‹ J.-J. RousseauChapitre 13 sur 29 · I. Voir Appendice : I, Le recueil de Camonette italiennes · texte numérisé non relu

I. Voir Appendice : I, Le recueil de Camonette italiennes

A la fin du livre. Rousseau note trois « Psalmodies » sur les vers du Tasse. Lon sait que certaines strophes de la Jérusalem délivrée ont passé à Tétat de véritables chants populaires en Italie et que le peuple de quelques provinces les chante sur des mélopées dont maints voyageurs ont dit la beauté. Rousseau a fait mieux que de leur consacrer quelques paroles vagues : il les a notées. L'une, Psalmodie nouvelle^ est sans doute de sa propre composition; elle témoigne d'un effort intelligent, mais rien de plus. De même, VOttave alla Fiorentina ne nous laisse qu une impression indécise. Mais quel grand caractère il y a dans la strophe qu'il fait précéder du titre : Tasso alla Veneziana ! Sûrement Jean-Jacques a entendu chanter par les gondoliers ce chant d'une mélancolie profonde, dont l'ample ligne se déroule librement, avec de lentes montées, puis des descentes mornes, de longues tenues de la voix et des ornements à l'orientale. Ce n'est pas un romantique de i83o qui nous a apporté cet écho de la lagune ; mais c'est le premier des romantiques, Jean-Jacques Rousseau, qui se manifeste ainsi comme évocateur d'impressions d'une intense poésie, en même temps que comme notre premier folkloriste musical.

Cette prédilection en faveur d'un art étranger

ne fut pas sans attirer à Jean-Jacques Rousseau des désagréments dont il ne tarda guère à se ressentir. Nous les connaîtrons bientôt.

Pour l'instant, il revenait en France, où, ne pouvant obtenir justice contre les abus dont il avait été victime, il sentit pour la première fois naître en son âme « un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, où le vrai bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés à un ordre apparent... » Il se replaça comme secrétaire chez ses anciens protecteurs, le comte de Francueil et M""' Dupin. Il convient d'ajouter que ce fut vers cette époque que commencèrent ses relations avec Thérèse Levasseur, événement que M. Emile Faguet considère comme étant des plus graves et ayant bouleversé toute sa vie, — à quoi nous ne contredisons pas, tout en constatant qu'il fut sans aucune espèce d'influence au point de vue de sa carrière musicale.

Auprès de Thérèse, Rousseau termina en trois mois la composition des Muses galantes^ l'opéra qu'il avait commencé d'écrire avant d'aller en Italie et que son voyage lui avait fait interrompre. Une lettre de lui nous informe de la date de l'achèvement : elle est du 9 juillet 1745.

Les Muses galantes ! titre qui en dit long sur le goût d'une époque ! Campra avait fait l'Europe

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galante, Rameau les Indes galantes ; un autre auteur, moins célèbre, avait en préparation l'Année galante. Jean-Jacques Rousseau ne voulut pas être en reste avec toutes ces galanteries surannées ; il ne craignit pas d'y compromettre jusqu'aux antiques et chastes Muses !

Son poème n'est assurément ni plus mauvais ni pire que les autres, de même nature, qui encombraient dans le même temps la scène lyrique française. « L'opéra français est un spectacle où tout le bonheur et tout le malheur des personnages consiste à voir danser autour d'eux», devait bientôt écrire Grimm. Jean-Jacques Rousseau, dont l'écrivain allemand n'était pas encore l'ennemi, voulut sans doute justifier cette définition en écrivant les Muses galantes. L'analyse du poème (qu'on peut lire dans ses œuvres complètes) va lui donner trop pleinement raison.

Les Muses galantes^ dociles à la poétique musicale en honneur en France pendant toute la première moitié du xviii* siècle, sont, non pas une tragédie en musique, mais un divertissement formé de chants et de danses et composé d'un prologue en trois entrées, les personnages et l'action différant d'un acte à l'autre.

Le prologue montre l'Amour triomphant de tous les obstacles, au milieu des entrechats. Conception neuve, n'est-il pas vrai ?... L'espiègle

dieu a eu la fantaisie de se venir promener vers les régions du Parnasse où il a trouvé Apollon en paix au milieu des neuf Muses. Tout est ] aussitôt en émoi ! Phébus, qui résiste, est subjugué : l'Amour le renvoie à Daphné, et, pour le punir, rend la Nymphe insensible ; quand il

^ est parti, les Muses s'apprivoisent volontiers — et l'on danse.

La première entrée, dans l'œuvre originale, avait pour héros le Tasse. Rousseau, pour des raisons qui seront expliquées, dut substitue au moderne poète italien l'antique Hésiode : c'est celui-ci que nous connaissons maintenant comme premier héros de l'action lyrico-chorégraphique. Ce poète, en qui l'histoire avait pensé reconnaître l'auteur de la Théogonie, est, dans l'opéra, un simple berger. Il aime une nymphe, mais désespère d'être choisi par elle, parce qu'il est dénué de génie. Or, cette nymphe n'est autre que la Muse

- Euterpe : par son pouvoir surnaturel, elle donne au berger les qualités qui lui manquent ; Hésiode pourra plus tard écrire les Travaux et les Jours ; en attendant, il est plein de galanterie — et l'on danse.

Cette entrée représentait « le genre élevé et fort ». La seconde est « pour le tendre » et elle a pour personnage Ovide. Le poète aime une belle que les Sarmates ont destinée à être prê-

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tresse de Diane ; mais ces froids sauvages ne manquent pas de se laisser attendrir par ses chants amoureux — et Ion danse.

La troisième entrée, dans le « genre gai », met en présence Anacréon et Polycrate, épris Fun et Tautre de la même fille. Celle-ci préfère le poète au roi, le roi pardonne — et l'on danse.

Quand, vers la fin de sa vie, Jean-Jacques Rousseau voulut faire précéder ce poème d'une préface, il commença ainsi :

(( Cet ouvrage est si médiocre en son genre, et le genre en est si mauvais, que, pour comprendre comment il m'a pu plaire, il faut sentir toute la force de Thabitude et des préjugés...»

Recherchons pas une autre manière d'exprimer un jugement que l'auteur a formulé en des termes si conformes à la vérité et à la raison. Donnonslui d'ailleurs acte de l'excuse contenue dans la dernière partie de sa déclaration, et tenons-la pour valable. Il est bien vrai qu'en effet tout ce qu'on représentait à l'Opéra dans le même' temps était de la même force, et que Rameau mettait en musique des poèmes aussi mauvais. Rousseau n'a donc pas mérité le blâme si, voulant écrire pour l'Opéra, il lui a destiné les Muses galantes : il ne cherchait qu'à servir le public comme celui-ci voulait l'être ; et si l'on peut lui reprocher de n'avoir pas osé, du premier coup

et à lui seul, faire une révolution en musique, il convient de l'excuser en songeant qu'il en était encore à l'âge des timides débuts, et qu'il sut se rattraper plus tard.

Donc, Fopéra étaitfait. 11 s'agissait maintenant d'en tirer parti : «c'était un autre opéra bien plus difficile )w Respectueusement, Jean-Jacques aurait voulu le soumettre à Rameau, pensant que l'auteur du Traité cl Jiannonie ei àe Dardanus « protégerait avec plaisir l'ouvrage d'un de ses disciples». Ainsi, lorsqu'il composait les Muses galantes, Rousseau se regardait comme « disciple» de Rameau. Ce ne fut donc pas sa faute, si, au lieu d'accepter son hommage, le maître, dès la première rencontre, le traita en ennemi.

Il avait été présenté à La Pouplinière, dont le salon musical eut une grande influence sur le développement de l'art vers le milieu du xviii' siècle. Rameau y siégeait en posture d'oracle. Rousseau le pria de lire son ouvrage : il refusa, grognant à son ordinaire, et dit que cela le fatiguerait. La Pouplinière proposa une audition, pour laquelle les excellents éléments de son orchestre étaient mis à la disposition du jeune compositeur. Celuici, plein de joie, tira de sa partition les cinq ou six meilleurs morceaux, et l'on s'assembla au jour dit.

Ce jour eut une importance capitale dans la

vie musicale de Jean-Jacques Rousseau. Disons simplement ce qui s'y passa en faisant appel aux témoignages les plus authentiques : ceux des deux principaux intéressés.

Les Confessions rapportent l'entrevue en ces termes :

Rameau consentit en grommelant, et répétantsans cesse que ce devait être une belle chose que la composition d'un homme qui n'était pas enfant de la balle et avait appris la musique tout seul... Il commença, dès l'ouverture, à faire entendre, par ses éloges outrés, qu'elle ne pouvait être de moi. Il ne laissa passer aucun morceau sans donner des signes d'impatience ; mais à un air de haute-contre, dontle chant était mâle et sonore etl'accompagnement très brillant, il ne put plus se contenir ; il m'apostropha avec une brutalité qui scandalisa tout le monde, soutenant qu'une partie de ce qu'il venait d'entendre était d'un homme consommé dans l'art, et le reste d'un ignorant qui ne savait même pas la musique... Rameau prétendit ne voir en moi qu'un petit pillard sans talent et sans goût.

Au tour de Rameau, maintenant. Dans un ouvrage de polémique personnelle, où Jean-Jacques Rousseau est visé de la première à la dernière page [Erreurs sur la musique dans V Encyclopédie)^ il raconte ainsi la scène :

Il y a dix ou douze ans qu'un particulier (voyez ce ton de mépris !) fit exécuter chez M. *** un ballet de sa composition, qui depuis fut présenté à lOpéra, et refusé : je fus frappé d'y trouver de très beaux airs de

violon dans un goût absolument italien, et en même temps tout ce qu'il y a de plus mauvais en musique française tant vocale qu'instrumentale, jusqu'à des ariettes de la plus plate vocale secondée des plus jolis accompagnements italiens. Ce contraste me surprit, et je fis à l'auteur quelques questions auxquelles il répondit si mal que je vis bien, comme je l'avais déjà conçu, qu'il n'avait fait que la musique française et avait pillé l'italienne.

L'on conviendra qu'on ne saurait rêver une conformité plus exacte entre les deux textes. Le seul désaccord qu'on y trouve est dans la manière dont les deux adversaires parlent l'un de l'autre : le premier restant courtois et déférent, malgré sa peine, l'autre, ne se doutant pas à qui il a affaire, le traitant avec un mépris presque brutal, dont la suite de sa citation va confirmer le parti pris :

Si ce ballet eût été représenté à l'Opéra... il aurait seulement prouvé qu'une bonne musique italienne vaut mieux qu'une plate musique française, que, dans l'ouvi'age d'un mauvais auteur, ce qu'il a pillé vaut mieux que ce qu'il a fait lui-même, enfin qu'il n'est pas impossible à cet auteur de piller de fort bonnes choses, parce que sans aucun génie, dénué d'oreille, de sentiment, d'expérience €t de connaissances, on peut ne pas manquer absolument d'un certain goût ; mais ce degré de goût est si commun qu'il ne mérite aucun éloge, pas même le nom de goût, réservé à un sentiment plus fin : outre que c'est peut-être lui faire grâce encore, puisqu'il peut bien n'avoir fait le choix que sur le témoignage d'un tiers, ou sur une célébrité générale.

Cet acharnement, dépouillé de tout atticisme, est vraiment pénible à constater. Si nous considérons la situation mutuelle des deux hommes, nous devons convenir que le beau rôle ne fut pas pour Rameau. Nous le voyons se dresser» de toute la hauteur dé son autorité et de son génie, contre l'effort d'un jeune homme qui, jusqu'alors plein de respect, n'eût demandé qu'à se placer sous son patronage, l'avait pris pour son guide et le suivait avec une confiance allant jusqu'à l'aveuglement : en l'accablant, il manquait autant de générosité que de justice.

Il manquait aussi de perspicacité. Il est de certaines hauteurs où les génies se rencontrent et devraient se reconnaître : Rameau n'a pas compris qu'il était en présence d'un de ces génies là. Il pensait n'avoir affaire qu'à un petit garçon, alors qu'il avait en face de lui Jean- Jacques Rousseau, moins fort que lui en musique, mais qu'à d'autres égards l'événement a prouvé être digne de quelque estime. De cela. Rameau ne s'est pas douté un seul instant. Le musicien n'a pas deviné le philosophe. Quant au propos en lui-même, ce n'était qu'une injure gratuite. Rameau avait peut-être raison de reprocher à Jean-Jacques Rousseau d'avoir appris la musique tout seul ; il avait certainement tort de l'accuser d'être plagiaire.

Nous nous expliquerons là-dessus plus tard. Gomme bien l'on pense, l'incident fit sensa^ tion et fut fort coiiimenté. Mais tout le monde n'avait pas partagé Fopinion dédaigneuse de Rameau. Le duc de Richelieu, qui, en sa qualité de premier gentilhomme de la chambre, était chargé de l'organisation des spectacles de la cour, entendit parler de l'œuvre nouvelle et voulut la connaître. Il en fit donner une audition intégrale chez l'intendant des Menus, aux frais du roi, sous la direction de Francœur. Rousseau dit qu'il en reçut de grands compliments. Avouons qu'il eut tort de les prendre au sérieux : c'est là monnaie courante dans le monde, et qui ne vaut pas cher. Ainsi, l'ancien solitaire des Gharmettes, le futur ermite de Montmorency, se trouvait mêlé aux coteries des salons parisiens. Le duc de Richelieu semblait s'intéresser à lui : il lui en donna bientôt la preuve; mais M"' de la Pouplinière, qui pourtant avait quelques complaisances pour ce seigneur, se déclara d'un avis opposé, et, quand Rousseau s'en fut lui faire la cour à sa toilette, elle le traita durement. Il y avait aussi dans la même société la belle et brillante M""" d'Etiolés, près d'atteindre, sous le nom de marquise de Pompadour, au rang qui faisait l'objet de ses manœuvres patientes ; malgré

tous ses charmes, Rousseau a déclaré avoir toujours éprouve a son égard une aversion ^ instinctive -. Pourtant la plus élémentaire pru-S dencelui commandait de ménager une si haute ^ puissance, et il s'y résigna tout d'abord. Pauvre ^ provincial, plébéien égaré dans une société pour laquelle il était si peu fait, embarrassé de sa personne et de son génie et ne sachant que faire de l'une ni de l'autre ! Il a dit quelle était la cause de l'hostilité manifestée par M""" de la Pouplinière, etnous pouvons l'en croire, car de telles raisons sont fortes dans le monde où il fréquentait : c'est qu'il était Genevois. Or, un autre Genevois, l'abbé Huber, avait déconseillé au fermier général delà Pouplinière d'épouser celle qui, avant d'être sa maîtresse, n'était qu'une petite actrice sans notoriété, et, devenue épouse légitime, allait à son tour prendre pour amant l'irrésistible duc ; pour ce conseil, la fdle de Mimi Dancourt avait voué une haine implacable à tous les Genevois ! Rousseau avait donc fait un pas de clerc en demandant à être introduit dans la maison : il n'y pouvait pas réussir.

A travers les éloges de façade, il avait distingué pourtant qu'une partie de son opéra était à refaire : l'acte du Tasse, que le duc de Riche-

i . Voir là-dessus le livre XI des Confessions.

lieu déclara ne pas pouvoir laisser passer à la cour. Pourquoi? Sans doute le spectacle des amours d'une princesse avec un poète aurait paru scandaleux dans la demeure de Louis XV?... Rousseau ne se fit pas prier et c'est alors qu'il se mil en devoir de remplacer le Tasse par Hésiode.

Il avait à peine terminé cette besogne quand le duc trouva une autre occasion de lui donner la preuve de son bon vouloir.

L'année l'^^o, au cours de laquelle se déroulent ces événements , fut exceptionnelle au xviii^ siècle par l'importance qu'y eurent les spectacles de la cour. En février avait eu lieu le mariage du Dauphin. A cette occasion furent célébrées des fêtes aussi magnifiques que celles dont s'était illustré le règne de Louis XIY. Sur un théâtre tout exprès construit à ^'ersaiIles, l'Opéra et la Comédie française vinrent donner des représentations de gala, pour le programme desquelles furent composées plusieurs œuvres nouvelles. L'on avait voulu renouveler les mer< veilles des spectacles où Molière et LuUi avaient uni leurs génies en une collaboration féconde : à cet effet, l'on fit appel à leurs plus dignes successeurs, ^'oltaire et Rameau. L'auteur de la Henriade écrivit La Princesse de Navarre, comédie-ballet en trois actes, et l'auteur \\.e Castor et

Pollux en composa les divertissements et intermèdes de musique.

Les spectacles de ce genre sont sans lendemain. Ni la Princesse d'Elide, ni les AmanLs magnifiques^ malgré le grand nom de Molière, n'avaient survécu aux fêtes de cour qui les avaient vu naître. De même il ne fut plus guère question de la Princesse de Navarre après les deux soirs de février 1745 où cette œuvre avait été représentée à très grands frais. Le duc de Richelieu, organisateur de ces fêtes, désirait pourtant sauver la musique de Rameau, au moins pour un jour. Mais comment faire, lorsque cette musique faisait partie d'une combinaison dans laquelle entraient à parts égales la comédie parlée et Fopéra chanté et dansé, et que Ton ne voulait plus faire appel au concours des comédiens .^ Ce fut fort aisé : on supprima la pièce; pour mieux dire, on la réduisit à sa plus simple expression, résumant en quelques récitatifs, mêlés de menues ariettes, ce qui avait fait à l'origine l'objet d'una action développée. Voltaire consentit, non sans quelque mauvaise humeur et avec une hâte dédaigneuse, à bâcler un nouveau scénario. Le titre même de l'œuvre fut changé : La Princesse de Navarre devint Les fêtes de Ramire.

Il fallait quelqu'un pour faire les raccords,

écrire la musique des récitatifs et des quelques petits airs destinés à relier les morceaux de la partition primitive , rattacher par quelques transitions nécessaires les nouveaux vers envoyés par Voltaire aux strophes de son premier poème. Le duc eut une idée déplorable, encore que l'intention en fût certainement très bonne. Ayant constaté que les Muses galantes étaient d'un seul auteur, à la fois poète et musicien, il confia à Jean -Jacques Rousseau la mission d'être le substitut de Voltaire et de Rameau tout ensemble.

Personne au monde n'était plus mal fait pour une pareille besogne ! Ce que l'on demandait ici, c'était quelqu'un qui fût capable d'exécuter ce que Rousseau appelle ailleurs le « travail de . manœuvre », à quoi il était le plus mal préparé. 11 accepta pourtant, cela même avec empressement, car il voyait dans le choix que le gentilhomme de la chambre avait fait de lui, en même temps qu'une preuve de confiance qui le touchait, une sérieuse chance d'avenir : toujours en quête d'une position sociale qu'à trente-trois ans il n'était pas encore parvenu à trouver, inclinant de plus en plus à suivre la carrière musicale, il ne pouvait pas laisser échapper une telle occasion de se produire.

Il se mit au travail avec ardeur et se donna cer-

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tainement beaucoup plus de mal que ne le méritait une tâche si subalterne. Défait, rien de tout de ceci ne serait digne d'être raconté si des incidents si infimes n'avaient eu pour acteurs des personnages si considérables. Il nous manquait un grand premier rôle ; le voici : Voltaire est entré en scène! Jean-Jacques Rousseau lui écrit; sa lettre, du ii décembre 1745, est la première de leur correspondance. Il lui déclare qu' « il y a quinze ans qu'il travaille pour se rendre digne " de ses regards », lui fait part de l'objet de la collaboration à laquelle l'a appelé le duc de Richelieu et le prie de lui « indiquer les endroits où il se serait écarté du beau et du vrai, c'est-à-dire de sa pensée », conclut enfin : « Quel que soit pour moi le succès de ces faibles essais, ils me seront toujours glorieux s'ils me procurent l'honneur • d'être connu de vous, etc. »

Voltaire répondit dans le même style, complimentant Rousseau de « réunir deux talents qui ont toujours été séparés jusqu'à présent : voilà déjà, ajoutait-il, deux bonnes raisons pour moi de vous estimer et de chercher à vous aimer. » 11 lui laissait d'ailleurs toute liberté pour faire ce qu'il voudrait d'un ouvrage auquel il est manifeste qu'il ne s'intéressait plus aucunement.

Pour tout dire, la coopération de J.-J. Rous-

ROUSSEAU A PARIS gS

seau à une œuvre dont la production avait déterminé le concours d'un trio d'auteurs tels que Rameau, Voltaire et lui-même, fut peu de chose, moindre même qu'elle n'aurait dû l'être. Il avait, ) nous dit-il, fait « plusieurs morceaux d'appareil, entre autres l'ouverture » et composé des : récitatifs dont l'agencement lui avait donné .' grand'peine, car il avait fallu « lier, souvent en peu de vers et par des modulations très rapides, des symphonies et des chœurs dans des tons éloignés. » Mais quand eut lieu, à l'Opéra, la première répétition, M"* de la Pouplinière, continuant son travail de démolition, prit à tâche de tout critiquer ; si bien que Richelieu, qui avait commencé par prendre la défense de Jean-Jacques, finit par s'incliner, et qu'il fut décidé que l'œuvre serait renvoyée à Rameau pour recevoir le tour de main définitif. Rousseau en devint malade, et si gravement qu'il ne put pas assister à la représentation d'une œuvre qui restait sienne par plusieurs de ses parties, et à la faveur de laquelle sa musique fut pour la première fois entendue sur la scène française*.

Les Fêles de Ramire furent représentées à Versailles, le 22 décembre 1745. Quant au;c J/m^c* galantes, Rousseau en avait docilement récrit la

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