I. Emile, livre II
id6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU
et la publication du Dictionnaire de musique^ dernière œuvre de Rousseau imprimée du vivant de l'auteur; de sorte que c'est par un livre sur la musique que le philosophe a fini sa carrière littéraire, de même qu'il l'avait commencée par une brochure sur le même sujet V
Signalons ici la composition d'un motet en trois parties : Qiiam dilecta tabernacula, dont la musique fut écrite par Rousseau pendant son séjour à Trye-le-Château (1767-68).
Entre temps, le passage du philosophe dans diverses villes où l'on voulait lui faire honneur était l'occasion de représentations extraordinaires de ses œuvres. C'est ainsi qu'à son retour en France il assista, au théâtre de Strasbourg, à une représentation du Devin du village qui lui valut un triomphe comparable à celui dont Voltaire devait être l'objet quelques années plus tard à la Comédie-Française ^ Heureux de cet accueil, il se proposait de donner sur la même scène une œuvre nouvelle écrite pendant ses
I. Par son acte de cession du Dictionnaire de musique à la veuve Duchesne, Rousseau reçut une rente annuelle de 3oo francs qu'il reconnaît avoir été la part la plus sûre de son revenu (voy. sa lettre à de Sartiae du i.ï janvier 1772, note). 11 a déclaré d'autre part que le Devin du village, improvisé en quelques semaines, lui avait rapporté autant d'arjrent que VEmilv. .\joulons à cela le produit de sa copie. C'est donc à la pratique de l'art et du métier musical que Jean-Jacques Rousseau a dû la plus grande partie de ce qu'il a gagné pour la subsistance de sa vie.
a. Voir la première lettre de r.\ppendice aux Confession! par Petitain, d'après une Vie de Housseau de 17S9.
DERNIÈRES OCCUPATIONS MUSICALES lS^
heures de loisir à Motiers, Pygmalion, et il avait déjà demandé que les manuscrits lui en fussent envoyés* quand, changeant de vues, il partit pour Paris. Il y reçut Thospitalité chez le prince de Gonti, qui lui rendit magnifiquement hommage. Les musiciens du prince venaient jouer sous ses fenêtres, et une nouvelle audition des Muses galantes {\i\. àonnée. Le séjour en Angleterre n'a rien fourni à la musique, et nous avons déjà dit ce que lui doit celui de Trye-le-Château. A cette époque, après son retour d'exil, Jean- Jacques fut pris d'une véritable soif de musique. 11 s'inquiétait d'avoir un instrument dont il put jouer et songeait à se remettre à composer. Mais il se sentil bientôt découragé et crut que le génie d'invention lavait abandonné.
Monépinette me donne quelques moments d'amusement, écrit-il de Monquin le 3o novembre 176g; mais l'instrument ne me fournit plus de nouvelles idées de musique, et je me suis vainement efforcé d'en jeter quelques-unes sur le papier; rien n'est venu, et je sens qu'il faut renoncer désormais à la composition comme à tout le reste.
Deux lettres au marquis de Mirabeau nous font connaître un singulier projet de collaboration musicale.
I. Lettre à du Peyrou, de Strasbourg, 17 novembre 1765. Cette lettre confirme la réalité de la manifestation qui eut lieu à la repré- ■entation du Devin dm village.
i58 JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Parlons de chansons, écrit Rousseau le 1 3 janvier 1 768 . Serait-il possible que vous songeriez tout de bon à faire un opéra?... Ma foi, monsieur, faisons comme 'les nourrices qui, quand les enfants grondent, leur chantent et les font danser. Votre seule proposition m'a déjà mis, moi vieux radoteur, parmi ces enfants là ; et il s'en faut peu que ma muse chenue ne soit prête à se ranimer aux accents de la vôtre.
Mais, quinze jours après (28 janvier), il n'était déjà plus question de cela :
Nous ne ferons d'opéra ni l'un ni l'autre ; c'est de quoi j'étais d'avance à peu près sûr. J'avoue pourtant que, dans ma situation présente, quelque distraction attachante et agréable me serait nécessaire. J aurais besoin, sinon de faire de la musique, du moins d'en entendre ; et cela me ferait même beaucoup plus de bien... Des spectacles où je pusse être seul dans un coin et pleurer à mon aise, de la musique qui pût ranimer un peu mon cœur affaissé, voilà ce qu'il me faudrait pour effacer toutes mes idées antérieures...
Le séjour de Rousseau à Lyon en 1770 nous offre quelques particularités intéressantes. Il était arrivé dans la ville quelque temps avant Pâques : le vendredi saint, il alla écouter au concert spirituel le Stabat mater de Pergolèse. Il y fut vite entouré de tout ce qui, à Lyon, s'occupait de musique. Ses œuvres y étaient connues des amateurs. L'on profita de sa présence pour faire entendre un de ses anciens motets. Déjà quelques années auparavant, le programme du Concert
.. DERNIERES OCCUPATIONS iMUSICALES iSg
de Lyon avait inscrit une de ses œuvres, dont, à la vérité, l'identification et l'authenticité seraient à établir : « La Naissance de Vénus, cantate chantée par M"" Farges* ».
Parmi les amateurs qui se pressaient autour de lui était un négociant dilettante, Horace Coignet, auteur d'un opéra-comique représenté naguère : Le Médecin d'amour. Son babil plut à Jean-Jacques Rousseau, qui l'invita à le venir voir ; ils firent de la musique, dînèrent ensemble, et Rousseau, mis en belle humeur, l'emmena promener, emportant avec lui le manuscrit d'un ouvrage qu'il voulait lui faire connaître. Us montèrent sur un des coteaux qui dominent la ville el s'assirent au haut, sous les arbres. « Cet endroit ressemble au mont Hélicon «, dit Rousseau. Inspirés par ce souvenir des Muses, ils firent la lecture du poème de Pygnialion.
Nous avons déjà trouvé ce nom au passage. Rousseau avait écrit le texte en prose de cette œuvre dramatique à Métiers, en 1762 ; il avait songé à la faire représenter à Strasbourg, mais ce projet n'avait pas eu de suite. Il y avait donc huit années que le poème existait, resté inédit.
Le répertoire du théâtre lyrique français pos-
I. Voir les écrits de MM. Léon Yallas et Antoine Salles, oités :à la Bibliographie.
i6o JEAN-JACQUES ROUSSEAU
sédait déjà un auti-e Pygmalion. petit opéra de Rameau : un seul acte, qui, représenté peu de temps avant la guerre des Bouffons, avait été le dernier succès musical de son auteur. Dans cette pièce, bien conçue dans l'esprit du xviii'^ siècle, la statue animée ne trouvait pas de meilleure manière de manifester son entrée dans la vie qu'en dansant une sarabande. Le philosophe avait pensé qu'il y avait d'autres moyens scéniques de rendre sensible le miracle d'amour : il préféra faire prononcer à Galathée deux simples mots, exprimant la conscience du « moi » et du « non moi », sans rien dire de plus.
La conception scénique de ce Pygmalion était chose vraiment très nouvelle. Hormis l'intervention finale de Galathée, la pièce n'est qu'un monologue, où la pantomime tient une assez grande place à côté de la déclamation pariée. Au début, le sculpteur est dans son atelier, découragé, abattu. Après un moment d'immobilité silencieuse, on le voit se lever, saisir ses outils et donner quelques coups de ciseau sur ses ébauches; puis il s'arrête et prononce quelques paroles, s'animant progressivement, mais toujours laissant quelque intervalle entre les parties successives de son discours.
Ces moments d'interruption et ces scènes muettes devaient, dans la pensée de Jean-Jacques
DERNIERES OCCUPATIONS MUSICALES i6i
Rousseau, être remplis par le commentaire musical de l'orchestre.
Nous disions bien que c'était là une conception nouvelle, et d'une nouveauté vraiment hardie. Sans doute, à l'Opéra, on entendait souvent Torchestrejouer seul, à la suite des scènes déclamées ou chantées : mais, ce qu'il exécutait là, c'étaient des danses, des marches, ou bien des tempêtes, des bruits de guerre, en un mot des morceaux destinés à représenter ou accompagner l'action extérieure. Mais c'est l'action intérieure, la psychologie des personnages, que voulait essentiellement exprimer Jean-Jacques. Est-il besoin de dire si cette conception a été féconde ? Ne parlons pas seulement du résultat produit par la combinaison du drame parlé et de son commentaire par l'orchestre, à laquelle l'art postérieur a dû des œuvres telles qu Egmont, Le Songe d'une nuit cVété^ Manfred, L'Arlésienne. Mais l'on sait de reste quelle place a prise l'orchestre dans le drame musical proprement dit : le fait est qu'il est aujourd'hui devenule personnage expressif et parlant par excellence. Les maîtres qui, dans leurs œuvres très modernes, l'emploient avec assurance, soit pour exposer par les sons les états d'âme des personnages, soit pour occuper, par des symphonies appropriées, les longs intervalles que les poèmes ménagent J.-J. Rousseau. -. ii
i62 JEA>'-JACQUES ROUSSEAU
avec complaisance entre les parties dialoguées, ne se doutent peut-être pas, lorsqu'ils écrivent, que c'est Jean-Jacques Rousseau qui leur a le premier montré la voie. C'est cependant la pure vérité.
Rousseau attachait une importance toute particulière à cette création. Il aurait voulu la voir réaliser musicalement par un maître digne de le comprendre. Lui-même ne s'en croyait pas capable : elle lui paraissait au-dessus de ses facultés d'invention. Un de ses derniers confidents, Corancez, a rapporté un mot de lui, doublement intéressant, et d'abord pour le cas qui nous occupe. L'on sait que, par allusion aux bruits calomnieux qui couraient sur lui et ten. daient à faire croire qu'il n'était pas l'auteur de sa musique, il avait imaginé, par plaisanterie, l'existence chimérique d'un « petit Faiseur » qui travaillait pour lui dans le mystère et le fournissait d'œuvres qu'il faisait ensuite passer pour siennes. Un jour qu'un ami lui demandait pourquoi ce petit Faiseur n'avait pas mis en musique la scène de Pygmalioii , il répondit ainsi :
« Vraiment, s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il n'en était pas capable. Mon petit Faiseur ne peut enfler que les pipeaux ; il y faudrait un grand Faiseur. Je ne connais que M. Gluck en état
DERNIÈRES OCCUPATIONS MUSICALES i63
d'entreprendre cet ouvrag'e, et je voudrais bien qu'il daignât s'en charger*. »
Mais, en 1770, Gluck n'était pas encore apparu sur l'horizon musical de la France, et Jean- Jacques n'avait à sa disposition que de « petits faiseurs ». C'est à l'un d'eux qu'il s'adressa, car le résultat de sa promenade printanière avec Coignet, dans la campagne lyonnaise, fut qu'il lui demanda de composer la musique àe Pygmalioii. L'on pense si l'amateur fut fier de la proposition \ Il écrivit avec empressement une ouverture et des mélodrames, qui ne sont manifestement pas autre chose que la réalisation des minutieuses instructions de Rousseau, et dont la musique ne décèle aucun génie d'invention. Dans sa vanité surexcitée par l'aubaine, Coignet ne manqua pas de faire entendre au public que son rôle était considérable, que Rousseauavait voulu le dépouiller et faire passer pour sienne l'œuvre créée par son propre génie — imputation de tout point contraire à la vérité". Au reste, deux morceaux
1. Les Consolations des misères de ma vie. Avis de l'éditeur, p. 4.
2. L'on avait annoncé des représentations de Pygmalion en citant pour seul auteur Jean-Jaques Rousseau. Coignet écrivit au Mercure pour revendiquer son bien, ce qui était légitime ; mais ensuite il a raconté l'incident de la manière suivante : « Je laissai s'écouler deu.x mois, comptant que Rousseau relèverait celte erreur; ce fut inutilement. .\.lors j'écrivis au rédacteur que la musique de Pygmalion n'était pas de lui... Il n'en fallut pas davantage pour le refroidir à mon égard. » Si J.-J. Rousseau avait été obligé d'écrire à tous les journaux qui donnaient sur lui de fausses nou-
i64 JEAN-JACQUES ROUSSEAU
de la partition ont pour auteur Fécrivain luimême, qui avait voulu que Tœuvre contînt quelque chose de lui, et ce sont les meilleurs : l'un, notamment, celui pendant lequel, avant de parler, Pygmalion frappe à coups répétés «ur les marbres, est un excellent modèle de musique représentative d'une action scénique.
Pygmalion fut représenté d'abord dans une société privée, sur un petit théâtre construit dans les appartements du prévôt des marchands, à riiôtel de Ville de Lyon, à l'occasion d'une fête offerte à Trudaine, de passage dans la ville, en mai 1770. Après avoir été jouée dans plusieurs salons, la « Scène lyrique » (c'est ainsi que Rousseau l'avait dénommée) entra au répertoire du Théâtre de la même ville, et bientôt fit son tour d'Europe, avec un succès partout renouvelé. La Comédie-Française l'adopta et en donna la première représentation publique à Paris le 3o octobre 1775.
Jean-Jacques Rousseau revint à Paris en 1770 et ne s'en éloigna plus guère pendant les huit ans qui lui restaient à vivre. Il ne publia plus rien,
velles !... Pour le refroidissement, il n'existe que dans l'imagina tion et la vanité de Coignel : Rousseau, ayant quitté Lyon depuis plusieurs mois n'eut certainement plus aucune occasion de se re mettre en relations avec cette connaissance passagère. Et quand il fit imprimer Pygmalion, il eut soin de placer en tête de la brochure un avertissement informant le lecteur de lak;ollaboration de Goitrnet.
DERNIERES OCCUPATIONS MUSICALES i6S
ni en musique, ni en littérature. Cependant il ne s'arrêta pas d'écrire. La musique occupa tout particulièrement ces années de sa vieillesse. « Il lui prit, dit Corancez, une fièvre de composition musicale dont les effets se prolongèrent assez longtemps. » 11 commença la musique d'un nouvel opéra, sur un poème qu'avait fait pour lui l'écrivain que nous venons de citer, Olivier de Corancez, son compatriote et son parent, futur fondateur du Journal de Paris ^ et qui, ami dévoué de Gluck et de Rousseau, devait être entre ces deux hommes un intermédiaire amical et dévoué. L'opéra mettait encore en scène des bergers, mais antiques : Colin et Colette avaient fait place à Daphnis et Chloé. Le premier acte et une partie du second ont été écrits par Jean- Jacques.
Il eut aussi la singulière idée de composer une musique nouvelle pour six airs du Devin du village. Il voulait s'affirmer aussi capable que les autres auteurs d'écrire de la musique bien faite, car il s'impatientait des bruits qui couraient toujours à ce sujet, et dont son imagination maladive lui faisait exagérer la portée.
Enfin il jetait sur le papier des romances dont quelques-unes, touchantes dans leur simplicité sentimentale, ont acquis une longue popularité et charmé plusieurs générations successives.
i66 JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Les manuscrits étaient posés sur son clavecin, confident intime de ses derniers jours; et ses amis — Girardin, Corancez, Deleyre, le chanteur Caillot, d'autres encore — en ont attesté l'authenticité lorsqu'ils les ont déposés à la Bibliothèque royale, après en avoir édité les parties principales.
11 continuait à copier activement de la musique : c'était encore pour lui, dans l'égarement de ses dernières années, une préoccupation de passer pour un copiste sérieux. Plusieurs de ses écrits, publiés ou inédits, établissent des comptes minutieux de ses travaux en ce genre \ et les bibliothèques et collections musicales conservent maintes copies de musique italienne, française ou latine, dans lesquelles on reconnaît la main de Jean-Jacques Rousseau.
Au reste, malgré l'envie, le Devin du village continuait sa carrière, et la nouvelle génération (car, au point où nous en sommes parvenus un quart de siècle nous sépare de l'époque de sa composition) le goûtait plus encore que la précédente. Il y eut, en 1776, une reprise qui fut mémorable et contribua grandement à en prolono:er le succès. Une nouvelle ère musicale avait commencé : Gluck avait paru, conquérant
i. Voir l'Appendice : XI, Rousseau copiste de musique.