenir à 6 Louis par tête, votre retour de même, confié votre petit ménage a quelqu'un pendant ce tems la et je tacherai de vous trouver ici soit un jardin soit des chambres a prix honnête, vous mangerez chez moi ou vous ferez venir votre nourriture de l'hoberge comme il conviendra le mieux, vous gagnerez cette dépense

par les corrections que vous ferez et si 3 ou 4 mois de séjour dans la belle saison vous déterminent à rester nous trouverons bien moyen que tous soye content, si le contraire arrive vous êtes toujours a même d'aller rejoindre votre solitude, vous ne voulez que ce qui me convient le mieux, je vous en offre autant ; avec de pareilles dispositions il y auroit bien du malheur si nous ne nous accordons pas. '- » Rey avec son robuste bon sens est assez perspicace en ce qui concerne la psychologie de son grand ami ; et si ses conseils paternels sont quelquefois couchés en termes un peu naïfs, ils sont excellents, Rousseau n'est pas sans s'en apercevoir ; il les accueille et ne s'en fâche nullement : « Par ce que je vois dans votre lettre du 6 Cour', — écrit Rey le i3 septembre — par vos précédentes, par le peu de temps que j'ay eu la satisfaction de vous voir, votre plus grand malheur est de prendre le chagrin trop à Cœur, vous vous rendez malheureux a force de vous tourmenter ; songé donc mon cher que cela n'aboutit qu'à vous rendre des jours amer et que vous ne reformerez pas les hommes, il y a trop de corruption et surtout dans votre Paris ou ce qu'il y a de plus rare et la droiture de cœur. » (Inédit) et à propos du voyage : « Taché de gagner sur vous le chagrin qui vous assacine et votre santé vous permettra de faire le voyage, j'espère que l'hyver prochain n'y mettra aucun obstacle, votre façon de vivre et s}^ simple qu'il ne dépend presque que de vous de la prolonger, après Dieu ; je voudrois être dans le cas de vous rendre des jours plus fortunés ou plus heureux, je ferai toujours ce que je

' Lettre du 20 sept. ijSS, inédite.

pourrai p"^ y réussir, cet a vous à faire le reste... » tt Donne moi toujours de vos nouvelles que je recois avec un vray plaisir ; comme personne ne prend plus de pan que moi a ce qui vous regarde, ne craignez pas de m'ouvrir votre Cœur, déchargé le, et que je partage vos plaisirs et vos peines si vous m'en croyez digne, mon Cœur me le dit... » (Idem) Ailleurs, on lit ceci : « Je ne puis pas croire ce qu'on vous a dit de Mr. Diderot ; comme vous ne donnez pas sujet à la médisance et encore moins à la calomnie de s'exercer sur vous, je ne puis me persuader qu'il tienne des propos horrible contre vous. Vous m'avez mandé cy devant qu'il y avoit dans vos Cartiers des personnes qui ne me vouloient pas du bien, je le crois, mais vous avez bien fait en méprisant ces insinuations ; faites en de même ici ; en allant son droit chemin, ayant la conscience nette il faut se mettre au dessus de tout ce qu'on peut dire, autrement on seroit continuellement sur le qui vive. ^ » Le i"^' juin 1760, une partie de la lettre de Rey est consacrée à Palissot contre lequel il éprouve une vertueuse indignation : « Je viens de lire une pièce intitulée les Philosophes par Pallissot que je connais dailleur pour un Coquin N B, en ayant des preuves et des témoins s'il le falloit, où il vous a représenté sur la scène marchant à quatre ; le meilleur est le mépris, si cependant vous vouliez le confondre en 4 mots j'en serois bien aise ; cet homme la avec Freron sont réellement des gens a tout faire, je ne connais ce dernier que par ces feuilles qu'on devrait intituler Chronique scandaleuse au lieu d'année Littéraire, je crois que si les

• 20 septembre, inédite.

choses continuent sur le pied où elles sont La France deviendra si frivole et si ridicule qu'elle s'attirera le mépris des autres nations après en avoir fait l'admiration... ^ »

Avec la même candeur et la même simplicité, Rey fait part à Rousseau de ses joies et de ses chagrins à lui, sûr d'avance qu'il parle à un homme qui sympathise avec lui: «Mon Cœur me le dit. » Il renseigne Rousseau sur la santé de sa femme : « Ma femme a été malade, elle se remet, et j'espère qu'avec un peu de patience elle se rétablira tout à fait, elle vous présente ses amitiés ; ne doutés pas que je vous soit tout dévoué... *» Il introduit des visiteurs auprès du philosophe de Montmorency : « Le porteur de la présente M. Lochner a resté chez moi 2 ans comme Commis, il va passer son hyver a Paris et se retirer ensuite chez lui à Nuremberg, il a désire de vous faire la révérence. ' » Rey se plaint gentiment du long silence de Rousseau : « Voila près de 4 mois mon Cher Rousseau, que j'ay eu l'honneur de vous écrire, ma lettre vous a été remise par mon ancien Commis et jusqu'à présent je suis sans réponse, etes-vous fâché contre moi ? ou etes-vous malade ? il y a deux mois et demi que j'ay ma femme au Lit et que j'ay bien crain de la perdre ce qui m'a

' Inédite. Rousseau répond le 8 juin : « Comment avez-vous pu vous imaginer que je voulusse répondre à M. Palissot ni à qui que ce fût ? quoiqu'on puisse dire de moi je garderai vis a vis de mes agresseurs un éternel silence. Si ma conduite me condamne, ma plume ne me justifiera pas; si ma conduite me justifie, je suis assez justifié. » On sait d'ailleurs que Rousseau est intervenu en faveur de Palissot qu'on voulait poursuivre. Voir Confessions, fin du Livre VIII. Il ne souffle mot de cela à Rey.

* i3 septembre, inédite.

» 3i octobre 1768, inédite.

fait passer un hyver bien désagréable et m'a obligé de négliger bien des affaires, elle est convalescente aujourd'hui. »»

Une autre fois des rhumatismes l'empêchent de vaquera ses affaires*; et Rousseau compatit: «Je suis bien fâché de votre rhumatisme ; ne vous fatiguez point tant qu'il dure, à joindre des lettres à vos envois (d'épreuves de la Nouvelle Héloïse) a moins de nécessité absolue. '» Quelques semaines plus tard les rôles sont renversés et c'est Rey qui écrit : «Mortifié de vous sentir avec la fièvre... tenez vous au chau sur tout. *»

La façon dont Rey communique à Rousseau ses bonnes fortunes de commerçant témoigne peut-être mieux encore de sa parfaite confiance et de sa réelle affection : «Mon cher Rousseau, j'ay enfin receu le i*' de ce mois une lettre de Mr. Malesherbes par laquelle il me permet l'entrée de votre ouvrage [Lettre sur les Spectacles], cette nouvelle me fait trop de plaisir pour ne pas vous la mander ; si mes envoys arrivent à Paris, Lyon, Genève, j'aurai fait une bonne affaire, ou pour parler plus exactement j'y aurai un profit bien gracieux...'» Au cours d'une discussion sur les droits d'auteur, dont nous avons parlé, Rey écrit sans hésitation, et sans crainte qu'on s'en fasse une arme contre lui : «J'ay gagné avec l'Impression de vos ouvrages, je suis content ; après cela vous me croyez capable d'exiger quelquechose de vous ? non mon Cher Rousseau,

' 19 février lySg, inédite.

^Lettres des 21 août, 2b août, 12 septembre 1760.

* 7 septembre 1760 (Bosscha, p. 108).

* Fin octobre ; lettre inédite.

* 4 septembre 1768, inédite.

Dieu vous accorde ce que je lui demande pour moi même, afin de passer vos jours en tranquillité et en paix, voila les meilleures nouvelles que vous puissiez m'apprendre... ' » Et la missive suivante commence ainsi: «J'ay mon cher Rousseau votre lettre du 14 Cour^ ; puisque c'est prendre le plus court chemin et le plus sur que de s'en remettre a votre discrétion, j'y donne les mains, non seulement p"^ Julie, mais aussi pour la Collection entière de vos ouvrages ; il seroit singulier qu'avec toutes les bonnes dispositions que j'ay de vivre bien avec vous, je fus trompé dans mon attente... "w

Voilà qui ne rappelle guère les constants tiraillements entre éditeurs et auteurs de tous les temps.

Souvent — peut-être simplement au Post-Scriptum — Rey, au courant des choses du monde par ses journaux, lance un mot d'information au solitaire des environs de Paris ; 1 3 octobre 1 760 : « Les Anglois ont pris Montréal en Amérique ; » 23 octobre : « Les Russes et les Autrichiens ont évacué Berlin après y avoir détruit tout ce qui appartenait au Roy et emporté 4 à 5 millions de Livres, argent de France ; voilà une cruelle guerre. Dieu nous donne la paix;» 4 janvier 1762 : « Les Anglois a ce qu'on assure viennent de déclarer la guerre à l'Espagne et M. Pitt est rentré dans tous les Conseils, à Londres, quel fléau encore pour l'humanité!... Dieu veuille que vous ne soyez pas obligé d'y pénétrer en aucune façon... » (Inédites)

Tel fut l'ami de Rousseau. Puisqu'on discute si

• 27 février lySg, inédite.

' ? mars lySg, inédite.

passionnément la personnalité du citoyen de Genève, ne serait-il pas à propos de rappeler ici l'adage : « Dismoi qui tu aimes et je te dirai qui tu es ! »

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