VII. La fuite de Montmorency
L'apparition de VEmile et du Contrat Social vont pour longtemps reléguer au second plan toute autre préoccupation. Rey craint des difficultés. Le 24, il fait savoir à Rousseau que des amis conseillent de publier le Contrat Social sans nom d'auteur ; il prévoit que son ami ne voudra pas en entendre parler et ajoute : <i Je voudrais, mon cher Rousseau que vous fussiez dans ce pays, vous éviteriez les persécutions qu'on pourroit vous faire... » (Inédit) On sait déjà par les Confessions et par la correspondance, que Rousseau demeura serein devant l'orage.
Il écrit à Rey que le livre est défendu en France, « mais il ne s'ensuit pas de là que vous deviez ôter mon nom d'un livre que je m'honore d'avoir fait, qui ne contient rien que de très convenable aux sentimens d'un honnête homme et d'un bon citoyen, rien que je veuille désavouer, rien que je ne sois prêt à soutenir devant tel tribunal compétent que ce puisse être. » Et plus bas : « Que votre amitié ne vous inspire donc aucune alarme pour ma personne. On connoit et l'on respecte trop ici le droit des gens pour le violer d'une manière odieuse envers un pauvre malade dont le
séjour en France n'est pas moins honorable au gouvernement qu'à lui... ^» Toute cette très longue lettre est d'ailleurs d'une candeur étonnante.
Elle est du 29 mai ; le 9 juin, Rousseau quitte Montmorency en toute hâte, et il arrive à Môtiers le 10 juillet. Rey, qui a renouvelé l'expression de ses craintes le 7 juin, apprend le 17 que V Emile a été brûlé à Paris (9 juin) et cherche à s'informer si le bruit de la fuite de Montmorency est exact ; il termine : «Je vous plains de toute mon âme de vous sentir exposés à tant de désagréments avec une santé si faible, j'espère que tout se calmera, qu'on vous laissera en paix... » (Inédit). Sans attendre la réponse, le 21 déjà, il reprend la plume : «Je vous prie au nom de Dieu de nous donner de vos nouvelles et si je puis quelquechose ici pour votre service de ne point nous ménager... » (Inédit). 11 ne peut croire que le Parlement ait condamné Rousseau. Il attend impatiemment des nouvelles. Le 22 juillet, un Monsieur de Lausanne lui a dit que Rousseau était à Yverdon : » Nous nous attendions que vous auriez pris la route de chez moi, car nous sommes M*"* Du Moulin, ma femme et moi dans des inquiétudes très grandes sur votre estât ; pour l'amour de Dieu ne vous laissé pas dans le besoin de quoi que ce soit, dites-moi s'il vous faut quelquechose et je vous le ferai parvenir ; donnez-nous de vos nouvelles de votre santé ; êtes vous absolument décidé à ne point venir ici ? .le crois sur mon Dieu que si la goutte ne m'étois venue je serais parti pour vous chercher... Votre filleule est aussi un peu indisposée, nous espe-
' 29 mai 1762, Busscha, p. i6o.