DE MONTMOLLIN A D IVERNOIS
je voudrais pouvoir faire tout le bien possible? Et je sens qu'il n'y a rien de plus propre à lui rendre cette justice et à le réhabiliter dans l'esprit de bien des gens à qui ses ouvrages ont donné occasion de se prévenir contre lui, que ma lettre. Mais enfin il ne faut rien vous cacher, Ton me dit que cela pourrait causer quelque fermentation; cette idée seule me fait frissonner.
« Je suis inondé de lettres de tous côtés au sujet de M. Rousseau, spécialement de votre ville, les unes pour, les autres contre, et de certaines personnes avec qui je n'ai aucune relation. Il n'est pas possible d'écrire d'une manière plus pressante que je l'ai fait dernièrement à mon ami, en m'efforçant de lui faire comprendre que cette lettre étant mon ouvrage, je croyais que j'étais en liberté d'en donner communication à mes amis, et que je ne doutais pas un instant que je n'eusse son consentement; je le priais même de me répondre incessamment.
« Sans doute qu'étant à la campagne, comme vous me le faites observer, il n'aura pas pu
96 DE MONTMOLLIN A d'iVERNOIS.
encore l'exécuter. Je compte cependant que sa réponse me parviendra par le premier courrier; que si je n'en reçois point ou qu'elle ne me satisfasse pas, je suis tout décidé à vous en envoyer alors une copie fidèle que vous pourrez faire voir à tous ceux qui en seront curieux et qui chercheront à s'édifier, spécialement à l'honnête homme, M. De Luc, que j'estime infiniment, à qui j'off're tous mes sentiments que je lui ai voués et dont je vous prie de lui en faire part.
« Honorez-moi quelquefois de votre correspondance, et surtout apprenez-moi ce qui se passe sur l'aff'aire en question. Je n'attends qu'une époque dont M. Rousseau est bien le maître, et qu'un petit écrit de sa part pour mettre alors sous la presse et exposer au public les conversations intéressantes que j'ai eues avec lui; tous les matériaux sont prêts et sûrement le public sera édifié.
c( Mes respects, etc. »
On le voit, la communion de leur compatriote occupait fort les Genevois. Il y avait
D IVKKNOIS A DK MONTMOLLIN. 97
deux courants assez bien représentés dans la correspondance par M. Sarasin et par M. D'Ivernois. Le pauvre pasteur de Motiers^ poussé et tiré tantôt par l'un, tantôt par l'autre, avait fort à faire de contenter tout le monde. Pendant que la lettre qu'on vient de lire courait vers Genève, M. D'Ivernois, impatient, écrivait de nouveau à M. de MontmoUin le 23 novembre :
« Vous aurez vu par la lettre que j'eus l'honneur de vous écrire le 20 du courant, mes nouvelles sollicitations pour vous engager à vouloir m'envoyer copie de la vôtre en question, et ma promesse sur la crainte qu'aviez (sic) que cette lettre fût imprimée. Je me réfère au contenu de la mienne et vous pouvez fonder sur ma parole, si vous avez eu la complaisance de correspondre à mon désir; mais si vous ne l'avez déjà fait, je trouve un expédient pour lequel vous ne sauriez avoir aucune répugnance, qui est que vous ayez la bonté de me déduira les raisons qui vous ont déterminé à admettre M. Rousseau à la sainte-cène. Croyez, monsieur, que si
98 d'ivernois a de montmollin.
cela ne m'était d'une absolue nécessité, je ne serais pas si pressant, et le contenu obligeant de votre lettre m'est un garant que vous ne différerez pas à me rendre le service que je vous demande. »
Le lendemain 24, la lettre de Motiers est arrivée, et M. D'ivernois s'empresse d'y répondre :
« Hier, j'eus l'honneur de vous écrire et je me trouve aujourd'hui honoré de votre lettre du 22. Je suis fâché que dans ma patrie il y ait des âmes aussi basses que celles des personnes qui vous ont marqué que l'envoi de votre lettre en question pourrait causer quelque fermentation dans l'Etat; vous êtes trop pénétrant, monsieur, pour que la noirceur d'un tel procédé vous échappe, et c'est une raison de plus pour vous pour ne pas renvoyer plus longtemps à me l'envoyer. Les personnes vertueuses de cette ville souhaitent d'en avoir connaissance et se réjouissent d'avance du bien qu'elle fera à M. Rousseau et à l'Eglise.
« Je ne vous dis pas d'envoyer cette lettre
à ces personnes; je ne vous dis pas non plus de ne pas la leur envoyer. Si vous voulez prendre ce dernier parti, que je préférerais à Tautre, vous verrez, monsieur, que ces personnes se donneront bien de garde d'en faire mention, mais elles rougiront de leur turpitude. Encore une fois^ quel effet peut produire votre lettre qu'un bien général?
« Je dois aussi disculper le ministre qu'on a taxé de vouloir faire imprimer votre lettre. J'ai lieu de soupçonner sur qui on a eu des vues : c'est un très digne homme, ami de la vertu et la pratiquant. Voici ce qu'il a dit, d'après moi, que vous, monsieur, vous proposiez de faire imprimer la lettre de M. Rousseau, celle en question et une qui devait suivre de la part de ce premier. Voilà son propos, et voyez combien on est industrieux à donner carrière à la calomnie.
« Je vous réitère, monsieur, que votre lettre me devient d'une absolue nécessité, et que, sur la promesse que vous m'en avez faite, je me suis engagé à mon tour de la communiquer aux personnes en première dignité dans cet Etat^ et