‹ J.-J. Rousseau et le libraire-imprimeur Marc-Michel ReyChapitre 7 sur 14 · DO · texte numérisé non relu

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rons cependant que ce ne sera rien et que Dieu nous la conservera... » (Inédit).

A cette lettre, Rousseau répond, ignorant les précédentes qui ne lui étaient pas encore parvenues : « Je reçois à l'instant (23 août, à Môtiers) mon cher Rey, votre lettre du 22 juillet et je me hâte d'y répondre. J'ai suivi, dans la crise où je me suis trouvé, ma constante maxime dans toutes mes disgrâces, qui est de ne point importuner mes amis de mes doléances, mais d'attendre que ceux qui sont de bonne volonté se présentent d'eux-mêmes n'ayant plus d'ailleurs le bonheur d'être assez obscur pour rester longtemps caché à ceux qui veulent me trouver. Vous vous êtes montré parmi ceux-ci, je vous en remercie quoique je ne sois pas quant à présent dans le cas de profiter de vos offres...*»

Il vaut la peine de remarquer combien Rousseau semble peu aigri par ses malheurs. Le ton de la lettre entière est tout cordial : « Je suis charmé d'apprendre que Madame Rey est bien rétablie et jouit ainsi que vous et M*"'= Dumoulin d'une bonne santé. A l'égard de ma filleule, j'espère qu'elle se rétablira. Que s'il plaisait à Dieu d'en disposer dans un âge où l'on ne sent ni la mort ni la vie, quoique ce fût un lien de moins entre nous, je compte que ceux d'amitié qui nous unissent n'en seroient nullement relâchés... » Nous voilà bien loin de cet égoïsme féroce qu'on reproche volontiers à Rousseau. Nous connaissons peu d'hommes qui dans une situation semblable parleraient avec si peu de fiel ; citons encore ce passage : « Je suis ici [à Môtiers-Travers] à demeure au moins pour cet

• Bosscha, p. 162.

hiver ; j'ai avec moi M*"* Le Vasseur qui m'est arrivée il y a quinze jours et qui vous assure de son respect. Lorsqu'il surviendra quelque changement dans ma situation je vous en avertirai ; je crains les rigueurs des hivers en ce pays, mais il faut se soumettre à la nécessité. J'ai supporté fort bien la fatigue du voyage, mais )e Tai bien payée depuis que je suis arrivé. Quand estce que tout ceci finira ? Donnez-moi de tems en tems de vos nouvelles, dites-moi sincèrement quel effet mon ouvrage a fait oii vous êtes et en Angleterre. S'il s'écrit quelque chose relatif à moi, faites-m'en part, s'il est possible. Me voici dans une situation oii toutes les nouvelles littéraires me deviennent intéressantes. Plût à Dieu qu'elles n'eussent jamais parlé de moi. Marquezmoi tout ce qui vous intéresse, car cela m'intéressera aussi. Etes-vous quitte de cette mauvaise goutte ? Elle fait souffrir et cela est triste, mais elle montre au moins qu'on se porte bien d'ailleurs, et quelquefois qu'on ne s'est que trop bien porté. J'espère que si vous venez à Genève, vous tâcherez de passer par Môtiers. Adieu, je vous embrasse et tout ce qui vous est cher. ^ »

A la réception de cette bonne et longue lettre, ses amis sont rassurés: « Il s'est vuidé une bouteille de vin à votre intention et ma femme était si aise d'aprendre votre état qu'elle ne se possedoit pas ; depuis quelque tems nous languissions et ne savions que penser de votre silence ; beaucoup de gens vous croyant dans ce pays et je n'ay point pu scavoir ou vous étiez, je ne Vous pardonne pas de nous avoir laissés si longtems dans une incertitude cruelle et je ne pensois pas qu'il

' Ibid., p. 164.

falut une de mes lettres pour me procurer une des vôtres. M'"* Du Moulin vous salue de tout son cœur ; elle a bien pris part ainsi que nous à votre malheur où cituation critique ; je suis délivre de la goûte, la petite se porte à merveille, elle vient on ne peut mieux, elle a bonne envie de vivre... » (9 septembre 1762.)

Rey espère qu'il reçoit de Thérèse tous les soins nécessaires. Que n'est-il à Amsterdam ! On aurait pu s'occuper d'une édition de ses œuvres. Peut-être Rey le verra-t-il à Genève, si le voyage s'arrange. Rousseau répond toujours avec bonté : « Je suis charmé, mon cher Rey, d'apprendre par votre lettre du 9 sept, de bonnes nouvelles de vous et de tout ce qui vous est cher. L'intérêt que vous, Madame Rey et M*"' Dumoulin prenez à mes peines, contribue beaucoup à m'en consoler. Vous savez comment on m'a traité dans ma patrie. Voilà le coup qui m'a porté la mort au fond du cœur. Je regarde tout le reste comme des jeux d'enfant... ' » Nous reviendrons plus loin sur la question de l'édition de ses œuvres complètes, abordée aussi dans ses lettres. Citons encore la fin de sa lettre : v Je suis vraiment peiné de tous les désagrémens, faux-frais et contrefaçons qui peuvent vous rendre onéreux le Contrat Social; je voudrais bien que vous y trouvassiez votre compte ; cet ouvrage fait assez de bruit, ce me semble, pour que malgré les éditions contrefaites, les vôtres ne restent pas à votre charge : je le désire de tout mon cœur. Nos montagnes sont déjà couvertes de neige. J'ai froid, je suis triste, je pisse mal, à cela près tout va passablement vu la situation. Mille amitiés et

' 8 octobre 1762. Bosscha, p. i55.

respects à vos dames. Baisez pour moi la chère petite. Je vous embrasse de tout mon cœur. ^ »

La correspondance continue sur le même ton. Les amis d'Amsterdam s'ingénient à consoler le philosophe persécuté: «Songes que quantités d'honnêtes gens, des Philosophes. Socrate, ont été la victime des préjugés de leur tems... ■• Mais aussi «pourquoi vous êtes-vous retiré dans un cartier si éloigné ? * » L'invitation à venir en Hollande revient constamment, le 14 décembre, le 14 janvier: " Etes-vous donc mon Cher Rousseau, dessidé à demeurer où vous êtes?... » Le 11 janvier, le 8 avril : « Et puisque vous scavés qu'on a mauvaise volonté pour vous dans vos cartiers, pourquoi y restés vous ? « Tout cela agrémenté de nouvelles de la maison : « La petite vient toujours très bien je compte qu'elle aura 5 ou 6 dents à la fois et en peu...» (8 février). (fJe travaille pour vous aller trouver en juin ou juillet prochain s. p. à Dieu, ce sera un moment bien doux pour moi et que ma femme voudroit bien partager. » fi i févrierj. « La première den a percé. celles qui doivent venir la chifonne... » (22 février). « La petite commence a montrer de l'intelligence, je voudrais que vous ussiés sa santé et son apetit. »> (7 mars 1763). «La petite a été reelement malade des Dents. 3 ont percées qui lui ont coûté un Rhume afreux, beaucoup de dégoût, elle ne pouvoit presque pas reposer, j'ay crain de la perdre, présentement elle se remet, je vay l'embrasser pour vous. •> (8 avril).

Ailleurs Rousseau se prévaut de leur mutuelle amitié pour recommander à l'imprimeur certains manuscrits

» Ibid., p. j68.

23 octobre 1762, inédite.

dignes d'être publiés. Ce sont les mémoires d'un officier allemand au service de la Russie ; Mylord Maréchal en a parlé à Rousseau et Rousseau en parle à Rey '. sans arriver à le convaincre *. Ou encore c'est un écrit du ministre genevois Moultou ; ou du ministre Roustan*. Le 16 novembre, une lettre contient ces mots : (f II faut malgré moi reprendre la plume. Vous voyez que j'y suis forcé. Je ne sais si le triste état de ma santé nie permettra d'achever un ouvrage que je médite. 11 sera convenable et respectueux, mais ferme ; la persécution ne peut m'avilir. Voyez s'il vous convient de l'imprimer... *» C'est la Réponse à l'Archevêque de Paris. Rousseau est tout à ce nouveau travail.

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