III. —ROUSSEAU MAITRE DE MUSIQUE ET COMPOSITEUR AUTODIDACTE
Il rentra en Savoie, revit M™^ de Warens à Chambéry et s'installa chez elle, dans la maison qu'elle occupait au fond d'une de ces sombres cours intérieures, traversées par des. passages voûtés, dans le vieux quartier voisin de l'église aujourd'hui cathédrale : asile bien maussade et étouffant pour qui était accoutumé à respirer l'air libre des champs et des bois. Par surcroît, il lui fallut entrer au cadastre. Cela ne pouvait pas durer, et Jean-Jacques n'eut pas de cesse qu'il ne se fût évadé de la maison et de l'administration. Il eut une première satisfaction grâce ,au jardin qui fut loué dans un faubourg, en attendant les Gharmettes ; et quant à l'autre, il trouva, pour l'obtenir, le moyen le plus simple, qui fut de revenir à la musique.
Jamais il n'avait cessé de s'en occuper, même pendant qu'il remplissait ses fonctions administratives. Devenu maintenant à peu près de même force que M™" de Warens, il allait par-
fois la dérangfer devant le fourneau sur lequel elle préparait ses drogues pour lui montrer un morceau nouveau. « Maman, voici un duo charmant », disait-il. Ils allaient ensemble au clavecin et déchiffraient l'air en deux ou trois lectures : pendant ce temps, l'extrait de genièvre ou d'absinthe brûlait... A d'autres heures, ils se mêlaient au monde. La baronne reprit l'habitude de ses soirées musicales, dont Jean- ■Jaoques était maintenant l'âme. Les amateurs étaient plus nombreux et plus forts qu'à Annecy : c'étaient l'abbé Palais, qui avait étudié la musique aux écoles d'Italie et accompagnait au clavecin ; un moine cordelier, le P. Caton, homme distingué, qui chantait: M'"^ de Warens chantait aussi ; un maître à danser. Roche, et son fils jouaient du violon, tandis qu'un camarade de Rousseau au cadastre se chargeait de" la partie de basse. C'était tout ce qu'il en fal-K lait pour donner des concerts de voix et sym-* phonie ; Jean-Jacques dirigeait avec autorité cette phalange, armé, comme il convenait, du « bâton du bûcheron». Il se passionnait à orga-« niser ces auditions : pendant tout le mois, «ni jour ni nuit il ne s'occupait d'autre chose».
Il s'était remis à des essais de composition, ne se tenant pas pour battu après l'expérience trop prématurée de Lausanne. Se rendant enfin
compte qu'on ne s'improvise pas compositeur, quelque goût qu'on puisse avoir, et qu'il est nécessaire d'étudier les principes de l'art et d'apprendre à écrire, il s'était procuré des livres. « Les opéras de Rameau commençaient à faire du bruit. Par hasard, dit-il, j'entendis parler de son Traité de Vharmonie, et je n'eus point de repos que je n'eusse acquis ce livre. » 11 n'y comprit rien, ce qui ne saurait surprendre. Cependant,, les accords dansaient dans sa tète et il ne pouvait les en chasser. Il discutait harmonie avec l'abbé Palais, comparait les principes rapportés d'Italie par ce dernier avec ceux qu'il puisait dans le livre du maître français. Bref, la musique l'absorba si complètement qu'il déclara vouloir s'y adonner de façon exclusive.
Il y eut alors, dans la maison, les luttes qui surgissent toujours lorsque l'enfant se dit entraîné par une vocation. M°" de Warens lui représentait qu'il avait tort de renoncer à une profession, modeste sans doute, mais qui assurait son gagne-pain. Elle lui débitait des aphorismes empruntés au répertoire de la sagesse des nations, par exemple ce proverbe de son pays r
Qui bien chante et qui bien danse Fait un métier qui peu avance.
Elle aurait pu ajouter l'autre dicton : « Pierre
qui roule n'amasse pas mousse. » Mais Jean- Jacques ne voulait rien entendre. Quelles que fussent les incertitudes de l'avenir, il donna fièrement sa démission d'employé au cadastre, déclara s'installer comme professeur de musique à Chambéry et chercha des écolières. Il avait à ce moment environ vingt et un ans.
Le sort en était jeté : Jean-Jacques Rousseau serait décidément musicien. Il lui fallut d'abord prendre l'allure extérieure qui convenait à son nouvel état d'artiste, avoir l'air d'un homme à la mode — à la mode de Chambéry. Cela ne fut pas facile, carie jeune montagnard, que plus tard les dames de Paris appelaient «mon ours», n'eut jamais d'aptitude à~ cela . Roche, le maître de danse qui faisait la partie de violon à ses concerts, fit de vains efforts pour lui enseigner le pas du menuet et dut y renoncer. Le résultat ne fut pas meilleur à l'escrime, dont il se dégoûta vite tant à cause de sa maladresse que parce qu'il avait pris en grippe un maître d'armes qui joignait à sa vanité professionnelle l'impertinence de ne vouloir parler à Rousseau qu'en termes de musique, avec ses tierces, ses quartes, et ses feintes que, d'après la terminologie propre à la musicafalsa, il appelait des dièses.
Rappelons-nous que c'est à peu près vers ce temps que M™^ de Warens eut pour lui des bontés
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que leurs qualifications antérieures de « maman » et « petit» ne faisaient pas prévoir. — Serait-il trop impertinent de poser la question de savoir si la dame aurait été aussi prodigue de ses faveurs pour le modeste employé du cadastre qu'elle le devfnt à Fégard du jeune artiste accueilli dans le monde et appelé, pouvait-on croire, à un brillant avenir ? Laissons aux biographes psychologues le soin de répondre...
Dans son art même, il avait encore fort à faire avant de pouvoir se dire parvenu à la maîtrise. 11 le comprenait très bien lui-même. « Sentant naître des idées et des chants dans ma tête, je crus, écrit-il, qu'aussitôt que je serais en état d'en tirer parti, j'allais devenir un homme célèbre, un Orphée moderne. Ce dont il s'agissait pour moi, commençant à lire passablement la musique, était d'apprendre la composition. La difficulté était de trouver quelqu'un pour me l'enseigner; car, avec mon Rameau seul, je n'espérais pas y parvenir par moimême^ et depuis le départ de M. Le Maître, il n'y avait personne en Savoie qui entendît rien à l'harmonie. » Il crut pourtant pouvoir trouver un professeur sans aller trop loin. 11 y avait à Besançon un maître de chapelle renommé, l'abbé Blanchard : il résolut d'aller prendre ses leçons. M"" de Warens l'équipa avec la profusion con-
venable : pour lui avoir des habits neufs, elle ne craignit pas de dépenser jusqu'à huit cents livres !
Il partit, arriva à destination, et voici la lettre qu'il écrivit sans tarder à sa protectrice, sur un ton quelque peu fat. Le document est un des plus précieux que nous ayons pour la première partie de sa biographie musicale.
A Besançon, le 29 juin 1733'.
Madame,
J'ai l'honneur de vous écrire dès le lendemain de mon arrivée à Besançon : j'y ai trouvé bien des nouvelles auxquelles je ne m'étois pas attendu, et qui m'ont fait plaisir en quelque façon. Je suis allé ce matin faire ma révérence à M. l'abbé Blanchard ^ qui nous a donné à dîner, à M. le comte de Saint-Rieux et à moi. Il m'a dit qu'il partiroit dans un mois pour Paris, où il va remplir le quartier de M. Campra, qui est malade; et, comme il est fort âgé, M. Blanchard se flatte de lui succéder en la charge d'intendant, premier maître de quartier de la musique de la chambre du roi, et conseiller de Sa Majesté en ses