‹ J.-J. Rousseau et le pasteur de montmollin, 1762-1765. Suite et complément de J.-J. Rousseau au Val-de-TraversChapitre 25 sur 38 · PROJETS D ACCOMMODEMENT · texte numérisé non relu

PROJETS D ACCOMMODEMENT

donner la moindre atteinte à la probité et à riionn. de Vh'' dit sieur Dupeyrou, et mon dit sieur Dupeyrou déclare à son tour q. son intention n'a jamais été de porter aucune atteinte à l'honneur et à la réputation de M. le pasteur et q^ a du regret d'avoir fait imprimer la dite Lettre de Goa, q^ supprime dès à présent la réponse q^ se proposait d'y faire, en déclarant q^ désavoue ce q. pourrait en paraître, soit en tout, soit en partie. »

Deux sont copiés sur la même feuille, d'une grosse et large écriture, qui n'est pas sans analogie avec celle de madame de Montmollin, et tous deux se ressemblent beaucoup; ils ne diffèrent que par quelques variantes de rédaction. Le premier a une phrase ajoutée par une main inconnue, le second deux phrases intercalées par M. de Montmollin. J'indiquerai ces corrections en les soulignant.

« M. Dupeyrou s'étant déclaré depuis peu de jours l'auteur de la Lettre de Goa,et s'étant plaint de certaines expressions, comme de

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calomniateur, etc., dont le professeur et pasteur de MontmoUin a pu se servir dans sa Réfutation de la Lettre de Goa, celui-ci déclare qu'il n'a point entendu attaquer la personne de M. Dupeyrou, mais les rapports qui auraient pu lui être faits et qui lui avaient donné occasion d'en faire usage, rapports qui ne pouvaient que blesser l'honneur et la réputation du dit de Montmollin, et qu'il a cru devoir relever en son temps dans la dite réfutation. En conséquence^ il désavoue tout ce qui y est contenu y qui pourrait concerner M. Dupeyrou et paraître donner atteinte à sa réputation.

(( Le dit M. Dupeyrou déclare à son tour que son intention n'a jamais été de porter aucune atteinte à l'honneur et à la réputation du professeur et pasteur de MontmoUin et que, s'il a lâché des traits dans la Lettre de Goa, qui semblent y donner lieu, ce n'a été que sur des rapports qui auraient pu lui avoir été faits, et quant au nouvel ouvrage que le dit Dupeyrou se proposait de publier, en réponse à la Réfutation de laXettre de Goa, il déclare vouloir le supprimer et désavouer tout exemplaire que l'on aurait pu

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intercepter dans Timprimerie au cas qu'il en paraisse. »

(( Le professeur et pasteur de MontmoUin et Alexandre Dupeyrou s'étant expliqués à l'amiable et par la médiation d'amis communs, sur les mécontentements respectifs qu'ils pouvaient avoir l'un de l'autre, tant sur ce que le dit Dupeyrou s'est déclaré depuis peu l'auteur de la Lettre de Goa, que sur la manière dont le dit de MontmoUin a réfuté la dite lettre, quant à ce qui concerne l'anonyme, ils sont convenus, de part et d'autre, de désavouer tout ce qu'il pourrait y avoir de personnel dans les dits écrits et tout ce qui semblerait pouvoir porter atteinte à leur honneur et réputation réciproques. Le dit Dupeyrou, au surplus, retirera de la presse son nouvel ouvrage en réponse à la Réfutation de la Lettre de Goa, et désavouera les exemplaires qui auraient pu y avoir été interceptés. »

Un dernier projet, plus simple, plus général et qui, par cela même, aurait pu, semble-t-il, être plus facilement admis, est ainsi rédigé et

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écrit par M. de MontmoUin, le cousin de Dombresson.

« Nous nous engageons réciproquement de retirer et supprimer, autant qu'en nous possible, les exemplaires de la Lettre de Goa et la Réponse, de rester tranquilles vis-à-vis l'un de de l'autre, en supprimant tout écrit ultérieur, ce qui sera annoncé au public dans le Mercure suisse. »

Tout fut inutile, et l'on ne peut s'en étonner, puisqu'il s'agissait, en réalité^ d'obtenir de de l'une et l'autre partie qu'elle se donnât un démenti à elle-même.

Les choses suivirent donc leur cours. La seconde lettre de Dupeyrou, adressée à Mylord comte de Wemys, riche seigneur anglais établi dans ce moment-là près de Neuchàtel, parut. Elle ne rétractait, elle n'atténuait rien : elle confirmait, au contraire, toutes les assertions de la Lettre de Goa. Bien plus, une lettre de Rousseau l'accompagnait, précise, amère, pressante, accablante, une nouvelle Lettre de la Montagne, et pour combler la mesure, le spirituel

PROJETS d'accommodement. 283

et mordant colonel Pury faisait suivre le tout de ses Remarques cruelles et sans merci.

Tout cela était composé bien avant les négociations avec Dupeyrou. La lettre au comte de Wemys porte la date du 31 août 1765, celle de Rousseau est du 8 août.

Les Remarques n'ont pas de date. Mais elles précèdent dans le Recueil une troisième lettre de Dupeyrou du 19 septembre «servant de post-scriptum à celle du 31 août». On comprend, quand on a lu tout cela, l'effroi des amis du pasteur et leur désir de prévenir à tout prix ces publications. Ils n'y réussirent pas et ne pouvaient réussir. Les canons étaient chargés, les mèches allumées, il fallait que la foudre éclatât.

La bonne cousine M. de Vattel, non pas Manon, est la première qui vint panser les blessures des victimes ou, pour mieux dire, la seule; car il n'y a d'autre lettre que la sienne après l'explosion. Elle écrit à madame de Montmollin, le 13 octobre 1765.

« Il n'était point besoin des sentiments d'es-

time, d'attachement et d'amitié que je t'ai voués depuis si longtemps pour me faire prendre le plus vif intérêt dans la malheureuse affaire qui a troublé ton repos et celui de mon cousin. Il suffit dans ces cas-là de penser moralement bien pour voir avec chagrin et indignation qu'il y ait dans notre pays des gens assez méchants, assez corrompus pour chercher à perdre d'honneur un homme qui ne leur a point fait de mal et qui est incapable d'en faire à personne, pour s'intéresser de tout son cœur à cet homme-là et à sa famille. Mais, grâce à Dieu, ma chère amie, le mal que veulent faire les méchants retombe souvent sur eux-mêmes, et j'ai lieu d'espérer que cela arrivera dans l'affaire présente. J'ai voulu attendre de t'écrire que la réponse de M. D. P.... et des adhérents de Rousseau ait paru; je voulais savoir l'effet qu'elle produirait sur les esprits. Il est tel que vous pouvez le souhaiter. L'impression que cette lecture cause chez les trois quarts et demi des personnes qui l'ont faite, tourne à la honte des auteurs et à leur confusion. Non, ce misérable écrit ne fait point de tort à mon cousin,

\f DE VATTKL A M"'"' DR iMONTMOLLIN. 28)

mais en échange, il en fait beaucoup à ceux qui en sont les auteurs. Ils disent des misères, des petitesses; l'on découvre la méchanceté et la malice de R.... dans sa lettre qui y est insérée. Jusqu'ici, je n'ai vu personne qui ne les blâme; l'on est indigné contre eux; tous les honnêtes gens en parlent avec mépris. En échange, on plaint mon cousin; je n'ai jamais vu témoigner pour lui autant d'amitié. Des personnes môme qui sont leurs parents sont révoltées contre eux. Je t'en nommerai deux. L'une est M. le colonel Le Chambrier, reconnu pour un homme de mérite, la seconde est M. Le Chambrier, fils aîné de feu M. le trésorier, duquel je n'ai jamais entendu dire que du bien. Aussi tous ces adhérents de R.... sont capots et se repentent sûrement au fond de l'ame de leurs sottises. Mais l'orgueil seul les soutient, le sot orgueil. Il serait plus beau et plus honorable pour eux d'avouer leur faute; on les plaindrait d'être tombés dans l'erreur.

(( Je sais, ma chère amie, mais le hasard seul me l'a appris, qu'il y eut un Conseil d'Etat assemblé hier, où il fut parlé de tout cela. Je

suis peu au fait de ce qui s'y dit, cependant, j'en sais assez pour me satisfaire, puisqu'ils sont condamnés et mon cousin absous. Je crois que MM. les conseillers ne disent point ce qui se passa en conseil; mais quelques mots que le hasard m'a fait entendre m'ont fait plaisir, puisque les esprits étaient bien disposés pour ton mari et indignés contre ses adversaires. Il y en a un de ces derniers qui recevra, à ce que j'espère dans peu, une lettre qui le couvrira de confusion^ de la part d'un homme dont il fait profession d'être l'ami. Il niera avec lui, au moins je m'y attends, comme il a fait avec bien d'autres, qu'il soit entré pour rien dans tout ceci. Sa vanité doit être anéantie, lorsqu'il se voit obligé de nier ses actions. Rien n'est plus petit à mes yeux qu'un homme qui fait des choses qu'il n'ose pas avouer. Nul être sur la terre n'est parfait; tous sont sujets à des faiblesses et à des manquements. Mais si l'on a fait des fautes, il est beau de les reconnaître et de s'en corriger; on doit travailler à les réparer autant que cela dépend de nous. Mais nier ses actions et ses discours, c'est se condamner, il est

vrai, mais c'est aussi paraître plus méprisable.

(( Je ne regarde plus cette affaire ici comme une chose qui doive fliire de la peine à mon cousin; cependant, j'apprends qu'il s'en chagrine. Je le prie ici, et ma sœur se joint à moi pour lui fliire la même prière, de ne point se laisser aller au chagrin, de se conserver à une épouse chérie et si digne de l'être, à une fiimille aimable qui a besoin de lui et à des parents et à des amis qui l'aiment et qui sauront bien le soutenir. Qii'il songe qu'il est homme et qu'il doit marquer la plus grande fermeté. Encore un coup, je te le répète^ toute cette affaire ne lui nuira point; elle rejaillit sur ses adversaires; ils sont blâmés, condamnés et même méprisés des honnêtes gens; tant pis pour eux, ils l'ont bien voulu !

« Nous avons M. F. Petitpierre, notre pasteur, qui s'intéresse vivement pour mon cousin. D. P lui a avoué qu'il se repentait cruellement de tout ce qu'il a fait; un faux point d'honneur lui a fait mettre sa réponse au jour; il n'a pas prévu que cette réponse le déshonorait; car l'estime des honnêtes gens est la seule qu'on

doive rechercher. Elle sera pour mon cousin celle-là et lui sera admiré de sa clique; tous leurs écrits ne peuvent nuire à mon cousin, pas même chez l'étranger. R est banni de sa patrie; il n'oserait retourner en France, ni dans aucun des lieux qu'il a habités; ses ouvrages ont été défendus partout; ainsi l'on ne peut que prendre une mauvaise idée de tous ses adhérents. Soyez donc, mon cher cousin et toi, tranquilles; puissiez-vous passer le reste de vos jours avec tout le contentement, toute la satisfaction et tout le bonheur que je vous souhaite; puissiez-vous vivre heureux un grand nombre d'années. Agréez les tendres amitiés de ma sœur; offrez à mon cousin, etc. »

M. le professeur était-il allé au chef-lieu jouir du triomphe que lui promettait sa cousine et savourer la confusion de ses adversaires ?

En tous cas, le lendemain du jour où fut écrite la lettre encourageante qu'on vient de lire, et peut-être avant de l'avoir reçue, madame de MontmoUin lui écrivit à NeuchâteP.

* L'original de cette lettre est daté ainsi : Motiers, ce 14 1765 ; mais la cote au revers indique : 14 octobre.

(( C'est assurément bien malgré moi que je viens toujours vous retracer des idées aussi désagréables; mais dans une affaire de cette conséquence, il faut tâcher de vaincre sa répugnance. Lisette m'a lu presque en entier cet abominable livre qui m'a convaincue plus que jamais de sa méchanceté. Je crois que vous ne l'avez parcouru qu'assez légèrement. Rien de plus odieux que la manière dont la communauté ^ y est traitée; je ne vois pas ce qu'on pourrait dire de plus, et je ne crois point qu'on y ait rien adouci ou retranché. C'est bien mal à propos que nous croyions que la classe y était ménagée, puisqu'il y a contre elle nombre de traits les plus violents et les plus hardis. Il me paraît en vérité qu'il est à propos et même indispensable que ce livre monstrueux soit lu dans le même abrégé^ de parents qui s'était déjà assemblé, pour résoudre ce qu'il convient de faire. Leur zèle et leurs lumières n'ont pas besoin de mes conseils, mais c'est pour me

* Commune de Motiers.

^ Abrégé : petite réunion, comité.

tranquilliser que je vous fais part, à vous en particulier, de mes idées. Ne conviendrait-il point de porter plainte et de faire des démarches auprès du conseil de ville et du Conseil d'Etat même, pour obtenir la proscription et la flétrissure de ce livre infâme, comme intéressant la tranquillité et la sûreté publiques. La classe ne doit-elle rien faire de son côté, puisque c'est en partie pour avoir pris sa défense que vous êtes traité si indignement? Tout au moins pourrait-elle bien, par une déclaration publique, attester que tous les faits que vous avez avancés sont conformes à la vérité et que, si elle n'avait pas trouvé son apologie dans votre réfutation, elle en aurait mis une au jour; rien ne me paraît plus conforme à la justice et à l'équité. Tout cela n'empêcherait point que, de votre côté, vous fassiez imprimer un petit écrit, suivant le plan et le projet que vous en avez déjà fait. Au reste, il faut travailler à gagner sur soi de ne plus se tourmenter et s'inquiéter, prendre bien garde à ne donner aucune prise à ses ennemis sur quoi que ce soit, et se reposer sur la bonne providence, qui ne per-

M"^'' DE MONTMOLLIN A SON MARI. 29 î

mettra pas que le méchant prévale sur l'innocent.

« J'avais oublié de vous dire qu'au cas que l'on proposât d'inviter demain Charlotte à cette fête, sachant qu'elle est à Corcelles, il faudra en remercier honnêtement. Outre qu'elle n'a pas de goût pour de pareilles choses, elle n'est point en équipage de se présenter. Mais vous le savez assez, et j'aurais pu me dispenser de vous le rappeler. J'attends de vos nouvelles mercredi matin et compte que vous ne renverrez pas plus loin, s'il est possible, votre retour à la maison que ce jour-là.

« Je continue à vous assurer que je suis de tout mon cœur et pour jamais votre très humble et affectionnée épouse, etc. »

Cette lettre est la dernière de madame de MontmolUn, et on le regrette. Sous son voile de «très humble épouse», cachée en sa maison, on sent un esprit net et un cœur chaud. De toutes les lettres que je viens de copier dans ce volumineux dossier, les siennes seules fe-

raient, ce me semble, désirer de connaître leur auteur et de vivre avec lui.

Pour ne rien omettre de cette correspondance de famille, il me reste à citer deux lettres de M. de Montmollin, le cousin de Dombresson, que leur date incertaine, et aussi leur contenu, ne m'ont pas permis de placer exactement à leur rang et à leur place dans le débat provoqué par la Lettre de Goa et les projets de transaction. Elles en font partie cependant; l'une et l'autre parlent d'un écrit de M. le pasteur, sans qu'il soit possible de dire avec quelque certitude s'il s'agit de la Réfutation ou d'une réplique à la seconde publication de Dupeyrou et de ses amis, qui serait perdue et demeurée inédite.

La première n'a pour date que : N^^^ dimanche au soir. Mais elle est cotée au revers par une écriture relativement moderne, la même qui a classé la plupart des pièces réunies par le professeur : Neuchâtel, octobre 1765.

« Monsieur et très honoré cousin,

« Je vous accuse la réception de votre paquet. Je viens de le communiquer au cousin

Charles*, et je vous écris de sur sa table. Nous pensons qu'une assemblée de parents serait plutôt dangereuse que profitable; ainsi, il n'en sera pas question. Vous avez bien recueilli tout ce qui fut dit unanimement dans la dernière assemblée. Je trouve en mon particulier que vous êtes très modéré; mais il vaut mieux pécher de ce côté que de l'autre. Il faut bien suivre à son caractère et aux sentiments que l'on manifeste. Vous voulez pardonner, cela est bien; Dieu le pardonne à vos ennemis. Je vous déclare que, dans ces sentiments, je crois que votre écrit est très bien et qu'il doit avoir son cours, sans y ajouter, ni retrancher un seul mot. Votre frère et moi déterminons que demain je lirai à deux ou trois personnes^ sous le sceau du secret, votre écrit, et si l'on me fait quelques remarques, je vous les communiquerai par la poste de mardi, en vous nommant alors les personnes, et alors, vous recevrez le même paquet que vous m'avez envoyé.

c( Au reste, mon très cher cousin, je puis

^ Charles-Guillaume, frère du pasteur.

VOUS assurer que le public paraît toujours plus indigné contre vos adversaires, et je ne pense pas qu'ils eussent pu prendre un meilleur moyen pour se déshonorer que celui qu'ils ont pris. Il est bon que ces sortes de gens aient aussi leur tribulation; elle leur vient bien; ils se l'attirent très gratuitement.

(( Dieu veuille, mon cher cousin, vous rendre toute votre tranquillité. Si je peux y contribuer, je le veux faire avec le plus grand empressement; il ne faut ni compliments, ni remerciements. L'humanité souffre, lorsque l'on voit la rage et la méchanceté de ces gens. )>

La seconde lettre de ce même personnage est datée ainsi : N^^^, le 26 9^'^ 1765 ; seulement le 9, qui indique novembre, pourrait être aussi bien un 7 et signifier septembre. Cette interprétation me paraît même la plus probable, quoique les premières Hgnes semblent se référer à la lettre précédente, qui serait ainsi de septembre également, et non d'octobre, comme un tiers l'a inscrite.

« Je VOUS ai promis par ma lettre de vous renvoyer votre écrit aujourd'hui; mais M. Droz' m'a communiqué votre lettre et comme il n'y a que de légers changements et que le tout subsistera, je comprends que ce serait trop retarder que de vous le renvoyer; ainsi je vais le remettre au dit M. Droz, qui vous en procurera l'impression incessamment. Je vous dirai que nous l'avons lu ensemble et qu'il n'y a que peu de changements. Hier, lundi, je l'ai fait lire à M. J.-F. de Montmollin et à M. Rougemont; tous les deux m'ont fait les deux observations suivantes :

(( A la page 2, au paragraphe du bas, vous parlez trop de vous, après avoir dit que vous n'écririez plus. Voici ce qui a été substitué : Mais il y a des circonstances où on est forcé de se montrer, malgré ses intentions^ malgré sa volonté et presque contre ses principes. Il m'importe d'être connu et bien connu. J'ai l'honneur d'être rœêtu d'un caractère très respectable; j'ai cherché toute ma vie à remplir exactement mes devoirs ; j'ai été appelé

* Droz, imprimeur, à Ncuchâtel. •

à avoir des affaires avec nombre d'honnêtes gens^ et personne ne s'est plaint. Ainsi, etc. ^

(( A la page 12, vous parlez de la vengeance que vos fils pourraient tirer; nous retranchons cet article; nous avons cru que cela sentait trop la menace, et comme l'on dit communément : il menace, donc il ne frappera pas, sans blesser la charité, il vaut mieux laisser vos adversaires dans l'inquiétude que de les en tirer.

« Je vais, dans ce moment, parler à M. Bourgeois, censeur, pour que M. Droz puisse imprimer votre écrit; il sera plus exact et mieux imprimé chez lui qu'ailleurs et cela sera même plus secret.

« J'ai communiqué tout ce que dessus au

^ Ces corrections ne se trouvent pas dans la première lettre de la Réfutation. On y lit seulement : « Si je n'avais consulté que mon repos, j'aurais gardé le silence sur le libelle que l'anonyme vient de publier )), et un peu plus loin: .... « je me ferai une règle d'écrire avec la plus grande modération, si conforme au glorieux caractère que je porte et à mon caractère personnel. » Il se peut aussi que cette lettre et la précédente se rapportent à un projet de déclaration publique dont on verra le texte plus loin, bien qu'elle ne contienne pas non plus la phrase recom- ' mandée par le cousin de Dombresson.

cousin votre frère, et nous sommes d'acord pour agir comme je vous le marque, et pour ne parler à personne d'autre.

« Je souhaite que ces arrangements vous agréent; s'il en était autrement, vous pourriez me le marquer demain, et l'on suivra à vos désirs,

((J'ai parlé à M. le censeur, et il m'a dit que M. Droz pouvait imprimer, moyennant qu'on n'en sût rien; ainsi, silence de tous côtés.

(( Je ne puis vous cacher que, si l'on pèche, c'est par un excès de modération. Mais j'entendrais ce reproche avec plus de tranquiUité que si c'était l'opposé. Au reste, mon cher cousin, je puis toujours vous assurer que je n'entends parler de ces tracasseries que toujours sur le même pied. On blâme Dupeyrou de plus en plus; on vous plaint d'avoir été pris en grippe par ces désœuvrés, qui aux dépends de leur propre honneur, veulent être auteurs. J'espère que, dores en là, vous reprendrez toute votre tranquillité. Je vous la souhaite de même qu'à ma chère cousine, à laquelle je présente mes respects.

« P. S. y ai oublié de vous dire que le verset mis en tête du mémoire sera supprimé. »

Encore une fois, à quel écrit, à quel imprimé tout cela se rapporte-t-il ?

Nous l'ignorons. Toutefois, il est certain que M. le pasteur de Motiers a eu l'intention d'écrire et sans doute de publier une réponse à la seconde lettre de Dupeyrou. Voici de sa main un plan qui l'indique assez :

«1° Confirmer ma Réfutation de la Lettre de Goa^ que je soutiens être conforme à la plus exacte vérité et qu'après avoir profité de l'avis de MM. mes parents et amis, je ne puis me commettre au point de répondre à la seconde lettre signée Dupeyrou, qui en est l'éditeur, n'ayant aucune relation, ni directe, ni indirecte, avec le dit éditeur, que je ne connais que par le faste de ses richesses. Ce qui me fortifie dans cette résolution, c'est que tous ces écrits lâchés contre moi, bien loin d'avoir fait une sensation fâcheuse contre moi, et dans ma patrie et dans

l'étranger, j'apprends qu'il y a une indignation générale contre l'auteur.

a 2° Témoigner un grand mépris pour la lettre de Rousseau, qui n'est qu'un tissu do sophismes et de faits dont je puis aisément démontrer la fausseté et que tout ce que j'ai le plus à me reprocher et dont je fais l'aveu à Dieu et à toute la chrétienneté, c'est ma trop grande facilité d'avoir admis autrefois J.-J. Rousseau à la communion avant que d'avoir une plus exacte connaissance de son caractère aussi vicieux que son christianisme est défectueux.

« 3° Touchant les Remarques fournies, faire remarquer au public que les bons esprits ne veulent que des raisons et ne trouvent à leur défaut que des méchancetés qui font pitié; et que d'inquisiter toutes les actions et tous les propos d'un homme et leur donner la tournure la plus maligne et la plus odieuse, c'est violer le droit des gens et la sûreté publique, puisque, si cela était permis, l'on pourrait perdre le plus homme de bien, un ange môme; et qu'il m'est arrivé, par un effet de mon caractère qui a tou-

jours été porté à une certaine gaîté, d'avoir tenu quelques discours dans quelques occasions; tout homme de bon sens comprendra aisément que je ne parlais point et ne pouvais parler sérieusement, mais uniquement pour amuser la conversation, sans qu'il me soit jamais venu dans l'esprit que cela pût jamais tirer à conséquence, d'autant plus que, par mes discours, je n'ai jamais fait tort à personne, m'étant, au contraire, toujours empressé à obliger tout le monde, et ayant eu en tout temps la satisfaction de voir que mes compatriotes et l'étranger où je suis connu m'ont honoré de leur estime et de leur bienveillance, et comme personne ne peut mieux témoigner ce que je suis que le corps dont j'ai l'honneur d'être membre, et que la paroisse que je dessers depuis plusieurs années, il m'a paru convenable de présenter au public les deux déclarations suivantes, celle de la classe et celle de ma paroisse.

« Je prie le public de comparer ma conduite et celle de M. Dupeyrou et de conclure. »

Cette première esquisse, sortie d'un jet de la

tête échauffée du pasteur, a été ensuite revue et corrigée à deux fois, pour arriver à la rédaction plus calme du manifeste suivant, sans que je sache s'il a jamais été imprimé ou répandu en copies manuscrites :

« Le professeur de Montmollin, pasteur des églises de Motiers-Travers et Boveresse, comté de Neuchâtel, estime, après l'avis de messieurs ses parents et amis et après la réfutation qu'il a déjà faite de la Lettre de Goa, relative à J.-J. Rousseau, qu'il se commettrait, s'il prenait la peine de réfuter la seconde lettre relative au dit J.-J. R...., adressée à Mylord comte de Wemyss, etc., par le sieur Dupeyrou, écrit dont l'auteur a lui-même senti l'indécence, puisqu'il en a offert la suppression, mais à des conditions outrageantes et toujours dictées par l'esprit de sa lettre. Le dit de MontmoUin se bornera à informer le public qu'il n'a aucune liaison directe ou indirecte avec le sieur Dupeyrou, qu'il connaît à peine et seulement par le faste de ses richesses, et que, conséquemment, il méprise tous les brocards et outrages dont le dit

Dupeyrou a farci sa lettre dans l'objet de le ridiculiser aux yeux du public, d'aflfaiblir et d'anéantir même sa Réfutation de la Lettre de Goa. « La méthode qu'emploie pour cela le dit sieur Dupeyrou l'éloigné de son but, la malignité semble l'avoir aveuglé ; il veut me rendre odieux, et après l'avoir lu, une âme droite ne peut que détester son acharnement et me plaindre d'être ainsi maltraité; les bons esprits ne veulent que des raisons et ne trouvent ici à leur défaut que des méchancetés; écrire comme il l'a fait, c'est se réfuter soi-même; c'est violer le droit et la sûreté publique, puisque l'on pourrait perdre le plus homme de bien, un ange même, si l'on voulait inquisiter toutes ses actions, tous ses propos, rien n'étant plus aisé que de leur donner la tournure la plus maligne et la plus odieuse, par où le dit sieur Dupeyrou s'est fort distingué. Tous les hommes peuvent avoir des torts, le professeur de Montmollin ne désavoue pas les siens, et celui qu'il a le plus à se reprocher, dont il fait l'aveu à Dieu et à toute la chrétienneté, c'est sa trop grande facilité d'avoir admis autrefois J.-J. Rousseau à la com-

munion avant que d'avoir une plus exacte connaissance de son caractère, pour le moins aussi vicieux que son christianisme est défectueux. Le dit de Montmollin envisage les lettres du dit Dupeyrou comme l'effet de son zèle fanatique pour J.-J. Rousseau et lui oppose, pour toute réponse, la bonne réputation dont il a joui jusques ici, son ministère qu'il exerce sans reproche depuis l'année 1734, son pastorat qu'il dessert dans les églises de Motiers-Boveresse depuis 1742 avec édification, tant par ses prédications que par le soin qu'il a pris constamment de la jeunesse, des malades et des prisonniers; l'attachement, la confiance et le respect que son troupeau n'a cessé de lui témoigner; la considération dans laquelle il est auprès de la compagnie des pasteurs de cet Etat et la confiance dont elle l'a honoré dans les commissions qu'elle lui a données en diverses occasions; même considération et même confiance de la part des cinq corps de l'Etat, lorsqu'il était un des députés du sien il 3^ a quelques années, pour des affaires qui intéressaient tout le pays; il oppose encore au sieur Dupeyrou une épouse

vertueuse et méritante, avec laquelle il a toujours vécu dans la plus parfaite union ; une famille bien élevée de l'aveu de tous ceux qui la connaissent; les élèves qu'il a formés et qu'il forme encore depuis Tan 1728 et qui sont une nuée de témoins, puisqu'il a eu et a encore auprès de lui des enfants des pères qui ont été autrefois ses élèves; messieurs les diacres du Val-de-Travers, qui ont logé chez lui et qui sont aujourd'hui pasteurs, et en général tous ceux avec qui il a été et est encore en affaires, qui attesteront tous en sa faveur. Voilà les titres, les patentes et les lettres de créance que le professeur de Montmollin présente avec assurance au public et qui ne contribueront pas peu à la conservation de la bonne réputation dont il a joui jusques ici.

« Mens conscia^ recti, fama mmàacia ridet. »

Ce n'est pas tout ; il existe un troisième projet de déclaration, écrit et, je suppose, composé par M. de MontmoUin, de Dombresson; il doit être conservé aussi; l'intérêt de ces documents n'est pas dans leur valeur propre, mais

dans le témoignage que chacun d'eux nous apporte de l'agitation extrême où le pasteur et, par contre-coup, sa famille et son entourage étaient plongés.

« Domine, libéra me a lahiis iniquis et a lingua dolosa.

« Je prie Dieu du fond de mon cœur de pardonner à mes ennemis, de les changer, de les convertir.

« Si leur acharnement me fait peine, c'est pour eux. Je suis fâché, je suis affligé de voir que, dans le sein de ma patrie, il se trouve des langues de vipère qui portent un poison sur tout ce qu'elles touchent.

c( Je suis obligé de pardonner, et je pardonne; je ne dois pas me venger, cela m'est expressément défendu. Dirai-je injure pour injure? Mais cela répugne à mon cœur, à mon caractère, à ma religion. Quel parti prendre ? Celui de la direction de mes parents et de mes amis.

(( Ils me disent tous : le public vous venge ; on est outré, indigné de la conduite de vos

30é PROJET DE DECLARATION AU PUBLIC.

persécuteurs; taisez-vous, plus leur fureur est grande, plus votre triomphe éclate.

c( Mais je dois quelque chose au public, je me dois à moi-même Laissez faire les autres, me répond-on; laissez dire ceux qui vous connaissent, qui sont instruits de votre vie, de votre conduite tant puWique que particulière... Je trouve ce parti sage, et je me laisse conduire.

(( Je dois publier les deux déclarations suivantes et me taire.

(( Il y a vingt-cinq ans que j'ai l'honneur d'être membre de la compagnie des pasteurs ; voici leur déclaration.

« Il y a vingt-trois ans que j'ai été établi pasteur de la paroisse de Mo tiers et Boveresse; voici sa déclaration.

« Je prie l'univers entier de comparer et de conclure.

« Nous soussignés, parents, amis de M. de Montmollin, pasteur de Motiers..., »

Nous ne pouvons, à notre tour, faire autrement que d'insérer ici dans tout leur contenu

et avec tout leur apparat officiel ces deux déclarations, sans être toutefois persuadé qu'elles suffiront à confondre pour jamais les amis de Jean-Jacques.

^ Soit chose notoire et manifeste à tous ceux qu'il appartiendra qu'aujourd'hui, sous date, les honorables communautés de Motiers et Boveresse étant assemblées et convoquées en paroisse au Grand Poile des Hasle du dit Motiers, à la réquisition de monsieur de MontmoUin, professeur et pasteur de l'église paroissiale de Motiers-Travers, lequel s'est présenté par devant icelle exposant dans l'amertume de son cœur les désagréments qu'il essuyait à l'occasion de divers Hbelles imprimés et répandus dans le public, dans lesquels il se trouve injustement flétri^ et calomnié, non seulement comme particulier, mais aussi dans son ministère et dans ses fonctions pastorales. Et que, pour rétabhr sa justification, il désirait qu'il plût à sa paroisse de lui donner une déclaration véridique et sans flatterie de sa conduite tant personnelle et particulière que de celle qui con-

cerne les fonctions pastorales qu'il exerce au milieu de nous depuis 1742 jusques à présent. « Après cet exposé, mon dit sieur le professeur et pasteur de Montmollin s'étant retiré, les sieurs gouverneurs des susdites communautés de Motiers et de Boveresse, ayant mis en délibération la proposition ainsi faite et exposée, ont dit et arrêté, après en avoir délibéré, et cela unanimement : que témoignage de vérité ne peut être refusé à mon dit sieur de Montmollin; en conséquence, la dite paroisse déclare de la manière la plus authentique que telles déclarations peuvent se concevoir; que nous n'avons reconnu dans sa personne et dans sa vie privée, non plus que dans ses fonctions pastorales, qu'une conduite vertueuse et exemplaire, ayant rempli exactement et fidèlement toutes les fonctions de son ministère à notre plus grande édification et entière satisfaction, au point que, lorsqu'il y eut des ouvertures qui nous ont fait craindre de le perdre à Motiers, pour les entraver^, la générale paroisse

^ L'original porte : embrasser, ce qui est évidemment une erreur de copiste ; peut-être a-t-on voulu mettre : embairasser.

s'est présentée chez lui par ses députés, pour le supplier de nous continuer les fonctions de son ministère et de sa résidence au milieu de nous; conste à ce sujet les registres et protocoles des dites communautés, comme nous l'en requérons et supplions actuellement.

c( Et quant à sa vie privée et particulière, nous déclarons aussi unanimement que nous n'avons reconnu en lui que des mœurs réglées et sans reproche, qu'il a constamment exercé la bénéficence et la charité envers les pauvres et les malheureux, et ses bons offices à tous ceux qui ont eu recours à sa protection, dont il leur a fait éprouver les bons effets, tant dans ce lieu que dans les pays étrangers. Nous ajoutons que madame sa vertueuse et digne épouse, de même que leurs nobles familles, sont en singulière vénération parmi nous et cela par leurs vertus, bonnes mœurs et excellentes éducations.

« Laquelle déclaration ainsi faite sera rédigée en acte authentique et passée par devant notaire et témoins autant que de besoin et portée sur les registres et protocoles des dites deux

communautés de Motiers et de Boveresse, pour être un monument du devoir et de la justice que nous rendons unanimement à notre très digne et vertueux pasteur, et le présent acte lui sera d'abord expédié en cette forme, sous la signature des sieurs gouverneurs de Motiers et Boveresse, et des deux secrétaires d'icelle.

« Donné à Motiers, le vingt-et-un octobre mille-sept-cent-soixante-cinq ,

« Ont signé :

« J. Clerc. Jn pre gQy j^^ l^ Tour, gou-

« E. Favre, juré. verneur pour Motiers.

« Lévy Favre ^ gouverneur

« pour Boveresse.

« J.-L. RossEL, secrétaire de « l'honorable communauté (( de Motiers.

« J.-J. Jeannin, secrétaire de « l'honorable communauté (( de Boveresse. »

Le dossier contient une répétition de cette

pièce avec quelques variantes de rédaction, mais également signée des mêmes personnages. Chaque communauté aura voulu, sans doute, en offrir un exemplaire à son pasteur.

Voici maiutenant l'approbation de la classe; elle est plus brève, plus sèche et moins absolue. Ce sont des confrères qui parlent et non des paroissiens.

« Dans l'assemblée générale de la Compagnie des pasteurs de la Principauté de Neuchâtel et de Valangin, tenue le 5 novembre 1765, M. de MontmoUin, pasteur de Motiers, l'ayant priée de lui donner un témoignage de la manière dont il a rempli jusques ici dans ce corps les fonctions et devoirs auxquels il a été appelé comme un de ses membres, elle ne peut que lui marquer son entière satisfaction de son exactitude et de son zèle à s'y acquitter de tous ses devoirs, ayant mérité son approbation dans les commissions dont elle l'a chargé dans différentes occasions; seulement trouve-t-elle que M. Rousseau a été admis à la communion avec précipitation après la publication d'Emile^ sans

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