VI. Jeannette
Mais voici un gros événement. Rousseau apprend par des visites de Hollande que Madame Rey est enceinte : u Je vous en fais mon compliment de tout
' 25 février. Bosscha, p. 142.
- 1 1 janvier 1762, inédite.
mon cœur et à elle aussi. * » Fort sensible à cette marque d'intérêt pour un incident si bourgeois, Rey répond aussitôt : « Oui ma femme qui vous présente ses obéissances est avancée dans la grossesse, je compte quelle est dans son septième mois, je vous remercie de la part que vous y prenez, il ne dépend que de vous que d'y prendre un intérêt encore plus particulier en acceptant l'invitation que nous vous faisons d'en être le parain, afin que votre nom reste parmi nous avec votre mémoire, vous nous obligerez en acceptant notre demande. Les raisons qui nous y engagent sont le vif intérêt que nous prenons a vous, j'ay toujours cherché en donnant a mes enfants un Parain de leur procurer des personnes respectables par leur Conduite et je ne les ay jamais cherché parmi les grands ne les estimant pas assé pour leur donner cette marque de considération... *»> Dans la fièvre des dernières semaines de l'impression du Contrat Social^ les lettres se succèdent rapides et Rousseau écrit encore le 1 1 mars, antérieurement à la proposition de Rey : « Comment va la grossesse de Madame Rey ? Donnez m'en de tems en tems des nouvelles, car j'y prends un véritable intérêt...'» Tout cet épisode, que nous détaillons avec intention, montre bien que le Rousseau, apôtre de la vie simple ou de la vie nature, n'était pas un simple charlatan. Quel avantage aurait-il à jouer toute cette comédie ? Il accepte l'oifre qu'on lui fait. «Je suis sensible à l'honneur que vous me faites de m'inviter à tenir votre enfant ; si j'étois sur les lieux je ne balan-
' 28 février. Bosscha, p. 145.
*6 mars 1762, inédite.
* Bosscha, p. 47.
cerois point à l'accepter, et même je ne puis me résoudre à me refuser absolument à ce témoignage de votre estime. Mais comme vous n'êtes pas le premier qui m'ait fait cette proposition, il faut nécessairement qu'en l'acceptant je m'expose à quelque embarras que je voudrois bien éviter. Si cependant vous y tenez à certain point, mon plus grand désir est de vous complaire et vous pouvez disposer de moi. Dieu veuille amener les choses à bien. Je vous embrasse de tout mon cœur... *»
Bientôt en efl'et les « embarras » prévus commencent. Qu'on nous pardonne de nous arrêter à de tels détails, mais les gaucheries du grand homme ont leur saveur, et nous dirons même, leur importance, pour l'appréciation du caractère si discuté de Rousseau. Rey, à la suite d'une longue d'affaire, le 2 5 mars, remercie : «Je passe à la satisfaction que vous voulez bien nous accorder d'être le parrein de l'Enfant dont ma femme est ensainte, elle se porte assè bien depuis quelques jours et le petit a bonne envie de vivre, il le fait sentir plus qu'on ne voudroit quelquefois ; me femme vous présente ses amitiez elle est très sensible a ce que vous acquiescez a notre demande, nous recevons l'un et l'autre cette marque de votre amitié avec beaucoup de reconnaissance. La question est présentement si vous vouliez vous nommer une Commère ? Si vous n'étiez pas dans le cas, nous vous proposons de notre chef et sans en avoir encore ouvert la bouche une D^"^ Du Moulin née à Vevay en Suisse qui est en cette ville depuis de longues années, que nous estimons beau-
' i8 mars. Bosscha, p. i5o.
coup, nous ne vous la proposerions pas si plusieurs années de connaissance et une estime générale ne fesoit son éloge, si vous y donnez les mains j'en ferai la proposition, je n'ay pas lieu de croire qu'elle me refuse et moins encore si elle apprend avec qui je l'associe. Voyez mon cher Rousseau à me donner votre réponse au plutôt. » (Inédit)
En réponse à quelques mots aimables de Rousseau, le 2 5 mars : «Témoignez je vous prie à Madame Rey le tendre intérêt que je prends à son état, j'espère qu'elle s'en tirera heureusement pour elle et la petite progéniture. ^ » Madame Rey prend elle même la plume qu'elle manie d'une manière assez alerte : « Permettez, Monsieur, que je vous témoigne ma Reconnaissance pour les vœux obligents que vous faittes en ma faveur dans votre dernière lettre. J'y suis sensible autant qu'on puisse l'être ainsi qu'à l'honneur que vous m'avez fait €n acceptant de nommer l'Enfant qui doit naître ; ce sera un garçon n'en douttez pas, vos désirs et les miens seront Remplis. J'ay toujours eu une prédilection particulière pour les petits Marmots ; je trouve qu'on a bien moins de peine à en faire des Etre Raisonnables que des filles. Cependant s'il en vient une, que faire, il faudra travailler de son mieux pour qu'elle aye la Raison et les bonnes qualittez de son Père, avec la vertu simple et naïve de son parain, je lui souhaiterois bien un tantinet de votre Esprit mais cela ne se donne pas. — Bornons nous donc à désirer que les moyens qu'on mettra en usage pour tacher Dinculquer au futur petit Etre les vertus de son sexe ay le succès que meritte la
■ Bosscha, p. i52.
bonne intention de Celle qui les mettra en usage. — Jc voudrois que votre santé vous permit de venir demeurer parmi nous autres hollandois touts ronds, vous perdriez du plaisir que doit vous faire Cette jolie pétulance françoise En vous fournissant matière à réfléchir sur le Caractère de la nation : mais nous y gagnerions beaucoup, et en mon nom particullier je regarderois comme le plus grand Bonheur qui put m'arriver d'être a portée d<f proffiter de vos Conseils. — Veuille le ciel vous Continuer la patience dont vous avez besoin dans l'Etat de souffrance où vous Etes. — Je suis de tout mon cœur et avec Estime Monsieur, — Elisabeth Rev Bernard. » (Inédit)
Rousseau, le 4 avril 1762: «J'accepte bien volontiers, mon cher Rey, la commère que vous me proposez et si elle me fait l'honneur aussi de m'accepter, j'en serai fort aise ; marquez-moi de grâce ce que j'ai à faire, car je n'en sais rien ; mais je vous préviens que je ne saurois écrire de lettre de compliment à personne et bien moins encore à quelqu'un que je connois point. Ainsi sauvez-moi cette formalité... »
Rey, le 12 avril : Si vous voulez, mon cher, faire les choses convenablement, il seroit à propos d'écrire non une lettre de compliment mais deux mots de politesse à Mad. Du Moulm, moyennant quoi tout est fini, vous aurez une réponse avec quoi votre Correspondance sera terminée si vous n'aimez mieux la suivre. Votre lettre peut se borner à ces deux ou trois objets : 1° que l'amitié que vous avez pour moi vous a déterminé à accepter ma demande. 2" que n'ayant pas beaucoup de liaisons et moi ayant offert cette D*"^ pour comere vous l'acceptiez volontiers. 3 que vous souhaiteriez que
vos infirmités vous permisse de cultiver la connoissance, cela ne pouvant pas être vous la priés de vous excuser... elle est à peu près de mon âge 40 à 42 ans. elle vous estime beaucoup et se trouve très flattée d'avoir un compère comme vous... » (Inédit)
Vraiment il vaudrait la peine d'avoir la lettre de Rousseau à sa commère d'après ces lumineuses indications. Nous n'avons que la Réponse à Rey. Rousseau, le 23 avril : «En réponse à votre lettre du 12 je vous envoyé ci-joint une lettre pour Mad^"' Dumoulin que vous lui remettrez si vous le jugez à propos, en la prévenant que je n'ai qu'une formule pour tout le monde, que je ne me dis serviteur de personne, pas même en écrivant aux Princes et aux Dames de quelque rang qu'elles soient. Si vous craignez que cette simplicité dans ma lettre ne la choque ne la lui donnez pas ; mais je ne puis me changer ma forme pour qui que ce soit, et c'est pour cela que, quoique M. le prince de Conti m'ait honoré de deux visites, je n'ai jamais voulu hasarder de lui écrire. ^
«Je suis charmé que tout continue d'aller bien pour l'événement futur. Remerciez-en pour moi Madame Rey et dites-lui que j'entends qu'elle me donne un filleul qui ait de la santé pour lui et son parrain.
«Au reste je vous réitère la prière de faire pour moi les choses convenablement et de ne pas épargner ma bourse en choses d'usage. Le parrain prétend distribuer ici des bonbons, il espère qu'à Amsterdam vous
' Bosscha, p. i34-i35. Bosscha remarque en note que te 17 juin suivant Rousseau se trouva forcé d'écrire au Prince (à propos de la fuiic de Montmorency) et qu'il évite la formule votre très humble et très obéis sant serviteur par un : etc.
ne le rendrez pas plus chiche. Je vous embrasse ainsi que Madan?e Rey de tout mon cœur. »
Rey le 3 mai : « 5 heures de l'après-midi. Ma femme qui vous salue est accouchée il y a deux heures d'une fille ; elle se porte a merveille de même que la nouvelle venue... J'aurois bien voulu un garçon mais la providence en a ordonné autrement ; me voilà donc avec 4 enfants, mon aine qui est dans sa iS"^^ année, ma petite qui est dans sa iS*"®, et mon second dans sa S'"". Dieu leur donne vie et santé, vous accorde la résignation dans vos souffrances. »
Rousseau, le 9 mai: «J'apprends, mon cher Rey, avec la plus grande joie l'heureuse délivrance de votre chère épouse et la naissance de ma filleule bien-aimée ; et où avez-vous donc appris que j'aimois mieux un garçon ? Il n'est pas possible que j'aye rien voulu dire de semblable ; j'ai peut-être nommé un fils parce que cela est plutôt dit, mais il est sûr que pour mon goût j'aurois préféré une fille ; et ne me seroit-il pas cent fois plus agréable de voir autour de moi une jolie enfant aimable comme sa mère, flatter, carresser toute la journée son bonhomme de parain, qu'un gros étourdi qui ne feroit que me tempêter aux oreilles en se moquant de toutes mes radoteries ? Souvenez- vous qu'où qu'elle soit je prétends toute chose cessante que vous couriez tout à l'instant lui donner deux baisers de ma part, et que vous chargiez sa maman de deux autres qu'elle lui rendra aussi de ma part la première fois qu'elle la verra. Mille choses aussi, je vous prie à Mademoiselle Dumoulin avec laquelle je vous remercie de m'avoir mis en droit d'entretenir quelques relations. J'espère que Madame Rey voudra bien me dispenser.
quant à présent, d'une réponse expresse ; Elle doit être sûre que mon cœur répond bien à tout ce qu'il lui a plu de m'écrire d'obligeant... ' »
Rousseau, qui attend chez lui deux amis des Rey ajoute : «J'espère avoir le plaisir de boire avec eux à votre santé. Je trouve plaisant que vous ne vouliez pas que je vous rembourse de vos frais, et que vous prétendiez me rembourser des miens ; restons quittes sur cet article si vous voulez, je présume que j'y gagnerai plus que vous. Adieu je vous embrasse du meilleur de mon cœur. Donnez-moi des nouvelles de Madame Rey et de ma filleule. - »
Rey, le i5 mai: (Les baisers dont Rousseau Ta chargé ont été « affixés )> ; Madame va bien): «Nous comptons présenter la petite au Batheme mecredi prochain 19 du courant, l'usage est ici de donner aux filles le nom de leur marraine qui est Suzanne Madelaine. Je voudrois ajouter un de vos noms aussi, ce qui se dessidera entre Cy et ce tems. ^ Si vous préférez une fille je ne suis pas de votre avis, j'aime mieux les garçons mais je suis toujours content de ce que je reçois. Je voudrois bien de bon cœur que nous fussions tous a même de vous faire visite et que vous voyez vousmême notre joie, la partager avec nous... » (Inédit)
L'Emile n'avait pas encore paru : cependant Rey a dû, d'une façon ou d'une autre, connaître les idées pédagogiques de Rousseau, car il donne dans sa lettre des détails qu'on ne s'expliquerait guère sans cela : <( Des 6 enfans que j'ay eu de ma femme il m'en reste
' Bosscha, p. 137.
2 Ibid., p. i58-i59.
' Elle fut baptisée Suzanne Madeleine Jeanne. Lettre de Rey, 19 mai.
trois dont deux ont été extrêment mal en nourrice malgré nos soins et 3 y sont morts, ce ma dessidé à n'en plus remettre mais à les élever chez moi afin de n'avoir rien à nous reprocher. Si ma femme pouvoit le faire, elle le feroit avec plaisir, mais elle n'a absolument point de sein ni de let... » (Inédit)