VIII. La Réponse a f.'Archevèque de Paris
Le i*"" décembre il était matériellement impossible qu'il eût une réponse, car d'Amsterdam à Môtiers une lettre mettait environ 10 jours — il récrit : «Je profite mon cher Rey, du départ de M. de l'Orme, notre compatriote, pour la Hollande, pour vous entretenir encore d'une affaire sur laquelle je vous ai écrit, il y a près d'un mois [14 jours] par la poste, et comme n'ayant point de réponse je crains que ma lettre n'ait été interceptée, celle-ci lui servira de duplicata.*» «Il y a deux mois que je me suis enfermé pour travailler à cet ouvrage et comme je ne perds pas un moment même
* 8 octobre 1762, Bosscha, p. 167-168.
Mbid., 173.
' 26 décembre 1762. Bosscha, p. 178-179.
* Ibid., p. 172.
* Ibid., p. 173.
aux dépens de ma santé, je compte être en état de vous l'envoyer vers les Rois ou au plus tard dans six semaines... Il importe extrêmement que cet écrit paraisse le plustôt qu'il se pourra, et je pense qu'il vous sera très aisé si vous le voulez, de le faire paroitre avant Pâques et j'y compte... Quand même vous auriez répondu à ma précédente lettre, ne tardez pas un moment, je vous prie, de répondre à celle-ci ; car votre autre lettre peut être égarée ou retardée... En attendant, s'il vous convient de vous charger de cet ouvrage, faites tous vos apprêts d'avance afin de ne pas perdre un moment aussitôt que vous aurez receu le manuscrit... ^» Le 26 décembre, il prévient son ami que le manuscrit partira le i^'^ janvier. « Je vous recommande de rechef la correction la plus attentive ; vu surtout que le tout est extrêmement entremêlé de citations tantôt en guillemets et tantôt en Italique, et que le moindre qui-pro-quo ferait un galimatias indéchiffrable. Ce n'est pas ici une affaire de littérature, c'est de mon honneur, c'est de ma sûreté qu'il s'agit, ainsi je m'attends de votre part à tous les soins de l'amitié pour qu'il n'y reste pas une faute ; il est bien triste que je ne puisse pas voir les épreuves de celui de mes ouvrages qui m'importe le plus... * Ainsi je vous prie par le courrier suivant de m'en accuser la réception ou de me marquer que vous ne l'avez pas receu ; car jusqu'à ce que je le sache entre vos mains je serai dans la plus grande inquétude. ' » Et encore ceci : « Je voudrois mon cher Rey que ma situation me per-
' Bosscha, p. 173-173.
* Ibid., p. 176.
* Ibid,, p. 170.
mît de vous faire présent de mon travail : je ne prendrai du moins pour en régler le prix que votre probité et votre amitié ; vous m'en donnerez ce qu'il vous plaira et quand il vous plaira ' ... »
C'est le démon d'écrire dans toute sa fureur.
Rey hoche la tête. 11 se chargera du manuscrit, mais « je crains bien que cet ouvrage ne vous fasse encore plus d'ennuis... il est à craindre que vous ne soyés la victime de votre bonne foi. ^ » Rousseau ne veut rien entendre. Peut-être sortira-t-il de l'aventure épuisé, rompu ; il ne tient pas à lui de se retenir. A ce moment même une série de petits incidents, qui auraient dû lui rappeler les déboires inséparables de la célébrité, allaient avoir sur lui l'effet de la gueule ouverte du serpent fascinateur. Il apprend tout à la fois que Neaulme va faire « mutiler» son Emile par un certain Formey ^. pour l'accommoder au goût d'un public incapable de forte et saine pensée ; que M. l'Abbé de la Porte et M. Duchesne préparent ouvertement une édition générale de tous ses écrits, ce qui va le priver de pain ; qu'on publie une édition contrefaite du Contrai Social avec une lettre signée de son nom mais qu'il n'a même jamais vue ; que l'on fait circuler « je ne sais combien de lettres manuscrites qu'on m'attribue. » Il faut que Rey l'aide à rétablir la vérité sur tous ces points; lui, à Môtiers, n'y peut rien. Rey saisit la balle au bond et reprenant les termes mêmes de Rousseau dans sa lettre, il revendique pour lui seul le droit de
' Bosscha, p. 177.
' 19 janvier 1763, inédite.
^ Lauteur aussi de VEsprit de Julie, ou extraits de la Nouvellc- Héloise, Berlin-Paris, 1762. Cf. D. Mornet, Le sentiment de la nature, de J. J. Rousseau à Bernardin de St-Pierre, p. 200, 2 3o, bi i.
donner une édition générale des « Œuvres. » ^ Nouvelle source de dépit pour Rousseau, que ce morceau d'éloquence est loin de satisfaire ' : de fait, le remède est pire que le mal. Il est très persuadé que Rey n'a pas voulu lui nuire, mais il n'en reste pas moins vrai que le coup le plus cruel dans toutes ses difficultés lui vient de la main de l'ami : «J'ai lu avec surprise mon cher Rey, l'article que vous avez mis sous mon nom dans la gazette [Galette d'Amsterdam, 25 janvier lybSj. Cet article est, surtout relativement à Duchesne, d'une violence et d'une indécence qui n'a rien d'égal ; vous m'y faites compromettre le magistrat même d'une manière qui ne peut que m'attirer sa haine et m'ôter tous les amis qui m'étoient restés en France... Vous m'avez fait plus de mal que ne m'en eut fait le Parlement, TArchevesque et la Sorbonne, car ils ne m'ont ôté aucun ami et vous me les ôtez tous... Je vous avoue que dans les disgrâces qui m'accablent, je ne m'attendois pas à celles qui me viennent de vous. » Et comme si ce n'était pas assez, Rousseau a reçu, à peu près en même temps, un numéro du Journal de Trévoux (que Rey réimprimait en Hollande, nous l'avons vu) lequel contenait un article contre lui: «Je regarde l'auteur comme un chien enragé qui très heureusement ne peut jnordre que mes habits... mais ne m'envoyez plus votre Journal de Trévoux... '. » Rey est désespéré d'avoir ainsi desservi son illustre ami. Combien il regrette d'avoir publié V Avertissement dans la Gazette sans avoir préalablement soumis le texte à Rousseau : mais
' Bosscha, p. 182-183.
' Reproduit par Bosscha, note, p. 187-188.
- 3 février 1763. Bosscha, p. 187-190.
que celui-ci écrive une « Déclaration » et Rey la publiera partout où a paru V Avertissement. « Je l'adopterai et la ferai insérer mot pour mot comme vous me l'aurez dictée. ^ » Quant à l'article contre Rousseau dans le Journal de Trévoux, Rey s'excuse ainsi : « Vous scavez depuis quand je réimprime \e Journal des Scavans combiné avec les Mémoires de Trévoux sans les altérer en rien, sans en rien retrancher, Comment aurois-je pu supprimer les extraits d'Emile ? De quelles partialités m'auroit-on accusé ? j'y ai lu avec indignation les plattes injures qu'ils contiennent, j'ay satisfait au devoir de l'amitié en y joignant une notte qui témoignoit combient j'étois mortifié que mes engagements avec le public m'obligeassent à les réimprimer, ces engagemens étoient-ils moins réels ? Supposé que je les eusse retranché on auroit dit que je l'aurois fait à votre sollicitation. ■' »
Cette période d'excitation mentale ne pouvait durer ; et de cette attitude de révolte et de défiance vis-à-vis des hommes et de la destinée acharnés contre lui, Rousseau tombe brusquement dans un profond abattement, qui se manifeste de la façon suivante. Rey, cédant aux pressantes instances de l'auteur avait commencé à imprimer la Réponse à V Archevêque de Paris, quand, à sa grande surprise, il reçut ces lignes de Môtiers- Travers : « Je vous demande pardon, mon cher Rey, de mes continuelles importunités, mais je suis dans un extrême souci sur l'écrit que je vous ai envoyé ; en y revenant de sang-froid, je le trouve peu digne d'im-
' Lettre non datée, entre le 1 1 et le 22 février, inédite. ' Ibidem.
pression ; les disgrâces ont achevé de m'ôter le peu de génie qui me restoit ; d'ailleurs, quoique je m'y sois beaucoup fatigué, j'ai fait cet ouvrage trop à la hâte ; et je le trouve si froid, si plat, si peu correct que je crains qu'il ne fasse plus de tort que de bien à ma réputation. Si vous en pensez comme moi et que vous y soyez encore à tems, supprimez-le je vous prie et vous pourrez me renvoyer le Manuscrit par M. de l'Orme, ou me l'apporter quand vous viendrez, afin que je voye à loisir ce qu'on en peut faire... ^w En attendant il envoie toute une série de nouvelles corrections au manuscrit pour le cas où l'impression serait commencée. On continue le travail, mais Rousseau n'est pas au bout de ses peines. Rey a l'idée malheureuse, quoique assez naturelle, d'ajouter au livre le Mandement de l'Archevêque, que Rousseau réfute, et le Décret du Parlement condamnant V Emile : « Quelle fantaisie — s'écrie alors l'infortuné auteur — d'aller mettre le décret du Parlement dans une réponse à l'Archevesque où il n'est point question du Décret du Parlement ! Le mandement même de l'Archevesque ne sera pas mieux placé avec ma lettre puisque mes citations étant tirées de l'édition in-4*', il n'y en aura pas une qui cadre avec votre édition in-12, laquelle ne servira par conséquent qu'à faire croire que J'ai toujours cité faux quoique j'aye toujours cité juste...- Adieu, mon cher, j'ai le cœur navré, j'ai le corps accablé de maux, je ne connois plus dans la vie que peine et souffrance, et vous augmentez encore tout cela. Mais n'importe ; un acte honnête eftace
' 29 janvier 1763. Bosscha, p. 184 - 5 février 1763. Ibid., p. 189.
tout dans un cœur tel que le mien. Je ne cesserai point de vous aimer, et j'embrasse de tout mon coeur vous et toute votre famille. * »