LETTRES DE LA FAMILLE
M. de Montmollin a conservé la correspondance relative à cette négociation. J'ai hésité à la reproduire : ces lettres n'ont pas la grâce et la vivacité, ni même assez la passion qui pourrait sauver l'ennui d'un débat en somme tout personnel et où les petites vanités de famille et de nom tiennent une large place.
Mais une analyse ne serait-elle pas plus insignifiante encore et plus ennuyeuse, tout en laissant le doute d'être peu exacte ou partiale et en obligeant ainsi à une vérification les chercheurs scrupuleux?
Du reste, cette publication est avant tout un Recueil de pièces. Je vais donc tout copier; lira qui voudra. C'est, d'ailleurs, le complément et la leçon, j'allais dire la morale, de toute la persécution de Rousseau.
La première de ces lettres a suivi de près le départ de Rousseau. Inquiet, sans doute, de l'impression que ce dénouement imprévu avait produite au Conseil d'Etat, M. le pasteur paraît s'être adressé à l'un de ses cousins, et celuici lui écrit le i 5 septembre 1765 :
(( Monsieur et très honoré parent,
« Je vous accuse la réception de vos deux dernières lettres. S'il y avait eu quelque chose d'intéressant, je n'aurais pas manqué de vous en aviser. J'ai fait usage des pièces contenues dans la première auprès de M. le chancelier, chargé de faire la relation de toutes ces misères à la cour; je l'ai trouvé très bien disposé; il avait déjà l'une et l'autre des pièces. La lettre du châtelain et votre réponse du 4 septembre sont en copie à la cour. Les informations prises partent aussi- Il m'assura de la façon la plus positive qu'il n'y avait rien à votre charge, cela va sans dire, mais même qu'il n'y avait rien à la charge de personne. Il ne me dissimula pas que les rapports du châtelain étaient très enflés et que la chose sautait aux yeux, que, selon toutes les apparences^ les rapports particuliers étaient très outrés et qu'il ne pouvait pas se dispenser de le faire sentir à la cour. J'ai lieu de croire que, de ce côté, tout ira bien. Il n'y a, dès ce moment-là, qu'à se tranquilliser.
« Je puis vous assurer, mon très cher cousin,
que votre dernier imprimé a fait un très bon effet; les uns disent: on pouvait dire davantage ; les autres disent : il n'y a qu'à le bien lire, on y trouvera tout. Je suis de ce sentiment. Si la part que nombre d'honnêtes gens prennent à votre situation peut l'adoucir, vous devez jouir de cette satisfaction en plein. Aujourd'hui, on parle à bouche ouverte, et vos adversaires sont généralement traités comme ils le méritent.
« Je ne sais pas si c'est mortification ou confusion, si c'est sécurité ou confiance; mais il est vrai que vos ennemis ne disent pas un mot; il ne me revient rien. Des gens qui les fréquentent m'assurent qu'ils ne parlent plus de CCS affaires. Il y a deux jours qu'un ami de Dupeyrou m'assura qu'il disait à qui voulait l'entendre qu'il était mortifié et affligé d'avoir écrit la Lettre de Goa, Q.u'il en crève, ce sera son dam! A-t-on jamais pu agir comme il l'a fait! L'humanité, je ne dis pas la charité, n'at-elle pas été foulée aux pieds par ces méchants, et peut-on impunément outrager, insulter, calomnier? Des regrets, un repentir, effaceront
de semblables fautes? je ne le crois pas, et cela n'arrivera pas.
« M. l'ancien procureur général est de retour dès avant-hier; il m'a dit que votre lettre pour le roi devait partir hier; je la trouve bonne^ mais elle est un peu longue. Lorsque les lettres qu'on lui adresse ont ce défliut, il ne les lit pas. Elle est très bonne, en tous cas^ pour les ministres; je lui souhaite les plus heureux succès.
« Ce que je vous ai marqué ci-dessus de la conversation que j'ai eue avec M. le chanceher doit, s'il vous plaît, rester entre nous, et qu'il n'en soit pas fait mention nulle part. Silence aussi sur tout ce qui peut concerner le châtelain. Il a outré et enflé; il est sans preuves et, conséquemment, sans croyance; c'est la conclusion que tout homme qui raisonne tirera et qui est dans la nature des choses semblables.
« Aff'ermissez, mon cher cousin, votre santé, aflfectez-vous peu de ces misères; présentez nos honneurs à Madame, et croyez-moi pour toujours, etc. ^ »
^ Bien que cette lettre soit datée de Neuchiitel, l'auteur, qui signe de Montmollln, sans initiale, habitait d'ordinaire
Les partisans de Rousseau n'étaient pas si abattus que le pensait Tauteur de la lettre précédente, témoin l'avis prudent qu'une bonne amie de madame de Montmollin, madame ou mademoiselle de Vattel, croit devoir lui adresser :
« Neuchâtel, 26 septembre 1765.
« Ma chère cousine,
« Dans ce moment, l'on m'a remis un billet d'une amie que je te nommerai à première vue, puisqu'elle est aussi des tiennes. Elle me marque que l'on suppose qu'entre ici et dimanche, mon cousin aura lu la réponse de M. Dupeyrou et qu'on ne doute pas qu'il en parlera dans son sermon de dimanche, qu'en conséquence quelques-uns des inquisiteurs de mon cousin veulent se rendre à Motiers, pour aller l'écouter; j'ai cru devoir t'en avertir. Je crois que mon cousin les attraperait bien s'il prenait le parti de mépriser tous les écrits qui paraissent, qui
comme on le verra par d'autres lettres, le village de Dombresson, au Val-de-Ruz. Ne sachant ni son prénom ni son titre, nous le distinguerons en l'appelant : le cousin.