‹ J.-J. RousseauChapitre 17 sur 29 · I. Communication de M. Georges Cucuel · texte numérisé non relu

I. Communication de M. Georges Cucuel

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en construction à riieure même où nous écrivons, ont déjà mis bas les anciens pavillons. Par dessus les murs lézardés, au delà du « Passage des eaux » terminé par un escalier grimpant qui jadis était pittoresque, on peut apercevoir, sous des. arbres aux belles frondaisons, des allées laissées à l'abandon et couvertes d'herbes : c'était là que se promenaient les baigneurs, et c'est sous ces ombrages que Rousseau a composé, en partie, l'œuvre dont nous allons parler. Au XVIII* siècle, tout cela devait former un séjour charmant. Plus loin s'étendait (et s'étend encore) un vaste et beau parc, aux pelouses montant en pente douce vers un château qui, au temps de Rousseau, était celui de la comtesse d'Egmont, une de ses admiratrices ; plus haut encore s'élevait le château de La Pouplinière, maintenant disparu.

Dans la maison plus modeste, mais accueillante, de son ami, Jean-Jacques rencontrait, autour du maître, une société choisie et sympathique, parmi laquelle il cite l'abbé Prévost, le médecin Procope, M"* Denis, nièce de Voltaire, et M"" Vanloo, femme du peintre, « qui chantait comme un ange».

Dans le courant de 1752 (vraisemblablement au printemps;, il accepta l'invitation que Mussard lui adressait de passer quelques jours chez

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lui*. Le soir, ils faisaient de la musique : Mussart jouait du violoncelle ; ayant voyagé en Italie, ily avait entendu les opéras-bouffes dont il s'était engoué, lui aussi. Ils en parlaient tous deux avec une passion qui allait jusqu'à empêcher Rousseau de dormir. Un matin, celui-ci, tout en prenant les eaux et se promenant dans le jardin, s'amusa à griffonner, dans la salle voûtée du haut, quelques vers de chansons, avec les airs qui lui venaient à l'esprit en même temps que les paroles. C'était d'abord le chant d'une bergère abandonnée par son berger : « J'ai perdu mon serviteur » ; puis un duo de réconciliation : « A jamais, Colin, je t'engage », et encore une ariette : « L'amour croît s'il s'inquiète ». Au thé, il montra ces chiffons à Mussard et à sa gouvernante, qui se récrièrent et trouvèrent cela charmant. Ils le pressèrent d'en faire un opéra. Il y avait bien pensé : il se disait qu'un opéra de genre léger ne serait point déplacé sur la scène française où, d'ailleurs, les bouffonneries étaient parfaitement reçues; mais

I. Il est question du séjoui" de Rousseau à Passy dans deux lettres à M'"» de Créqui, dont l'une parle d'un règlement de copie musicale (« J'ai travaillé huit jours, c'est-à-dire huit matinées. Pour vivre, il faut que je gagne quarante sous par jour : ce sont donc seize francs qui me sont dûs, et dont je prie votre exactitude de dififérer le paiement jusqu'à mon retour de la campagne »). Mais ces lettres, qui portent la date de 1732, n'y ajoutent aucune autre précision que « ce samedi » et « ce mercredi matin ». D'autre part. Le Devin du village a été représenté pour la première fois le 18 octobre de la même année.

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les Amours de Ragonde, de Mouret, qui jusqu'alors en avaient été le chef-d'œuvre, n'étaient qu'une farce grocsière, et il était certainement possible de produire quelque chose de plus délicat. Dans ces dispositions, il passa le dernier temps de son séjour à Passy à écrire un dialogue en vers et à noter des thèmes destinés à s'y accorder ; en six jours cette ébauche était terminée. Rentré à Paris, il était si bien en train qu'en trois semaines l'acte fut orchestré et mis au net. C'était le Devin du village.

Il fut vite tourmenté, on le devine, par l'impatience d'entendre et de voir représenter l'ouvrage. Mais le mauvais succès des Muses galantes Tavait rendu circonspect : il craignit de faire condamner d'avance sa nouvelle œuvre s'il la proposait lui-même. 11 chargea donc un tiers de la présenter aux directeursde l'Opéra, sous le sceau du secret. Cet obligeant intermédiaire fut l'académicien Duclos. Il remplit son devoir en conscience ; une lecture eut lieu, «et les petits violons ^ qui la dirigèrent ne surent eux-mêmes quel était l'auteur qu'après qu'une acclamation générale eût attesté la bonté de l'ouvraofe ».

Bien mieux : c'était à qui, maintenant, aurait la musique de Rousseau ! Celui-ci désirait voir

». Rebel et Francœur.

représenter le Devin du village à FOpéra ; mais l'intendant des Menus le réclama pour les spectacles de la cour. 11 y eut dispute : on fut près de

- tirer Tépée pour décider à qui appartiendrait le nouveau chef-d'c|uvre ! Enfin il fallut céder à l'autorité ; Ze Devin fut mis en répétition pour être joué à Fontainebleau, où la première représentation en eut lieu le i8 octobre 1752.

Les Confessions ontfaitle récit de cette soirée, en une page pleine de vivacité, M. Jules Lemaître a observé qu'en l'écrivant, Jean-Jacques Rousseau parle comme un « auteur fieffé». Pourquoi non, puisque ce jour-làil étaitenfin compositeur! Oh ! laissons l'en profiter, le pauvre homme, de cette jouissance d'une heure, car il ne la retrouvera jamais : c'est la dernière qu'il éprouvera dans la société de ses semblables. Le voilà donc, au milieu de la splendeur qui l'entourait, placé en vue de toute la salle, dans la loge en face de celle du Roi, ayant gardé, quant à lui, son attitude et son costume de philosophe résolu à rompre avec les vanités du monde et ses richesses, au fond très embarrassé de sa personne. Pourtant, la curiosité dont il se sentait l'objet ne laissait pas, lui semblai4;-il, d'être sympathique.

, « Dès la première scène, raconte-t-il, j'entendis s'élever dans les loges un murmure de surprise et d'applaudissements jusqu'alors inouï dans ce

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genre de pièces. La fermentation croissante alla bientôt au point d'être sensible dans toute rassemblée, et, pour palier à la ^lontesquieu, d'augmenter son efFet par son effet même. A la scène des deux petites bonnes gens, cet effet fut à son comble... J'entendais autour de moi un chuchotement de femmes qui me semblaient belles comme des anges et qui s'entre-disaient à demivoix : « Cela est charmant ; cela est ravissant; il n'y a pas un son là qui ne parle au cœur. » Le plaisir de donner de l'émotion à tant d'aimables personnes m'émut moi-même jusqu'aux larmes, et je ne pus les contenir au premier duo, en remarquant que je n'étais pas seul à pleurer». En proie à cet attendrissement bienfaisant, il faisait un retour sur lui-même et se remémorait les souvenirs de ses misérables débuts...

L'exécution musicale avait de quoi le satisfaire. L'orchestre, nombreux, était composé des musiciens de l'Opéra et de ceux de la musique du Roi; les chœurs étaient également ceuxde l'Opéra. Jélyotte et Guvilier jouaient les rôles de Colin et du Devin, et celui de Colette était représenté par l'aimable M*"'' Fel, dont tous les Encyclopédistes étaient plus ou moins amoureux* et à qui, en

I. L'on peut rappeler ici l'amusante anecdote, racontée dans le» Confessions, de la léthargie simulée de Grimm qui « après avoir TU quelque temps de bonne amitié M"» Fel, s avisa tout d'un coup d'en devenir épcrdùnient amoureux et de vouloir supplaa

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faveur de sa bonne "mine et de sa jolie voix, ils pardonnaient de chanter de la musique française. Le divertissement final n'était pas encore écrit : quelques airs de chant et de danse, empruntés au répertoire, y suppléèrent'.

Le roi avait témoigné sa satisfaction. Il se promenait par le château en chantant : i< J'ai perdu mon serviteur^ avec la voix la plus fausse de son royaume». 11 fit appeler Rousseau à paraître devant lui pour lui annoncer Toctroi d'une pension. M""^ de Pompadour voulut jouer un rôle de la pièce nouvelle à son château de Bellevue et choisit le travesti de Colin. Elle envoya cinquante louis à l'auteur, qui répondit par une belle lettre où il témoignait « son respect pour la main dont venait le présent » et terminait par les galanteries nécessaires dans un tel billet. 11 n'avait pas oublié qu'il avait fait autrefois connaissance de la favorite, aux côtés de son ancienne ennemie M"^ de la Pouplinière, et il n'était sans doute pas fâché de se montrer sous un jour plus

ter Gahusac. La belle, se piquant de constance, éconduisît ce nouveau prétendant. Celui-ci prit l'affaire au tragique et s'avisa d'en vouloir mourir. » Il n'en mourut pas : après que Rousseau et l'abbé Raynal l'eurent veillé plusieurs jours avec une tou<;hante sollicitude, « il se leva un beau malin et reprit son train de vie ordinaire. » Rousseau conclut : « C'eût été réellement une anecdote merveilleuse, que la cruauté d'une fille d'Opéra eût fait mourir un homme de désespoir ! »

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