‹ J.-J. Rousseau et le pasteur de montmollin, 1762-1765. Suite et complément de J.-J. Rousseau au Val-de-TraversChapitre 24 sur 38 · DE MONTMOLLIN A CH.-G. DE MONTMOLLIN · texte numérisé non relu

DE MONTMOLLIN A CH.-G. DE MONTMOLLIN

par un désaveu quel qu'il soit, au lieu que je suis en état de soutenir la véracité de mon livre; je sais qu'il me sera désagréable d'être turlupiné, déprisé, maltraité à tort et à travers; mais je ne crois pas que cela puisse jamais être nuisible à ma réputation. On n'attend pas qu'un homme soit parvenu à l'âge de cinquante-cinq ans, et qui a toujours fait son devoir, pour entreprendre de le flétrir et de le perdre; un tel projet est plus que téméraire.

(( Tout ce qui me fâche à présent, c'est qu'il y ait eu quelques propositions d'accommodement pour une affaire qui n'est susceptible d'aucun accommodement. Car, ou j'ai dit la vérité dans ma réponse, ou j'ai parlé faussement; si j'ai écrit des faussetés, je suis un misérable, il faut bien vite courir à la récantation; si j'ai dit la vérité, je serais déshonoré à jamais et je déshonorerais ma famille et tous les miens; or, comme je n'ai dit que la vérité, ce que je suis prêt à soutenir au péril de ma vie, le désaveu que M. Dupeyrou exige de moi, si je le faisais, perdrait mon honneur, ma fomille, mon ministère et mon âme.

DE MONTMOLLIN A Cil.- -G. Dl- MONTMOLLIN. 27 I

(( Il faudrait ctrc imbécile pour ne pas

comprendre que ceux qui mettent en jeu M. Dupeyrou contre moi cherchent a me perdre, — et pourraient bien le perdre. Tous ces accommodements proposés par M. Dupeyrou, sans doute par le conseil des partisans de Rousseau, sont visiblement des pièges que l'on me tend pour m'entraîner dans le bourbier où ils se sont eux-mêmes plongés.

(( Et supposé que l'on tînt exactement parole pour la suppression du dernier écrit, ne pourrait-il s'en répandre clandestinement et en assez grand nombre ou des lambeaux pour satisfaire la passion de mes ennemis ?

(( Je sens que ma qualité de pasteur doit me rendre coulant, mais non point aux dépends de mon honneur et de celui ma famille; je suis père, et je ne veux pas que mes enfiints puissent jamais s'entendre dire que j'ai molli sur cet article »

M. de Montmollin, en recopiant cette lettre.

en a probablement modifié les termes, mais non le sens et l'esprit. Elle n'est qu'une reproduction de la déclaration du 28 septembre, citée plus haut, et cette fois, l'ancien maîtrebourgeois, son frère^ semble l'approuver tout en le regrettant pour sa propre tranquillité et pour le contre-coup qu'il en ressentira. Il lui répond donc le 5 octobre :

« J'ai communiqué à M. le conseiller Marval votre lettre et le refus que vous continuez de faire d'approuver l'arrangement que M. le maire de Valangin et autres croyaient que pourriez faire pour vous éviter tous les désagréments, chagrins, etc., que vous aurez à essuyer infailliblement de la témérité et audace de vos ennemis. Il est toujours ferme dans ses idées; il me dit que tout ce qu'ils pourront faire contre vous sera d'abord un grand feu de paille qui fera rire et divertira le public; tous les honnêtes gens vous plaindront; ce feu s'éteindra, et ils auront le blâme de tout le monde. Voilà donc une affaire qui ne se renouera plus. M. Marval trouve que les propositions que M. De Luze

propose sont captieuses^ que c'est tout pour la conservation de la Lettre de Goa, pour anéantir votre réputation et pour que Rousseau triomphe. Cela est diabolique; c'est un grand mal dont je prévois que je ressentirai le contre-coup d'une façon ou d'une autre. Je fus hier au soir déclarer et lire votre lettre à M. le maire de Valangin, et je le priai en votre nom de déclarer à M. De Luze que vous ne pouviez accepter l'arrangement qu'il proposait, en le remerciant de sa bonne volonté. Ainsi ces gens-là vont sûrement donner essor à leurs mauvaises menées contre vous. Il s'agira de voir ce que vous pourrez faire pour votre défense et justification, et il faut les voir venir. Je n'ai pas le courage de rien dire de plus sur cette misérable affaire; je souhaite seulement que vous supportiez avec courage et fermeté tout ce qui en résultera, que votre santé et tranquillité, de même que ma

chère belle-sœur cette épreuve et que vous

ne succombiez pas. Je l'assure de mes honneurs, et j'embrasse la famille. M. Marval me dit hier que M. le président Ostervald pensait comme lui. Si j'apprends quelque chose, je vous en

informerai. Je continue d'être toujours avec le même dévouement, etc., etc. »

Malgré tout, il faut croire que les négociations n'étaient point rompues. Une cousine, Manon de Vattel, sœur de M. de Vattel, je suppose, dont nous avons déjà vu des lettres, prend la plume à son tour et vient au secours du cher cousin. Ce n'est pas une femme lettrée, son orthographe et son style le témoignent assez; mais^ ce qui vaut mieux, elle a de l'énergie, de la franchise, et elle sait ce qu'elle veut.

« Neuchâtel, 6 octobre 1765.

« Monsieur et très cher cousin,

« J'apprends qu'il y a toujours des propositions de paix de la part de la clique Rousseau ; je ne puis m'empêcher de vous écrire dans la crainte où je suis que vous ne vous laissiez gagner. Pensez bien, mon cher cousin, que si, dans cette misérable affaire, quelque chose doit vous faire du tort, il vaut mieux que ce soit eux que vous-même. Que ne diraient-ils pas, si l'on

fliit un accommodement plâtré? ils se feront fête que vous avez eu peur. Et de quoi, dans le fond, avoir peur? Grâces à Dieu, vous avez le cœur bon, de l'honneur, de la probité, ils ne peuvent, sans calomnie, vous attaquer de ces côtés-là. Et méprisons la calomnie et plaignons les calomniateurs. C'est eux seuls qu'ils injurient et devant Dieu et devant les hommes; tôt ou tard, ils en recevront leur salaire.

Nul homme n'est parfait, et si l'on voulait user envers tous d'une rude inquisition, qui pourrait, sans rougir, lire sa propre histoire ? A eux tous serait-elle fort à leur gloire ? Les honnêtes gens les blâmeront, quoi qu'ils puissent dire, et ne vous en estimeront pas moins, et la canaille ne mérite pas que nous nous mettions en peine de son jugement. Laissez donc, mon cher cousin, ces gens-là; méprisez-les assez pour ne faire aucun accord avec eux. Pour moi, j'espère que tout ceci tournera à leur confusion. Je vois que, dans la ville, le gros du monde les blâme et vous plaint. Faites tourner leur méchanceté à votre gloire, en profitant du tableau qu'ils vous mettent sous les 3^eux de vos fai-

27e MANON DE VATTKL A DE MONTMOLLIN.

blesses. S'il y en a de vraies, c'est en se corrigeant qu'on se venge en honnête homme de ses ennemis. Ils seront plus blâmés que vous ; ne soyez pas assez faible pour vous en chagriner; que ceci ne nuise pas à votre santé. Plus j'y pense, plus j'entends raisonner là-dessus, plus je trouve que l'affliction, l'angoisse, ne doit être que pour eux qui font le mal. Ils commencent sans doute à sentir leur tort, puisqu'ils voudraient accommoder.

« Pury ^ nie d'y avoir part; dès là, il se condamne lui même. Dupeyrou a dit qu'il voudrait pour beaucoup ne s'en être jamais mêlé. On m'a assuré qu'ils avaient déjà envoyé de leurs libelles dans l'étranger.

« J'ai reçu une lettre de ma cousine la châtelaine qui s'intéresse bien vivement pour vous, et comme moi, elle trouve qu'il serait très dangereux de faire aucun accommodement avec ces gens-là.

«Recevez, mon cher cousin, les sincères

* Le colonel, ami fidèle de Jean-Jacques et auteur des Remarqîies,

^ compliments de ma sœur, qui prend tout l'intérêt possible à ce qui vous intéresse ; je me joins h elle pour vous prier d'en faire des plus tendres à ma chère cousine. Je me flatte qu'elle fera voir toute sa fermeté et sa piété dans cette occasion et vous aidera à soutenir le choc, sans en être ébranlé. Nous ne devons rougir que du mal que nous faisons et point de ce que la noire méchanceté peut faire dire à gens qu'une sotte vanité et un orgueil mal entendu bouchent Tentendement raisonnable. Mon cousin Charles^, qui n'aime pas ce qui le tire de ses aff^aires, mollirait; mais j'espère que vos amis le soutiendront.

« Nos amitiés à mes chères cousines, vos filles et d'Ivernois. J'écrirai demain, et comme il convient à mon frère.

« Croyez, mon cher cousin, qu'en toute occasion je m'intéresserai véritablement à ce qui vous regarde et souhaiterais avoir les occasions de vous témoigner la considération avec laquelle je serai toute ma vie, etc., etc. »

' Charles-Guillaume.

278 PROJETS d'accommodement.

Pour compléter l'histoire de ces laborieuses ^ et inutiles négociations, il faut reproduire ici les quatre projets de traité qui sont restés dans les papiers de M. de MontmoUin et qui prouvent au moins qu'il n'a pas aussi absolument repoussé l'idée d'une transaction que sa déclaration et sa lettre pourraient le faire croire. Aucun de ces projets n'est daté.

Le premier est un brouillon, rapidement jeté sur le papier par M. le professeur; on devine que sa main tremblait en le traçant; j'en reproduirai les abréviations.

(( M. le Prof, de MontmoUin, informé que M. Dupeyrou est l'auteur de la lettre intitulée Lettre de M , etc., se fait un plaisir et

un devoir de déclarer q., connaissant M. Dupeyrou sur le pied d'un très galant homme, incapable, par conséq^ de rien dire, ni écrire q. dé conforme à la plus exacte vérité, il ne lui impute en aucune façon ce qui est contenu d^ la dite Lettre de Goa et qu'en conséq. le dit prof, désavoue absolum^ tout ce qu'il y a dans la réponse à la dite Lettre de Goa q. pourrait

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