DE MONTAIOLLIN ET MESSIEURS DE BERNE
de la respectueuse considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.
« Mo tiers-Travers, Comté de Neuchâtel, ce 12 décembre 1765. »
Trois jours après, le 15, M. Fischer, intendant des postes, répondait :
« Nous avons bien reçu l'honneur de votre lettre du 12 courant, avec le paquet pour le roi, à BerUn, y joint, auquel nous avons donné cours par le courrier de hier, en le recommandant particuUèrement. Le port jusqu'à Nuremberg, par où il a été aflfranchi, se montant à L. 3» 18 s., il vous plaira de le remettre au courrier de PontarHer, avec ordre de le payer, sans dire autre, à M. Clottu à Neuchâtel, duquel nous nous en ferons reconnaître.
«Nous avons, du reste, l'honneur d'être, avec l'estime et la considération la plus parfaite, votre, etc. »
Voici maintenant le placet au roi :
c( Sire,
« C'est avec une respectueuse confiance que je prends la liberté de m'adresser à Votre Majesté pour la supplier de me permettre de lui exposer en peu de mots la conduite que j'ai tenue envers J.-J. Rousseau, qui fut toujours l'objet de ma plus grande tolérance dans l'exercice de mon pastorat, sans que jamais je l'aie inquiété en aucune façon. Mais lorsque ses Lettres de la Montagne parurent, la Compagnie des pasteurs de votre souveraineté de Neuchâtel et Valangin les prit en objet et se crut obligée, pour l'édification de nos églises, qui étaient alarmées de cette nouvelle doctrine, de faire des remontrances à votre Conseil d'Etat, qui ont eu le succès désiré par le gracieux rescript ^ que
^ Ce rescrit a été publié plusieurs fois ; cependant, il ne sera pas superflu de le rappeler ici; il est du 30 mars 1765. « Nous avons vu avec satisfaction, par le très humble rapport que vous nous avez adressé, en date du 4 de ce mois, au sujet de Touvrage du sieur Rousseau, intitulé : Lettres écrites de la Montagne, l'attention que vous donnez aux objets que vous jugez intéresser le maintien de la religion. Nous ne pouvons aussi qu'approuver le zèle avec lequel la Compagnie des pasteurs cherche à
Votre Majesté envoya au sujet des dites remontrances.
prévenir tout ce qui pourrait contribuer à répandre dans vos contrées des sentiments contraires aux dogmes qui y sont reçus. Disposé comme nous sommes à entrer dans ces bonnes vues, et entrant dans les raisons qui vous font désirer qu'on y réponde par des mesures propres à les remplir, nous voulons bien vous permettre de prendre par rapport à la réimpression projetée des susdites Lettres écrites de la Montagne et à leur débit, les arrangements nécessaires que vous croirez devoir au bien public, après un examen réfléchi de ce que la prudence et une sage attention à éloigner tout ce qui pourrait devenir une nouvelle source de désordre ou de division doit vous faire observer dans cette affaire.
« Notre intention n'est pas cependant qu'on sévisse contre l'ouvrage en question par aucune de ces flétrissures publiques, qui, indépendamment qu'elles sont opposées à l'esprit de modération, qui doit toujours être celui des défenseurs de la vérité, donnent d'ordinaire aux écrits qu'elles proscrivent plus de publicité qu'ils n'en auraient eu sans une condamnation si éclatante et font ainsi manquer le but de leur suppression. Nous ne doutons pas, au reste, que, comme vous êtes les premiers à rendre justice à la conduite réglée et aux bonnes moeurs du sieur Rousseau, vous ne soyez de vous-mêmes portés à le laisser jouir paisiblement de la protection des lois dans l'asile qu'il s'est choisi et où notre volonté est qu'il ne soit en rien inquiété. )>
M. de Montmollin aurait bien dû se souvenir aussi des rescrits du roi du 21 mai et du 28 septembre, dans lesquels le roi exprime vivement « son déplaisir et son in-
« La môme Compagnie se crut aussi obligée de me donner une direction pour m'en servir dans le Consistoire de Motiers-Travers, afin que J.-J. Rousseau voulût bien s'expliquer sur son christianisme, non point par forme d'inquisition du Consistoire, mais de la manière la plus douce et la plus simple. Mon serment au corps dont je suis membre et mon état me mirent dans la nécessité de me conformer aux ordres de la vénérable classe. Le tout est expliqué amplement dans ma Réponse à la Lettre de Goa^ dont j'ai env03^é quelques exemplaires à Berlin, au professeur Formey^ à qui ils doivent être parvenus, quoique je ne sois pas encore avisé de leur réception. Je supplie votre Majesté de vouloir se faire remettre un des dits exemplaires où ma justification est pleinement établie.
« Il est bien malheureux pour moi, Sire, qu'après avoir fait mon devoir suivant ma
dignation » de la conduite inconsidérée que des exprits remuants et échauffés du zèle amer d'une piété intolérante «) ont tenue contre son protégé Rousseau. Voir pour le dernier de ces rescrits : /.-/. Rousseau au Val-de-Travers, appendice, p. 367.
conscience et mon ministère et suivant les ordres qui me furent donnés par la vénérable classe, mes ennemis, partisans de Rousseau, aient mis tout en usage pour me pefdre par des libelles calomnieux et surtout par le dernier, dont Dupeyrou s'est déclaré l'éditeur, auquel j'ai répondu brièvement, conste l'exemplaire ci-joint que je prends la liberté d'envoyer à Votre Majesté et sur lequel je la prie très humblement de jeter un coup d'œil.
<( Il est encore plus malheureux pour moi. Sire, que mes ennemis aient envoyé des informations en cour, pour m'y noircir et pour me rendre responsable de tout ce qui est arrivé et non arrivé à Rousseau, à Motiers, comme si, par mes sermons et par mes discours particu- Hers, j'avais eu en vue d'ameuter le peuple; sur quoi je me récrie hautement, comme choses contraires à la vérité et à mon caractère personnel, puisque tous ceux qui me connaissent rendront témoignage à mon support et à ma tolérance. Mais il est aisé en même temps de comprendre que mon état, ma vocation et mon devoir m'appellaient nécessairement à pré-
munir avec zclc et avec prudence, mais sans aucune passion, le troupeau qui m'est confié, par des instructions puisées dans l'Ecriture sainte, contre l'erreur et l'incrédulité. A quoi je dois ajouter en toute vérité que je n'ai cessé d'exhorter le peuple à la modération et que je ne crains point d'affirmer que les prétendues insultes faites à Rousseau n'ont point été constatées, qu'on a dénaturé les choses et qu'on les a enflées.
« J'ai la satisfaction, Sire, de pouvoir assurer Votre Majesté que mes compatriotes et tous ceux avec qui je suis en relation rendent un bon témoignage et aux sentiments de mon cœur et à ma conduite.
c( Mais ce qui m'afflige. Sire, et ce qui me navre jusqu'au fond de l'âme, sont les insinuations odieuses que l'on a données sur mon compte à la cour, moi qui ai toujours été dévoué à mon prince^ qui ai toujours prêché la fidélité, l'obéissance et la soumission à ses ordres, et qui, comme mes ancêtres, suis attaché à la juste domination du gracieux et glorieux
souverain qui nous gouverne avec tant de sagesse et de bonté.
(( Serais-je capable de dégénérer et de ne pas marcher sur les traces de feu mon père Emer de MontmoUin^ conseiller d'Etat et chancelier, qui n'épargna ni soins, ni peines pour faire échoir la Principauté de Neuchâtel et Valangin à l'illustre maison de Brandebourg et qui eut la satisfaction et la consolation de voir son zèle couronné par la sentence qui fut rendue en faveur de cette illustre maison. La chancellerie de Berlin fournira les preuves de ce que j'ai l'honneur d'avancer à Votre Majesté.
(( Je suis calomnié, Sire^ je suis persécuté. Père d'une nombreuse famille, je viens donc supplier Votre Majesté de me tirer de l'oppression et que, par un effet de ses bontés royales, il lui plaise d'ordonner, par un gracieux rescript, que je puisse exercer mon ministère tranquillement et en la crainte du Seigneur et élever avec honneur ma famille, à qui j'inspire les sentiments dont je suis revêtu envers mon prince.
« Je me répands en vœux pour le glorieux règne de Votre Majesté, et je suis avec le res-
pcct le plus profond, Sire, de votre Majesté le très humble, très obéissant, très fidèle et soumis sujet,
« Le professeur de Montmollin, pasteur à Motiers-Travers , Principauté de Neuchâtel, en Suisse, ce 12 décembre 1765. »
Tout s'apaise, tout s'oublie ; le calme succède à la tempête, le soleil dissipe les nuées, et les orages humains, semblables à ceux de la nature, sont rapides et passagers. Cependant, les uns et les autres laissent des traces, et souvent le voyageur, longtemps après, rencontre dans la foret redevenue verdoyante et joyeuse un arbre à demi desséché et çà et là des débris amoncelés et persistants, muettes protestations contre l'indifférence ou le pardon. Tous les efforts de M. de MontmoUin et de ses amis ne parvinrent pas à justifier la persécution de Jean- Jacques, et l'opinion pubHque, hostile et malveillante, s'en souvint.
Par un sentiment d'humilité ou de grandeur
d'âme, dont il faut lui savoir gré et qui l'honore, le pasteur de Motiers a pieusement gardé dans ses archives deux lettres qui ont dû ramener tristement sa pensée vers les jours amers de son triomphe.
La première de ces lettres lui fut adressée par un M. Abram-Louis Sandol, de la Chaux-de- Fonds, heutenant civil et personnage important dans le pays par son caractère et par ses talents. C'était un esprit fin, ingénieux, plein de sens, persévérant jusqu'à la ténacité, le vrai type de cette population inventive et forte qui a créé ce grand village de vingt-cinq mille habitants devenu le foyer et le centre de la fabrication des montres. Il avait voyagé en Espagne avec son gendre Jacquet-Droz, le célèbre inventeur des horloges compliquées et des automates. On a de lui un journal curieux où il a noté exactement, simplement, sans phrases et sans réflexions, tout ce qu'il faisait, voyait, entendait chaque jour^
' Ce journal a été publié dans le Musée muchâtelols , année 1862.
En 176O5 le lieutenant Sandol était maîtrebourgeois de la bourgeoisie de Valangin, charge honorifique très enviée à cette époque. Il fit aussi partie d'une députation chargée de réclamer, au nom de la Chaux-de-Fonds, le maintien en place de son pasteur, l'honnête Ferdinand-Olivier Petitpierre , condamné par la vénérable classe pour sa doctrine de la nonéternité des peines.
On sait ce qui en advint; le clergé, comme pour Rousseau, resta maître du champ de bataille, en dépit du roi et du Conseil d'Etat. Petitpierre fut obligé de s'exiler, au grand regret de ses paroissiens. Cette procédure ecclésiastique à l'espagnole excita un mécontentement général; mais personne n'en ressentit l'injure autant que le lieutenant Sandol. M. de MontmoUin, à cette occasion, l'avait personnellement offensé et blessé, dans l'exercice même de ses fonctions de maître-bourgeois et devant tout le peuple assemblé, sans qu'il pût alors protester et se défendre.
Le trait était resté au cœur du vieux montagnard, et dans sa retraite, il épiait avec
anxiété, avec impatience, l'heure de la revanche; il l'attendit six années et elle n'en fut que plus cruelle et plus implacable.
Cette revanche est la longue lettre que nous allons transcrire, lettre mordante, acérée, aiguë, où chaque mot porte, toute pleine, sous sa forme polie, de l'ancienne rancune aigrie et de la joie de la vengeance enfin savourée, lettre caractéristique, d'ailleurs, et du temps et de la race, peu lettrée et laborieusement composée, mais allant à son but, sans dévier et sans rien ménager.
Ah ! pauvre professeur ! quel réveil ! quel coup soudain et inattendu! Ce dut être pour lui comme l'apparition d'un fantôme sorti de la tombe. Le réfugié de Londres et la nonéternité des peines, la bourgeoisie de Valangin, le Heutenant Sandol, étaient pour lui choses mortes, ensevelies; la lutte avec Rousseau, qui avait effacé tout cela, commençait elle-même à s'éloigner, à disparaître dans les brumes du passé; il respirait, il tâchait d'oubUer. Et voilà que tout revient, que tout revit et se dresse
devant ses yeux. Encore une fois, pauvre pasteur !
A-t-il répondu? a-t-il essayé, à son tour, de renvoyer cette flèche de Parthe, ou plutôt, adouci par l'épreuve, n'a-t-il point tenté de panser la blessure qu'il avait faite et de ramener à lui l'ancien maître-bourgeois? Aucun brouillon, aucune note ne permet même une supposition. La lettre du lieutenant reste seule, isolée; c'est un dolmen au milieu d'une lande froide et sombre.
« Monsieur,
« Aurait-on pu se persuader que, dans la solitude où me suis rélégué, sans rancune, sans humeur, même avec plaisir, malgré toutes les insinuations désavantageuses qu'il vous plut débiter en ma présence, sur la fin d'août 1760, à MM. les maîtres-bourgeois de Valangin, Borquin et DuBiez, mes collègues, au pied des degrés d'entrée de ce premier, en présence de bonne compagnie, quils devaient se méfier du lieutenant de la Chaux-de-Fonds , quil avait bien
des rubriques^ quils devaient prendre garde de se laisser gagner à lui, qu'il est dangereux, etc.
« Cela me frappa au point de ne les pouvoir relever que faiblement, vu le décorum d'une députation sacerdotale dont faisiez partie. Et je fus bien aise de n'en recevoir que ce que j'en ouïs, voyant le train d'alors; j'eus du bonheur d'en être quitte par ma dégradation de maîtrebourgeois, qui en provient indirectement.
« Je n'aurais pas cru, monsieur, vous voir sitôt après, aux prises et sur la défensive, contre un M. Dupeyrou, qui vient (dit-on) d'Amérique, sans emploi et sans vocation, dans ce pays, comme je le vois dans les informations imprimées pour le public, sur lequel vous me permettrez, monsieur, d'en cueillir la quintessence.
« J'y vois^ page 5 , quil vous importe d'être connu et bien connu. Cela est bien pour un professeur; quant à moi, simple laïque, je déclare qu'il m'importe peu de passer en public pour grand, si, par malheur, je sentais que je m'ignore moi-même jusqu'à méconnaître la charité chrétienne.
« Dans la même page, je vous entends, monsieur, requérir le public d'entrer dans votre situation,
« Et moi je prends la liberté de prier M. le professeur d'entrer dans la situation du lieutenant de la Chaux-de-Fonds et maître-bourgeois de Valangin en 1760, qui aurait pu, avec justice, s'en remettre au jugement du public, si la voie de l'information lui avait été praticable sans barrières ni entraves, ou qu'on voulût la lui accorder encore aujourd'hui, par édition, comme à d'autres; combien de vérités paraîtraient en scène que ce public ignore !
a Au reste, je passe avec plaisir sur toutes les injures que je puis avoir reçues, d'où qu'elles partent, puisque je les vois (page 16) mises au rang des petitesses^ des misères et malignités, etc. (p. 17). Violenter le droit des gens et la sûreté publique^ etc.^ est un vice qui ne m'est connu en pays libre que dès l'an 1760 en deçà; puisse-t-il rentrer dans le fond qui l'a produit, et puisse ce même fond être désormais cultivé et semé par le corps de droit tiré de la seconde partie du sommaire de la loi ; alors on se verra sûr parmi
la société chrétienne. (Page 19) Comment donc M. Dupeyrou a-t-il pu^ etc. ? Et moi je demande : Comment donc, monsieur le professeur de MontmoUin, ministre du Saint-Evangile, député par la vénérable classe, avec lequel je n'avais eu de ma vie ni fréquentation, ni relation particulière jusqu'alors, comment a-t-il pu, sans répugnance, débiter tout ce qu'il dit alors à MM. Borquin etDubiez? d'où me connaissaitil ? par quelle suggération pouvait-il parler avec autant de fermeté et d'assurance contre un maître-bourgeois fonctionnant, contre un officier du prince, contre un père d'une nombreuse famille, réputée bien élevée par tous ceux qui la connaissent, contre un homme qui, dès l'an 1740, a exercé tant de différentes commissions, tant pubUques que particulières, desquelles il s'est acquitté avec assez d'honneur pour en rendre fidèle compte ?
«Enfin, monsieur, sans m'attacher davantage à des questions qui ne méritent pas d'atédier (sic) un public, je me borne au particuHer dans cette affaire, pour vous prier, monsieur, de me satisfaire par une réponse qui m'apprenne par
quel canal vous étiez si mal instruit sur mon compte et quelles étaient les vues d'une telle conduite.
c( C'est là, monsieur, la seule et unique chose que j'ai à requérir pour mon édification, et c'est là aussi le motif qui m'a fait prendre la liberté de vous écrire, le tout à votre décharge, sans quoi la saine raison voudra que le tout soit réputé provenir de l'auteur qui s'est montré ou qui se montra chez MM. les maîtres-bourgeois.
ce Je sens tout comme vous, monsieur, qu'il est bien dur pour un homme en place de se voir aussi mal traité comme il paraît que vous l'êtes par les plaintes de Y Information ; mais je plains encore davantage leurs auteurs, surtout si de telles attaques se trouvaient être des imputations destituées de vérité. Or, prenons tout cela, monsieur, comme des petites afflictions d'une vie courte et passagère qui nous acheminent tout doucement du côté d'une meilleure vie, et souvenons-nous que la patience est la mère des vertus et que ceux qui la pratiquent ne sont jamais trompés, outre que cela porte, si c'est avec une vraie humilité, porte infini-
ment plus loin qu'on ne le croirait d'abord.
« M. de Fontenelle donne là-dessus des traits merveilleux dans un discours académique qu'il prononça et qui remporta le prix d'éloquence donné par M. De Balzac à Paris, sur la patience et le vice qui lui est contraire.
(c Je n'en rapporterai ici qu'un petit paragraphe adaptable au sujet et à notre situation. (Je le tire de sa nouvelle édition sur la Pluralité des mondes y à La Haye, 1745, page 139.)
c( Tel a été l'art de la bonté de Dieu que, dans les punitions même que sa colère nous envoie, elle a trouvé moyen de nous y ménager une source d'un bonheur infini; recevons avec une soumission sincère de si justes punitions, et elles deviendront aussitôt des sujets de récompense. Nous n'aurons pas seulement effacé nos crimes, nous aurons acquis un droit à la souveraine félicité. Aveuglement de la nature, lumière céleste de la religion, que vous êtes contraires : la nature, par ses mouvements désordonnés, augmente nos douleurs, et la reUgion les met pour ainsi dire à profit par la patience qu'elle nous inspire. Si nous en croyons l'une.
nous ajoutons à des maux nécessaires un mal volontaire; et si nous suivons les instructions de l'autre, nous tirons de ces maux nécessaires les plus grands de tous les biens. »
« Cela, monsieur, n'inspire-t-il pas de fortes consolations aux opprimés ? Oui, sans doute. Je vois, d'ailleurs, que vous en avez, monsieur, de bien grandes dans les deux déclarations qui vous viennent des communautés de Motiers, de Boveresse et Compagnie des pasteurs, pages 24 et 31. On pourra me dire peut-être làdessus, que ces sortes d'actes ont souffert quelques ravalements dès l'an 1760; que la justice, renfort (?) et conseil de la comté de la Chauxde-Fonds en fit parvenir à la vénérable classe pour le 8 mai, dit an; que dix anciens d'Eglise du dit lieu y firent parvenir le leur du 3 juin suivant; que la générale dite communauté présenta requête en Conseil d'Etat le 22 du dit mois, laquelle fut communiquée à la vénérable classe le i^*" juillet suivant; plus encore, les remontrances de cette même communauté par ses députés à MM. les délégués du Conseil d'Etat
et vénérable classe, lors du Monitoire.
« Tous ces différents actes, qui attestaient de la pureté de doctrine, du zèle discret et de la piété édifiante de leur cher et très honoré pasteur, joints aux soins infatigables qu'il se donnait pour l'instruction de la jeunesse, tout cela, monsieur, ne se trouva-t-il pas inefficace devant MM. de la vénérable classe? Produisirent-ils du fruit? Aucun; cependant, c'étaient des actes formels; toute la différence que je vois entre ceux-ci et ceux qui vous concernent, est que ces premiers ne furent demandés, ni soUicités par le pasteur d'alors. Et on peut dire avec vérité qu'ils provenaient uniquement de la vérité même et de l'intention droite et sincère qui portait à se conserver leur cher et fidèle pasteur.
« Tous ces actes, trop faibles devant la vénérable classe, qui, sans doute, avait ses vues particuHères trop délicates et suWimes pour être pénétrées par ces différents corps, qui pas moins furent dans peu privés de celui qu'ils aimaient et chérissaient, comme on le doit à l'égard de tous fidèles pasteurs et ministres du Seigneur.
« Tout cela, monsieur, peut-il donner du relief à ces sortes d'actes ? Je me trouve trop borné pour en décider.
« Au reste, monsieur, à mon avis, le meilleur pour nous est de prendre patience dans tous les désagréments que nous rencontrons et de sentir par là que, dans la société où nous vivons, on a à faire à des gens, mais à des gens différents de caractère.
(( Quant à moi, par les divers emplois, négoces et commissions que j'ai exercés, et mieux encore, par les voyages que j'ai faits, surtout dans les pays de l'inquisition, je n'ai remarqué que trois ordres de personnes dans la société, et j'estime que ces trois les renferment tous; mais leur fréquentation se trouve bien différente. Par exemple, le vrai et parfait honnête homme n'est jamais à craindre, comme qu'on en agisse avec lui, parce que, dans ses récriminations, il n'emploie rien qui n'assortisse avec la justice et la charité parfaite. Le scélérat, reconnu pour tel, est peu à craindre; par la connaissance qu'on en a, on s'en peut préserver et garantir; mais il y en a des troisièmes qui
sont redoutables et fort à craindre. Ce sont de ces gens qui, sans probité, ont toujours su s'habiller du manteau de l'honnête homme, au point de s'acquérir autant et plus de crédit et de confiance dans le monde qu'on n'en accorde aux vrais honnêtes hommes ; c'est contre ceuxlà^ monsieur, pour peu qu'on les découvre, qu'il faut se mettre en garde et n'en jamais approcher, s'il est possible. Ce sont là à peu près toutes les connaissances et les lumières que m'ont procurées mes travaux, mes emplois précédents et actuels.
(( Si je fais cette petite digression, elle dérive de l'idée où je suis que MM. les ministres, par la vie sédentaire qu'ils tiennent ordinairement dès leur tendre jeunesse, ne leur permet guère d'apprendre par expérience ce qu'en peuvent connaître ceux qui, dès trente à quarante ans, sont répandus dans le commerce de la société, ainsi que je m'y suis trouvé, et dont, par la grâce, je me vois un peu retiré.
« Enfin et pour conclusion, je vous prie, monsieur, qu'en m'honorant d'une réponse en éclaircissement sur le premier chef, il vous
plaise y ajouter, pour me communiquer, votre réponse à celle de Goa et de vouloir m'indiquer par quelle voie je pourrais avoir communication de celles de ce M. Dupeyrou, trois pièces qui m'étaient ignorées avant Y Information au public. « En quoi, monsieur, vous obligerez infiniment celui qui a l'honneur d'être, etc.
« Chaux-de-Fonds, ce i^' février 1766. »
Il n'y a plus à en douter, M. de Montmollin a écrit et fait imprimer une Information au public^ le lieutenant Sandol l'a lue et les tribulations du pasteur ont adouci l'antique blessure du vieux maître-bourgeois. Il rappelle, il savoure avec complaisance les aveux et les plaintes de son ancien adversaire, et sous forme de condoléances, enfonce le trait et le retourne dans la plaie. Tout cela n'est pas aussi chrétien qu'il veut bien le dire^
^ Les projets que nous possédons n'étaient qu'un canevas fort abrégé de cette Information, La lettre renvoie aux pages 16, 17, 19, et le plus long de ces projets n'en a pas quatre. Du reste, on en reconnaît l'esprit et le style dans les courts passages qu'elle en rapporte.