BILLET PUBLIÉ
« A M. de Montmollin, en lui envoyant « ma lettre à M. de Beaumont.
(( Motiers, le 28 mars 1763.
« Voici, monsieur, un écrit devenu nécessaire. Otioique mes adversaires y soient un peu malmenés, ils le seraient davantage si je ne vous trouvais pas en quelque sorte entre eux et moi. Comptez, monsieur, que si vous cessiez de leur servir de sauvegarde, ils ne s'en tireraient pas à si bon marché. Quoi qu'il en soit, j'espère que vous serez content de la classe à parr où j'ai tâché de vous mettre; et il ne tiendra qu'à vous de connaître, et dans cet écrit et dans toute ma vie, qu'en usant avec moi de procédés honnêtes, vous n'avez point obligé un ingrat. »
l6 ROUSSEAU A DE MONTMOLLIN.
Je placerai maintenant ici quelques courts billets inédits, sans date ni signature.
Sur une carte au dos d'un six de cœur :
« Monsieur le mareschal de Richelieu a des torts avec moi et me veut par conséquent beaucoup de mal ; ainsi toute affaire recommandée par moi serait sûrement gâtée sans ressource. Je suis très fâché de l'incommodité de Monsieur le Professeur. ))
Un autre au dos d'un quatre de cœur :
« Rousseau assure de son respect Madame de Montmollin, et la prie de recevoir, en l'absence de Monsieur le Professeur, sa petite rétribution de paroissien, bien honteux d'acquitter si tard ce petit droit. ^ »
Sur un six de carreau :
« M. Vernes m'a écrit pour désavouer l'écrit en question comme une pièce infâme. Je
' Ce droit était une mesure de blé, dite émine de moisson, ou la valeur en argent, due par chaque ménage au pasteur.
lui ai promis de supprimer rédition faite h Paris, et je lui ai offert de contribuer à répandre son désaveu. S'il le fait en termes convenobles et puis qu'il se taise , je me tairai aussi. »
Sur un papier plié en deux :
« S'il était moins tard et que je fusse moins las, j'irais à l'instant recevoir chez Monsieur le Professeur l'honneur que (me) font Messieurs ses protégés; Demain matin je serai à ses ordres et aux leurs. Je le supplie d'agréer tout mon respect.
(( Mardi soir. J.-J. Rousseau. »
Le philosophe n'était pas toujours si bien disposé. Un jour, de sa grosse écriture, sur une feuille de papier épais, M. de Montmollin lui écrit, sans date et sans signature :
(( J'ai chez moi, depuis hier au soir, un capitaine de cavalerie, rempli d'estime, mais d'une estime toute particulière pour Monsieur
l8 DE MONTMOLLIN A ROUSSEAU.
Rousseau, qui ne me donne ni trêve ni repos, pour qu'il puisse voir un instant seulement Monsieur Rousseau, m'assurant qu'il a fait le V03^age exprès pour le venir voir, et qu'il serait dans le désespoir s'il ne pouvait pas avoir cet avantage. J'ai beau lui représenter que Monsieur Rousseau est invisible, surtout à cause de sa maladie, mais il me presse si fort que je n'ai pu me refusera sa demande; si Monsieur Rousseau ne peut pas soutenir cette visite, qui sera courte et très courte, il attendra à demain, étant résolu de ne pas partir qu'il ne l'ait vu. Je fais mille excuses à Monsieur Rousseau de cette importunité bien malgré moi; il connaît mon cœur et mes sentiments. J'ai reçu des lettres ce matin de ses amis de Genève et des miens, qui lui font mille compliments et qui me remercient de ce que je leur ai envoyé la copie de ma lettre à M. S. ^ Ils en attendent tout l'effet désiré. »
Rousseau ne se laisse pas toucher; il renvoie
* Ceci a rapport sans doute à l'envoi fait à M. d'Ivernois. Voir plus loin.
au professeur sa supplique, après avoir rapidement écrit au bas :
(( Je suis très sensible à l'honneur que me fait Monsieur le capitaine de cavalerie. Ce n'est pas moi qui l'ai engagé à entreprendre ce voyage sans consulter ni moi, ni ma santé. Mais ces messieurs les militaires sont accoutumés à tout emporter de haute lutte, et moi j'ai pour maxime de défendre ma liberté tout aussi vivement qu'on l'attaque. Ainsi, à moins que ce monsieur ne me prenne d'assaut, il ne me verra point quant à présent. Mille respects à Monsieur le Professeur et à Madame. »
Voici un billet singulier, où le Rousseau, moraliste, reprend son ton des grands jours. On en comprend aisément l'occasion. M. de Montmollin était sans doute si troublé de la maladie d'un de ses enfants, que son sage paroissien crut devoir le rappeler à la résignation chrétienne qu'il prêchait tous les dimanches.
« Ce mardi matin, (c Je sens vos alarmes, monsieur, je les ap-
prouve et je les partage... Mais je vois la borne et vous la passez. Voulez-vous effacer tous vos discours par votre exemple, et quand vos devoirs de père deviennent plus grands et plus indispensables, vous mettrez-vous hors d'état de les remplir? »
Ce billet, sans titre, ni signature, porte au verso : « Pour Monsieur le Professeur. »
A la suite de ces autographes, je trouve deux lettres inédites de Rousseau ; elles n'existent pas en original, ce qui s'explique puisqu'elles ne sont pas adressées à M. de Montmollin. Mais leur authenticité ne me paraît pas contestable, et elles jettent un jour assez curieux sur les relations du philosophe avec les habitants du village.
Ceux-ci, on s'en souvient, avaient fait à leur hôte l'honneur de le nommer membre de la société de tir des arquebusiers, dite VAbbaye, et Rousseau, pour répondre à cette politesse, s'était empressé d'offrir, comme prix de tir, des plats et des assiettes d'étain. Cependant, ce