‹ J.-J. Rousseau et le pasteur de montmollin, 1762-1765. Suite et complément de J.-J. Rousseau au Val-de-TraversChapitre 23 sur 38 · C.-G. DI- MONTMOLLIN A DR MONTMOLLIN · texte numérisé non relu

C.-G. DI- MONTMOLLIN A DR MONTMOLLIN

toujours été chérie, non seulement dans cette ville, mais aussi par tout le pays; qu'il voulait remuer et tracassser, mais que nous n'en serions pas le sot..., et plusieurs discours pareils. Après être sorti, j'ai été chez M. le maire de Valangin lui montrer sa proposition. Le cousin Abram y était. Nous sommes convenus de vous dire que vous pourriez répondre que vous viendriez en ville lundi prochain, que vous étiez prêt de désavouer votre réfutation, s'il désavouait sa brochure écrite de Goa, comme étant le premier l'agresseur. De cette façon, votre honneur ne serait point compromis, de sorte donc que vous me marquerez en peu de mots quelle réponse il y a à faire au dit M. Dupeyrou, que je lui rendrai moi-même sans verbiage avec lui davantage, et vous viendriez ici lundi, et l'on verra ce qu'il y aura à faire. Il fliut éviter et procès et suite de toute cette affaire ; votre repos, celui de la belle-sœur, votre famille, vos parents, tout cela l'attend de vous. Je sais bien que tout le monde le blâme et l'empêche de remuer. M. le colonel de Chambrier, qui n'a su tout cela que depuis peu de jours^

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le blâme très fort à ce que dit M. le maire de Valangin. J'ignore s'il peut combattre ce que vous alléguez dans votre écrit ; il le dit formellement. N'étant pas au fait, je ne puis rien dire, et je n'ai dans tout ceci que la perte de ma tranquillité et de mon repos et le désagrément d'entendre dire bien des propos. Mes honneurs à la belle-sœur. J'embrasse la famille, aussi bien que Suzette, qui la salue. Je continue d'être toujours avec le même dévouement, mon très cher frère, votre très humble et affectionné serviteur, etc. »

Dans la lettre qu'on vient de lire se trouve une carte avec ces mots : ce M. le maire de Valangin et M. Chaillet m'ont conseillé de voir M. Dupeyrou, pour lui demander s'il voulait désavouer, comme agresseur, la Lettre de Goa, qu'on ferait de même de la Réfutation, ce qu'il ne veut pas faire. ))

On conviendra que le professeur devait être assez embarrassé de répondre à cette lettre fraternelle, qui lui donnait à la fois le conseil de transiger et celui de ne pas le faire. Madame de

Montinollin prit la plume, et l'on verra, du reste, en cette affaire, les femmes plus décidées, plus fermes, repousser avec énergie toute transaction. Pendant que les hommes négocient, discutent, cherchent une voie amiable, elles protestent avec énerc^ie et ne veulent rien enten-

dre. Cette franchise et ce courage leur donnent le beau rôle. Voici la lettre de madame la ministre :

« Motiers, 28 septembre 1765.

« Monsieur et très cher frère,

« J'ai été si alarmée et si troublée du contenu de la lettre que vous fîtes tenir jeudi soir à M. de MontmoUin que je ne puis refuser à ma tranquillité de vous exposer au vrai ma fliçon de penser sur cette malheureuse affaire. Je serais au désespoir, si l'on persuadait à mon mari par la crainte des embarras et des tracasseries de faire la moindre démarche qui pût déroger aux sentiments d'honneur dont il a toujours fait profession. Dans tous les cas où l'honneur n'est pas intéressé, rien ne me coûte pour acheter la paix et la tranquilhté; mais dans celui-ci,

soyez persuadé que la plus cruelle peine pour moi serait de voir que l'on cède et que Ton manque de fermeté. Quoi! M. Dupeyrou couronne ses méchancetés et sa perfidie en s'avouant pour l'auteur de la Lettre de Goa; il ose de plus répondre à un écrit très modéré, très vrai, fait pour sa juste défense, par un nouveau libelle encore plus calomnieux, et il vient, après cela, proposer des accommodements, qui ne sont que des pièges et des leurres dont on serait la dupe et les victimes; en vérité, ce dernier outrage de sa part est le plus atroce et le plus cruel de tous. Et à qui fait-il tout ce mal? à un homme qui ne lui en a jamais fait aucun, qui le connaît à peine, qui ne l'a point eu en vue dans sa réponse et qui ne se serait jamais douté qu'il fût l'auteur d'une pareille infamie. De tout cela, je conclus que M. de Montmollin ne peut, en quelque forme que ce soit, désavouer sa Réfutation^ pas même une ligne, pas même un mot. Il a dû la mettre au jour, pour établir la vérité, pour défendre son honneur outragé et pour repousser la calomnie; c'est lui-môme qui est en droit, dès que ce monsieur

m"''' de MONTMOLLIN a son BEAU-FRERE. 24 î

se nomme, de lui demander raison et réparation de tous ses outrages. Il compte beaucoup, sans doute, sur le crédit et l'ascendant que lui donnent ses richesses, puisque ses procédés sont aussi inouïs et aussi hardis vis-à-vis d'un homme de famille, en place, dont la conduite a été irrépréhensible jusqu'ici et qui a mérité par là l'estime, la considération et la confiance de tous les honnêtes gens. Si mes fils étaient dans le pays et plus avancés en âge, je les désavouerais pour mes enfants, s'ils ne tiraient pas satisfaction de la manière indigne dont on ose traiter leur père. Ne craignez points ni personne; la conduite de M. de Montmollin dans toute cette affaire, j'ose l'assurer, a été simple, unie et irréprochable à tous égards, quoi qu'en disent les adhérents d'un homme né pour être dans tous les pays le fléau des amis de la vérité et de la religion, le fléau même de ses amis, puisqu'il leur fait tourner la tête à tous.

d Je n'ai aucun regret, ni n'en aurai de ma vie, quoi qu'il en puisse arriver, de ce que M. de Montmollin a publié cet écrit; il le devait à luimême, à l'honneur de sa famille. Le seul bien

à peu près, mais aussi le plus précieux que nous ayons à laisser à nos enfants, c'est une réputation sans tache; je sacrifierais toujours de bon cœur mon repos et mon bien-être pour leur conserver un avantage aussi estimable.

« La publication de ce dernier écrit ne rétablira sûrement pas la paix, ni le calme dans ces quartiers. Malheur à ceux qui auront à se reprocher les désordres et les maux qui en résulteront! Ce ne sera point, grâces au Seigneur, le cas de M. de MontmolHn, qui, du reste, est très mortifié, de même que moi, du contrecoup que vous ressentez de tout ceci ; il en est la cause bien innocente et aussi la partie la plus souff'rante, ce qui me persuade que ses amis et ses parents se montreront dans cette occasion. Vous me ferez plaisir, monsieur et très cher frère, de faire connaître ma façon de penser à M. le maire de Valangin et à tous ceux que vous le jugerez à propos. Il me serait fort agréable, sans contredit, de voir terminer cette affaire qui mine et qui consume M. de MontmoUin; mais je voudrais que ce fût à la confusion de ceux qui prennent parti en faveur d'un..., je ne

sais pas trop comment le nommer, contre un cit03'en, un parent, un homme de bien, pour tout dire en un mot. Si je ressens une peine infinie de toutes ces tracasseries, ce n'est point par rapport à moi; je n'y suis pour rien. C'est parce que je dois partager les maux et les chagrins que l'on suscite sans raison à une personne qui m'intéresse de si près et que j'y vois, à mon grand regret, très sensible.

« Je suis charmée que ma chère Suzette soit contente de son séjour de Motiers; je la suis beaucoup d'elle. Sans mes occupations, je l'aurais chargée d'une lettre pour vous remercier de votre complaisance de nous l'avoir laissée quelque temps. Soyez persuadé que, si vous désirez de me donner une preuve de vos sentiments, ce sera en nous accordant cette faveur tous les étés. Agréez que je vous renouvelle les assurances des miens, étant avec bien de la considération et de l'attachement votre très humble et très obéissante servante

i( De Montmollin née Tissot. »

Le même jour, M. Ch.-G. de Montmollin écrivait de nouveau à son frère :

« Après avoir consulté M. le maire de Valangin et le cousin Louis de Montmollin, qui se trouva présent, nous convînmes que j'irais faire réponse à M. Dupeyrou, en lui disant que, sur ce que vous m'aviez marqué, je venais lui dire que, de concert avec le dit M. le maire, nous lui demandions de surseoir toute affaire jusqu'à mercredi, qu'il y aurait sûrement une assemblée de parents le mardi; il me l'accorda tout de suite, en m'assurant même que jeudi il avait envoyé un exprès à Yverdon faire mettre sous les scellés tous les imprimés et défense d'en distribuer aucun et qu'il écrirait encore aujourd'hui pour renouveler la défense d'en distraire aucun. De sorte qu'avons resté là en attendant que vous descendiez lundi matin. Mais hier au soir, M. le maire de Valangin vint chez moi me dire qu'il avait eu occasion de voir M. Dupeyrou auquel il parla comme il convient, et le dit l'assura qu'il était très mortifié de tout, qu'il l'avait fait sans réfléchir, qu'il

avait toujours eu pour la famille une considération particulière, qu'il serait prêt d'assoupir cette attaire, qu'il ne demandait pas mieux que finir au plus tôt cette affaire, et M. le maire de Valangin convint avec lui qu'il pourrait finir cela tête à tête avec lui et même d'abord le retour de cet exprès. Je me suis fliit donner ses idées par écrit, et voici son propre bien. Si vous trouvez à y changer quelque chose, à adoucir ou à ajouter, vous pouvez m'envoyer vos notes que je communiquerai au dit M. le maire, et il s'engage de finir même cela demain après le retour de l'exprès. Si cela pouvait se faire demain, vous trouveriez la besogne faite à votre arrivée lundi, sans avoir d'assemblée de parents, qui ne laisserait pas de donner à eux de l'embarras et de leur avoir de l'obligation. Il conviendrait que vous renvoyassiez d'abord l'exprès avec vos idées sur la forme à donner à récrit, de la manière la plus conforme à votre honneur et à celui de la famille. Je compte que l'affaire s'arrangera à la satisfaction de la partie, et si vos affaires ne vous permettent pas de vous rendre lundi matin, vous pourriez ren-

voyer votre voyage à mardi ou à un autre jour. Mais si vous voulez une assemblée de parents, vous le ferez savoir d'abord, afin qu'on puisse avoir de dehors les parents. Mais Ton croit que l'on peut se dispenser d'en faire venir.

c< Je crois que Ton est plus aise de finir cette fâcheuse affaire que vous ne le devez être; que ce que je vous dis que la mauvaise humeur contre M. Dupeyrou et ses adhérents s'augmente dans la ville de plus en plus depuis quelques jours, et l'on parle hautement; que ce que je vous dis, dis-je, ne vous empêche pas de finir d'une façon honorable et d'éviter l'éclat et toutes les suites que cela peut avoir. Votre repos, celui de ma sœur, le bien de vos enfants, la famille entière même l'exige; mais ne faites rien que ce qu'on peut exiger d'un honnête homme, et plus vite cela finira est meilleur. J'ai dit ce matin à M. le maire de la ville, en justice, que M. le maire de Valangin terminerait cela demain; il en paraît bien aise, mais il paraît très indigné du procédé de vos adversaires, et il souhaite qu'on ne finisse qu'à votre honneur et satisfaction; il en avait déjà conféré avec M. le

maire de Valangin. Jean vient d'arriver; il part pour Saint-Aubin. Le plus vite vous renverrez Philippin et mieux sera.

« Mes honneurs à ma belle-sœur, étant toujours avec un vrai attachement votre..., etc. »

La pièce envoyée et si chaudement recommandée est sans doute celle que je vais transcrire, écrite et signée par G. ^ de MontmoUin, le maire de Valangin :

« Si M. le pasteur de Motiers désavoue sa (( réponse à la Lettre de Goa, dans laquelle M. « Dupeyrou, qui s'en reconnaît l'auteur, est « traité de lâche calomniateur, etc., il est prêt, « de son côté, à ne pas publier sa réponse, (( qu'il a même fait mettre sous le scellé et qui « n'est pas encore achevée; de plus, comme il « pourrait arriver que l'on aurait escamoté quelce ques feuilles, il les désavouera absolument, c( et il témoignera le regret qu'il a d'avoir fait a imprimer la susdite Lettre de Goa, m'ayant

* Georges.

c( affirmé qu'il en est véritablement mortifié. « Tout ce que dessus sera rendu public. C'est « en gros ce qu'il me dit hier au soir dans une « conversation que j'ai eue avec lui.

c( Neuchâtel, ce 28 septembre 1765. »

Avec cette pièce se trouve un petit billet qui paraît s'y rattacher, quoique l'on ne comprenne pas bien comment il a pu être adressé à Motiers immédiatement après la lettre qu'on vient de Ure :

« Je prie M. le pasteur de Motiers de remettre au porteur, sous cachet, le projet que j'avais écrit et que je laissai hier sur la table; j'ai envie de l'examiner de nouveau et n'en ai point de copie. J'ai Thonneur de lui souhaiter le bonjour.

(c G. de MONTMOLLIN. »

Adresse : A Monsieur le pasteur de Motiers, chez lui.

Le même jour, 28 septembre, à Motiers, M. le professeur, de sa large écriture, avait rédigé et signé la singuUère déclaration suivante :

« Le professeur de Montmollin, pasteur à Motiers-Travers, ne veut, ne doit, ni ne peut désavouer sa réponse à la Lettre de Goa, parce qu'il n'y a avancé que des faits exactement vrais et qu'il soutiendra au péril de sa vie, d'autant qu'un pareil désaveu de sa part perdrait son âme, son honneur et son ministère. Mais il s'engage à déclarer publiquement qu'il n'a jamais soupçonné que M. Dupeyrou ait été l'auteur de la dite Lettre de Goa^ et que, par conséquent, il n'a point pu être l'objet de sa Réfutation, Bien entendu aussi que le dit M. Dupeyrou supprimera sa réponse à la Réfutation du dit pasteur de MontmoUin et qu'il désavouera les feuilles qui auraient pu être interceptées. »

Que le pasteur tînt à ne rien retrancher à sa Réfutationy on le comprend; en agissant ainsi, il montrait plus de logique et de dignité que s'il avait suivi les conseils timides et intéressés de son frère et de son cousin. Mais par quel étrange sophisme était-il arrivé à cette conclusion, que, ne sachant pas Dupeyrou l'auteur de la Lettre de Goa^ tout ce qu'il avait dit de Tau-

teur anonyme ne pouvait toucher Dupeyrou?

C'est, sans doute, sous la même impression et dans le même moment qu'il rédigea le premier des projets d'accommodement qu'on lira plus loin.

Cependant, M. Ch.-G. de MontmoUin s'était empressé de répondre à la lettre de sa bellesœur, en écrivant à son frère de nouvelles sollicitations pour hâter la fin d'une affaire qui lui causait tant d'ennuis.

« Neuchâtel, 29 septembre 1765.

« J'ai reçu déjà hier au soir par Daniel la lettre que la chère sœur m'a écrite. Je sens le chagrin qu'elle doit avoir de toute cette malheureuse affaire, et en même temps, je vois les sentiments d'honneur qui l'animent et ce qu'elle sent pour l'honneur du nom et de sa réputation. Je n'ai pas le temps de lui répondre; d'ailleurs, je suis dans un labyrinthe de pensées à ce sujet que je ne puis débrouiller, et il convient absolument que mon frère fasse finir cela incessamment, sauf son honneur et celui de sa contre-partie joints ensemble. J'ai été cette

après-dîné entière awcc M. le maire de Valangin à l'Evole', tête à tête. Il aura occasion dans le particulier de vous dire ce qu'il a appris, tant de M. Dupeyrou que de M. Pury, son beaufrère, qu'il dit navré de cela. L'on ne doit rien avancer dans le mémoire qui s'imprime que la preuve au bout. Ce ne sera pas de Rousseau, qui serait récusable , mais d'autres personnes que vous adopterez vous-mêmes pour témoins.

Voilà ce qu'on assure. Je vois bien que le projet est fait de vous perdre; si l'on ne peut, on ne veut pas parer le coup. Il est facile de le parer. M. Dupeyrou se prêtera à tout ce qu'on voudra, moyennant qu'on enlève le terme de calomniateur, etc. Qu'on tourne cela de la manière la plus honorable possible; un ministre de l'Evangile doit servir d'exemple de modération et être enclin au pardon. M. Jean-Frédéric de Montmollin, que son frère a vu à la Bocarderie, est d'avis d'étouffer entièrement cette affaire et que tout soit fini, écrit passé et écrit à publier. Je compte que vous trouverez bien un moyen

' Un quartier de la ville de Neuchâtel.

pour le finir. Vous avez jusqu'à mercredi pour arranger ceci; mais il faut être ici demain matin, pour avoir le temps d'arranger cela. Vous aurez le mardi affaire en classe, aussi bien que le mercredi; vous verrez en particulier les personnes modérées, en qui aurez le plus de confiance et réfléchissez en vous-même en attendant; de croire qu'on passera sur les termes de calomnie répandus dans votre réponse à la Lettre de Goa, vous vous abuseriez; je sais de bonne part qu'il mangerait plutôt tout son bien. Le public d'ici est pour vous, et l'on est indigné de ces mauvaises manœuvres; mais le coup portera et la tache d'huile ne s'effacera pas. Ce que je vous en dis n'est point pour vous persuader de rien faire contre l'honneur, à Dieu ne plaise ! Mais il faut bien réfléchir sur ce qu'on pourrait fiiire pour ne pas consentir à aucune brèche, et peut-être aplanira-t-on tout cela, et plus vite on finira et mieux sera.

(( Je n'ai que le temps de vous prier de faire mes honneurs à ma belle-sœur et que vous arriviez heureusement ici demain matin et en souhaitant que vous trouviez un remède suffisant

pour VOUS ôter cette malheureuse épine du pied et que ma sœur puisse être au plus vite tranquille là-dessus. Je continue d'être avec un vrai attachement, etc.

(( P. S. M. Abram Chaillet, qui se trouvera chez moi d'abord après dîner, vous accompagnera chez M. le maire de Valangin, vous dira quelques circonstances de ce qu'il a appris de M. le colonel Chaillet, qui est très fâché de ceci, et de ce qu'il a appris de M. Morel; si l'on peut trouver une tournure suffisante qui ne soit pas contraire à votre honneur, il faut la saisir et finir radicalement toutes ces tracasseries, qui, une fois commencées, mèneraient les affaires fort loin; on le souhaite de l'autre côté autant que vous devez le souhaiter vousmême, et M. le maire de Valangin vous dira à quoi les choses sont. »

Pendant que M. Ch.-G. de Montmollin rédigeait cette épître, son cousin de Dombresson lui écrivait de son côté sur le même sujet :

« Dombresson, le 29 septembre 1765.

« Monsieur et très cher cousin,

c( J'étais dans une très grande impatience d'apprendre quelques nouvelles des misères du temps; j'étais très sensiblement touché de la tracasserie et des chagrins que l'on préparait à M. de Motiers. J'ai été sur le point de descendre plus d'une fois, et j'ai eu la main à la plume plusieurs fois pour lui écrire; mais je me suis dit : Attends. On m'avait assuré que l'ouvrage de M. Dupeyrou, par lequel il devait se déclarer l'auteur de la Lettre de Goa, paraîtrait mardi ou mercredi passé; alors je descendais, mais votre lettre d'hier me fait suspendre. Ce n'est pas que je ne me propose de descendre au premier jour. Comme vous n'entrez dans aucun détail, que vous m'annoncez simplement que le tout doit se finir, marquezmoi, je vous en prie, par le retour du porteur, ce qui en est, et ayez la complaisance, mon très cher cousin, d'entrer, sans vous gêner, dans quelques détails. Je ne puis point vous dissimuler que je ne comprends pas bien les bons

expédients qui auront été mis en usage dans une occasion qui me paraît très critique; mais, quels qu'ils soient, s'ils peuvent mettre l'honneur de mon cousin, votre frère, bien à couvert, cela est bon. Je l'ai plaint, je me suis lamenté sur son compte; mais je me suis toujours dit : plus on le calomniera et mieux, et plus aisément on pourra s'en procurer une réparation convenable.

« Pourquoi faut-il que l'on prenne M. le pasteur de Motiers seul en objet ? Pourquoi faut-il qu'on s'acharne contre lui seul, et comment peut-on vouloir perdre un homme d'honneur et de réputation, et cela de gaîté de cœur? Quel profit pouvait-on en retirer? Cette méchanceté passe en horreur tout ce que l'imagination peut nous représenter de plus odieux. QjLioi! impunément on injuriera, on calomniera, on déshonorera et on pourra être tranquille spectateur! Lorsque je pense à cette affaire, je m'échappe, je me mets la bile en mouvement.

« Recevez, etc. »

25e M""^ DE MONTMOLLIN A SON MARI.

Cependant, M. le pasteur a suivi le conseil de son frère; il est allé à Neuchâtel, et à peine a-t-il quitté le toit conjugal que madame de Montmollin, tourmentée et craignant qu'il ne cède aux timides conseils de l'ancien maîtrebourgeois, ne peut s'empêcher de raffermir son courage et de protester par avance contre toute faiblesse. Elle lui écrit le 30 septembre :

« Je ne puis voir partir le courrier sans lui remettre deux mots pour ma tranquillité. Soyez bien sur vos gardes, je vous en conjure. Ne faites rien qu'après les plus mûres réflexions. Ne conviendrait-il point, avant que de produire vos projets, de faire coucher sur le papier à D.... lui-même ses propositions? Cela pourrait peut-être vous donner quelque ouverture et vous faire connaître de quoi vous devez vous défier et sur quoi vous devez être le plus en garde. Plus je réfléchis et cherche à débrouiller ce chaos et plus je crois comprendre que le dit D.... sent à présent à quoi il s'est exposé en se nommant, et pour sauver sa vanité et se tirer du bourbier, il cherche à vous

\r^^ DE MONTMOLLIN A SON MARI. 257

engager vous-même dans quelques fausses démarches dont il tirera parti pour sa justification. Vous êtes à présent sur les lieux et, par conséquent, à portée de juger plus sainement ; si seulement votre esprit était plus libre. Faites bien attention, je vous prie, à la source et à la part d'où viendront les avis que Ton pourra vous donner des choses contenues dans ce dernier écrit, de môme qu'à la nature de ces choses, pour démêler si ce ne sont point des menaces lâchées en vue de vous intimider et de vous amener à composition. Il serait bien cruel, après n'avoir rien à se reprocher, de compromettre encore son honneur pour aider à mettre à couvert celui de ses ennemis.

« La sage providence qui vous a envoyé cette tribulation vous aidera par sa bonté à la soutenir et tirera sans doute la lumière de ces noires ténèbres. Si l'on vient à bout, aidé des lumières et des conseils de vos parents, de trouver un expédient qui ne vous compromette en rien, • ni dans ce pays, ni dans l'étranger, nous en bénirons tous le. Seigneur chaque jour de notre vie. Supposé qu'il en faille venir à l'extré-

mité d'une assemblée de parents, il faudra bien penser à tous et ne pas oublier le cousin de Montmollin de Saint-Biaise^ qui est un parent fort zélé; pour son frère, cela va sans dire.

« Le L. G. ^ a été chez ma sœur ce matin et a entamé une longue conversation sur toutes ces dernières affaires. Il assure très fort n'y avoir aucune part et paraît navré de ce qu'il a lieu de croire qu'on le regarde comme suspect. Je redouble mes prières au ciel pour qu'il veuille vous diriger pour le plus grand bien et vous soutenir dans cette épreuve. Le courrier va partir; je n'ai que le temps de vous assurer que je serai toujours entièrement à vous. Votre très humble et très dévouée épouse, etc.

« Mille respects de vos enfants. »

Cette lettre ne calma pas la sollicitude inquiète de madame de Montmollin. Le lendemain, après de nouvelles réflexions et une nuit sans sommeil, on peut l'imaginer, cette épouse humble et dévouée écrit de nouveau à son mari :

* Lieutenant Guvenet.

« L'esprit toujours occupé de ces malheureuses affaires, il m'est venu en pensée une idée qu'il serait peut-être à souhaiter que j'eusse eue plus tôt. C'est d'écrire à Dupeyrou lui-même. Vous verrez par la lecture de ma lettre, au moins à ce qu'il me paraît, qu'elle ne peut tirer à aucune mauvaise conséquence. Il vous sera facile, si elle est encore à temps ou que vous croyez qu'il convient de la lâcher, de la faire remettre par une main tierce, après l'avoir cachetée du cachet de M. votre frère. Peut-être môme n'y aurait-il point de mal de la laisser courir, si les choses sont terminées à votre satisfaction. Il se peut qu'il s'en applaudira davantage. Si elles ne le sont pas, il pourrait arriver que ma lettre produisît un bon effet sur son esprit. Quoi qu'il en soit, je vous l'abandonne. Vous en ferez l'usage que les circonstances et votre prudence vous dicteront. Je l'ai à dessein antidatée d'un jour, afin que venant un peu à tard^ il puisse croire qu'elle a été retardée.

« Nous attendons tous de vos nouvelles avec la plus vive et la plus inquiète impatience... Lisette a été assez mal hier; elle est mieux

aujourd'hui, grâces à Dieu. Je n'ai de temps que pour vous assurer, etc. »

M. le pasteur a-t-il remis à Dupeyrou la lettre dont parle madame de MontmoUin? Nous l'ignorons. Nous n'en trouvons dans les papiers ni brouillon, ni copie, et nous le regrettons. C'était une femme de tête et de cœur que cette « madame la ministre », et on aime à la voir si active et si décidée au milieu de tous ces diplomates dans l'embarras. Pendant qu'ils délibèrent, la cousine, M^ M. de Vattel, écrit de nouveau à son amie :

« Neuchâtel, i^'' octobre 1765.

« Ma très chère cousine,

« Ta lettre m'a touchée sensiblement. Je partage bien sincèrement tous tes chagrins. Que n'a-t-il dépendu de moi de les éviter? Mais j'ai lieu d'espérer qu'ils vont prendre fin. Tu as raison de dire qu'il fliut que R. ^ soit plus que magicien, puisque ses partisans font tant de sot-

* Rousseau.

tiscs en sa faveur. Jusqu'ici, j'avais bonne opinion de M. D. P...., aussi j'ai de la peine à comprendre comment il a pu se déclarer l'auteur d'un libelle infâme et fait contre un homme de flimille, d'un caractère respectable. En vérité, c'est un trait d'orgueil dont je ne l'aurais jamais soupçonné. Dans un cas semblable, il n'attaque pas un homme seul, mais une famille entière. J'ai toujours été persuadée qu'elle se montrerait vivement et qu'elle prendrait fait et cause pour un parent attaqué aussi indignement et si injustement. J'étais très convaincue que mon cousin, à supposer môme que la réponse de M. D. P... eût été mise au jour, comme on le croyait, n'en parlerait point en chaire. Mais comme il peut arriver qu'un sujet que l'on traite fournisse matière tout naturellement à quelques réflexions qui auraient pu avoir quelque rapport aux calomnies répandues, je crus que je devais te faire part de l'avis qui m'avait été donné.

« J'ai appris depuis que M. D. P... avait été chez M. F. Petitpierre, notre pasteur, pour lui dire que, si mon cousin voulait se dédire de plu-

202 M"^ DE VATTEL A xM"'^ DE MONTMOLLIK.

sieurs choses qu'il a dites dans la réponse à Goa, que la sienne à lui ne verrait jamais le jour, quoiqu'elle fût déjà imprimée. Comment peutil supposer qu'un homme comme mon cousin ait assez peu de sentiment pour se rétracter des choses qu'il a avancées et desquelles il n'aurait point parlé, s'il n'avait pas été certain qu'elles étaient vraies. J'ignore la réponse que lui fit M. Petitpierre; mais je sais qu'il s'intéresse très vivement pour mon cousin. Il a fait son possible pour empêcher M. D. P... de faire imprimer cette réponse, et il travaille à le détourner de la mettre au jour. D'autres personnes bien intentionnées se joignent à M. Petitpierre. S'ils se montrent amis de mon cousin, en cherchant à mettre fin à des choses désagréables, ils font aussi connaître qu'ils veulent du bien à M. D. P..., puisque, s'il persiste à se déclarer l'ennemi d'un homme qui ne lui a jamais fait de mal et qu'il cherche à l'attaquer d'une manière si indigne, il se verra attaqué par une famille entière et nombreuse, qui le fera tôt ou tard repentir de sa mauvaise façon d'agir.- En serait-il encore quitte pour cela ? Tu as qua-

trc fils; ils sont jeunes, il est vrai, mais dans une couple d'années, ils seront en état de tirer satisfaction des injures faites à leur père. Il est fâcheux de penser que des choses de cette nature pourraient avoir lieu; aussi je souhaite de toute mon âme que toutes ces guerres civiles finissent au plus tôt et à la satisfaction de mon cousin et à la tienne. Si les partisans de R — le croyaient opprimé, ils pouvaient le défendre, mais avec modération et sans attaquer personne. J'ai lieu de croire qu'ils sont actuellement un peu abasourdis. »

La lettre se termine par des compliments de famille.

Nous n'avons aucun témoignage des démarches et des entretiens qui eurent lieu à Neuchâtel pendant le séjour du professeur. Malgré toutes les espérances et tous les désirs de son frère, rien ne fut conclu. Il revint à Motiers, et la correspondance recommence. Déjà le 8 novembre, M. G. ^ de Montmollin lui écrivait :

* Georges, maire de Valangin.

« Monsieur et très cher cousin,

« M. J. -Jacques De Luze, qui est venu du Bied pour le courrier de ce soir, ayant appris que l'accommodement entre vous et M. Dupeyrou n'avait pas eu lieu, s'est rendu tout de suite chez ce dernier, pour lui témoigner la peine que cela lui faisait et l'engager, si possible était, à renouer la négociation. Il lui a paru que la chose n'était pas impossible, ce qui l'a engagé à passer chez moi pour m'en parler. Je lui ai témoigné que j'avais été surpris que M. D. P... n'eût pas voulu consentir à l'adjonction que vous demandiez. Et voici ce qu'il m'a dit, que M. D. P..., ayant compris qu'en écrivant en faveur de Rousseau et pour sa défense, il ne le pouvait faire qu'en lâchant des choses qui vous seraient désagréables, qu'ainsi il ne pouvait faire la déclaration que vous exigez de lui. J'ai fait connaître à M. De Luze que nous étions sensibles à ce qu'il faisait dans cette occasion et que, quant à moi, je serais charmé que tout fût pacifié. Ayant entendu cela, il a couru chez M. D. P..., qui savait qu'il était

G. Dl- MONTMOLLIN AU PASTKUR. 265

venu chez moi, et lui a dit qu'il ne demandait qu'une chose, qui était de consentir à l'envoi d'un exprès à Yverdon, pour empêcher le débit de l'ouvrage, et l'exprès est parti.

« Voilà, mon cher cousin, à quoi les choses en sont, et voici ce que M. De Luze m'a dit avoir proposé à M. Dupeyrou, à quoi il n'a pas encore consenti, c'est qu'après ce qu'il dit : quil est fâché que la Lettre de Goa ait été rendue publique^ il soit ajouté : et qu'ayant eu principalement en vue la défense de Rousseau , elle ait pu nuire à M. de MontmolHuy en donnant atteinte à sa probitéy à son honneur et à sa bonne foi ^ etc,^ ou cette adjonction : et qu'uniquement écrite pour la défense de M. Rousseau y elle pût donner atteinte a la probité ^ etc.

(( Voilà, mon cher monsieur, deux expédients que M. De Luze m'a proposés. Suivant moi, le dernier serait à préférer. Au reste, c'est à vous à examiner. Mais si, comme je le pense et le désire^ vous êtes dans l'intention de terminer à l'amiable cette malheureuse affaire, vous aurez la complaisance d'envoyer incessamment par un exprès une procuration à deux ou trois

personnes avec pouvoir de finir; que si vous avez des instructions à leur donner, il convient qu'elles soient sur un papier à part ; que si vous me demandez mon avis, je vous dirai que je pense que vous devez envoyer le plein pouvoir. Ceux à qui vous le ferez parvenir tâcheront sûrement de régler cette affaire d'une manière satisfaisante pour vous et de faire ensorte que votre honneur soit à couvert. Je n'ai pas le temps de vous faire bien des réflexions tirées de votre tranquiUité, de celle de ma chère cousine, des suites fâcheuses que cette aff'aire peut avoir si on ne la termine pas à l'amiable^ et quantité d'autres. Vous les faites sans doute vous-même, et votre caractère vous engage. à les faire. Tout ce que j'ai à ajouter, c'est que M. De Luze, qui vient d'Yverdon, m'a assuré que rien n'avait paru du nouvel ouvrage et qu'il aurait donné dix louis pour un exemplaire qu'on ne le lui aurait pas donné. Je souhaite bien que vous preniez le parti qui vous sera le plus avantageux et surtout celui qui procure votre tranquillité et celle de ma cousine, à qui je vous prie de présenter mes respects et l'assurance

CM. -G. DK MONTMOLLIN A SON IKERE. 267

du vif intérêt que je prends en ce qui regarde vous et toute votre famille.

« J'ai l'honneur d'être avec tout l'attachement possible votre, etc. »

Sur la même feuille, M. Ch.-G. de Montmollin ajoute ce qui suit :

« Je joins ces deux mots à la lettre de M. le maire de Valangin. Quoi qu'il en arrive de l'expédient que M. De Luze propose, je lui en sais bien bon gré et je connais sa f^içon de penser à cela. M. Chaillet, aussi bien que moi, croyons que pourriez prendre un des deux expédients qui vous sont proposés, où votre honneur est à couvert. Si vous trouvez quelques changements à flaire dans la forme ou dans des termes synonimes, mettez-les sur un morceau de papier et faites partir tout de suite un exprès avec une procure pour les deux personnes en qui vous aurez le plus de confiance, soit M. le Banneret et M. le maire de Valangin. M. Marval se trouverait peut-être trop amateur de son avis donné, quoique excellent; ce qui se traitera par le

canal de M. De Luze, qui va bien, et donnez d'autres instructions abrégées à ceux à qui donnerez procure. Bien des considérations me font croire que, pour votre santé, celle de la chère belle-sœur, que je salue, et pour vous, et crainte des suites qui, quoique en puissiez attendre une issue à votre satisfaction, ce ne serait qu'après bien des déboires, des écritures, perte de votre repos et peut-être occasionner, innocemment à la vérité, bien des malheurs, car tout deviendrait venimeux. Vous m'avez f^iit espérer qu'écouteriez ce qu'on pourrait vous proposer, en mettant votre honneur à couvert. »

Et après en P. S. :

(c Bien des gens seraient bien aises que rien ne se finît, pour avoir la comédie à vos dépends! »

Pauvre professeur! En vérité, il £iut le plaindre. Que va-t-il faire? que va-t-il répondre? Un brouillon de lettre, chargé de ratures et de corrections, dont plusieurs paraissent être de la main de madame de MontmoUin, nous

DE MONTMOLLIN A Cil. -G. Di: MONTMOLLIN. 2^9

révélera ses angoisses et ses tourments. Ce brouillon porte la date du 3 septembre, au lieu de 3 octobre. Mais c'est évidemment le projet et sans doute le sens de la réponse qu'il fit à la lettre qu'on vient de lire.

Je n'en reproduis d'ailleurs que ce qui n'est pas barré.

« Mon très cher frère,

« Pour ne pas incommoder M. le maire de Valangin que j'assure de mes respects et à qui je réitère mes excuses et mes remerciements, j'ai

cru devoir vous écrire à vous-même vous

priant de lui faire part du contenu de ma lettre, bien sensible, du reste, à la peine que M. Jean-Jacques De Luze s'est donnée à mon sujet. Mais enfin, personne ne sent mieux ce qui nous convient que nous-même. De retour chez moi, j'ai conféré avec ma famille, et je me suis encore de nouveau consulté, de sorte que nous avons conclu qu'il ne peut m'arriver que beaucoup de mal en me prêtant à ce qu'un ami de M. Dupeyrou requiert de moi et qu'il vaut mieux laisser courir les choses. Je risque tout

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