V. — LE DEVIN DU VILLAGE
A cette époque cependant se produisit un épisode qui fît dans sa vie une diversion tout aimable, dont la musique fut cause première^ qui eut, enfin, pour résultat de lui faire écrire, presque sans qu'il s'en doutât, l'œuvre à laquelle il a dû sa plus durable et sa plus juste renommée de compositeur.
Parmi les séjours favoris où il aimait à passer quelques moments, pour, disait-il, *« se tirer de l'urbaine cohue », il avait la maison d'un ami, Mussard, à Passy. En effet : quand les parisiens du temps de Louis XV voulaient faire une partie de campagne, ils s'en allaient promener à Passy. Ils y trouvaient de verts ombrages ; ils pouvaient même y prendre les eaux.
A quel point les empiétements de la vie contemporaine ont transformé l'aspect de ce lieu, compris depuis longtemps dans l'enceinte de Paris, c'est ce dont un simple regard en passant permet de se rendre compte. Et pourtant, tout n'a pas disparu du Passy de Jean-Jacques
Rousseau. Si, aujourd'hui, suivant la Seine, l'on marche dans la direction de l'ancien villag^e, à peine a-t-on dépassé le parc du Trocadéro qu'on en retrouve des vestiges. C'est d'abord une rue basse, allant vers le coteau, bordée, d'un côté, par de vieilles maisons rustiques aux toits écrasés, aux murs rongés de mousse, avec, à l'intérieur, des cours de fermes, des étables, de vieux puits. Rapprochement déconcertant, cette rue misérable porte le plus grand nom qu'un musicien puisse écrire : rue Beethoven ! A angle droit, en continuant le long du quai, se suivent en façade quelques maisons de mariniers, comme dans la banlieue ; puis, à côté de ces restes du vieux temps, se dressent, conquêtes de la civilisation, de hauts et somptueux immeubles modernes, groupés, eux aussi, sous un nom musical, mais d'une notoriété plus récente : square Alboni.
C'est exactement sur cet emplacement qu'était située la maison de Mussard où Jean-Jacques reçut l'hospitalité en 1752*. Par derrière montait un jardin qui s'étageait sur la pente et que fermait, en haut, une salle de repos.
Plus loin se groupaient les bâtiments des eaux de Passy. Ceux qui voudraient voir le peu qui en reste feraient bien de se hâter, car des maisons,