MONTMOLLIN A D IVERNOIS
ouvrage de M. Rousseau, affligeant et les pasteurs et les églises de ce pays, il me semblait que M. Rousseau ne devait se faire aucune peine de paraître et de répondre à ces deux questions très simples, vu et d'autant qu'il ne s'agissait pas d'une inquisition, mais uniquement de l'édification. La chose en est demeurée là. Je crois, Monsieur, que vous me connaissez assez, surtout par la conduite que j'ai tenue du passé avec M. Rousseau, pour me rendre la justice de croire que, si, dans cette occasion, j'avais pu allier ma conscience et les devoirs de mon état avec mon inclination et les sentiments que j'ai toujours eus pour M. Rousseau, je l'aurais fait très volontiers. Du reste, c'est très mal à propos que l'on débite que le succès de cette affaire dépendait absolument de moi; tant s'en faut, puisque j'ai des supérieurs à qui je suis subordonné et aux ordres desquels je dois me conformer. Quoique les sentiments d'attachement que vous avez pour M. Rousseau me soient parfaitement connus, j'espère de votre équité que vous voudrez bien entrer dans ma situation et dans les circonstances où je me suis rencontré.
et j'ose me flatter que vous voudrez bien me conserver la bienveillance que vous m'avez témoignée jusques ici, dont j'ai éprouvé les effets et dont vous venez de me donner une nouvelle preuve, en travaillant à me procurer les trois pensionnaires dont vous me faites mention et que je recevrai auprès de moi avec beaucoup de plaisir; il me suffira qu'ils me soient recommandés de votre part pour que je leur donne tous les soins possibles et que je les envisage comme mes enfants. L'on me paie annuellement 450 livres de France de pension pour le logement, la table, le chauffage, la lumière, mes instructions et celles de mes sous-maîtres, relativement à la portée de mes élèves et des vues que l'on se propose pour leur éducation et pour le genre de vie qu'ils embrasseront un jour, à quoi il faut ajouter que mes élèves donnent à la nouvelle année des étrennes à discrétion à mon épouse, aux sous-maîtres.... »
La suite manque, et c'est dommage, ce petit détail est amusant.
Le même jour, le pasteur de Motiers écri-
156 DE MONTMOLLIN A J. SARASIX.
vait aussi à M. J. Sarasin la longue épître suivante :
(( Motiers-Travers, ce 16 avril 1765.
(( Le long silence que j'ai gardé avec vous a dû vous surprendre, mais il est des circonstances où, contre son inclination, il n'est pas possible de faire autrement, surtout quand on est gêné par le devoir et par le serment, et quand les membres d'un corps sont requis de garder un profond secret jusques à ce que les choses soient parvenues à un certain degré de maturité et que l'on puisse les rendre publiques ; cela n'empêche pas que je ne puisse vous donner certaines lumières et certains éclaircissements sur ce qui regarde M. Rousseau, qui me chiffonne l'on ne peut plus, et qui, par sa conduite équivoque et sophistique, m'engage à me mettre sur mes gardes et à m'armer de toutes pièces. Ce que j'aurai l'honneur de vous exposer demeurera entre nous, s'il vous plaît, parce qu'encore une fois le secret, qui est l'âme des affaires, est expressément recommandé à tous les pasteurs ; je compte absolument sur votre
prudence et sur votre discrétion. Si M. Rousseau s'était dispensé d'écrire les Lettres de la Montagne, il se serait évité, et à lui et à bien d'autres, des embarras et des inquiétudes. Dans la dernière assemblée de notre clergé. Ton examina le christianisme de M. Rousseau, et il fut reconnu qu'il était fort douteux, et qu'à le peser dans sa juste balance, il n'en avait point. Il m'y fut enjoint de convoquer le Consistoire de Motiers et d'y faire comparaître M. Rousseau pour lui adresser ces deux questions générales : s'il était persuadé de la divinité de la révélation et s'il croyait que Jésus-Christ était mort pour nos offenses, et ressuscité pour notre justification, remettant tout le reste à ma prudence. M. Rousseau fut cité ; il répondit qu'il paraîtrait, mais le lendemain, le Consistoire siégeant, M. Rousseau envoya une lettre dans laquelle il marquait qu'il ne pouvait pas s'y rendre, par plusieurs raisons qu'il alléguait, et a trouvé le moyen de faire intervenir le Conseil d'Etat qui a trouvé qu'étant sous la protection immédiate du roi, on était allé trop loin, et l'on avait fait un trop fait, comme si c'était une espèce d'in-
quisition, de sorte que la chose est demeurée là. Notre Compagnie ne l'estime pas ainsi, et nous avons déjà été assemblés la semaine dernière pour cela; nous le serons encore dans la quinzaine pour prendre une résolution finale. Voilà bien du bruit pour un homme qui agite toutes nos Eglises et leurs conducteurs, et qui, par ses livres, met en mouvement tous les esprits; quant à moi, mon parti est pris, c'est celui de me conformer à mon devoir, à l'état de ma vocation et à l'honneur de la religion que je prêche. Je n'ai pas honte de dire que j'ai été la dupe de mon bon cœur, de ma tolérance et de ma charité chrétienne. Je ne puis vous en dire davantage pour le présent, mais vous serez informé de ce qui suivra, toujours suivant les circonstances et autant que mon devoir me le permettra.
« Je vous remercie de la complaisance que vous avez eue de m'envoyer les excellents ouvrages concernant les troubles que M. Rousseau a suscités au milieu de vous; je souhaite de tout mon cœur qu'ils soient bientôt étouffés et que la vérité triomphe. Les Lettres populaires
m'ont charmé et enchanté; la plume qui les a travaillées est nerveuse, et je ne sais ce que M. Rousseau pourrait y répondre.
« Il y a apparence que si M. Rousseau continue à nous tracasser, nous serons aussi obligés d'écrire et que je serai chargé de cette pénible fonction; mais je pourrai m'appliquer à plus juste titre que lui la devise qu'il s'est appropriée et dont il a abusé par de faux-fuyants dans la lettre écrite à notre Consistoire : vitam impendere vero. L'on nous assure qu'il nous en évitera la peine, parce qu'il ira à Berlin ou ailleurs, le peuple le voyant dans ce pays de mauvais œil, ce qui pourrait lui attirer des désagréments. Les partisans de M. Rousseau nous accusent d'être les instruments de la vengeance de Genève et de M. Voltaire, mais je ne crains pas d'affirmer qu'aucun ministre ait la moindre relation avec celui-ci; quand la passion fait défendre une mauvaise cause, il n'y a aucun prétexte que l'on n'avance. M. Rousseau ne me voit plus depuis toutes ces affaires; il me regarde comme un de ses ennemis et de ses persécuteurs, s'étant mis dans la tête, ou plutôt
l60 DE MONTMOLLIN A J* SARASIN.
quelques-uns de ses adhérents le lui ayant mis, qu'il ne dépendait que de moi qu'on le laissât tranquille, comme si je pouvais exercer le despotisme dans notre Compagnie. Je me bornerai ici pour vous assurer que rien au monde ne sera capable d'altérer le dévouement respectueux avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
« Pour plus de facilité, je me sers de la plume de ma fille aînée qui a l'honneur de vous écrire sous ma dictature (sic). »
Ici la correspondance devient un monologue. M. de Montmollin ne garde plus copie des lettres qu'il écrit à Genève, M. D'Ivernois se tait et M. J. Sarasin a seul la parole. Nous allons reproduire ses mandements sans interruption et sans commentaire.
« Genève, 24 avril 1765.
« Je vous remercie de tout mon cœur des nouvelles que vous avez eu la complaisance de me donner au sujet de M. Rousseau. Vous pouvez être assuré que je garde par devers moi celles qu'il ne convient pas de répandre dans le public. L'on savait déjà ici presque tout ce qui s'était passé à Neuchâtel ; l'on a copie de la lettre qu'il vous adressa le 10 mars, de celle qu'il écrivit à votre Consistoire le 29 dit, de celle que quatre anciens de votre Consistoire ont écrite au Conseil d'Etat et la réponse, et de celle que M. Rousseau a écrite à M. Meuron. La lettre des quatre anciens de votre Consistoire donne à connaître que les avis étaient
l62 J. SARASIN A DE MONTMOLLIN.
partagés, et fait soupçonner que vous n'étiez pas de leur avis. Les formes devraient être réglées, et depuis longtemps il aurait dû être décidé si le suffrage du pasteur-président en vaut deux. Dans la lettre que M. Rousseau a adressée à votre Consistoire, je ne puis comprendre qu'il ait osé avancer que dans la publication de son dernier ouvrage, il s'appuie pas à pas sur l'autorité de l'Evangile, au lieu que dans Emile^ le christianisme pouvait paraître être attaqué violemment. Je pense tout le contraire, et je crois que dans les Lettres de la Montagne la preuve capitale de la divinité de notre religion y est beaucoup plus attaquée. A divers égards ce dernier ouvrage m'a fait beaucoup plus de peine et dévoile beaucoup mieux son auteur. Je souhaite qu'il tienne la parole qu'il a donnée dans sa lettre à vous, et dans celle à M. Meuron, de ne publier aucun ouvrage sur aucune matière de religion; mais je ne compte pas parfaitement là-dessus, d'autant plus que dans cette dernière lettre il y a à cet égard une phrase qui insinuerait une condition. La protection marquée dont il paraît jouir le
rendra peut-être moins timide. Je vous plains de tout mon cœur de n'avoir pas entre le corps ecclésiastique et le corps civil cette intelligence et cette harmonie si désirables pour le bien public. Les divisions que vous avez éprouvées à l'occasion de M. Petitpierre étaient fâcheuses; elles peuvent l'être plus quand l'objet tel que celui-ci est beaucoup plus important. M. Rousseau, vu de mauvais œil par bien des gens, vous soulagerait en allant vivre ailleurs, et plus il s'éloignerait de vous et de nous, mieux il ferait.
« Je suis persuadé qu'il se fera toujours plus connaître tant qu'il ne pensera point à réparer le tort qu'il a voulu faire à la religion, et s'il vous regarde comme un de ses ennemis, peutil être surpris que vous préfériez le zèle pour la religion à la complaisance pour lui et les maximes dangereuses qu'il a manifestées malgré tous les soins que vous vous êtes donnés pour le ramener à son devoir. Il devrait faire un cas infini de votre personne et se souvenir avec une vive reconnaissance de la charité chrétienne que vous lui avez témoignée; mais
l'amour-propre se pique et s'irrite du moindre manque d'égards qu'on a pour nous, même lorsque nous ne sommes pas dignes de support. Dieu veuille soutenir votre zèle et diriger vos délibérations pour le bien de l'Eglise et du public. Je suis bien aise que les Lettres populaires vous aient plu; elles me paraissent effectivement répandre un jour parfait sur les questions qui nous divisent; il y a et il y aura toujours des esprits prévenus qui ne pensent pas de même, tristes effets de l'esprit de parti ; depuis celles que je vous ai envoyées, il en a paru deux autres qui roulent sur d'autres objets ; dès que le messager de Neuchâtel viendra, je les lui remettrai pour vous les faire parvenir; au moyen de ces cinq brochures , l'ouvrage est complet et je compte qu'il n'en paraîtra plus. La semaine dernière, le Conseil donna sa réponse aux citoyens et bourgeois ; elle contient les raisons qu'il a de refuser leurs demandes, et finit par une exhortation tendre et paternelle à la paix. C'est un imprimé qui peut se répandre plus aisément et que vous aurez aussi. Depuis lors^ on n'a aperçu aucun mouvement; l'on
est sûr que plusieurs n'en sont pas contents, mais ils ne disent rien, et je crois ne diront rien de longtemps. Le calme renaîtra. Sera-t-il universellement dans le cœur, durera-t-il toujours? Dieu le veuille. Un certain nombre de citoyens témoignent leur contentement de la réponse du Conseil, mais ce n'est pas le plus grand nombre. Peut-être les esprits avec le temps s'éclaireront. »
Le reste de la lettre est sans intérêt; il se rapporte à des livres anglais dont M. de Montmollin désirait se défaire.
«Genève, 22 mai 1765.
« Je vous suis infiniment obligé de la correspondance que vous voulez bien continuer d'avoir avec moi. Je souhaite et j'espère que cela ne tardera pas qu'elle m'apprenne une fin heureuse des tracasseries qui agitent votre Etat et votre Eglise, à l'occasion de M. Rousseau, dont il n'est pas seulement l'occasion, mais la cause. Qiie je vous plains d'avoir des sujets d'amertume et d'être contrecarré dans ce que
l66 J. SARASIN A DE MONTMOLLIN.
votre devoir exige de vous et de l'être par des personnes en crédit, mais en même temps que je vous loue de tenir ferme et d'insister sur ce que le zèle pour la religion doit vous suggérer. c( Votre compagnie, comme celle de tous les pasteurs, ne perdra jamais cet objet de vue, et à quoi servirait son établissement^ si elle laisse tranquillement dans le sein de l'Eglise une personne qui, après avoir heurté très fortement les fondements de la religion chrétienne, ne veut en aucune manière réparer formellement cette faute. Ce n'est point une persécution qu'on emploie, la passion seule peut lui donner ce titre, mais c'est une déclaration selon la vérité qu'un homme n'est pas chrétien et ne peut se dire tel, quand il est convaincu d'avoir attaqué les fondements du christianisme. Allons en avant, quelque peine qu'on fasse à cette personne et à ses amis, elle ne mérite pas les égards qu'elle se croit dus ; la douceur et la charité, de même que la prudence, doivent toujours nous animer et animeront vous et vos collègues; mais elles n'emportent pas la timidité dont les suites ne sont souvent que trop
J. SAKASIN A DE MONTMOLLIN. 167
fâcheuses. L'œil dont le public dans vos cantons l'envisage et doit l'envisager devrait faire faire des réflexions à ses partisans et l'engager lui-même à chercher ailleurs un domicile que je souhaiterais fort éloigné de vous et de nous. Votre tranquillité et la nôtre s'en trouveraient bien. Je doute cependant qu'il le fasse, son amour-propre s'y opposera; il y a de la gloire de soutenir les traverses et le mépris, et protégé comme il l'est par plusieurs, il croira n'avoir rien à craindre. Il ne s'écartera que quand il apercevra qu'on ne peut se refuser à vos instances. Je suis bien aise d'apprendre qu'il ne peut tirer le parti qu'il avait compté de l'imprimerie qu'il avait établie près de lui, ce qui m'avait extrêmement choqué; les suites n'en pouvaient être que très fâcheuses pour le public, qui aurait vu multiplier des écrits peutêtre aussi dangereux que les précédents. Je rends grâces à ceux qui ont tenu ferme pour s'y opposer; cela n'empêchera pas que, dans un endroit ou dans un autre, il ne publie quelque ouvrage, mais moins facilement et en moindre nombre que si l'imprimerie était à sa portée;
l68 J. SAKASIN A DE MONTMOLLIN.
et qu'aurait-on dit si, dans une Eglise protestante, au vu et au su des conducteurs de l'Etat et de l'Eglise, on eût laissé la liberté à la presse de publier des ouvrages qui attaquent la religion et qui sont pleins d'invectives contre des gouvernements qui ne méritent que des éloges?
« Il ne tardera pas à paraître un écrit qui a rapport à la partie des Lettres de la Montagne qui regarde les miracles; dès qu'il paraîtra, je vous en enverrai un exemplaire; il part d'une tête éclairée et judicieuse; je n'en connais point le contenu, mais à en juger par le caractère de l'auteur^ on n'y verra rien d'aigre, rien qui sente la passion, ce que j'aurais souhaité qu'on eût constamment observé, comme étant plus propre à faire impression sur les esprits.
« Grâces à Dieu, nous jouissons dans notre ville du calme que nous désirions avec tant d'ardeur; il n'y a plus aucun mouvement, aucune représentation. Les esprits sont-ils éclairés? les cœurs sont-ils calmés? je l'ignore; je le souhaiterais, mais je n'en suis pas persuadé; peut-être dans une occasion ou dans une autre verra-t-on quelque trace de cette indisposition, qui n'a
que trop éclaté et dans les discours particuliers et dans les écrits. Dieu veuille, dans sa bonté, la dissiper entièrement. C'est toujours un grand bonheur de jouir du calme.
« Ces tristes dissensions n'ont que trop inquiété M. le premier syndic Turettin, qui, depuis deux mois, est dans un état languissant, dont nous n'espérons pas qu'il se tire. C'est le beau-père de cette dame que vous avez eue à Motiers, qui n'a guère profité de vos conseils. On ne sait où elle est à présent. Il y a deux ou trois mois que son mari a obtenu son divorce.
« Ne savez-vous point si le bruit qui a couru, et dont je crois vous avoir parlé, d'un livre qu'on attribuait à M. Rousseau, intitulé Les Princes, est fondé ? Nous n'en avons point vu ici; l'on dit qu'il y en a dans l'étranger; c'est peut-être un conte. »
Je supprime d'abord un passage sur la vente des livres anglais dont il a déjà été question.
« Genève, 5 juin 1765.
c( ...Vous ne tarderez pas d'avoir le livre
lyO J. SARASIN A DE MONTMOLLIN.
sur les miracles dont je vous ai parlé; il est sous presse. Si le messager est ici au moment qu'il paraîtra, je le lui remettrai.
« Je languis de savoir les mesures que vous prendrez pour vous maintenir dans l'exercice de la discipline à laquelle je crois qu'on ne peut porter atteinte sans heurter les fonctions de notre ministère, et si une personne accréditée peut n'être pas responsable d'écrits aussi antichrétiens que ceux de M. Rousseau, peut-on réprimer des discours de même nature que tiendront des particuliers qui s'autoriseront du silence qu'on aura gardé vis-à-vis de certaines personnes dont l'incrédulité était tout aussi notoire, peut-être plus? Dieu veuille diriger le tout au bien de l'Etat et de l'Eglise et faire ensorte que la religion soit toujours respectée.
(( Je ne crois pas que M. Rousseau ait encore eu la visite du prince de Wirtemberg ; s'il l'a eue, elle a été courte; il est ici avec son épouse depuis la fin de la semaine dernière et vient de partir au commencement de celle-ci.
« M. le syndic Turrettin est toujours dans le même état; il traînera encore quelque temps.
mais sa guérison est inespérée. Grâces à Dieu, nous jouissons du calme comme s'il n'y avait point eu de dissension ; peut-être cette durée du calme, quoiqu'il ne soit qu'apparent chez quelques-uns, pourra refroidir quelques personnes qui étaient animées de chaleur que d'autres leur avaient inspirée. Le nombre des citoyens opposés au gouvernement ne fît-il que diminuer, ce serait beaucoup pour ramener la tranquillité dont, par la grâce de Dieu, nous avions longtemps joui: que n'avons-nous bien senti notre bonheur! L'on assure que l'on prépare une réponse aux Lettres populaires, surtout à la quatrième partie ; il faudra que l'auteur ait une bonne tête pour confondre son adversaire. »
« Genève, 21 juin 1765.
« Ça été avec surprise jointe à la plus forte indignation que nous avons vu la brochure imprimée à Goa; on ne peut douter qu'elle soit très infidèle sur les faits. Elle est manifestement calomnieuse, et l'ingratitude y est marquée visà-vis d'une personne à qui l'auteur a de si
grandes obligations, dont il a éprouvé longtemps la bonté et le support qu'il n'a pas su mettre à profit, mais il est des cœurs qui croient qu'on leur doit tout et qu'on a tort de ne pas plier devant eux. S'il y a quelqu'un dont la réputation doive soufFrir de cet écrit, ce n'est pas celle de M. le professeur, laquelle est invulnérable, mais celle de l'auteur qui y manifeste des sentiments contraires à la droiture du cœur, opposés, je ne dis pas seulement au christianisme, mais à ce que la religion naturelle exige de tous ceux qui, comme lui, la connaissent bien. J'ai gémi de ce libelle par la peine qu'il pouvait vous faire, car il est toujours triste de se voir insulté mal à propos; mais vous êtes trop raisonnable pour vous en affecter; mépriser des imputations qu'on n'a jamais méritées vaut beaucoup mieux. Ce n'est pas que je pense qu'il ne vaut pas la peine d'y répondre; vous ferez très bien et je l'apprends avec plaisir de préparer une réponse qui, rapportant au vrai les faits tels qu'ils se sont passés, confonde l'auteur et le montre indigne de la confiance du public. Dans la page 31 de cette brochure.
il est dit que M. de Montmollin, écrivant à Genève, s'était, dit-on, porté garant que l'excommunication serait prononcée contre M. Rousseau. Je ne sais si vous avez correspondance ici avec quelque autre qu'avec moi, mais si ce fait me regarde, je puis déclarer et je l'ai dit ouvertement que vous ne m'aviez rien écrit de semblable.
« Par rapport à l'impression de la réponse que vous comptez de faire, et sur laquelle je garderai le secret, il me paraît beaucoup plus convenable que vous la fassiez imprimer auprès devons; de quelque manière que vous vous arrangiez avec le libraire, vous êtes à portée de voir l'édition, de la corriger, de la hâter ou retarder, ou d'y faire quelque addition ou changement selon les circonstances. Ici je ne suis lié avec aucun imprimeur; il y en a en qui nous pourrions avoir confiance, d'autres qui sont livrés aux amis de M. Rousseau ; vous me comprenez, et il y a peut-être entre eux assez de liaison que je doute que l'ouvrage parût avant que l'on sût qu'il doit paraître, ce que vous voulez éviter.
(( D'ailleurs, il faudrait que quelqu'un de confiance eût soin de veiller à l'édition et de la corriger; si j'étais en ville, je m'en chargerais volontiers; mais, obligé de séjourner à ma campagne pendant le temps des récoltes, et n'allant en ville qu'en passant pour ainsi dire, il me serait difficile de m'en charger. L'édition se fera et plus vite, et plus exactement, et plus secrètement sous vos yeux. Je languis qu'elle paraisse. Il convient même, à ce que je crois, qu'elle paraisse en même temps que le mémoire de votre Compagnie; nouvelle raison pour la faire imprimer au même lieu.
« Je ne crois pas que le livre sur les miracles que je vous ai annoncé ait paru ; s'il n'est pas fini d'imprimer, il ne s'en faut guère. Soyez sûr que dès qu'il aura paru, vous l'aurez; je chercherai l'occasion de vous le faire tenir ou par le messager, ou par quelque autre voie...
« Que le Seigneur veuille diriger toutes vos délibérations pour le bien public et l'honneur de la religion, qui ne trouve malheureusement que trop, de tiédeur chez plusieurs personnes,
môme chez quelques-uns de ceux qui devraient lui consacrer leurs talents et leur crédit. »
(( Genève, 17 juillet 1765.
« Je vous remercie très fort de la lettre que vous m'avez fait la grâce de m'écrire par le messager, et qui m'est d'abord parvenue à ma campagne où je demeure pendant le temps de la récolte. Je n'ai rien à vous dire de particulier pour le présent, mais comme mon fils me marque que le messager attend ma réponse, je vous écris pour vous accuser la réception de votre lettre. Je suis charmé que votre livre paraisse bientôt, et le public le verra avec empressement; plus l'anonyme sera convaincu d'avoir altéré les faits, plus il sera trouvé indigne de la confiance que plusieurs ont en lui. Que ses partisans crient et s'emportent, il ne faut pas s'en embarrasser; la voix de la vérité doit avoir plus de force. Il y a quinze jours que je fis remettre dans un ballot pour Yverdon le livre de M. Claparède à votre adresse; l'on m'assura qu'il vous parviendrait sûrement ; je
176 J. SARASIK A DE MONTMOLLIN.
me flatte que vous l'aurez reçu, vous me l'accuserez à la première occasion. Il y a une autre brochure qui paraît sur les miracles, faite par un catholique, intitulée : Lettres écrites de la Plaine en réponse à celles de la Montagne, Ce qu'elles contiennent sur le catholicisme n'est pas bon, comme vous le prévoyez bien; mais il y a d'excellentes réflexions sur les miracles en réponse aux difficultés élevées par M. Rousseau. J'envoie au messager une carte pour lui marquer où il trouvera cette brochure, afin de vous h porter. »
« Genève, 20 août 1765.
« Je ne puis que vous remercier très partilièrement de l'envoi que vous m'avez fait de votre ouvrage et de la lettre obUgeante que vous y avez jointe. Je vous en aurais fait plus tôt mes remerciements, n'était que j'ai reçu tard ce petit paquet. Votre lettre est datée du 6 août et ne m'est parvenue que le 14, quoique par la poste; je n'ai pu deviner la cause de ce retard, qui n'est guère ordinaire.
« Je VOUS remercie de cet ouvrage pour le public principalement qui ne pouvait avoir pris aucune prévention contre vous, malgré les imputations odieuses du libelle anonyme, mais qui est charmé de voir les faits rapportés au vrai et le mensonge confondu. Votre ouvrage s'est beaucoup débité à Genève, où le libraire en avait de bonne heure fait passer nombre d'exemplaires et où il en envoie encore de nouveaux, ce qui rendra un peu plus difficile le débit de ceux que mon fils attend de vous. Je ne me trouvais pas à Genève lorsque vous me proposiez ce débit; mais soyez assuré que mon fils, qui ne s'intéresse pas moins que moi pour la vérité et pour vous, a fait et fera tout ce qui est en son pouvoir. L'on débite ici que Rousseau n'est point l'auteur du libelle, mais que c'est un de ses partisans de Neuchatel. Vous devez savoir ce qui en est, du moins est-il probable qu'il y aurait trempé, et c'est h peu près la même chose. Je languis de voir les Hvres que vous m'annoncez, le vôtre et celui du pasteur dont vous me parlez. Plus l'on écrira pour défendre la religion, plus on rendra service au
lyS J. SARASIN A DE MONTiMOLLIN.
public, auprès d'une partie duquel les semences d'incrédulité n'ont que trop d'accès. Du moins l'indifférence pour la religion semble s'accroître, et l'on méprise le plus riche présent que Dieu nous ait fait tant pour le bonheur de chaque particuHer que pour le maintien du bon ordre dans la société. Je crois qu'un de nos professeurs en théologie médite aussi quelque réponse aux Lettres de la Montagne. Je ne sais pas sur quel objet, mais l'ouvrage n'est pas encore prêt à paraître. »
(( Genève, 24 août 1765.
(( Je prends la plume pour mon fils qui vous assure de ses respects, et qui ne pouvant dans ce moment, à cause de ses occupations, vous écrire lui-même, m'a prié de vous accuser la réception qu'il a faite ce matin par le messager de votre ballot de 70 exemplaires de votre ouvrage, de même que du petit paquet qui est pour moi, dont je vous remercie très particulièrement. J'eusse fort souhaité que le ballot de votre écrit fût arrivé plus tôt, car il s'en est beaucoup débité déjà de ceux que le libraire a
envoyés à ses correspondants. Mon fils sur-lechamp en a remis 25 exemplaires à MM. les Frères Martin, à 18 s. de France pièce, et les 45 autres il les a remis dans une boutique où l'on demande ces sortes de livres, pour être vendus au prix courant, sur quoi il y aura un petit émolument pour la personne qui les distribue. J'espère qu'ils s'écouleront. Je suis surpris que votre lettre étant du 18 courant, le ballot ne soit arrivé que ce matin 24. Le plus tôt que je pourrai lire l'écrit d'un de vos pasteurs sur la Troisième Lettre de la Montagne^ je le ferai et je vous en dirai ma pensée. Le Seigneur veuille disposer les esprits à recevoir la lumière qu'on leur présente, et toucher le cœur de M. Rousseau qui a bien besoin de directeur, et qui malheureusement a perdu par sa faute celui qui pouvait lui être le plus utile et dont il avait le plus éprouvé le support et la charité. Mille vœux pour votre conservation et votre santé. »
« Genève, 10 septembre 1765.
« C'est avec la plus grande satisfaction que j'ai lu le livre que vous m'avez fait la grâce de
l80 J. SARASIN A DE MONTMOLLIN.
m'envoyer, d'un ministre de Neuchâtel, en réponse à la Troisième Lettre de M. Rousseau.^ L'auteur aurait bien dû 3^ mettre son nom et se faire connaître. Il réfute très bien M. Rousseau par lui-même, et les réflexions qu'il fait sur les miracles sont des plus justes et marquent une tête excellente. Il y a bien dans quelques endroits des traits un peu vifs' contre celui qu'il réfute, mais ce dernier se les est bien attirés. J'ai prêté ce livre à plusieurs de mes amis qui en ont tous été charmés; on ne le connaissait pas encore à Genève^ et je suis surpris qu'on n'en ait pas envoyé ici des exemplaires pour les débiter; ils se débiteraient très bien, on serait empressé de les acheter. Vous m'en ferez, je vous prie, connaître l'auteur.
(( J'eusse fort souhaité que le paquet d'exemplaires de votre livre fût arrivé beaucoup plus tôt; cinq jours auparavant, le libraire d'Yverdon en avait envoyé ici une grande quantité qui ont presque tous été d'abord débités, en sorte que
^ Remarques d'un ministre de VEvangiJe snr la troisième des Lettres de la Montagne par M. ].-]. Roiisseau (par Jacob Bergeon). Neuchâtel, 1765. 8".
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les particuliers en étant comme pourvus, ceux à qui mon fils a remis les vôtres ont peine à les débiter; je crains qu'il ne vous en reste une bonne partie ; huit jours plus tôt arrivés ici, il n'en aurait pas été de même. Soyez assuré cependant que l'on fait tout ce que l'on peut pour en accélérer le débit.
« Nous venons de perdre M. le Résident de France, dont la mort a terminé les jours. Il est universellement regretté; son bon caractère le faisait beaucoup aimer; il ne nous a jamais cdusé le moindre désagrément, et la sage modération qu'il a toujours observée dans les dernières circonstances où nous avons eu le malheur de nous trouver nous le rendait toujours plus cher. Dieu veuille que celui qui lui succédera soit du même caractère. On dit que cette place sera extrêmement recherchée; on ne prévoit pas à qui elle sera confiée.
« M. le syndic Turrettin est dans le même état, luttant contre sa fin, qui n'arrivera vraisemblablement qu'au déclin de l'automne. Il y a fort longtemps qu'il ne peut prendre aucun soUde, ce qui l'a réduit à une extrême fai-
l82 J. SARASIN A DE MONTMOLLIN.
blesse, malgré laquelle, conduit par son zèle, il va de temps en temps présider au M. Conseil.
« Nous perdrons beaucoup en le perdant, mais nous devons nous soumettre à la Providence et nous confier en elle.
« Depuis longtemps on dit qu'on prépare une réponse aux Lettres populaires qui vraisemblablement paraîtra sur la fin de l'automne; je ne doute pas que votre voisin ne la connaisse avant nous. Cela ne nous annonce pas une disposition des esprits au calme qui serait désirable pour notre bonheur.
« Mille vœux pour vous et pour tout ce qui vous intéresse. »
«Genève, i*"' novembre 1765.
« C'est avec amertume que je viens de lire une brochure de M. Rousseau, en réponse au livre que vous avez publié. J'y vois avec une très grande douleur les imputations odieuses et malignes qu'il vous fait, qui marquent dans l'auteur un dépit et une passion pour ceux qui ne le favorisent pas. Qiie fiiire contre un homme tel que lui ? se justifier, vous en avez
le droit et vous devez le faire, votre réputation vous est à cœur et elle l'est à tous ceux qui vous connaissent, et sans doute il vous sera facile de le réfuter; d'ailleurs il faut prendre patience et ne pas s'affecter trop des outrages qu'on nous fait. Que votre cœur ne s'en affecte pas, on connaît votre caractère incapable d'avoir les sentiments qu'on vous impute, et l'on connaît celui de votre adversaire plein d'aigreur contre tous ceux qui le heurtent. Je souhaite de tout mon cœur que votre santé et votre tranquillité n'en souffrent en aucune manière; je n'ai pu me dispenser de vous renouveler les sentiments dont j'ai été et je serai toujours animé pour vous. Je vous plains très fort^ mais nous devons nous dire que nous sommes exposés aux épreuves, et que le secours de la Providence ne nous manquera pas au besoin. Quand je ne jugerai des imputations que vous fait M. Rousseau que par celle qu'il me fait de m'être peu soucié de la lecture du sermon de Jeûne que vous m'aviez offert, et de ce que vos confrères de Genève ne cessèrent de vous harceler par leurs reproches, et de vous tendre
des pièges où vous êtes enfin tombé, je sais combien ces imputations sont contraires à la vérité, par conséquent combien on a lieu de se défier des assertions qu'il donne comme étant des plus sûres. Je suis très fâché aussi que d'autres personnes Tappuient dans ses démêlés avec vous, et écrivent en sa faveur contre un pasteur qui a cru faire son devoir.
« J'espère que vous serez soutenu par la Classe, et que le bruit qui se répand ici que M. Rousseau doit partir bientôt pour Londres ou Berlin se réalisant, vous serez délivré d'un adversaire qui ne pourrait que vous tracasser toujours plus. S'il y a quelque nouvelle intéressante, vous voudrez bien me la communiquer.
« Il s'est peu débité des exemplaires de votre livre que vous aviez envoyés à mon fils; la cause en est qu'ils sont venus trop tard, et que le libraire d'Yverdon en avait envoyé en grand nombre auparavant et de bonne heure. Peutêtre que la réplique de M. Rousseau donnera occasion d'en débiter encore quelques-uns, ce que je souhaite de tout mon cœur. »
et Genève, 17 décembre 1765.
c( Je vous fais mes très humbles remerciements de la bonté que vous avez eue de me faire parvenir quelques exemplaires de votre dernier ouvrage, en réponse à l'indigne brochure faite contre vous. Le messager me les apporta hier, et ils me sont parvenus en bon état. Votre réponse est marquée au coin de la modération la plus parfaite, et c'est un caractère très convenable à votre vocation, qui doit couvrir de confusion ceux qui s'étaient permis contre vous les invectives les plus calomnieuses. N'eussiez-vous gardé autant de modération, vos ennemis n'auraient pas eu de quoi se plaindre; mais il vaut toujours mieux ne pas rendre injure pour injure et laisser à Dieu la vengeance. La déclaration du sieur Roulet vous justifie parfaitement devant tout le public sur le fait qu'on avait avancé et qui était celui qui pouvait le plus faire une impression fâcheuse dans l'esprit de ceux qui croient légèrement tout ce qu'on publie ^
' Voir plus loin, page 226.
l86 J. SARASIN A DE MONTxMOLLIN.
« Vos parents et amis ont cru que vous ne deviez pas entrer dans de plus grands détails ; ils ont eu, sans doute, de bonnes raisons pour penser ainsi; pour moi, j'aurais cru que, quand on aurait confondu vos adversaires sur toutes leurs malignes imputations importantes ou minimes, l'on n'aurait que mieux fait. Quoi qu'il en soit, vous avez fait votre devoir; vous vous êtes, par une modération plus grande que d'autres n'auraient eue, montré vrai ministre de Christ, et le public vous en saura gré. J'espère que ce sera la dernière tracasserie que vous aurez à essuyer et que l'estime publique jointe au témoignage que vous avez toujours eu de votre bonne conscience vous assurera la tranquillité que vous méritez si bien.
« Quelques-uns de nos frères d'ici qui ont lu cette dernière réponse l'ont trouvée très bonne. 11 y a quelques jours qu'elle paraît ici.
« Le messager ne m'a point remis de lettre de votre part; mais comme dans la précédente vous me marquiez expressément que je pouvais, par son moyen, vous faire tenir les exemplaires de votre livre qu'on n'aurait pas débités, vu que l'on
VOUS en demandait de Paris, je charge le messager de vous porter quinze exemplaires brochés et vingt-neuf en feuilles. J'avais offert au libraire qui avait les quinze qui restent brochés s'il voulait s'en charger sur le pied convenu de 18 s. de France pour ceux qu'il débiterait; il m'a dit qu'il ne le pouvait, parce qu'il y a longtemps qu'il n'en débitait point; l'autre personne s'est trouvée dans le même cas. Mon fils n'a pas eu encore le temps de f^iire compte avec eux; il le fera au plus tôt et vous fera tenir l'argent qui vous en revient par la voie que vous souhaiterez.
« L'on dit, je ne sais si cela est vrai^ que M. Rousseau a eu ordre de sortir de Strasbourg, où il comptait de passer l'hiver.
« Notre nouveau Résident de France arriva ici hier. Dieu veuille qu'il puisse contribuer à calmer les esprits qui sont toujours divisés au point que, depuis quatre semaines, les emplois vacants n'ont pu être pourvus. »
(( Genève, 12 février 1766.
« Personne ne vous a plus plaint que moi
l88 J. SARASIM A DE MONTMOLLIX.
dans toutes les tracasseries que Rousseau et ses zélés partisans vous ont suscitées; mais votre réputation très bien établie n'en pouvait souffrir dans l'esprit des gens sages; il n'y avait que ceux qui se plaisent à croire légèrement tout ce qu'on leur rapporte qui pussent prendre quelque prévention; ces mêmes gens en reviennent ensuite, quand on leur dévoile la vérité-, comme vous l'avez fait; alors les auteurs des calomnies qui sont confondus doivent être méprisés. Nous avons su ici, par le sieur Vaucher, maçon, qui était dans votre voisinage lors de l'insulte fliite à la maison de M. Rousseau, que la pierre produite par la gouvernante, comme étant entrée dans la chambre, était beaucoup plus grosse que le trou fait à la fenêtre et n'avait, par conséquent, jamais pu y entrer. Il a vu lui-même et comparé la pierre et le trou et l'a rapporté ici à ceux à qui il a eu occasion d'en parler. Il peut être que, dans vos sermons, vous ayez attaqué l'incrédulité et blâmé les incrédules; cela était indispensable et très sage. Le peuple, déjà indisposé contre Rousseau, a pu, à cette occasion, augmenter son in-
disposition et se porter aux insultes dont on s'est plaint. Il a eu tort en cela; mais en êtesvous la cause et est-on responsable des suites fâcheuses, parce qu'on défend la vérité ? D'ailleurs, on dit que c'était moins contre Rousseau que contre sa gouvernante que le peuple était indisposé; elle ne s'est jamais fait aimer de personne, bien loin de là. Grâces à Dieu pour vous et pour nous, M. Rousseau est bien loin d'ici; il ne nous a que trop fait de mal, nous nous en ressentons bien. On le dit fort accueilli à Londres; il ne devrait plus se causer aucune tracasserie.
« Vous me parlez de ces misérables brochures qui ont paru, où vous et bien d'autres sont maltraités. Il y a toute apparence qu'elles partent de la plume de celui que vous m'avez nommé, du moins l'on n'en doute pas ici, et de la part d'un esprit tel que le sien, l'on doit s'attendre à tout. Mais il est si connu qu'il ne peut faire beaucoup d'impression.
(' Nous avons ici depuis quelque temps le livre intitulé Le Pluf^iat de Rousseau ; ce dernier doit trouver son amour-propre un peu offensé.
« Les affaires de notre république sont toujours dans le même état. Nous attendons avec impatience MM. les médiateurs. Celui de France n'arrivera que vers la fin du mois et ceux de Zurich et de Berne ne partiront pour venir que quand ils sauront le jour du départ de celui de France. Je crois qu'ils seront ici toute l'année, car il y a bien à faire.
« Je ne doute pas que vous n'ayez reçu par le messager le reste des exemplaires de votre premier ouvrage, quoique vous ne m'en accusiez pas la réception; il s'en serait beaucoup plus débité ici de ceux que vous aviez envoyés, si le libraire qui les a imprimés n'en avait beaucoup envoyé ici plusieurs jours auparavant.
c( Voici le compte de ce que mon fils, qui vous assure de ses très humbles respects, a reçu des exemplaires vendus à vous appartenant :
«15 exemplaires chez D"^ Noblet, à 3 fi. chacun, sur quoi il faut déduire 6 s. par exemplaire, pour sa vente, les 15 exemplaires reviennent, monnaie d'ici, .... fi. 37 6
Report. . . fl. 37 6 « 10 exemplaires remis à M. Martin, libraire, à i8 s. de France l'exemplaire tous frais faits, sur quoi il faut déduire 3 s., monnaie d'ici, pour la brochure de chacun des 1 5 exemplaires renvoyés à Motiers . . . >^ 1 5 3
fl. 52 9
« Lesquels 52 fl. 9 s. monnaie d'ici je vous envoie dans le paquet ci-inclus en un louis d'or neuf et 24 sols de France. Le messager se charge de cette lettre, dont vous me ferez plaisir de m'accuser la réception.
« J'ai l'honneur d'être, etc. ))
Ainsi finit par un compte et une quittance cette correspondance pastorale.
M. de Montmollin, comme tous ceux qui ont connu Rousseau, n'avait pu le voir et l'entendre sans l'admirer et sans l'aimer. A la fin de 1762, après l'insuccès de ses démarches pour obtenir la rétractation explicite qui seule pouvait satisfaire M. Sarasin, le charme durait encore. Le 30 décembre de cette année, il adressait à un M. Le Maigret à Rouen la lettre qu'on va lire. Nous ignorons qui était ce M. Le Maigret; il ne paraît pas que ce fût un pasteur. M. de Montmollin lui demande quelle est sa situation actuelle et ses projets pour l'avenir. Il l'invite instamment à venir à Motiers et lui parle longuement de ses enfants, surtout d'un de ses fils, « votre filleul, qui se distingue par