I. Dani, Le Peintre amoureux de son modèle, Avertissement
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Ne quittons pas, d'ailleurs, la Lettre sur la musique française sans faire une constatation qui atténuera clans une certaine mesure les sévérités précédentes. Si nous avons pu reprocher à Jean- Jacques Rousseau, d'avoir, par esprit de paradoxe, exagéré sa pensée, nous ne devons pas aller jusqu'à l'accuser de mauvaise foi ni le mettre en contradiction avec lui-même. Sans doute le ton de la Lettre est différent de celui du parallèle analysé en premier lieu. Cependant les deux écrits ne sont pas en désaccord aussi flagrant qu'il le semble. Le fait est qu'ils traitent la question à des points de vue diff'érents. Le premier n'était qu'une suite d'observations cherchant à définir les qualités respectives «de l'une et de l'autre musique : le second a un caractère de généralité qui lui permet de négliger les détails. Aussi bien, la Lettre contient en maint endroit des préceptes qui ne s'appliquent pas nécessairement a une musique plutôt ' qu'à l'autre. Rousseau y exprime sa préférence pour les harmonies simples, voire pauvres, et son aversion pour les « fugues et les contrefugues ». Mais on peut concevoir une musique française qui ait la première qualité et une musique italienne hérissée de complications ! Et c'est, en vérité, la seule dernière phrase qui suscite nos protestations, car le corps de la
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Lettre est plein d'observations judicieuses et parfois d'une véritable pénétration.
Le succès de l'écrit réalisa toutes les espérances de Fauteur, et peut-être les dépassa. Ecoutons-le en rendre compte : « La Lettre sur la musique souleva contre moi toute la nation, qui se crut offensée dans sa musique. La description de l'incroyable effet de cette brochure serait digne de la plume de Tacite. C'était le temps de la grande querelle du Parlement et du Clergé. Le Parlement venait d'être exilé ; la fermentation était au comble ; tout menaçait d'un prochain soulèvement. La brochure parut; à l'instant toutes les autres querelles furent oubliées : on ne songea plus qu'au péril de la musique française. »
Les contemporains confirment unanimement ce témoignage. « On est indigné à la Cour, disaient les Nouvelles déjà citées. Il pourrait bien arriver que ce grand Rousseau fût chassé de France. » Les Confessions disent de même : « A la cour on ne balançait qu'entre la Bastille et l'exil, et la lettre de cachet allait être expédiée si M. de Voyer n'en eût fait sentir le ridicule. » " — « En vérité, ce serait bien fait, continue le nouvelliste. C'est un esprit dangereux... » L'écrivain ne croyait peut-être pas si bien dire ! Mais n'aurait-il pas été piquant que l'exil de Jean-
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Jacques Rousseau, eût pour cause sa Lettre sur la musique française ?
C est à l'Opéra et dans ses entours que la querelle s'échauffa le plus. Des couplets satiriques sur Rousseau passaient de main en main et des chansons se chantaient au foyer des musiciens. Dans la salle, les défenseurs de Tordre regardaient l'écrivain d'un air menaçant. Un soir, au parterre, des voisins bien intentionnés se pressaient autour de lui. « Il crie qu'on l'étouffait ; on lui répond qu'il n'y a pas de mal à ça\ » Mais il était trop fier pour se dérober devant ces manifestations de colère, et c'était un des besoins de sa nature d'y faire face. Il va jusqu'à prétendre que l'orchestre del'Opéra «fît l'honnête complot» de l'assassiner. « On me le dit, poursuit-il ; je n'en fus que plus assidu à l'Opéra et je ne sus que longtemps après que M. Amelot, officier des mousquetaires, m'avait fait escorter à mon insu. »
Faute de mieux, on le brûla en effigie : la cérémonie de la marche au supplice du mannequin auquel on mit le feu dans la cour de l'Opéra fut du moins inoffensive- et gaie, et elle eut le
I. Voir les Souvelles à la ma/n publiées par M. G. Cucuel. Une lettre postérieure donne ces autres détails. « Tout le monde a sa avec quel soin j'étais consigné, recommandé aux sentinelles; partout on n'attendait qu'un mot, qu'un geste pour m'arrêter, et sitôt que j'allais au parterre j'étais environné de mouches qui cherchaient à m'excitei. » k Lenieps, aS avril 1759.
1. Ce brùlenient en eflûgie dans la cour de lOpéra fut peut-être
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dénouement qu'il fallait, puisqu'elle se termina par un bon mot : « Je ne suis pas surpris qu'ils me brûlent, dit Rousseau, après m'avoir mis si longtemps à la question. »
Mais un autre mauvais procédé lui fut plus sensible, et à juste raison, car on ne pouvait pas dire que celui-cifût de bonne guerre : les directeurs de l'Opéra lui supprimèrent ses entrées. Il y avait tous les droits, comme auteur du Devin du village : mais il fallait bien qu'on pût dire que Jean-Jacques Rousseau était « chassé de rOpéra », où d'ailleurs son ouvrage continuait à faire de belles recettes. Tout fut prémédité de façon que les choses se passassent avec la plus irréprochable impolitesse : le soir où il se présenta à la porte, l'entrée lui fut interdite en présence de tous les autres spectateurs', — à quoi il répondit en payant sa place et disant : (f Si on eût attendu quelques jours, je ne m'en serais pas aperçu », car les Italiens étaient à la veille
l'origine d'une coutume postérieure dont Rousseau se plaignit fort. « Une des plus jolies inventions [de ses ennemis] est, dit-il, le parti qu'ils ont su tirer pour leur objet de l'usage annuel de brûler en cérémonie un Suisse de paille dans la rue aux Ours. Cette fête populaire paraissait si barbare et si ridicule en ce siècle philosophe que, déjà négligée, on allait la supprimer tout à fait, si nos messieurs se fussent avisés dç la renouveler bien précieusement pour Jean-Jacques. A cet effet, ils ont donné sa figure et son vêtement à l'homme de paille, et, en le faisant promener en pompe dans les rues de Paris, ils ont eu soin qu'on le mît en station directement sous ses fenêtres, etc. » Rousseau juge de Jean-Jacques, Premier dialogue.
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de terminer leurs représentations ^ Il protesta d'ailleurs avec sa véhémence accoutumée et déclara retirer sa pièce. La dispute dura plusieurs années, recommençant à chaque reprise du Devin, car la pièce continuait à se jouer avec grand succès. Il y eut d'abord envoi d'une lettre officielle accompagnée d"un volumineux mémoire au ministre d'Argenson, en 1734 : lettre et mémoire restèrent sans réponse. En 1709, nouvelle protestation, envoyée de Montmorency au comte de Saint-Florentin : pour toute consolation, on offrit à Jean-Jacques Rousseau absent de lui rendre ses entrées ; mais cette réparation aussi insuffisante que tardive ne fil que le mettre dans une nouvelle colère. « Après m avoir ôté les entrées quand j'étais à Paris, me les rendre quand je n'y suis plus, n'est-ce pas joindre la ' raillerie à l'insulte- ? » Les choses finirent pourtant par s'arranger et l'Opéra put enfin jouer le Devin du village sans que l'auteur eût à lui reprocher de disposer d'un bien qui ne lui appartenaitpas. Mais que de temps et que de cris avant que fût conclue cette heureuse entente ! Les brochures qui voulurent riposter à la
I. Nouvelles littéraires, etc. manuscrit de la Staatsbibliotbek de Munich publié par M. J. G. Prodhomme dans les Sammelbànde der internationalen Musikgesellschafl, 1905, p. 573.
; Xci'w Appendice VIII : Sur les querelles de J,-J. Rousseau Vvec l upéra.
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Lettre de Jean-Jacques furent si nombreuses que nous ne songeons pas à en citer même les titres ni les auteurs. Il esl pourtant un de ces derniers qui mérite une exception en sa faveur : Rameau en personne ! 11 y avait dix ans que Rousseau et lui avaient pris leur premier contact, et le vieux maître commençait à comprendre que le musicien de province qu'il avait traité en petit garçon n'était tout de même pas quantité négligeable.-Aussi prit-il la peine, cette fois, de lui répondre par des écrits à l'allure dogmatique, où sa mauvaise humeur ne se dissimula pas.
Ce furent d'abord des Observations sur notre instinct sur la musique et sur son principe (1754) dont il prit prétexte pour réfuter à sa manière la critique du monologue A'Armide.
Il se peut qu'il ait eu quelquefois raison au point de vue musical; mais Rousseau, qui n'avait pas tort, avait l'avantage de se faire entendre dans une langue infiniment préférable ; de sorte que Rameau put s'apercevoir qu'au moins en matière de polémique il avait trouvé son maître.'
Sa mauvaise humeur s'accrut après la pu])lication des premiers volumes de V Encyclopédie, où Rousseau, commentant ses principes, en éclaircissait l'expression, et parfois, au milieu de beaux compliments, se permettait de le contredire. L'auteur du Traité de lliarmonie réduite
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a ses principes naturels n^y tint plus : sous le titre à'Erreurs sur la jnusique dans VEncyclopédie (1755), il écrivit une nouvelle brochure qui acheva de le brouiller avec tous les philosophes et qui, n'est qu'un pamphlet personnel où Fadversaire est désigné à chaque page. Cueillons en quelques phrases disséminées çà et là :
Pour juger d'un art, surtout en Législateur^ il faut non seulement le connoître, il faut de plus être doué de tous les talens qu'on doit y supposer, pour pouvoir s-e rendre raison des effets qu'on en éprouve.
Il y a des têtes également bien organisées chez toutes les Nations où la Musique est en règne ; mais tel qui aura passé ses premières années dans un lieu où l'on entend rarement de la Musique, peut fort bien n'être pas compris dans le nombre.
Dans quel labyrinthe ne jetterait-on pas un amateur curieux par toutes ces différences, etc.
Le défaut d'oreille est un grand obstacle à quiconque prétend se donner pour Législateur en Musique.
Remarque frivole, à laquelle je répondrai sur le même ton . ..
Un Particulier qui a besoin d'être excité par le mouvement est pardonnable ; mais un Musicien, du moins se donnant pour tel, qui veut dogmatiser...
Pour un Partisan de la Mélodie c'est bien mal prendre sa bisque que de s'inscrire contre la plénitude de l'harmonie en général.
A la suite de ces réflexions se place le récit de l'audition des Muses galantes : « Il y a dix ou douze ans qu'un particulier... » Enfin Rameau,
levant le masque, prend à partie directement Rousseau en l'appelant par son nom : mais la discussion ne s'en élève pas davantage ; elle reste terre à terre, maussade et pédanlesque, énonçant des préceptes sur les accords, les chiffres, les intervalles, marquant des fautes chez celui qui les enfreint, et rien de plus.
En somme, dans cette querelle entre un maître de l'art et un praticien de moindre habileté mais d'idées plus étendues, il faut avouer que ce ne fut pas le premier qui eut raison. Rameau n'a rien gagné, ni pour lui, ni pour l'art, à se mettre ainsi en travers de la route sur laquelle s'avançaient après lui des hommes jeunes et intelligents, qui ne demandaient pas mieux que de le suivre, mais voulaient marcher librement.
Car entre Rameau et les Encyclopédistes, Jean-Jacques Rousseau compris, il n'y a pas divergence de direction générale. Tous suivent la même voie, poursuivent le. même but : la recherche de la vérité, la connaissance des secrets de la nature. Or, qui, en musique, au xviii^ siècle, a réalisé cette conquête avec plus de passion, de patience et de génie que Rameau? Ses découvertes dans le domaine de la science musicale avaient fait l'admiration générale, et les philosophes n'avaient pas été les derniers à leur rendre hommage. Gela esl telle- J.-J. Rousseau. 10
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ment vrai que deux de ceux-ci, voulant que le résultat en fût connu aussi largement que possible, prirent à lâche de les expliquer au public : lun est d'Alembert, qui, en publiant ses Eléments de musique suivant les principes de M. Rameau, a coopéré puissamment à la vulgarisation de son œuvre ; l'autre est Jean-Jacques Rousseau lui-même, qui depuis si longtemps appliqué à les comprendre, continua sa propagande en écrivant ses articles de \ Encyclopédie, où il en condensa fidèlement la substance, citant scrupuleusement l'auteur chaque fois que l'occasion s'offrait à lui, et, sauf dans quelques cas où il avait à faire des réserves motivées, n'écrivant jamais qu'avec éloges le nom de <;elui dont naguère il se fût dit volontiers le disciple'.
I . Dans l'article Accompagnement se lisaient ces mots (non reproduits dans le Diciionnoire de musique) : « C'est à M. Rameau que nous sommes redevables dune méthode «ouvelle. C'est lui •qui a fait connaître la basse fondamentale, et qui par là nous a découvert les véritables fondements d'un art où tout paraissait arbitraire ». L'article Chi/frc. expliquant »ine autre invention, se terminait ainsi : «Mais avec tant de raisons de préférence, n'a-t-il point fallu d'autres objections encore pour faire rejeter lamétbode de M. Rameau .'Elle était nouvelle : elle était proposée par un homme supérieur en génie à tous ses rivaux : voilà sa condamnation. » Le Discours préliminaire de l'Enci/clopédie, rédigé par d'Alembert, disait de son côté : « M. Rameau, en poussant la pratique de son art à un si haut degré de perfection, est devenu tout ensemble le modèle et l'objet de la jalousie d'un grand nombre d'artistes, qui le décrient en s'efforrant de l'imiter. Mais ce qui le distingne plus pai-ticulièrement, c'est d'avoir réfléchi sur la théorie, d'avoir su trouver le principe de l'harmonie et de sa méthode... Je saisis avec empressement l'occasion de célébrer cet artiste philoso-
Et parce que, sur quelques détails, de forme plutôt que de fond, il y a un semblant de désaccord entre eux, — parce que, dans la pratique. Rameau veut des harmonies pleines et compactes tandis que Rousseau les veut simples et presque nues (c'est là leurplus grand dissentiment, affaire de goût personnel bien plutôt que de principe), il faut qu'ils partent en guerre l'un contre l'autre ! Nous en avons dit assez pour qu'on sache que, cette guerre, c'est Rameau qui la déclara. Loin de désarmer, il persista dans son attitude hostile, et en cela, l'événement l'a prouvé, sa maladresse fut égale à son défaut de générosité initial; car vraiment il n'était personne qui dût, plus que Rameau, être l'ami des Encyclopédistes. D'Alembert lui répondit :
Un anonyme^ vient d'attaquer quelques articles de musique de M. Rousseau. «Je crois, dit-il, devoir mettre les éditeurs de VEncyclopédie sur la voie de vérités quils ignorent, négligent ou dissimulent, pour y substituer des erreurs, et MÊME des opinions... » M. Rousseau, qui joint à beaucoup de connaissances et de goût en musique le talent de penser et de s'exprimer avec netteté, que les musiciens n'ont pas toujours, est trop en état de se défendre par lui-même pour que nous entreprenions ici de soutenir sa cause... Pour nous, sans prendre d'ailleurs
phe, etc. » En vérité. Rameau était mal venu à se plaindre d'être mal traité par VEncyclopédie et à en attaquer les collaborateurs.
I. Les Erreurs sur la musique avaient été imprimées sans nom d'anteur.
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aucune part à une dispute qui nous détournerait de notre objet, nous ne pouvons nous persuader que l'arliste célèbre à qui on attribue cette production en soit réellement l'auteur. Tout nous empêche de le croire : le peu de sensation que sa cx'itique nous paraît avoir fait dans le public ; des imputations aussi déplacées que déraisonnables dont cet artiste est incapable de charger deux hommes de lettres qui lui ont rendu en toute occasion une justice distinguée ^ et qu'il n'a pas dédaigné de consulter quelquefois sur ses propres ouvrages, etc -.
Quant à Jean-Jacques Rousseau, son attitude en la circonstance fut parfaite. Il fît son examen de conscience, la plume à la main. Voulant se rendre compte s'il avait raison vis-à-vis de soi-même, il réfuta Rameau sur le papier; puis, tranquille de ce côté, mais ne voulant pas davantage envenimer les choses, il laissa son écrit, qu'on n'a retrouvé qu'après sa mort^ Ce fut sans doute pour lui une première tristesse de se voir repousser par un maître qui semblait fait pour le comprendre. Rameau fut le premier grand homme que Rousseau devait avoir pour ennemi. Hélas ! combien