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je ne vous dissimulerai pas que M. Rousseau en recevra une satisfaction sensible. Je dois croire que vous l'aimez, puisque vous me le dites; ainsi, monsieur, vous lui rendrez un service distingué en me l'envoyant, ou l'équivalent, ce qui me sera égal. Eh ! quelle bénédiction ne recevrez-vous pas de votre zèle, conduit à une si heureuse fin ! »
De son côté, M. J. Sarasin écrivait le 23 novembre à M. de MontmoUin la lettre suivante :
« Si j'ai tardé quelques jours à faire la réponse que vous souhaitiez d'avoir par le premier Courier à votre lettre du 15, ne l'attribuez point, je vous prie, à négligence de ma part; la cause en est un séjour de trois ou quatre jours que j'ai été obligé de faire à ma campagne, dans lequel espace de temps votre lettre est arrivée, qui ne m'est parvenue que samedi dernier à mon retour. Je suis très fâché de l'indiscrétion de diverses personnes qui vous écrivent pour avoir communication de la lettre que
J. SARASIN A DE MONTMOLLIN. lOI
VOUS m'avez fait la grâce de m'écrire au sujet de M. Rousseau; je n'en serais point surpris quand ce ne serait que des personnes liées avec vous, mais ce procédé n'est pas honnête de la part de ceux que vous ne connaissez point. « Il ne tenait qu'à ceux qui souhaitaient d'en avoir connaissance de s'adresser à moi pour l'avoir, je la leur aurais communiquée, comme vous me le permettiez par cette même lettre, ensuite de laquelle permission je l'ai lue à quelques-uns de mes amis et frères, mais jusqu'à ce moment personne ne m'en a demandé la lecture, pas même ces deux amis d'ici que vous me dites, par votre dernière, avoir renvoyé à moi pour en avoir la communication ; peut-être me la demandera-t-on et je suis prêt à la montrer à tous ceux qui la souhaiteront, sans cependant qu'elle sorte de mes mains, pour prévenir une publicité que le zèle de quelques personnes pourrait occasionner; je ne puis refuser cette communication à la permission que vous m'en donnez, à ce que le témoignage de vérité ne peut être refusé, et à ce qu'il convient pour l'édification publique qu'on ait de M. Rous-
seau des idées plus avantageuses que ses écrits paraissaient donner. Je suis bien aise que vous soyez chaque jour plus content de lui, Dieu veuille que cet ouvrage auquel vous travaillez ait chaque jour plus de succès. Dès que j'eus reçu votre dernière, je ne fis pas difficulté de dire à mes amis que vous étiez accablé de lettres à cette occasion, et que quiconque souhaiterait de voir votre lettre n'avait qu'à s'adresser à moi; cela se répandra peut-être, et ceux qui ont osé vous dire qu'il y avait du mystère en ce que vous ne vous êtes pas rendu à leurs invitations indiscrètes, seront forcés de reconnaître qu'ils se sont trompés. C'est moi qui suis la première occasion de toutes ces importunités, je ne l'aurais pas attendu et j'en suis fâché, mais en même temps bien aise qu'elles soient une occasion fréquente de recevoir de vos lettres et des assurances de l'amitié que vous voulez bien avoir pour moi. Continuez-la moi, je vous supplie, elle est très flatteuse et précieuse pour moi; ce sont pour moi de doux moments que ceux que je passe à vous écrire et à lire vos lettres.
(( J'attendais, mon cher monsieur, le paquet que vous aviez promis de m'envoyer par le messsager; je ne l'ai point encore reçu, j'espère que vous voudrez bien vous souvenir du sermon dont je m'impatiente de faire la lecture ; un sujet si intéressant traité par un pasteur de votre mérite ne peut qu'être désiré avec ardeur. Je suis à présent fixé en ville, et ce que vous voudrez bien m'envoyer me parviendra d'abord. »
Réponse de M. de Montmollin :
« Motiers-Travers, comté de Neuchâtel,
(( 27 novembre 1762.
« Quoique je sois extrêmement occupé et que je n'aie, pour ainsi dire, qu'un moment à moi, j'ai cependant voulu en profiter pour vous accuser la réception de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 23 du courant, me réservant a vous faire part de plusieurs choses intéressantes et dont j'attends de jour en jour le dénouement pour la première
occasion. Puisque vous avez assez de complaisance que de continuer à désirer voir mon sermon, je vous le ferai passer aussitôt que notre messager partira pour Genève, faisant assez fréquemment ce voyage à cause de nos horlogers qui correspondent beaucoup avec ceux de votre ville.
(( Je continue à être assailli de lettres et je me suis mis sur le pied de ne faire aucune réponse à celles qui sont importunes et curieuses, et dans quelques-unes desquelles j'ai cru remarquer certain but que je ne saurais approuver; tout comme je ne puis que rejeter souverainement diverses propositions contenues dans les ouvrages de M. Rousseau, ainsi que je ne le lui ai pas caché; un ami de Paris me mande que les pères de l'Oratoire viennent de réfuter son Emile, dans un ouvrage de 153 pages que je dois recevoir aux premiers jours et dont je vous ferai part, si vous l'avez pour agréable ; j'ai aussi entrepris de combattre avec politesse et modération et V Emile et le Contrat social, ainsi que la Nouvelle Héloïsej et je suis presque au bout de ma tâche, non que je
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veuille publier mes remarques, mais je les fais uniquement pour l'honneur de la religion, pour ma propre satisfaction et pour le fondement des entretiens que j'ai avec M. Rousseau et par lesquels je cherche à lui faire goûter de plus en plus ce que vous et moi goûtons; jusques ici je suis content de sa docilité et je vous informerai en son temps du succès.
« Et comme je ne veux rien faire sans votre aveu et consentement, je joins ici sous cachet volant une lettre que j'écris à M. D'Ivernois et qu'il vous plaira, après l'avoir lue, fermer et la lui remettre; c'est pour satisfaire aux pressantes et réitérées prières qu'il m'a faites, de concert avec M. De Luc (entre nous^ s'il vous plait), de lui fliire parvenir ce que je vous ai mandé au sujet de l'admission de M. Rousseau à la sainte table; comme je suis particulièrement lié awQc ces messieurs, j'ai cru ne pouvoir me dispenser de leur envoyer ce qu'ils me demandent avec tant d'instance; je les avais déjà renvoyés à vous, mais ils reviennent a la charge, et je me rends à leurs désirs; si vous y trouvez du reste de l'inconvénient, je vous laisse
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absolument le maître de faire tout ce qu'il vous plaira, et même de mettre cette lettre de côté, quoique je ne pense pas qu'il y ait rien qui puisse empêcher que vous la flissiez remettre à M. D'Ivernois; si je me plains de lettres importunes, soyez bien sûr que les vôtres me seront toujours infiniment précieuses, j'en sollicite la continuation, comme une faveur que vous m'accorderez, puisque rien n'est audessus du dévouement respectueux avec lequel, etc. »
Le même jour, le pasteur de Motiers écrivait à M. D'Ivernois la lettre suivante, dont il a gardé copie; elle montre la peur extrême qu'il éprouvait de déplaire à M. Sarasin : il semble qu'il n'osait pas juger lui-même de ce qu'il pouvait et devait faire.
(( Nos lettres se sont croisées ; vraisemblablement vous aurez reçu ma réponse le jour même que j'ai reçu votre dernière au contenu de laquelle je me hâte de satisfaire. Dans cet intervalle, mon ami, qui est de retour de la cam-
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pagne, me mande qu'il est disposé à foire voir ma lettre à tous ceux qui s'approcheront de lui dans cet objet, et que jusqu'ici il n'a vu encore personne. Je lui écris par ce courrier avec une incluse pour vous que je le prie de vous fliire remettre au plus tôt, avec cette condition cependant que s'il estime que la lecture qu'il fera, soit à vous, soit à d'autres, de la lettre que je lui écrivis autrefois peut suffire, il pourra me renvoyer celle que je vous adresse par son canal, parce que je ne voudrais pas faire de la peine à cet ami-là, à qui je suis attaché dès longtemps et que j'honore. Je suis persuadé d'avance qu'il vous la remettra, parce qu'il en sait le contenu, qui est précisément le même, à quelque petite chose près, que ce qu'il a déjà par devers lui. Je lui témoigne que je verrais avec un vrai plaisir qu'il se rendît à mes désirs qui ont pour but de vous obliger et de rendre en même temps justice à la vérité; étant bon, ajouté-je, que le public sache comment M. Rousseau s'est comporté avec moi, les raisons qui m'ont déterminé à lui permettre de venir à la table sacrée; l'édification que cela a pro-
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curé à l'Eglise et la persévérance de M. Rousseau dans ses bons sentiments sont autant de choses qui ne contribueront pas peu à faire prendre des idées plus avantageuses de M. Rousseau. Ayant suivi le plan que vous m'avez indiqué dans la lettre qui vous sera rendue, j'espère par là que j'aurai pourvu à votre satisfliction et à celle de l'honnête homme, M. De Luc, que je ne me lasserai jamais d'assurer de tout mon dévouement. Faites- moi l'amitié, monsieur, de m'apprendre la suite de cette affaire et de m'en donner des nouvelles dès que cela vous sera possible. Je souhaite surtout de tout mon cœur que cela puisse servir au bien de M. Rousseau, pour qui je m'intéresse véritablement. »
Nous n'avons pas la lettre adressée à M. D'ivernois, sous cachet volant, par l'entremise de M. J. Sarasin; mais en voici la réponse sous la date du 3 décembre 1762 :
« Je reçus mercredi ensemble les deux lettres dont vous m'avez honoré les 27 et 29 du
courant (c'est novembre qu'il fiilhiit), et seulement à 5 heures du soir du même jour par M. le pasteur Sarasin, celle que j'ai sollicitée auprès de vous et que le dit monsieur prit la peine de m'apporter lui-même ; il me fit lecture d'une de celles que vous lui avez écrites, où je vis, ainsi que vous me l'aviez marqué, que vous étiez accablé d'une multitude de lettres à l'occasion de M. Rousseau, ce qui commençait de vous devenir ennuyeux. Si je n'avais des preuves non équivoques de tant de bontés dont vous m'avez comblé en différentes occasions, je craindrais d'avoir été du nombre des importuns, ce qui m'affligerait beaucoup, puisque ce n'aurait jamais été mon intention. Vous pouvez, monsieur, fonder sur l'assurance de ma promesse, et que je vous confirme, qu'il ne sera tiré aucune copie de votre lettre et qu'elle ne sera pas imprimée, persuadé que je suis que vous pouvez faire le môme fonds sur la délicatesse de M. le pasteur Sarasin que je soupçonne avoir pu, s'il l'a voulu, lire cette lettre avant de me la remettre, puisque j'ai cru pouvoir remarquer qu'elle lui était parvenue
no D IVERNOIS A DE MONTMOLLIN.
SOUS cachet volant. Lorsqu'elle me fut remise, le courrier était parti, ce qui me priva d'avoir l'honneur de vous répondre sans retard.
(( Je viens, monsieur, vous remercier de votre complaisance, et je mets cette bonté de votre part au rang des services les plus distingués ; mais il me fâche que vous ne me fournissiez jamais d'occasion à pouvoir vous prouver mon sincère dévouement.
(( Vous verrez par expérience que ce qu'on vous avait supposé de craintif sur l'envoi de cette lettre n'aura aucun fondement, et qu'au contraire mon présage aura son effet. S'il se passe quelque chose de nouveau, j'aurai l'honneur de vous en instruire.
(( M. De Luc, toujours plus flatté d'avoir eu l'honneur de vous connaître, et sensible au souvenir que vous m'avez chargé de lui témoigner de votre part, vous prie d'agréer son respect. Il serait très envieux d'avoir copie de la lettre, que je ne lui accorderai que sous votre consentement. Si vous y acquiescez, je me rends garant d'avance pour kii comme pour
moi, et je suis prêt à le faire, connaissant sa probité et sa candeur. ))
Au mois de décembre , Rousseau fut très malade; un violent rhume lui donna un accès de fièvre qui augmenta beaucoup les infirmités dont il soufi'rait ordinairement, comme il l'écrivait à Moultou, le 19 décembre. Il paraît même que son état fut plus grave qu'il ne le dit. M. de Montmollin le crut à fin de vie, et cette pensée devint pour son zèle pastoral une nouvelle occasion de se montrer : il le fait remarquer à M. Sarasin, dans la lettre suivante :
« Décembre 1762.
(( Enfin je vous envoie le sermon dont j'ai eu l'honneur de vous faire mention ci-devant; je vous prie de le lire avec indulgence et je vous demande en même temps, comme une fiiveur et une marque de bienveillance, de me communiquer sans support quelconque vos judicieuses remarques ; l'ayant fait copier à la hâte par mon diacre et n'ayant pas eu le loisir de la
collation ; s'il s'y est glissé quelques fautes, vous aurez la bonté d'y suppléer et de fliire part du dit sermon à MM. De Luc et D'Ivernois, et si vous le jugez digne d'être lu par vos amis, vous en serez fort le maître.
(( M. Rousseau a été très mal, il y a environ quinze jours, et à peu près à l'extrémité, car outre ses infirmités ordinaires qui ne sont pas peu considérables, il fut accablé tout à coup de maux si violents partout son corps que cela le jeta dans les rêveries et que d'un instant à l'autre je m'attendais à sa fin; vous jugez bien que j'eus bien des choses à lui dire dans ces circonstances-là, cependant il s'est tiré heureusement d'aff'aire et est à présent dans l'état de convalescence.
« Je profite avec empressement de l'occasion de la nouvelle année dans laquelle nous allons entrer, pour redoubler mes vœux et mes prières au Ciel en votre faveur, pour la conservation de jours aussi précieux que le sont les vôtres, et pour la bénédiction de vos saints et pieux travaux; accordez-moi, je vous supplie,
la continuation de votre bienveillance dont je fais un cas tout particulier, et agréez, etc. »
En janvier, je ne trouve qu'une lettre de Genève; elle est de M. De Luc, et montre une fois de plus à quel point la communion de Jean-Jacques occupait les Genevois. Ce pasteur, comme M. d'Ivernois, espérait arriver à une révision du procès de VEmile au moyen des déclarations de M. de Montmollin; M. Sarasin et ses amis y cherchaient au contraire la justification du jugement, et Ton peut voir, par le dernier trait de la lettre de M. De Luc, que la confraternité ecclésiastique n'empêchait pas la lutte d'être vive.
<( Genève, 22 janvier 1763.
<( Je vous prie d'agréer mes très humbles remerciements de la manière obligeante dont vous avez bien voulu permettre à mon ami, M. D'Ivernois, de me laisser prendre copie de votre excellente lettre. J'ose me flatter qu'au moyen de cette judicieuse lettre, dictée par le plus pur christianisme, mon digne concitoyen,
M. Rousseau, pourra venir faire ses Pâques dans sa patrie, où il sera le très bien reçu.
« Vous m'obligerez infiniment, monsieur, de me donner de ses chères nouvelles. Ses maux, dont je prie ardemment l'Etre suprême de le délivrer, ont-ils pu lui permettre de recevoir à la communion de Noël les symboles sacrés de l'ineffable sacrifice propitiatoire de notre Sauveur?
c( C'est en communiquant votre lettre à MM. nos syndics que je me propose de mettre la dernière main à ce que j'ai déjà commencé pour notre cher ami ; mais avant de le faire, je crois devoir vous demander éclaircissement sur un point. Lorsque vous nous fîtes l'honneur de nous lire ce qui s'était passé dans votre Consistoire, au sujet de M. Rousseau, je compris que vous ne lui en aviez communiqué le résultat qu'après avoir sondé votre troupeau et reconnu que son admission à la table sacrée ne causerait aucun scandale. Cependant, on pourrait conclure de votre lettre à mon ami D'Ivernois — qui se trouve actuellement en voyage — que vous fîtes d'abord part à mon con-
citoyen de la délibération du Consistoire avant d'avoir sondé votre troupeau ; ce qui conduit à ce sens, c'est que vous parlez de deux communications, l'une de l'avis du Consistoire, l'autre des dispositions de votre Eglise. Il conviendrait donc peut-être de retrancher cette phrase qui précède le récit de vos sages précautions : « Je fis part à M. Rousseau de la « délibération du Consistoire, » pour qu'il soit plus évident que vous ne parlâtes à M. Rousseau qu'après avoir eu l'avis tant du Consistoire que de tout votre troupeau. Ce sens-là, que je crois être le vrai, si je m'en souviens bien, est très propre à faire comprendre avec quelle sagesse vous vous êtes conduit, et par conséquent à donner un exemple salutaire dans notre patrie. Je n'ai pas cru devoir faire cette suppression sans votre consentement, c'est pourquoi je vous serai très obligé, monsieur, de vouloir bien me répondre sur ce sujet le plus tôt qu'il vous sera possible.
« J'ai été très édifié de votre sermon de Jeûne, que M. Sarasin m'a communiqué de votre part; je souhaite pour l'avantage de ceux
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de votre troupeau qui peuvent être dans le cas de s'en appliquer la force, qu'ils se rendent de plus en plus dignes d'avoir un tel pasteur.
« Quant à moi, monsieur^ persuadé que vous êtes un instrument dans les mains de la Providence, en faveur de mon vertueux concitoyen et de quelques-uns de nos pasteurs, pour leur faire goûter le véritable esprit du christianisme; je ne puis qu'être avec des sentiments de reconnaissance et de respect, votre, etc., etc. »
Avec M. Sarasin la correspondance se ralentit. Il commence, ainsi que M. de MontmoUin sans doute, à voir l'inutilité des démarches tentées pour obtenir de l'auteur de V Emile la rétractation qu'il voudrait lui imposer. Sa lettre du 9 février exprime le découragement. La voici :
«Genève, 9 février 1763.
« J'avais, Monsieur et très honoré frère, préparé la lettre ci-jointe pour être remise avec votre sermon au messager qui m'avait dit devoir revenir vers la fin de janvier; ne l'ayant point
revu, je n'ai pas voulu différer davantage à vous écrire, et vous me permettrez de profiter de cette occasion pour m'entretenir encore avec vous de M. Rousseau.
(( Je comptais que vous me donneriez quelque nouvelle sur ce que vous m'aviez annoncé ou fait espérer d'un écrit qu'il se proposait de publier, pour dissiper les impressions fâcheuses que ses ouvrages ont faites dans le public ; je le souhaiterais, comme je vous l'ai déjà témoigné, croyant que cela est de son devoir, après le scandale que ses écrits ont donné; et cette espérance peut avoir contribué à retarder la réfutation que quelqu'un se proposait de faire. Peutêtre la maladie dont il a été atteint et dont, grâces à Dieu, il est guéri, ne lui a-t-elle pas permis de suivre à cet ouvrage ; peut-être n'y pense-t-il plus. Je persiste à croire que, tant qu'il ne le fera pas, il laisse subsister les idées qu'on a prises sur son compte; supposé qu'il soit chrétien réellement, comme il veut le persuader par sa profession extérieure du christianisme, quelle peine doit-il se faire de détruire les principes d'incréduHté que toute l'Europe voit clairement
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dans ses ouvrages ? Quoique son dessein soit, comme vous me l'avez marqué, de passer le reste de ses jours dans votre canton, il pourrait, dans la suite, changer d'idées; et où qu'il allât, je doute qu'il fût reconnu facilement membre de l'Eglise chrétienne, tant qu'il n'aura pas fait ce qu'il n'aura tenu qu'à lui et qu'il aura dû faire, qui est de donner une explication publique, claire et précise de sa persuasion de la mission divine de Jésus-Christ, relativement à ce qu'il a publié pour la détruire. Moins peut-être serait-on facile dans notre ville que l'on a voulu décrier par les imputations injurieuses qu'on lui a faites de relâchement sur la doctrine chrétienne. Vous voudrez bien me faire part de ce que M. Rousseau se propose de faire à ce sujet. (( Je ne puis vous cacher ma surprise de ce qu'on a osé dire ici que, quoique vous eussiez souhaité que la lettre que vous m'aviez écrite au sujet de son admission à la sainte-cène fût communiquée à tous ceux qui le souhaiteraient, je n'avais pas été de cet avis et que c'était moi qui avais mis obstacle à ce qu'elle se répandît, en vous marquant que cela ne convenait pas.
Voilà ce que M. De Luc a dit, à ce qu'on m'a rapporté. Vous verrez s'il y a rien dans mes lettres qui y donne lieu; celle que je vous écrivis sur le projet qu'on disait avoir de la faire imprimer n'a aucun rapport à cela. Je n'eus pas plus tôt reçu votre lettre que je la communiquai, selon la permission que vous m'en aviez donnée, à quelques-uns de mes amis. Dans le temps que vous me marquâtes qu'accablé de lettres de personnes de cette ville qui vous en demandaient la communication^ lesquelles vous aviez renvoyées à moi, personne ne s'adressa à moi, à l'exception de trois Messieurs qui vinrent quelques jours après; je la leur lus sans difficulté; je leur déclarai que quiconque me la demanderait aurait la satisfaction d'en faire lecture, ensuite de la permission que vous m'en aviez donnée ; mais que quoique vous eussiez renvoyé à moi plusieurs personnes, qui que ce soit ne me l'avait demandée, à l'exception d'eux. MM. De Luc et D'Ivernois ne se sont jamais adressés à moi; ils ont mieux aimé en avoir de vous une copie pour la rendre plus publique. Cela ne me fait rien; mais il m'importe qu'on ne ré-
pande pas contre moi ce qui n'a pas le moindre fondement; en conséquence, je vous prie de me marquer dans la réponse dont vous m'honorerez si, dans les lettres que je vous ai écrites, je vous ai témoigné la moindre opposition à ce que la lettre fût lue de tous ceux qui le souhaiteraient; par ce moyen, je détruirai plus sûrement l'imputation qu'on me fait.
(( Pardon, mon cher Monsieur, de ce petit tracas; je suis toujours charmé des occasions que j'ai de vous écrire, de demander des nouvelles de votre santé^ de recevoir de vous réponse et de vous assurer du respectueux dévouement, etc. »
Avec cette lettre, M. Sarasin envoie au pasteur de Motiers la critique de ce fameux sermon de Jeûne dont il a été plusieurs fois question. Elle est longue, pleine de compliments destinés, on le devine, à faire passer quelques f petites remarques» assez vives et, semble-t-il, assez justes sur le manque de mesure du prédicateur. Bien que tout cela n'ait aucun rapport direct avec Rousseau et ses opinions, nous ne voulons
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pas le retrancher. Le sermon fliit partie du dossier MontmoUin et de la campagne ecclésiastique entreprise contre le philosophe; la critique n'y est donc pas étrangère non plus.
c( Je ne saurais assez vous remercier du plaisir que vous m'avez procuré par la lecture de votre sermon que j'attendais avec impatience, et qu'on ne peut lire sans envier à vos auditeurs le bonheur qu'ils ont de vous entendre souvent. L'on y voit un prédicateur qui possède l'Ecriture sainte et qui applique fréquemment à son sujet les passages qui lui conviennent, ce qui n'est pas le talent de tout le monde; mais plus on se sert du langage de l'Ecriture sainte, plus on est propre à faire impression sur ses auditeurs. Votre style est clair, intelligible à tous, ayant cette force et ce nerf capable de persuader et d'émouvoir les cœurs. La franchise avec laquelle vous parlez à Jacob de ses forfaits et à Israël de ses iniquités est la qualité d'un vrai ministre de Christ, qui ne se propose que d'amener les pécheurs à la repentance. A tous égards, j'ai été charmé de ce sermon, et je ne
doute pas qu'il n'ait réveillé plusieurs consciences endormies. Qu'il est à souhaiter que ce n'ait pas été, comme il arrive souvent, un réveil court et momentané. Dieu veuille conserver longtemps à l'Eglise un pasteur d'un si grand mérite et vous donner la consolation de voir le fruit de vos pieux travaux.
c( J'ai communiqué, selon vos ordres, à MM. D'Ivernois et De Luc votre sermon. Le premier est allé faire auprès de ses parents en France un voyage de deux mois.
c( Vous souhaitez. Monsieur et très honoré frère, que je vous communique les remarques qui me seront venues dans l'esprit à la lecture de ce sermon; elles sont chétives, et je m'en rapporterai toujours plus à votre manière de penser qu'à la mienne; mais puisque vous le voulez bien, voici celles que j'ai faites.
« Il y a quelques expressions qui me paraissent plus du style de la conversation que de celui de la chaire, comme persifler, après-venans^ etc.
« L'exorde est des plus intéressants et des plus propres à captiver l'attention. La première partie est inévitable, mais elle m'a paru un peu
longue. Je croirais que, surtout dans ces solennités, il ne faut pas trop entretenir ses auditeurs de ce qui regarde l'ancien peuple, auquel ils ne prennent pas beaucoup de part, et que cela peut les détourner du recueillement qu'ils doivent apporter à eux-mêmes. L'explication du texte, nécessaire cependant, devrait être un peu laconique.
« Dans la seconde page, lorsque vous parlez du sacrifice que vous avez fait en faveur de votre troupeau, j'aurais réduit la phrase à ceci : « Vous connaissez dès longtemps les sentiments dont nous sommes animé en votre faveur et l'inclination que nous avons eue de demeurer votre conducteur spirituel. » Il me semble que cela laisse tacitement entendre le reste et convient mieux.
« Quand même on aurait quelque sujet de se plaindre ou des lois ou de la conduite des magistrats, il me semble qu'on doit être fort réservé à cet égard dans la chaire, de peur d'affaiblir la respectueuse considération que leur doit le pubHc, et qu'alors il faut s'en tenir à des représentations particulières. Il y a eu deux endroits dans votre sermon qui m'ont paru un peu
forts à cet égard et qu'on pourrait interpréter comme un blâme que vous jetez publiquement sur leur compte. L'un est à la page lo où^ en parlant du ridicule qu'on se plait à jeter sur les ministres et de la nécessité qu'il y a que ceux qui ont l'autorité en main répriment avec éclat cette licence, vous ajoutez : mais la prudence nous oblige à nous taire. Cela ne paraîtrait-il point insinuer que les magistrats connivent à cette licence, ou ne pourrait-on point l'interpréter dans ce sens? L'autre article est à la page 14, où vous dites que la nouvelle loi donne beaucoup d'avantages aux hommes impudiques. Vous attribuez, il est vrai, un bon but au législateur, et vous ne critiquez la loi que par l'abus qu'on en fait; mais cet abus, selon vous, étant notoire, il semble que c'est une faute au législateur de la laisser subsister. Je ne sais quelle est la teneur précise de cette loi, mais il me semble qu'il serait plus convenable de se servir d'expressions qui ne pussent pas rejaillir sur le législateur.
(( A la page 7, vous taxez la conduite de ceux qui résistent à leur conscience, à l'Evangile,
etc., d'être à quelques égards le péché contre le Saint-Esprit, qui peut aller de pair avec le blasphème des pharisiens. La phrase me paraît trop forte, et je craindrais que l'idée que le péché contre le Saint-Esprit ne peut point être pardonné ne jetât dans le désespoir ceux qui ont sujet de se reprocher d'avoir résisté à leur conscience, à l'Evangile, ce qui est le cas de tous les pécheurs volontaires et d'habitude.
« Il y a aujourd'hui un grand dérèglement dans les mœurs, on ne peut qu'en convenir et en gémir; nous devenons tous les jours pires que nos pères, vous le prouvez très bien, et cela vous donne occasion de faire à divers égards l'éloge de nos ancêtres; mais le texte : «Vous êtes tels que vos pères » ne semblait pas vous conduire là. J'aurais peut-être fini ce sermon en demandant à ces gens incirconcis de cœur et d'oreilles ce qu'ils auront à répondre à Dieu quand ils paraîtront en jugement devant lui et quel sort ils ont à attendre.
c( Voilà, Monsieur, les petites remarques que je prends la Hberté de vous communiquer, puisque vous me le permettez. Je me trompe peut-
être à divers égards, et je m'en rapporte volontiers à ce que vous en penserez ; y eût-il dans quelques endroits de cette pièce quelque chose de superflu, le tout est si beau, si utile, que je ne puis assez Tadmirer. Heureuse l'Eglise qui a de tels prédicateurs; Dieu veuille les lui conserver longtemps. Dieu veuille que plusieurs se forment sur ces beaux modèles et que par leur moyen la religion s'empare des cœurs.
« Agréez, Monsieur, etc. »
Le 5 mars, M. Sarasin écrit encore :
« Je vous remercie de tout mon cœur de la lettre que vous me fites la grâce de m'écrire le mois passé; j'en ai fait lire le paragraphe qui me regardait à gens à qui l'on avait tenu le discours qui me déplaisait, afin que, quand ils auront occasion de voir la personne en question, ils puissent lui témoigner positivement que l'imputation qu'on me faisait n'avait aucun fondement. Le reste de la lettre est resté inconnu à tout autre qu'à moi, comme vous aviez raison de le souhaiter. Je pense qu'il çst inutile
de presser davantage M. Rousseau de faire ce à quoi il ne paraît avoir aucun penchant; vous avez fait auprès de lui tout ce que vous avez pu et dû faire ; ce serait à lui de s'y prêter de bonne grâce; s'il s'en fait de la peine, c'est peut-être qu'il ne croit pas pouvoir se justifier en plein ou que les difficultés qu'il a élevées lui paraissent trop fortes pour pouvoir être détruites. Je serais charmé de voir paraître l'écrit que vous vous proposez de mettre au jour; l'on m'a dit tout récemment qu'il paraissait deux ouvrages à ce sujet, l'un de M. Formey, qui est une réfutation (ÏEmile^ sur la manière d'élever les jeunes gens; l'autre est d'un autre auteur et vient aussi de Berlin. Ce dernier, dit-on, n'a pour objet que la Confession du curé savoyard. Je n'ai encore pu avoir ni l'un, ni l'autre; ainsi je ne puis vous en dire ma pensée. Cela doit faire connaître à M. Rousseau que, de tout côté, on a senti l'impression dangereuse que ses livres pourraient faire; il ne peut que le sentir lui-même. Dieu veuille qu'il profite des avertissements que la Providence lui donne dans ses fréquentes maladies pour rentrer en lui-même, lever le scan-
dale qu'il a donné et être reconnu du souverain juge du monde comme son vrai disciple.
« J'ai reçu cette semaine de Chambéry, par la voie de M. Révillod de la Rive, un louis d'or neuf, pour vous le faire parvenir de la part de Jeanne-Marie Pernoud. L'on m'a dit que vous en étiez prévenu et que vous aviez désiré qu'il me fût remis. Je ne sais comment vous le faire parvenir; vous m'indiquerez la voie la plus convenable; je pensais que celle du messager qui vient ici de temps en temps serait la plus commode; je l'ai à votre disposition.
« La mort nous enleva la semaine dernière M. le pasteur Ducros; nous avons hier pourvu la vacance qui en résultait par l'élection de M. le pasteur Mercier, qui avait disputé il y a quelques années la profession en belles-lettres et l'année dernière celle de philosophie. Les pertes que nous avons faites depuis cinq ou six ans ont été en si grand nombre qu'il ne nous reste presque plus de jeunes ministres pour remplacer ceux qui meurent; nous sommes à cet égard dans le détroit (sic)^ comme je sais que vous l'avez été à Neuchâtel; mais nous voyons dans
l'avenir une perspective plus agréable par le nombre de ceux qui se destinent au saint-ministère. Dieu veuille éviter à vous et à nous des brèches toujours fâcheuses; Dieu veuille surtout conserver longtemps à l'Eglise une personne de votre mérite, à qui je suis et serai toute ma vie avec le plus respectueux dévouement, etc. »
Ici se termine la première partie de la campagne, et la correspondance cesse; du moins, les lettres manquent. Entre 1763 et 1765, il ne s'en trouve aucune dans les papiers Montmollin. Le pasteur de Motiers n'a-t-il voulu conserver des lettres de son confrère de Genève que celles qui concernent Rousseau, ou leurs relations épistolaires ont-elles été réellement interrompues ?
Quoi qu'il en soit, pendant ces deux années le réfugié de Motiers vit en paix avec ses amis, assiste au prêche tous les dimanches, communie et ne scandalise personne. Les Lettres de la Montagne paraissent ; nul ne s'en émeut d'abord, ni la Compagnie des pasteurs, ni M. de Mont-
mollin;^ mais bientôt tout va changer, M. Sarasin a repris la plume.
L'occasion du Nouvel-An, les compliments de circonstance et une affaire de charité lui servent d'entrée en matière; il écrit le 4 janvier 1765 : — nous ne copions que ce qui regarde Rousseau —
« Vous aurez sans doute, monsieur, gémi comme nous tous des Lettres écrites de la Montagne. Je m'étais flatté que si jamais l'auteur écrivait quelque chose de relatif à son Emile, ce serait pour détruire les soupçons que ce livre n'avait que trop donnés au public. Point du tout, il les confirme plus fortement, et, dans sa troisième lettre surtout, renverse autant qu'il peut le fondement de notre religion. Les coups
^ On lit dans la Lettre de Goa :
(( Vous savez que ces Lettres, reçues avec avidité, dévorées avec fureur, furent proscrites ou brûlées dans quelques Etats. Pour nous, nous demeurâmes tranquilles spectateurs de ces feux de joie, jusques à la fin de février, que le zèle de notre clergé, si longtemps assoupi, eût reçu tous les aliments nécessaires pour produire un embrasement. »
J. SAKASIN A DE MONTMOLLIN. I33
qu'il porte à la preuve tirée des miracles sont beaucoup plus violents que ceux qu'il avait précédemment portés, et l'ironie dont il les accompagne marque encore plus ses sentiments. Il est triste de voir paraître de tels livres, qui, venant d'un homme d'esprit qui écrit bien et qui est chéri de plusieurs, peuvent, je crois, foire beaucoup de mal. Je ne parlerai pas des invectives fréquentes et fortes qu'il lance contre les ministres de Genève et contre nos magistrats, très mal fondées dans mon esprit, mais qui lui ont été dictées par le dépit. Il devrait savoir que la religion naturelle à laquelle il est attaché condamne ce caractère de vengeance, contre lequel par conséquent il aurait dû se tenir en garde. Par rapport aux principes qu'il pose sur la nature de notre gouvernement et qui peuvent tendre à y apporter du changement, je vois toujours avec peine ces idées de changement. Nous sommes heureux et nous devrions sentir notre bonheur.
c( Pour le fond de l'affaire, le public en peut juger impartialement en comparant les Lettres de la Campagne y avec la réponse qu'y fliit M.
Rousseau. Un homme qui n'a presque jamais habité dans sa patrie et qui, par conséquent, ne peut guère la connaître, ne peut que difficilement connaître exactement les faits qu'on lui rapporte, ou dont il a ouï parler.
(( Entre nous, je vous prie, le contenu de cette lettre. M. Rousseau verrait en moi le même homme qu'auparavant, dont il n'a pas été content et qui ne peut changer d'idée à son égard. Je prie Dieu qu'il le ramène à ce que je crois la vérité et qu'il écarte les fâcheuses impressions que ses principes peuvent produire.
« Donnez-moi, monsieur, le plus tôt qu'il vous sera possible, de vos nouvelles. J'espère qu'elles seront bonnes et que vous voudrez bien me continuer cette bienveillance que vous m'avez toujours témoignée et qui m'est si précieuse.
(( M"'^ Turrettin, que vous avez connue à Motiers, et qui a demeuré ici une bonne partie de l'année dernière, a décampé il y a environ six semaines, sans qu'on sache où elle est, ce qui a donné lieu à la demande en divorce de la part de son mari.
<c J'ai l'honneur, etc. »
M. de MontmoUin répond à cette lettre par la suivante, dont nous retranchons également les compliments et ce qui concerne l'affaire de charité dont parlait aussi M. Sarasin.
« Motiers, 15 janvier 1765.
« Qiioique je n'aime pas à parler ni rien écrire de M. Rousseau et de ses productions, parce qu'il prend les choses avec une vivacité extraordinaire lorsqu'elles lui reviennent et que j'aime la paix, je puis cependant sans crainte m'ouvrir à vous, parce que je connais votre discrétion et que je sais que vous ne me compromettrez point. Oui, monsieur et très honoré frère, je gémis, avec quantité d'honnêtes gens, des Lettres de la Montagne; mon cœur en est affligé et ulcéré, tant pour ce qui regarde le fond des choses que pour la manière indécente, hardie et téméraire avec laquelle l'auteur les traite et les expose. Ses raisonnements, et pour la religion et pour la politique, sont des sophismes; ses expressions sont dures, et cette méthode ironique me déplaît infiniment; la
136 DE MONTMOLLÏN A J. SAKASIX.
plupart de ses définitions ne sont pas justes, ses principes sont assez souvent contradictoires; on voit de l'humeur, et surtout ce qui m'a fait peine, c'est que ces lettres ont paru à la veille de vos promotions, et leur conclusion est une espèce d'invitation aux citOA^ens de lever l'étendard. Je veux bien, permettez-moi cette réflexion, que le magistrat se précipita un peu quand il fut question d'Emile et du Contrat socialy et qu'il ne suivit peut-être pas toutes les formalités prescrites par la loi à l'égard d'un citoyen, mais cela autorise-t-il M. Rousseau à maltraiter comme il fait un magistrat qui est toujours respectable et dans tous les pays du monde? Pourquoi aussi attaquer si vivement les ministres et la religion ? S'il ne croit pas les miracles^ qu'il garde cela pour lui; quelle nécessité d'exposer ses doutes au public ? J'aimerais mieux qu'il se fût déclaré absolument incrédule que de manifester un scepticisme aussi ironique que l'est le sien et qui porte un coup plus mortel à la religion que l'incrédulité même. Il est douloureux que dans ce siècle où l'on n'a que trop de propension à ridiculiser le
christianisme, ron voie dos gens d'esprit fliire usage de leurs talents pour dévoyer le peuple, et pour engager bien des gens à devenir des déistes demi-chrétiens; je ne me suis point tu là-dessus à M. Rousseau, et je lui ai dit naturellement ma pensée; mais malgré ce qu'il a écrit et ce que je kii ai dit, il assure en bonne conscience qu'il est sincèrement chrétien réformé et qu'il admet la divinité des livres sacrés, non point par toutes les preuves qui sont reçues de tout le monde, mais par quelquesunes seulement, et que cela est suffisant pour la foi. Qiie dire et fliire avec lui? Il est tîxe, quoique pourtant il témoigne prendre en bonne part ce que je lui représente, car, quant à ma personne, je ne puis que me louer de lui, il me prévient en tout et il agit avec moi avec beaucoup de considération et de respect ; il cherche à m'obliger en toute occasion, se montre toujours fort zélé pour notre culte, assistant autant que sa santé le lui permet au service divin, avec beaucoup de décence et se répandant en aumônes.
c( Vous aurez appris qu'une conniiunauté
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du voisinage de iMotiers lui a présenté une lettre de bourgeoisie qu'il a acceptée avec grande reconnaissance et qui a paru lui faire un singulier plaisir.
« Vous n'ignorez pas aussi sans doute que l'on va faire une nouvelle édition de toutes ses œuvres et de celles qui ont déjà vu le jour, et d'autres qui n'ont pas encore été imprimées; la presse roulera à Motiers. Il y aura une édition de cinq volumes in-4° et une autre de vingt volumes in-S"^ avec les estampes. Le gouvernement fermera les yeux là-dessus ; l'ouvrage du reste ne sera en train que sur la fin de l'année et il n'y aura point de censeur, parce que l'on sera censé ignorer ce qui se passe. Plusieurs personnes sages et prudentes trouvent cela fort mauvais, et il paraît que la chose n'est pas encore bien sûre, quoique les entrepreneurs aient déjà fait des préparatifs ; ils se fondent sur la protection du roi. J'en parlai dernièrement à quelques-uns de nos magistrats de premier rang et leur fis observer que votre république, celle de Berne, verraient cela avec peine et qu'il fallait nous ménager avec
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nos voisins et surtout avoir égard à la religion ; il me fut répondu que rimprimcrie était libre et que l'on n'avait rien permis, par conséquent point accordé d'octroi d'approbation; qu'il était connu de tout le monde que le Dictionnaire philosophique avait été imprimé à Genève, quoiqu'il y eût Londres; que l'on avait souflfert que les ouvrages de M. de Voltaire s'imprimassent par MM. Cramer, quoiqu'il y eût dans ces ouvrages-là des choses aussi fortes, et peutêtre plus fortes que dans ceux de M. Rousseau, et que si Ton n'imprimait pas ici ces derniers, on les imprimerait ailleurs, et qu'enfin, omnia sana sanis, que les Lettres de la Montagne se vendaient publiquement à Genève, et que presque tous les citoyens en avaient des exemplaires. Si j'occupais une place distinguée à Genève, soit dans le clergé, soit dans la magistrature, mon avis serait que l'on gardât un profond silence sur ces Lettres de la Montagne^ que l'on n'y répondît rien; la chose infailliblement tomberait, outre que l'auteur en serait extrêmement mortifié; je ne vous dis pas ceci sans raison. Je traite actuellement quelques-uns des mira-
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des sur lesquels il semble que M. Rousseau ait voulu jeter du ridicule; je prêche là-dessus avec toute la force dont je suis capable, mais en même temps avec toute la douceur et toute la modération possibles, tellement que Ton ne pourra point m'accuser de personnaliser ni la personne ni les livres; j'expose la vérité tout simplement et je remarque que cette méthode a produit les plus heureux effets.
« Je viens d'entrer, monsieur, dans un grand détail et de vous ouvrir mon cœur; je vous conjure de nouveau que tout ceci soit entre nous et que vous ne flissiez en aucune manière mention de mes réflexions comme venant de moi, même à vos meilleurs amis, parce que je suis dans une position extrêmement délicate, qui demande de ma part de grands ménagements, à cause de la protection dont le roi honore M. Rousseau, et de celle que Milord, notre gouverneur, lui accorde aussi, m'ayant été enjoint de ne pas l'inquiéter; crainte donc de quelques inconvénients, je vous supplie de brûler ma lettre après en avoir fait la lecture, j'attends cela de votre bienveillance. Il paraît
une brochure manuscrite contre M. Rousseau, que j'improuve, parce que c'est un tissu d'invectives, que je n'ai pu voir qu'en courant; l'on dit qu'elle vient de Genève, vous m'obligeriez de me la procurer, et j'aurai par hï le plaisir de recevoir une de vos lettres. J'ai l'honneur d'être, etc. »
Les sages et prudents avis de M. de MontmolHn n'arrêtent pas le pasteur de Genève ; il insiste et répond le 29 janvier 1765 par la lettre que voici :
(Après une page de congratulations inutiles à rapporter.)
« Venons à votre voisin. Je n'ai pas douté que vous ne gémissiez avec nous tous du contenu de son dernier ouvrage, et de l'impression qu'il peut fliire à divers égards sur plusieurs personnes. Qiiel malheur pour notre siècle que tant de gens, et surtout de gens d'esprit, cherchent à répandre l'incrédulité et à former des déistes. Si la preuve tirée des miracles n'a point de force, je ne pourrais envisager Jésus que comme
le philosophe qui a le mieux pénétré et développé la religion naturelle, mais voilà tout; n'apportant aucune preuve de sa mission divine, je ne puis le croire envoyé de Dieu, me persuader qu'il est ressuscité et qu'il sera le juge du monde.
« Il n'y a dans le monde que trop de penchant à l'incrédulité. Quoi de plus triste que de la voir appuyée par des gens à talents et qui, à quelques égards, ont de beaux côtés! A-t-il jamais détruit le conseil qu'il fait donner dans son Emile par le vicaire savoyard, que je ne puis envisager que comme un conseil d'hypocrisie; c'est ce qui m'a toujours le plus déplu. Je ne cachai pas ma pensée là-dessus à M. D'Ivernois en lui remettant votre lettre, il y a plus d'un an. Ma réflexion est peut-être parvenue à M. Rousseau; peu m'importe, je ne m'en fais aucune peine, non plus que d'une phrase de son dernier livre qui me regarde peut-être à cette occasion.
« Je crains qu'il paraisse dans la suite de ses ouvrages dans le même goût, nouveau sujet de douleur. L'on sait ici depuis quelque
temps qu'il a à côté de lui une imprimerie dont il profitera. Est-il naturel qu'on tolère l'impression de livres dangereux qui méritent d'être condamnés, comme on a fait tout récemment à Berne, les Lettres de la Montagne, de livres remplis d'invectives contre les magistrats et le clergé d'un Etat et Eglise amie et alliée (sic). La complaisance me paraît poussée trop loin ; je ne saurais l'approuver quand on l'aurait ici, ce qui n'arrivera pas. L'on nous accuse d'avoir laissé imprimer ici de mauvais livres, tels que le Dictionnaire philosophique ; il n'y a nulle apparence qu'il ait été imprimé à Genève, je crois même qu'il a été imprimé ailleurs; du moins a-t-il été brûlé ici dès qu'il parut, et par ce jugement le magistrat a témoigné son indignation. S'il y a eu d'autres livres imprimés ici, dans lesquels il y eut de mauvais traits, est-ce une raison pour tolérer partout l'impression de livres dangereux? Quelle conséquence ce prétexte n'aurait-il pas ?
« Le livre de M. Rousseau fait gémir, nonseulement parce qu'il attaque les fondements de la religion, mais encore parce qu'il tend à
répandre et à fortifier la discorde dans notre Etat, en excitant nos compatriotes à faire leurs efforts pour changer la nature de notre gouvernement. Depuis près de trente ans nous jouissions de la plus douce tranquillité, nous étions heureux à tous égards et nous voyons cette tranquillité altérée par la fermentation que M. Rousseau excite toujours plus. Que deviendrons-nous si la Providence ne vient à notre aide; et si malheureusement, ce que j'espère qui n'arrivera pas, la fermentation continuait et que le trouble en fût la suite, M. Rousseau devrait-il se féliciter d'y avoir contribué en taxant publiquement de tyrans nos magistrats? C'est la suite de son dépit du jugement prononcé contre son livre, jugement que je ne crois point contraire aux formalités prescrites par la loi. Notre édit attribue au Consistoire la connaissance de ceux qui dogmatisent, mais il y a de la différence entre dogmatiser de bouche ou par écrit, entre un homme qui est dans notre ville et un qui est à cent heues d'ici, que l'on ne peut citer; et notre édit, qui attribue au Consistoire la connaissance des erreurs et des vices,
n'empêche pas que, dans ce dernier cas, par conséquent dans le premier, le magistrat souvent n'en prenne le premier connaissance. Combien de fois n'a-t-il pas de lui-même sévi contre de mauvais livres sans qu'il y ait eu la moindre plainte! et quand même on aurait manqué à quelque formalité prescrite par la loi, un homme qui se dit attaché à la religion naturelle et chrétienne peut-il se permettre les invectives et les injures, et exciter ses compatriotes à la fermentation, si dangereuse surtout pour un petit Etat?
(( Dans ce qui fait l'objet des demandes de nos concitoyens, il y a des objets qui ne sont pas d'une grande importance, et par rapport auxquels il peut y avoir des moyens de conciliation ; mais il y en a d'autres qui paraissent toucher à l'essentiel de notre constitution, sur lesquels je doute que le magistrat puisse se relâcher, et si, suivant le conseil de M. Rousseau, on est ferme à obtenir ce que l'on demande, nous sommes dans une position bien fâcheuse. Dieu veuille pacifier les esprits et les cœurs.
ce Je pense comme vous qu'on ne fera au-
cune réponse aux Lettres de la Montagne, vu les circonstances. Ce ne serait pas parce que cela ferait peine à l'auteur, car il serait ridicule à lui de se formaliser de ce que d'autres ne pensent pas comme lui, et se croient permis de le réfuter, mais je sens que vous avez de bonnes raisons et je crois convenable de ne rien faire quant à présent.
c( La seule réponse qui ait paru est cette petite brochure dont vous me parlez, que vous me dites avoir vue manuscrite et qui a paru ici imprimée. Je n'en connais pas d'autre. Elle m'a fait beaucoup de peine, ainsi qu'à plusieurs, et je souhaiterais qu'elle n'eût jamais paru. On en ignore l'auteur. Il est inutile, injuste même, pour réfuter quelqu'un, de publier des fautes dont peut-être il n'est pas coupable; le fût-il, c'est manquer à la charité que nous devons à tout le monde de les divulguer, et ce procédé malhonnête ne peut s'excuser. Je vous aurais volontiers envoyé cette brochure, si elle était meilleure; mais telle qu'elle est, elle ne saurait vous faire plaisir, ce qui fait que je ne vous l'envoie pas. Tout autre ouvrage qui paraîtrait
J. SARASIK A DE MOKTMOLLIN. I47
et que je croirais bon, vous parviendrait d'abord sans que vous me le demandiez.
« Je compte assez sur votre confiance pour n'avoir pas besoin de vous prier de garder entre nous les réflexions que je fais. Une personne prudente comme vous n'a pas besoin d'invitation à cet égard. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles le plus souvent et le plus tôt que vos occupations vous le permettront. Vous obligerez très particulièrement celui qui a l'honneur d'être, etc., etc. »
M. de MontmoUin n'eut pas le temps, paraît-il, de répondre à cette lettre. Les événements marchaient. Le mois de mars, comme nous l'avons vu par l'arrêt de la Classe du 13, fut employé à la discussion des mesures à prendre contre le réfractaire auteur des Lettres de la Montagne, On est informé de tout à Genève. Mais M. J. Sarasin s'impatiente, il veut avoir des nouvelles de son correspondant et il les lui demande le 5 avril par la lettre suivante :
« Genève, le 5 avril 1765.
« Je n'attribue qu'à la multiplicité de vos occupations le délai de la lettre que j'attends de votre bonté au sujet de ce qui s'est passé à Neuchâtel sur M. Rousseau. Il nous en est déjà parvenu quelque chose; la commission qu'on vous a donnée et à un de vos collègues d'avoir avec lui un entretien sur les sentiments qu'il a témoignés par rapport à la religion, le refus qu'il a fait de paraître, sa déclaration qu'il était sur le point de partir pour Berlin, vous me direz si tout cela est vrai; l'intérêt que vous voulez bien prendre à tout ce qui nous regarde, me permet de vous envoyer les brochures qu'on a imprimées pour soutenir le droit du gouvernement et éclairer, s'il se peut, les esprits; on ignore l'auteur des Lettres populaires, mais il faut que ce soit quelqu'un bien au fait de notre constitution; le petit dialogue a de bons côtés et beaucoup de douceur; la correspondance de M. Vernes avec M. Rousseau est au jour, ensuite du refus qu'a fait ce dernier de reconnaître son erreur.
c( La tranquillité paraît un peu renaître, les esprits se calment; je crains que ce ne soit pas pour toujours; l'intérêt que la cour de France a témoigné, par la voix de M. le Résident, prendre au maintien de notre constitution, peut y avoir contribué. M. le premier syndic Turettin, attaqué d'une maladie qui ne laissait aucune espérance de guérison, se rétablit, grâce à Dieu. J'ai l'honneur d'être, etc.
(( P. S. J'avais fait avertir, quand le messager de Neuchâtel viendrait ici, qu'on me l'envoyât; un de mes amis le lui a dit, mais il n'est point venu; quand je le suis allé chercher, il était parti; l'on m'a indiqué le présent porteur nommé Leuba, à qui l'on m'a dit que je pouvais avec confiance remettre le petit paquet cijoint; j'espère qu'il vous parviendra d'abord sûrement. »
De son côté, M. D'Ivernois, après un voyage en France, écrit le même jour à M. de Montmollin :
« Genève, 5 avril 1765.
Après lui avoir rendu compte d'une affaire
d'argent réglée pour son compte à Bordeaux... (( Les tracasseries qu'on a suscitées à M. Rousseau dans votre pays font du bruit en France. Les personnes qui connaissent un peu la carte ne se trompent point sur le lieu d'où le coup est parti. On blâme hautement la facilité qu'on a eue dans votre pays de se prêter sans ménagement aux sollicitations de ses ennemis. Je suis privé depuis quelque temps de ses nouvelles; peut-être suis-je mal informé; voudriezvous bien, Monsieur, m'en dire le précis, au moyen de quoi je saurai sur quoi compter. Vous savez. Monsieur, l'intérêt que je prends à ce digne homme. Je suis persuadé aussi que vous lui avez conservé celui que j'ai aperçu toujours en vous pour lui.... »
M. de Montmollin répond, à ce qu'il paraît, à M. D'Ivernois le 10 avril, mais à l'occasion d'un payement et sans parler de Rousseau, de sorte que M. D'Ivernois insiste par la lettre suivante non datée :
« J'attends de votre complaisance, ainsi que
D IVERNOIS A DK MONTMOLLIN. I5I
VOUS me le promettez, l'histoire de ce qui s'est passé dans votre pays au sujet de M. Rousseau et la véritable raison pour laquelle vous vous êtes si hautement déclaré contre lui; car le bruit est grand ici qu'il n'aurait tenu qu'à vous que cette affaire n'eût fait aucun bruit. J'en suis d'autant plus étonné que vous m'avez toujours paru être dans ses intérêts et que je croyais devoir me reposer sur votre prétention (sic) pour lui.
c( P. S. J'aurai, j'espère, trois jeunes garçons à placer pour sept à huit ans, appartenant à gens fort riches. Continuez-vous votre pension et quelles en sont les conditions ? »
On voit que M. D'Ivernois, ami chaud de Jean-Jacques, était aussi en quelque sorte l'homme d'affaires de M. de MontmoUin.
Celui-ci lui répond :
« Motiers-Travers, le i6 avril 1765.
« Il est douloureux et malheureux pour moi que M. Rousseau se soit persuadé que depuis un certain temps je cherchais à lui faire de la