I. Rousseau juge de Jean-Jacques, second dialogue
santé et son chant avait beaucoup d'expression », dit un contemporain'. Nous l'avons vu, dans sa première jeunesse, s initier aux premiers principes par le chant, déchiffrant seul des airs de cantales, unissant sa voix à celles de M"* de Warens ou de la camériste Merceret en des duos profanes ou sacrés, exécutant, pour se faire valoir, des airs de basse-taille d'opéras français à Besançon, et, à Chambéry, montrant à chanter (sans nul doute en donnant l'exemple) aux demoiselles de la noblesse et de la bourgeoisie savoyarde ■.
Dans ravant-derniére année de sa vie, il écrit encore, parlant de lui-même : « 11 chante avec une voix faible et cassée, mais encore animée et douce; il l'accompagne, non sans peine, avec des doigts tremblants...^ »
Le clavecin fut pour lui un ami de toute la vie. Nous avons vu Rousseau tour à tour assis devant les claviers de M""* de Warens, de M""* de Broglie, de M°"^ d'Epinay, de Grimm, d'Horace Coignet, de René de Girardin, de bien d'autres; et les derniers témoins de sa vie ont pris soin de spécifier que c'était sur son propre instru-
I. Mercier, De J.-J. Rousseau, daas l'Appendice aux Confession» de Petitaiii.
a. Voir ci-dessus, pp. 24, 3o, 48, 5o, etc. 3. Rousseau juge de Jean-Jacques, loc. cit.
ment qu'ils voyaient répandus les feuillets de papier réglé sur lesquels il avait noté ses inspirations diverses.
A une certaine époque, vers le moment de son retour en Franoe après Texil, ce devint une préoccupation pour lui d'être pourvu d'un instrument. Plusieurs de ses lettres de 1768 et 1769 en témoignent :
• « M™* de Lessert, écrit-il d'un de ses refuges momentanés, a eu la bonté de me pourvoir d'une bonne épinette pour cet hiver. Ce* instrument me fait plaisir encore et me donne quelques momens d'amusement^.. »
Parfois il en plaisante. Répondant à l'offre obligeante d'un ami qui voulait le distraire dans sa vie errante en lui envoyant un instrument, il dit : « Mais avant d'avoir une épinette, il faudrait premièrement un lieu pour la placer. Comment faire pour la transporter de gîte en gîte et de cabaret en cabaret ? Il faudrait donc y attacher des courroies, afin que je pusse la porter sur mon dos, comme les Savoyardes portent leurs vielles ■'. »
Mais, un autre jour, il ne recule pas devant la pensée d'un matériel instrumental, de quoi composer tout un concert de chambre : on le
I. Lettre de Monquin, du 3o novembre 1769, à Laliaud. a. LelUe de Bourgoin, 19 décembre 1768, au même.
voit écrire à M""" Boy de la Tour, à Lyon, pour la prier de lui procurer « soit un clavecin en location pour six mois, soit un violoncelle, soit un cistre, soit, comme pis aller, une flûte à bec' ». C'est qu'en effet il jouait un peu de tout cela. Des Charmettes, en 1739, nous l'avons vu exprimer le regret de n'avoir pas à sa disposition à la campagne un violoncelle pour exécuter la basse d'une cantate. Antérieurement encore, à Annecy, il se montrait à nous sur la tribune de la cathédrale, au milieu des enfants de chœur, tenant gravement la flûte à bec sur laquelle il exécutait une partie récitante écrite tout exprès pour mettre en relief son talent naissant. Il a toujours manifesté une préférence particulière pour la flûte, instrument doux. .Sur la partiiion d'un de ses motets, il proleste avec son impatience accoutumée contre la pratique des orchestres de ce temps qui employaient indifféremment hautbois ou flûtes : « Je voudrais bien, écrit-il, qu'on eut la bonté de ne pas mettre là des hautbois malgré moi quand ce sont des fluttes que j'y veux". » Une annonce de libraire, relative
1. Lettre du 19 septembre i^ôg, citée par L. Vallas, La Musique à Lyon au XVIIh siècle, p. 12.
2. Ec(:e sedes hic tonantis, motet autographe. Malgré cette déclaration bien explicite, on lit sur la partition manuscrite, sur les parties de flûtes, au crayon rouge, d'une main qui n'est pas celle de Rousseau, ce simple mot : <i Hautbois ». Jamais les auteurs ne sont obéis !
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aux occupations de ses dernières années, fait mention d'une transcription du Printemps, de Vivaldi, écrite par lui pour la flûte pour satisfaire un amateur '.
Par contre il n'aimait pas le hautbois, qu'il accusait de manquer de justesse-.
Malgré ses préférences pour le chant, il se laissait donc toucher par les sons des instruments. Il a beaucoup écrit pour la clarinette, dont l'usage était tout nouveau en France en son temps'. La technique n'était d'ailleurs jamais ce qui le préoccupait : un de ses manuscrits, donnant la musique d'« Airs à i clarinettes », porte une note dans laquelle l'auteur déclare ignorer l'étendue exacte des instruments ; mais il en
1. Almanach musical pour 1779. Voici le texte de l'annonce : <( Lt Printemps de Vivaldi, arrangé pour une flûte saiis; accompagnement par M. J.-J. Rousseau, en 1775 ; au Bureau du Journal de musique^ t 1. 16 s. — Ce morceau d'un chant agréable, regardé comme le chef-d'œuvre de Vivaldi, est bien plus précieux encore par la complaisance que M. Rousseau a eue pour un amateur de le transposer pour la flûte. »
2. Dans la Lettre d'un symphoniste de l'Académie royale de musique, imaginant un complot de l'orchestre pour jour faux aux représentations italiennes, Rousseau fait dire aux meneurs du charivari : « A l'égard des hautbois, il n'y a rien à leur dire, et d'eux-mêmes ils iront à souhait. »
3. Le recueil des « Manuscrits originaux de la musique de Jean Jacques Rousseau » conservé à la Bibliothèque nationale contiea une suite d' « Airs à deux clarinettes composés pour M. le marquis de Befifroi », dont un autre exemplaire, également autogra'phe, fait aujourd'hui partie des collections de la Bibliothèque de la Ville de Genève. Parmi les autographes musicaux appartenant à M. de Girardin se trouvent en outre plusieurs transcriptions d'ceuvres connues pour des clarinettes.
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connaissait bien le son, et cela lui paraissait suffire. L'ouverture de son opéra inachevé Daphnis et Chloé contient 'in morceau où les hautbois, clarinettes et bassons dialoguent en un concert pastoral de la sonorité duquel je ne pense pas que Ton puisse trouver un exemple équivalent à la même époque.
Il aimait à donner des exemples de nouvelles agrégations sonores, lorsqu'une raison quelconque s'en présentait à sa pensée. Passait-il sur le Pont-Neuf et entendait-il le carillon de la Sîhnaritaine jouer des airs qui n'étaient pas faits pour lui ? Vite il se mettait en devoir d'écrire un « air nouveau pour le carillon de la Samaritaine » ! « Si l'on faisait des airs pour des Guimbardes, ajoute-t-il, il faudrait leur donner un caractère convenable à la guimbarde *. » Il remarque dans ^on Dictionnaire de musique'^ que « dans tout le royaume de France il n'y a pas un seul trompette qui sonne juste et la nation la plus guerrière de l'Europe a les instruments militaires les plus diécordants. » Aussi veut-il montrer aux Français comment il faut faire, et, pour cela, il compose à leur
I. Cet « Air de cloches » et la note qui l'accompagne figure dans les CQtisolaiions des misères de ma vie et a été reproduit dans le volume consacré à la musique dans les éditions d'oeuvres complète» de J.-J. Rousseau.