I. Dictionnaire de musique, article Moiei
PREMIÈRES ÉTUDES MUSICALES 3i
avec elle un Afferte, que M""' de Warens écoutait avec plaisir, ou bien, il exécutait sur sa flûte une partie récitante, tandis qu'auprès de lui Venture se couvrait de gloire en lisant à livre ouvert deux récits pour voix de haute-contre dont la partie lui avait été remise en partant pour la messe.
Malheureusement, nous ne connaîtrons jamais cette musique, qui était peut-être fort bonne, car le bagage de Le Maître fut emporté d'Annecy par surprise, avec la complicité de Jean- Jacques, puis confisqué et perdu sans qu'on en ait jamais pu rien savoir. Cette fuite du maître et de l'élève, à la veille des fêtes de Pâques de 1780, marqua la fin des études de celui-ci à la maîtrise : il y était resté à peine six mois.
Il revint à Annecy. M"' de Warens en était partie à son tour. 11 resta dans la ville jusqu'au commencement de 1 été, ne sachant que
' devenir. Il ne faisait plus de musique. Mais il se ménageait des provisions d'impressions poétiques pour ses écrits futurs. Est-il une musique plus harmonieuse et plus pénétrante
f que cette symphonie en prose par laquelle les Confessions décrivent la journée de juin où, le lendemain de ses dix-huit ans, Jean-Jacques s 9promena dans la vallée de Thones en compagnie de deux aimables JQunos filles : « L'aurore
un matin me parut si belle... La terre, dans sa plus grande parure, était couverte d'herbes et de fleurs ; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer ; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été... » M"^deGrafl'enried, l'une de ses compagnes en l'heureuse rencontre, resta quelque temps en relations épistolaires avec lui : c'est à elle, semble-t-il, qu'est adressée la première lettre conservée dans sa correspondance ; nous la verrons bientôt contenir quelques confidences musicales.
Il partit définitivement, accompagnantM"* Merceret à Fribourg, où le père, ayant quitté sa fonction d'organiste de la collégiale, était retourné quelques semaines avant l'évasion de Le Maître ; de sorte qu'au début de lySo, Annecy perdit tous ses musiciens à la fois. Que faire, maintenant qu'il était réduit à ses seules ressources ? Il n'avait qu'un métier, celui de musicien, dont l'apprentissage avait été aussi vite interrompu que naguère, à Genève, celui de graveur. Peut-être s'y sentait-il plus d'aptitude naturelle ; toujours est-il qu'avec le peu qu'il savait il voulut en tirer parti et se poser en maître. Il fallait une épreuve : il n'hésita pas à l'affronter. S'étant fixé d'abord à ^ausanne, il entreprit de
donner un concert chez un amateur de la ville, le professeur de droit F. de Treytorrens '■.
Tous les biographes ont parlé sur un ton détaché de cette audition mémorable, donnée par le jeune homme de dix-huit ans qui, ne sachant rien encore en musique, devait écrire plus tard, avec le Devin du village^ le Contrat social. La faute en est, il faut bien l'avouer, à Jean-Jacques Rousseau lui-même, car, dans ses Confessions, il a tourné l'afTaire au comique. Nous dirons volontiers, avec le fabuliste : « Fit-il pas mieux que de se plaindre ? » Mais tenons pour certain qu'il n'avait pas envie de rire le soir où l'aventure se produisit. Beaucoup de musiciens, même mieux préparés par leurs études, retrouveront dans son récit les souvenirs de leurs propres débuts. S'entendre à l'orchestre pour la première fois ! Diriger soi-même son œuvre ! Ecouter comment « cela sonne » — et, bien entendu, constater que cela sonne tout autrement qu'on l'aurait voulu ! Quelle émotion ! Quelles transes ! Le jeune artiste se débat, s'énerve ; ses bras s'agitent dans le vide, alors qu'ils devraient battre a mesure avec précision; il n'entend plus, ses
I . Un journal de Lausanne, La Vie musicale, a voulu nagnère conserver le souvenir de la maison où a eu lieu le concert du débat de Jean-Jacques Rousseau en en reproduisant la vue photographique au moment où on allait la démolir (n» du i" septem bre 191 1).
J.-J. ROVSSEAC. >. ^ . 3
oreilles bourdonnent, il perd pied, il va se noyer*... Quand, par surcroit, il joue, comme le faisait Jean-Jacques, une partie dont le résultat intéresse son existence même, qu'il se sent en milieu hostile, qu'il entend autour de lui des rires moqueurs, qu'enfin il se rend compte que son œuvre est mauvaise, il est au supplice ; et quand Rousseau conclut : « Je n'ai pas besoin de dépeindre mon angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien, » nous pouvons l'en croire sur parole pour l'angoisse. Quant à dire si le châtiment était mérité, on peut admettre qu'il le fût à cause de l'excès de présomption dont s'était rendu coupable un jeune garçon qui, après six mois d'études élémentaires, osait faire le compositeur ! Mais n'y avaitil pas dans son fait autant d'illusion et d'inexpérience que d'orgueil ? Il avait la tète pleine de chants : comment pouvait-il croire qu'il fallût tant de peine pour les en faire sortir ? TourguénefF, ayant imaginé un jour de composer un morceau de musique, écrivait à M""* Viardot : « Ce que cela m'a coûté de peine
I. Comparez les Mémoires de Berh'oz, chapitres vu, xxvi, xly. a C'est un gâchis à ne pas se reconnaître, je souffre tous les tourments de l'enfer. » — « Un tumulte à rendre fou un auteur même plus calnie que moi... » — « Je n'entendais que le bruit sourd des' pulsations de mes artères, il me semblait m'enfoncer en terre peu' à peu », etc.
de sueur au front, d'agonie mentale se refuse à la description. J'ai trouvé Tair assez vite; Vous comprenez : l'inspiration ! — mais ensuite ^ le trouver sur le piano — et puis l'écrire... 'J'en ai déchiré quatre ou cinq brouillons. Saper- ' lotte ! c'est aussi difficile que ça de compoj ser de la musique ? Meyerbeer est un grand homme ! ! ! » Le trait final est particulièrement plaisant : Tourguéneff sacrait grand homme^ un compositeur, non pour l'œuvre qu'il avait conçue, mais parce qu'il avait su l'écrire ! Jean- Jacques Rousseau n'était peut-être pas loin d'admirer par les mêmes raisons Rameau ou Pergolèse : assurément, à cette époque, il leur enviait leur facilité de plume au moins autant que leur génie d'invention.
ir fallait donc, s'il persistait à rester dans la carrière — et il persistait — qu'il se rompît avec les difficultés de la technique. Or, il en était encore à celles de la lecture, et la plus élémentaire. Pour apprendre la musique que fit-il? Tout simplement, il l'enseigna. Cela n'allait pas toujours sans peine, car il arrivait parfois que l'élève en savait plus long que lui : ce fut le cas à Lausanne même, où il resta coi devant les airs que lui donnait à déchiffrer « un petit serpent de fille » qui eut « la malice de les chanter ensuite devant monsieur le maître, pour lui mon-
trer comment cela s'exécutait ». Des débuts si hasardeux n'étaient pas de nature à lui attirer une nombreuse clientèle : il s'éloigna de Lausanne et alla passer le reste de Fhiver (in3o- 17.31) à Neuchatel, toujours en qualité de maître à chanter.
Jean-Jacques Rousseau a avoué n'être jamais arrivé à lire très couramment la musique. Cela même lui fut tenu à grave reproche et devint la cause que beaucoup de gens ont gravement prononcé qu'il n'était pas musicien. Voilà bien un exemple de la faute qu'il y a à reconnaître trop complaisamment ses torts, — pis encore, à les aggraver ! Si une page des Confessions^ disant d'abord : « Il faut assurément que je sois né pour cet art », n'avait pas conclu : « Après une pratique de toute ma vie jamais je n'ai pu parvenirà chanter sûrement tout à livre ouvert », les bonnes gens ne se seraient jamais avisés de cela ! Mais d'ailleurs, qu'a donc de si grave cette déclaration même ? Que Jean- Jacques n'est pas parvenu à lire sûrement — tout ? C'est-à-dire qu'il n'avait pas cet aplomb, naturel à certains, qui permet d'aller sans hésiter, en passant par-dessus les difficultés. Mais est-il bien certain que l'habileté à jongler avec les notes soit ce qui constitue vraiment le musicien ? Quelque temps après l'époque où nous sommes arrivés, alors qu'il
avait fait déjà quelques progrès, Rousseau, se trouvant en une compagnie musicale, fut invité par un amateur à lire, autour du clavecin, la partition nouvelle de Jephté (c'était donc en 1782, date de la représentation de l'opéra de Montéclair, et Rousseau avait vingt ans) : arrivant à un morceau à grand chœur, son partenaire lui dit : « Combien voulez-vou6 faire de parties ? Je ferai pour ma pari ces six-là. — Je n'étais pas encore accoutumé, continue Jean-Jacques, à cette pétulance française, et quoique j'eusse parfois ânonné des partitions, je ne comprenais pas comment le même homme pouvait faire en même temps six parties ni même deux. Rien ne m'a plus coûté dans l'exercice de la musique que de sauter ainsi légèrement d'une partie à l'autre et d'avoir l'œil à la fois sur toute une partition. » Bien entendu l'on tira charitablement de son embarras la conclusion que Rousseau n'était pas musicien. Il corrige pourtant, cette fois, la mauvaise impression produite en disant : «Au fond, je savais fort bien la musique ; je ne manquais que de cette vivacité du premier coup dœil que je n'eus jamais sur rien, et qui ne s acquiert en musique que par une pratique consommée. » Voilà qui dit tout. De même, aujourd'hui, certains pourront se déclarer incapables d'imiter les prouesses de ces intrépides lecteurs qui vous réduisent à
première vue sur le piano la partition d'orchestre la plus compliquée. Mais cette virtuosité estelle donc indispensable, et, pour s'en reconnaître incapable, ne peut-on pas être néanmoins un solide et sérieux musicien? Jean-Jacques, ayant appris la musique seul, sans maître et tard, eut peut-être autant de mérite que tant de brillants professionnels préparés dès l'enfance par un long et judicieux travail.
Les deux premières lettres conservées dans sa Correspondance datent de ce séjour en Suisse dans l'hiver de ijSo-Si \ Toutes deux sont pleines de détails relatifs à sa profession et à ses occupations musicales. L'une, déjà annoncée, est écrite à une demoiselle d'Annecy (M*^'^ de Grafenried?) Déjà, tout en prenant les précautions oratoires qui conviennent, Rousseau se pose en compositeur :
Comme j'ai beaucoup travaillé depuis mon départ d'auprès de vous, si vous agréez pour vous désennuyer que je vous envoie quelques-unes de mes pièces, je le ferai avec joie, toutefois sous le sceau du secret, car je n'ai pas encore assez de vanité pour vouloir porter le nom d'auteur ; il faut auparavant que je sois parvenu à un degré qui puisse me faire soutenir ce titre.
I. Ces dates, rétablies par leur corrélation avec celles des faits positivement conslatés, sont différentes de celles qu'avaient cru pouvoir adopter les premiers éditeurs, et doivent être reculées sur elles d'un ou deux ans.
La fin de la lettre est d'un style un peu moins avantageux :
Je ne ferai peut-être pas long séjour ici. Mes affaires y sont dans une fort mauvaise crise. Je suis déjà fort endetté et je n'ai qu'une seule écolière [le petit serpent de fille apparemment .
A son père, quelques semaines après, il écrit sur un ton plus découragé encore :
Je suis à Neuchâtel dans une misère à laquelle mon imprudence a donné lieu. Comme je n'avais d'autre talent que la musique qui pût me tirer d'affaire, je crus que je ferais bien de le mettre eu usage si je le pouvais ; et voyant bien que je n'en savais pas encore assez pour l'exercer dans des pays catholiques, je m'arrêtai à Lausanne, où j ai enseigné pendant quelques mois, d'où, étant venu à Neuchâtel, je me vis dans peu de temps, par des gains assez considérables joints à une conduite fort réglée, en état d'acquitter quelques dettes que j'avais à Lausanne... mais le chagrin que je puis dire sans vanité que mes écolières conçurent de mon départ a bien été payé à mon retour par les témoignages que j'en reçois qu'elles ne veulent plus recommencer...
A ce moment se produisit l'aventure de l'archimandrite \ qui fut cause que Jean-Jacques Rousseau fît son premier voyage à Paris. Il entra .dans la capitale par les faubourgs, qu'il trouva
1. La date de cette aventure, retrouvée par M. Eugène Ritter, est ATril 1731. C'est donc avant cette époque que doivent être nécessairement placés les événements précédemment rapportés, que iet Confessions, par une erreur de mémoire d'ailleurs bien com* éhprensible, attribuaient à Tannée suivante.
sales et où il vit des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisane et de vieux chapeaux : ce fut la première impression qu'il eut de la grande ville. Le lendemain il alla à TOpéra, et cette seconde impression ne fut pas meilleure. Il est vrai qu'il n'y avait alors au répertoire que des divertissements, déjà bien démodés, de Campra, et Tœuvre nouvelle de ijSi fut un certain Endymioii, d'un certain Colin de Blamont ; l'on peut donc excuser Rousseau si, ayant reçu l'empreinte de ces premiers souvenirs, il a pu mal parler de la musique française. Il ne demeura guère, reprit sa vie de chemineau et s'en fut à Lyon, où la musique lui valut une aubaine. Dans son état de vagabondage, qui lui plaisait plus que l'existence la plus confortable, manquant, certes, de tout domicile légal, il passait généralement ses nuits, à la belle étoile : la saison lui permettait de le faire sans imprudence, et il se réjouissait de ce retour, d'ailleurs obligatoire pour lui, à l'état de nature . Un matin qu'il venait de se réveiller au bord de la rivière, à l'ombre des grands arbres retentissants de chants d'oiseaux, il revint vers la ville en chantant à pleine voix une cantate de Batistin, les Bains de Thomery : sujet tout mythologique, on le devine, bien qu'il ''se localise à côté de Fontainebleau ; Vénus, les 'Nymphes, Flore, Amphitrite, Diane, et, natu-
rellement, Endymion, s'y réunissent congrument pour célébrer les charmes d'une princesse de la Maison de Bourbon. Jean-Jacques chantait donc, tout en marchant au bord de l'eau, l'air de Batistin, d'allure bien française : « Chantez sur ces aimables rives... C'est Thétis qui vient sur la Seine — goûter la fraîcheur de mes eaux. » Il eût volontiers substitué au nom du fleuve celui de la Saône, et il lançait hardiment ses roulades, quand il fut accosté par un amateur de musique qui lui fit compliment de son chant et lui proposa un travail de copie musicale. « Que béni soit le bon Batistin et sa bonne cantate », s'écria-t-il joyeusement ! Il fit la copie, mangea à sa faim pendant toute une semaine et reçut encore un écu. Pourquoi donc a-t-il dit que ce ne fut qu'après son entrée dans une administration, à Chambéry, qu'il '. gagna pour la première fois son pain avec hon- 'neur? C'est à la musique qu'il a dû de mériter son premier argent, à Lyon, à Neuchâtel, peutêtre un peu à Lausanne. L'auteur du Devin i du village^ racontant sa vie, a été bien dédaigneux de ne pas s'en souvenir !