‹ J.-J. RousseauChapitre 11 sur 29 · I. La plupart des éditions de la Correspondance de Rousseau · texte numérisé non relu

I. La plupart des éditions de la Correspondance de Rousseau

l> datent cette lettre de 1735 ; mais sa relation avec tous les autres

''faits établit avec certitude que c'est en 1733 qu'elle fut écrite.

j 2. L'abbé Blanchard, devenu en 1-37 l'un des quatre maîtres de

j chapelle du roi, avait été d'abord maitre de nMisique à Marseille,

JBesançon et Amiens (Fétis). La lettre de Rousseau nous apprend

iqu'ii était encore dans la seconde de ces villes au milieu de 1733.

-' La Bibliothèque du Conservatoire possède une importante collection

de ses motets autographes, très exactement datés. Un Laudate domi-

num (vol. 4) est dit composé « à Paris, février 1734 », tandis qoe

les morceaux des années suivantes, jusqu'en mai 1738, sont écrits

à Amiens et que la plupart de ceux des années postérieures sont

dits « composés pour la chapelle du roi. »

conseils '■. Il ma donné sa parole d'honneur qu'au cas que ce projet lui réussisse, il me procurera un appointement dans la chapelle, ou dans la chambre du roi, au bout du terme de deux ans le plus tard. Ce sont là des postes brillans et lucratifs, qu'on ne peut assez ménager : aussi l'ai-ie très fortement remercié, avec assurance que je n'épai'gnerai rien pour m'avancer de plus en plus dans la composition, pour laquelle il m'a trouvé un talent merveilleux. Je lui rends à souper ce soir avec deux ou trois officiers du régiment du roi, avec qui j'ai fait connoissance au concert. M. labbé Blanchard m'a prié d'y chanter un récit de basse-taille, que ces Messieurs ont eu la complaisance d applaudir, aussi bien qu'un duo de Pyranie et Thisbé-, que j'ai chanté avec M. Duroncel, fameux haute-contre de l'ancien Opéra de Lyon : c'est beaucoup faire pour un lendemain d'arrivée.

J'ai donc résolu de retourner dans quelques jours à Chambéry, oîi je m'amuserai à enseigner pendant le terme de deux années, ce qui m'aidera toujours à me fortifier, ne voulant pas m'arrêter ici, ni passer pour un simple musicien, ce qui me feroit quelque jour un tort considérable. Ayez la bonté de m'écrire, Madame, si je serai reçu avec plaisir, et si l'on m'y donnera des écoliers. Je me suis fourni de quantité de papiers et de pièces nouvelles d'un goût charmant, et qui sûrement ne sont pas connus à Chambéry ; mais je vous avoue que je ne me soucie guère de partir que je ne sache au vrai si l'on se réjouira de m'avoir : j'ai trop de délicatesse pour y aller autrement. Ce seroit un trésor, et en même temps un miracle, de voir un musicien en Savoie. Je n'ose ni ne puis me flatter d'être de ce nombre ; mais en ce cas, je me Tante toujours de produire en autrui ce que je ne suis pas

I. Ce ne fut pas à Campra, mais à Bernier qae saccéda l'abbé Blanchard, cinq ans plus tard.

a. Opéra de Rebel et Francœor, représenté en 1726.

ROUSSEAU MAUrRE DE MUSIQUE 49

moi-même. D'ailleurs, tous ceux qui se serviront de mes principes auront lieu de s en louer, et vous en particulier, Madame, si vous voulez bien encore prendre la peine de les pratiquer quelquefois. Faites-moi 1 honneur de me répondre par le premier ordinaire ; et au cas que vous voyiez qu'il n'y ait pas de débouché pour moi à Chambéry, vous aurez, s'il vous plaît, la bonté de me le marquer; et comme il me reste encore deux partis à choisir, ie prendrai la liberté de consulter le secours de vos sages avis sur l'option d'aller à Paris en droiture avec M. l'abbé Blanchard, ou à Soleure auprès de M. l'Ambassadeur. Cependant, comme ce sont là de ces coups de partie qu'il n'est pas bon de précipiter, je serai bien aise de ne rien presser encore.

Tout bien examiné, je ne me repens point d'avoir fait ce petit voyage, qui pourra dans la suite m'être d'une grande utilité. J'attends Madame, avec soumission, l'honneur de vos ordres, et suis avec une respectueuse considération, etc.

De fait, le but de Rousseau n'était pasatteint, puisque l'abbé Blanchard allait partir. D'autres incidents étant survenus, il revint à Chambéry en assez triste équipage. Il lui fallut, malgré sa crainte de « passer pour un simple musicien », se résoudre à chercher des écolières et à leur accorder l'honneur de ses leçons. Il en trouva, et, pen» dant quelque temps, tout alla le mieux du monde. « Il est certain, disent les Confessions, que pour l'agrément de la vie on ne pouvait passer plus rapidement d'une extrémité à l'autre. Me voilà tout à coup jeté parmi le beau monde, admis^

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recherché dans les meilleures maisons ; partout un accueil gracieux, caressant, un air de fête : d'aimables demoiselles bien parées m'attendent, me reçoivent avec empressement; je ne vois que des objets charmants ; on chante, on cause, on rit, on s'amuse ; je ne sors de là que pour alter ailleurs en faire autant. »

Il avait ses élèves dans les meilleures familles de la noblesse et de la bourgeoisie. C'étaient M"" de Mellarède, brune et piquante, et, par contraste, la blonde et timide M"* de Menthon, à la voix nette, juste et flùtée. La maison de cette der nière était hospitalière à la musique et à ceux qui la pratiquaient. Jean-Jacques y était souvent invité à dîner ; le soir, on lisait les partitions nouvellement venues de Paris. La comtesse de Menthon, mauvaise langue, assez particulièrement malveillante à l'égard de INI™'-' de Warens, se serait volontiers associé Rousseau pour faire avec lui des chansons satiriques qui « auraient bientôt mis Chambéry sens dessus dessous » ; mais il flaira le danger et crut prudent de rester simplement maître à chanter. M"^ de Challes, M"* de Charly et sa fille, puis une petite demoiselle française élevée au couvent de la Visitation, quelques autres encore, complétaient la galerie brillante des nobles écolières de celui qui devait écrire le Discours sur Vinégalité. Par-

ROUSSEAU MAITRE DE MUSIQUE 5i

mi les simples bourgeoises, il cite M"* Lard, « vrai modèle de statue grecque, mais sans vie et sans âme ». Le père était épicier; Jean-Jacqués trouvait toujours son café à la crème préparé lorsqu'il arrivait dans la maison, et M"^ Lard la mère avait pour le jeune professeur les plus tendres attentions...

Il nous reste un document intéressant sur cette période pendant laquelle Jean-Jacques Rousseau enseigna la musique. C'est un cahier manuscrit qui servait à M"*^ Lard pour prendre ses leçons : il est resté dans la famille, dont les représentants actuels ont bien voulu nous le communiquer. On y lit, au bas de la première page, d'une belle écriture moulée, ce nom : « Mademoiselle Péronne Lard. » La musique écrite sur les premiers feuillets est visiblement notée, non sans quelque inexpérience, par la même main que le nom, c'est-à-dire par la jeune fille. Mais plus loin apparaît une autre écriture, plus droite et plus ferme, dans laquelle il semble qu'on doive reconnaître la main (encore inhabile) de Jean-Jacques Rousseau, futur copiste de musique. Des airs d'opéras au répertoire entre Lulli et Rameau, d'une grâce fanée, constituent le principal du recueil ; quelques bergeries s'y mêlent. Mais deux chansons à boire, avec des traits d'esprit assez épais et de grosses vocalises bien faites

pour s'accorder avec les paroles, sont peutêtre les morceaux qui eurent le plus de succès auprès de la société chambérienne de 1734- Q-^'i sait si ce ne fut pas Jean-Jacques en personne qui, soit aux soupers de la comtesse de Men- Ihon, soit, plus simplement, à la table de l'épicier Lard, au dessert, chantait, de sa voix la plus retentissante :

Lucas, ma maison brûle. 0 douleur sans seconde!...

Je rirais du dégât que fait ce feu terrible Si je pouvais sauver mon vin.

Le dernier morceau écrit de sa main dans le cahier est une chanson d'hyménée, peut-être composée à l'occasion d'une cérémonie à laquelle il assista :

Viens, hymen, viens m'unir au vainqueur que j'adore...

A une certaine naïveté, jointe à quelques maladresses de notation (car c'est à ce défaut qu'on peut distinguer la musique qu'il pouvait écrire à cette première époque), il semble que l'on se trouve ici en présence d'une composition de Jean-Jacques. S'il en était ainsi, le cahier de l^jue péronne Lard serait donc doublement intéressant, montrant à la fois les premiers spécimens de l'écriture musicale et de l'invention mé'lodique du jeune maître à ses débuts.

Il faut convenir d ailleurs que cette musique ne donne pas grande idée de ce que Ton faisait à Chambéry vers 1734. Ces airs sont notés pour la voix seule, sans le naoindre soupçon [ d'accompagnement. Il semble que le seul rùle '^ du professeur consistât à apprendre aux élèves à déchiffrer la note des morceaux qu'il se proposait de leur faire chanter, sans plus se soucier d'harmonie que si cet art n'eût jamais existé ! Cependant, il ne s'agit pas toujours ici de simples chansons. Si ces souvenirs de jeunesse ont contribué à donner à Jean-Jacques Rousseau l'opinion de la musique française qu'il professa par la suite, il faut avouer qu'il fut excusable !

Il resta quatre ans à s'occuper ainsi : de sa vingt €t unième à sa vingt-cinquième année environ, et ce fut la première fois qu'on le vit se fixer si longtemps quelque part. Il semble que sa présence ait imprimé à la société de Chambéry une activité musicale qui ne lui était pas ordinaire. Dans une autre partie de la noblesse que celle où il avait ses élèves, le désir se manifesta d'établir une manière de concert public. Le comte de Bellegarde, fils du marquis d'Antremont, grand amateur de musique de Rameau, fut le patron de l'entreprise, dont on voulut d'abord donner la direction à Rousseau, a Mais, avoue-t-il, on s'aperçut bientôt qu'elle passait mes forces. »

Toujours son défaut de facilité en lecture musicale ! Il se produisit néanmoins comme compositeur et fit entendre une cantate « qui plut beaucoup, » mais n'a pas été conservée.

Cependant, il songeait de moins en moins à se consacrer exclusivement à l'art musical et ambitionnait une autre destinée que celle de maître à chanter en province. Une lettre écrite à son père en 1 786 le montre hésitant entre trois partis : pratiquer et enseigner la musique, être secrétaire d'un seigneur ou gouverneur de jeunes gens de qualité. La situation se dénoua d'ellemême. En 1787 (la veille du jour de ses vingtcinq ans) , il fut victime d'un accident assez grave et resta alité pendant quelques semaines. Desaffaires de famille le rappelèrent ensuite à Genève ; puis il alla à Montpellier pour y faire soigner une maladie, peut-être imaginaire, trouva sur sa route des distractions qui furent pour lui le meilleur remède, revint enfin (février 1738) et bientôt alla s'installer aux Charmettes. Pendant ces incidents, la musique ne l'occupa guère. Ses lettres de Montpellier parlent une seule fois de l'Opéra de cette ville, « qui n'est pas beau, mais où il y a d'excellentes voix. » Quant aux écolières de Chambéry, à partir de ce moment, il n'en est plus question.

Il convient d'ajouter que cette époque est celle

OÙ commença la décadence de M"" de Warens, bientôt ruinée par ses trop hasardeuses entreprises. La vie mondaine de Jean-Jacques Rousseau se trouva donc interrompue et il cessa de fréquenter dans la société de Ghambéry.

Les seules relations qu'il conserva dans la ville furent celles qu'il avait avec quelques personnes sérieuses dont les entretiens et les conseils étaient utiles à ses progrès : deux Jésuites, qui enseignaient au collège, lui prêtaient des livres et le guidaient discrètement ; son voisin de campagne, M. de Conzié, prit prétexte, pour se rapprocher de lui, d'une fantaisie passagère d'apprendre la musique ; mais il fut question bientôt entre eux de bien d'autres choses. Ces entretiens développèrent chez Rousseau le germe de littérature et de philosophie qui commençait à fermenter. Dès lors, résolu à combler les lacunes de son éducation première, il se mit au travail avec acharnement. Les quatre années environ qu'il passa dans sa solitude des Gharmettes (en y comprenant les quelques mois pendant lesquels il fut précepteur à Lyon) furent Tépoque la plus profitable à la formation définitive de son esprit. Seul et sans maître, il étudia les sciences, le latin, l'histoire, et il se passionna pour les lectures philosophiques.

Mais, avec tout cela, il n'oublia pas la musique

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et il en voulut connaître à fond la théorie. Son Rameau ne le quittait pas ; il le relisait sans cesse, finissant par percer peu à peu les brouillards qui enveloppent d'un voile épais ce livre où sont enfermées des vérités lumineuses. Il le comparaît à d'autres écrits consacrés à la science des sons. C'est ainsi qu'un certain hiver, un de ses amis , revenant d'Italie , lui rapporta le Bontempi, ainsi que la Cartella per musica de Banchieri. Il faut convenir que ce sont là des livres qu'on ne saurait qualifier de lectures d'agrément. Pour donner une idée du contenu, reproduisons, en le traduisant, le titre de Y Historia musica de Bontempi, imprimée à Pérouse en 1695 :

Histoire de la musique, dans laquelle on a pleine con' naissance de la théorie et de la pratique antique de la musique harmonique selon la doctrine des Grecs, lesquels [cet art ayant été" inventé d'abord par Jubal avant le déluge et depuis retrouvé par Mercure, le restituèrent dans sa première et antique dignité, etc.

Cela donne envie d'étudier l'ouvrage pour s'instruire ! Quant à la Cartella de Banchieri, c'est un traité de musique consacTé « au chant figuré, au plain-chant et au contrepoint », dont l'auteur était né en un temps où Charles IX régnait en France ; et, dans un avis au lecteur placé en tête d'une édition imprimée en i6i3»

ROUSSEAU MAUrRE DE MUSIQUE S-]

il est expliqué que l'ouvrage aurait paru plus tôt si l'on n'avait voulu tenir compte de la nouvelle manière de composer et donner des exemples des modernes et illustres compositeurs de ce temps, parmi lesquels sont nommés François Anerio, Roland de Lassus, Cyprien de Rore, le prince de Venouse, et (comble du modernisme!) Monteverde. C'est donc dans des livres, l'un rempli de légendes, l'autre consacré à la pratique musicale d'un siècle et demi antérieur, que le jeune homme avide d'apprendre, seul au milieu de ses montagnes, puisa sa science! Son Rameau, plus moderne, apportait heureusement un correctif à ces lectures surannées.

Mais, au fait, faut-il regretter qu'il se soit appliqué à de telles études, et fut-ce là vraiment du temps perdu pour lui ? Point du tout : cette diversité lui ouvrit les idées, et ses connaissances gagnèrent en étendue ce qui peutêtre -leur fit défaut en précision ou pour l'application pratique. Sans doute le compositeur eût profité davantage à étudier l'art d'écrire avec i une autre méthode — celle de tout le monde. Mais ce n'est pas le compositeur seul qu'il faut considérer en Jean-Jacques Rousseau musicien : 1' « homme à idées » est bien plus intéressant. C'est dans ses observations et ses comparaisons

entre les doctrines d'un 'passé déjà lointain et la pratique de Fart moderne qu'il a pris le meilleur de sa science musicale.

Il existe à la Bibliothèque de Genève un manuscrit qui est un document des plus importants pour riiistoire des études musicales de Rousseau. C'est, sous le titre de Leçons de musique^ la réunion de notes (incomplètes) dont l'ensemble forme une sorte de traité d'harmonie. Le livre de Rameau en est la base : on y retrouve ses idées, mais poussées à des limites extrêmes, excessives. La découverte du principe de la basse fondamentale avait provoqué une juste et universelle admiration : le rédacteur des Leçons la partage au point de chercher des directions pratiques là où Rameau n'avait mis que de simples spéculations. Par là il fait souvent fausse route et montre que, l'esprit troublé par des lectures hétérogènes, il était en proie à bien des hésitations et des incertitudes.

Or, c'était bien là ce que Rousseau pouvait concevoir en ces années de jeunesse, durant lesquelles il travaillait avec tant d'application à débrouiller le cahos d'idées confuses qui cherchaient à se dégager de son cerveau d'homme de génie. Nous le voyons très bien, dans ses nuits de labeur, aux Charmettes (qui ne furent pas seulement pour lui un séjour de libre rêve»

ROUSSEAU MAITRE DE MUSIQUE Sg

rie, mais un lieu de réclusion et d'étude) acharné à comprendre son Rameau, et s'y efforçant si bien qu'il en dépasse le but ! Mais la réalité de cet effort est un singulier démenti donné à ceux qui n'ont jamais voulu voir en Jean-Jacques Rousseau musicien qu'un simple amateur, ignorant des règles et des préceptes et n'y ayant jamais consacré aucune étude sérieuse. La vérité est, au contraire, que. si, dans la pratique de l'écriture musicale, il lui a manqué la direction d'un maître, nul n'a étudié plus profondément que lui la théorie et les principes de l'art.

Avouons cependant que quelques bons exercices de contrepoint, exécutés sous la direction d'un artiste expérimenté, d'après les principes de la scolastique traditionnelle, eussent été plus profitables aux essais de composition pratique auxquels il commença à se livrer à la fin de son çéjour à Chambéry.

Déjà il avait tenté de se faire connaître comme musicien, à Paris même : le Mercure de France a inséré, en juin 1737, une « Chanson mise en musique par M. Rousseau, à Chambéry », et cette menue production valut aufuturauteurdel'^'mtYe [a première occasion de voir son nom imprimé. Puis il fit une incursion dans le domaine de la musique dramatique, avec Iphis et Anaxarète^ ébauche d'un ouvrage dont il fit suivre résolu-

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ment le titre par ces mots : « Tragédie pour l'Académie royale de musique. » Tragédie de collège, dirons-nous après avoir lu le fragment qui en est resté (le premier acte du poème). C'est possible; mais il y a une différence : c'est que cette tragédie est essentiellement le travail d'un musicien, qui voulait composer à lui seul l'œuvre intégrale : drame et musique. C'est bien, à ce qu'il semble, la première fois que le cas se produisit en France. Pour lui, il persista, et chaque fois que, par la suite, il eut l'occasion d'écrire pour la scène lyrique, il fit acte de poète et de musicien tout ensemble*.

Étant près d'avoir vingt-huit ans, Rousseau sentit le besoin de gagner enfin sa vie. Il nous a déjà dit qu'il avait trois moyens pour cela : précepteur, secrétaire ou musicien. L'occasion se présenta pour lui d'opter pour la première de ces professions. Il alla passer un an à Lyon (1740-174O comme précepteur des fils du grand prévôt de Mably. Il y fit un nouvel essai d'opéra : la Découverte du Nouveau Monde, dont le poème nous a été conservé; quant à la musique, il a

I. Signalons une lettre de la même époque qui nous donne encore quelques renseignements sur son activité mu.>icale. Il s'ex-îuse de ne pouvoir u mettre en exécution, faute de violoncelle » la cantate de son correspondant (inconnu), et avoue que M-=« de Waren? ne peut plus chanter. Quant à lui, il annohce l'envoi d'une cantate de sa composition et parle d' « un autre chiUon de musique » de lui. Sur ces premiers essais, voir la bibliographie.

ROUSSEAU MAUIRE DE MUSIQUE 6i

dit en avoir composé le prologue' et le premier acte, puis ravoir détruite, bien qu'un maître de musique de la ville, David, lui en eût fait compliment en lui assurant « qu'il y avait des morceaux dignes du Buononcini ». La lecture du poème ne nous fait pas regretter ce sacrifice. En un sujet vraiment héroïque comme celui dont Christophe Colomb est le héros, Jean-Jacques Rousseau (à l'exemple de tous les paroliers d'opéra de ce temps-là) ne sait trouver que prétextes à danses, divertissements, cortèges et couplets en « style galant ». — Notons des indications scéniques qui impliquent l'emploi d'instruments sonores et bruyants que Rousseau n'a guère utilisés dans ses œuvres postérieures : la flotte espagnole débarque « au son des trompettes et des timbales » ; ailleurs « on entend des décharges de mousqueterie qui se mêlent au l)ruit de l'orchestre ». Déjà dans Iphis on voyait entrer « au son des trompettes des guerriers

; formant une marche pendant que le chef des guerriers chante ». Nous ne saurons jamais comment Rousseau eût réalisé ces bruits de guerre

' dont, en ses essais de jeunesse, il n'avait pas dédaigné l'idée.

Il revint pour la dernière fois à Chambéry et

I, Le poème de la Découverte du Nouveau Monde qui figure dans les œuvres eamplclcs ne comporte pas de prologue.

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aux Charmettes, et là se prépara à la grande expédition devant laquelle ne saurait reculer, en France, quiconque prétend, comme Jean-Jacques Rousseau, au « malheur de parler au public » : la conquête de Paris. N'ayant plus d'écoliers, il n'y gagna pas sa vie comme précepteur; il n'avait pas davantage en vue une place de secrétaire. Ce fut donc comme musicien qu'il se rendit dans la capitale.

Mais Jean-Jacques ne pouvait ripn faire comme tout le monde. Ce ne furent pas des opéras, des cantates ou des symphonies qu'il emporta à Paris, pas même un traité d'éducation musicale, mais un projet qui n'était pas destiné a moins qu'à faire une révolution. Déjà !... En un mot, il arrivait de Chambéry avec l'intention de détruire le système de notation en usage dans toute l'Europe depuis des siècles et de le remplacer par un autre de son invention.

Nous retrouvons ici sa préoccupation déjà ancienne, et le souvenir de la peine qu'il avait eue, lors de ses débuts tardifs, à lire la musique. Cette peine, il voulait l'épargner à d'autres, et pour cela il imagina un procédé nouveau de notation : par les chiffres.

Certes, Rousseau n'avait pas tort ^e vouloir simplifier la notation, car elle était, en son temps, d'une complication plus qu'inutile. Il fallait, pour

lire la moindre partition de Rameau, connaître et pratiquer toutes les clefs (trois clefs d'ut^ deux de sol, parfois deux de fa), savoir sauter de l'une à l'autre, ne pas être embarrassé par de continuels changements de mesure et de proportions rythmiques, toutes choses qui offrent encore pour nous de réelles difficultés et que la pratique a sagement simplifiées. Il était juste qu'un ami de la clarté réclamât. Mais avait-il pris le bon moyen ? Une longue expérience a démontré que la notation chiffrée, même après que la méthode d'emploi en fut perfectionnée comme cUe l'a éfé à plusieurs reprises depuis Rousseau, n'a jamais pu être utile que pour une pédagogie musicale tout à fait élémentaire et devient impraticable dès qu'il s'agit de la pratique de l'art sous sa forme même la plus simple. Ce n'est donc pas par son invention de « musique en chiffres » que Rousseau a tenu une place utile dans l'histoire de la musique.

Le résultat le plus favorable de ce travail fut donc de l'avoir attiré à Paris, où il allait avoir à Jouer bientôt un rôle de toute autre importance.

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