ROUSSEAU A PARIS. IL DÉCLARE LA GUERRE A LA
CIVILISATION (son 1®' DisCOUrs) ET VA VIVRE A LA CAMPAGNET • HÉLOÏSE. f^^<sC.
LA CAMPAGNE^' — l'hERMITAGeI^ '' — LA NOUVELLE
Rousseau arriva à Paris dans Tautoinne de 1741 avec quinze louis dans sa poche, une comédie intitulée Narcisse j et iin système nouveau pour noter la musique. Il se lia bientôt avec quelques hommes célèbres ou qui allaient le devenir : Fontenelle, dont Tesprit sec et froid n'était guère fait pour le séduire» Marivaux, qui avait déjà écrit i ses plus jolies pièces et qui voulut bien retoucher Narcisse; Diderot enfin, dont la tête fumeuse et le cœur généreux firent tout de suite sa conquête et qui devint son meilleur ami. Aidé d'un certain nombre d'hommes de lettres et de savants, Diderot commença, quelque temps après sa liaison avec Rousseau, un ouvrage immense, qui devait être le recueil de tous les progrès accomplis jusque-là dans tous les ordres de sciences, et qu'il appela
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l'Encyclopédie. Il venait d'en faire paraître les premiers volumes quand, pour certaines hardiesses qu'il s'était permises dans sa Lettre sur les aveugles, U fut emprisonné h Vincennes. C'était dans Tété de 1749. Rousseau, un jour qu'il allait voir son ami en prison, fatigué de la marche et de la chaleur, ouvrit, pour se distraire, un journal littéraire du temps, le Mercure de France: il toinba sur cette question mise au concours par l'Académie de Dijon : Le progrèsdessciences et des arts a~t-il contribué à corrompre M à épurer les mœurs? Aussitôt, son imagination prend feu, il se demande ce qu'auraient gagné, à être plus savants, ses héros favoris, les grands hommes de l'antiquité, les Caton et les Fabius, et s'éfant assis au pied,d!im chêne, il écrit une page enflammée et déclamatoire où il évoque et fait parler « la grande âme de Fabricius. » Diderot lut cette page et, comme il ne détestait pas lui-même les paradoxes et l'emphase, il engagea Rousseau à continuer sur ce ton et à démontrer que les sciences et les arts n'avaientfaitquecorromprel'humanité. Cette scène entre Diderot et Rousseau a été racontée diversement par les deux intéressés et par certains auteurs du temps. On a prétendu que c'était Diderot qui avait suggéré à Rousseau l'idée de traiter,
comme il le fit, la question proposée par TAcadémie de Dijon. Sans entamer une discussion à ce sujet, nous dirons simplement que, inspiré ou non par son ami, Rousseau mit en tous cas, dans son mémoire, les idées qu'on pouvait attendre d'un admirateur passionné et très peu éclairé de l'antiquité. Nous retrouvons en effet, dans ce premier discours, publié en 1750, le lecteur de Plutarque que nous connaissons déjà. Comprenant bien, du reste, que la plupart de ses concurrents prendraient le lieu commun, c'est-à-dire répondraient par l'affirmative à la question de l'Académie, il se dit que le vrai moyen de se distinguer, c'était de soutenir la négative. Il était, dès cette époque, dévoré d'ambition et voulait faire parler de lui à tout prix, c Je me disais : quiconque prime en quelque chose est toujours sûr d'être ^^ recherché; primons donc n'importe en quoi; » et il aurait pu ajouter : n'importe comment, fût-ce au détriment du bon sens et de la vérité.
La seule manière de répondre aux paradoxes de Jean-Jacques était de s'en moquer ; c'est ce que fit Voltaire avec beaucoup d'esprit dans une de ses plus jolies lettres (1) :
(t) Cette lettre de Voltaire fut adressée à Rousseau en
c On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes, écrit-il à Rousseau : il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu rhabitude, je sens malheureusement qu^ilm'est impossible delà reprendre,et je laisse cette al lure na turelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada : premièrement parce que les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l'Europe ; secondement, parce que la guerre est portée dans ce pays-là et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous... Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs ; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons k soixantedix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre.... Mais, Monsieur, avouez que... le badinage de Marotn'a pas produit la Saint-Barthélémy, et que la tragédie du Cid ne causa pas les guerres de la Fronde ; les grands crimes n'ont été commis que par de célèbres ignorants.
Les lettres nourrissent Pâme, la rectifient, la consolent, et elles font même votre gloire dans le temps que vous écrivez contre elles. »
Cependant Rousseau avait réussi au delà de ce qu'il espérait : non seulement son discours fut couronné, mais encore il eut un succès très vif
4 755, après son discours sur VOrigine de l'inégalité paTrmi les hommeSy publié en 4 754.
dans les salons de Paris. « Il prit par-dessus les nues, » suivant le mot de Diderot. Par ce discours, Rousseau s'était révélé à la fois au public et à lui-
t même : a Ce discours me donna la première assu-
^rance véritable de mon talent. » Il savait désormais comment il fallait parler, pour se faire applaudir, à ces Parisiens raffinés et blasés, à « ces mirliflors, » comme il les appellera, et • désormais, dans tous ses ouvrages, et notamment dans un deuxième discours sur VOrigine de Viné-
; galité parmi les hommes^ il prendra plaisir et trouvera son profit à rompre en visière aux maxi-
; mes et aux mœurs de son siècle. Ainsi, ce qui fait l'importance de ces discours , ce n'est pas la thèse en elle-même qu'y soutient l'auteur et qui ne vaut pas la peine d'être réfutée, tant elle
-est absurde; mais c'est l'espèce d'engagement qu'y prit Rousseau et qu'il tiendra toute sa vie, de combattre la civilisation, le luxe, le théâtre même, tout ce qu'aimait enfin le dix-huitième siècle, et de prêcher à ces mondains et à ces sceptiques l'innocence et la simplicité patriarcales des premiers âges de l'humanité.
Pour être conséquent et mettre sa conduite d'accord avec ses principes, Jean-Jacques réforma d'abord son genre de vie et son costume: il
posa Tépée, prit une perruque ronde, vendit sa montre et se mit à copier de la musique à tant la page. Fuyant même les salons de Paris, où il se sentait mal à l'aise à cause d'une certaine gaucherie de manières et aussi d'une lenteur d'esprit qui ne lui permettait de trouver des réponses spirituelles que quand il était au bas de l'escalier, il accepta avec enthousiasme l'hospitalité que lui offrait à la campagne M""® d'Epinay (1). Cette dame possédait, à l'entrée de la forêt de Montmorency, une petite maison appelée VHermitage : le site, très solitaire et très pittoresque, avait enchanté Jean-Jacques, la première fois qu'il l'avait vu avec M"® d'Epinay, et il lui était échappé de s'écrier avec transport: « Ah ! Madame, quelle habitation délicieuse 1 Voilà un asile tout fait pour moi. »
M*"® d'Epinay fit réparer la maison, qui était en très mauvais état, et elle écrivit à Jean-Jacques :
« Vous connaissez l'Hermitage qui est à Feutrée de la forêt de Montmorency. On y jouit d'une très belle vue. Il y a cinq chambres, une cuisine, une cave, un potager d'un arpent, une source
(4) M»** d^Epinay est une des femmes les plus aimables et un des plus agréables auteurs du dix-huitième siècle. Elle a laissé « entre autres écrits, des Mémoireë où on trouve des renseignements précieux sur le caractère de Jean-Jacques.
d'après Moreau le jeune, gravé par de Launay,
Il retourne ohez ses égaux...
{Diseot//rê sur V Origine de V inégalité).
ROUSSEAU A l'hERMITAGE, 69
d'eau vive et la forêt pour jardin. Vous êtes le maître, mon ami, de disposer de cette habitation quand il vous plaira. » Rousseau, après s'être fait un peu prier et avoir assuré pour l'avenir son indépendance dans une lettre fort peu courtoise, car M™* d'Epinay avait raison de l'appeler en badinant a mon ours, » serenditàl'Hermitage, qu'il était, au fond, très impatient d'habiter. « Je me sentais fait, dit-il, pour la retraite et la campagne ; il m'était impossible d'être heureux ailleurs. » Il ne put attendre le retour de la belle saison pour aller jouir de « ses bienheureux loisirs champêtres, » et le 9 avril 1756 il quitta Paris, où il ne devait plus rentrerqu'à la fin de sa vie. On reconnaîtra, dans les lignes suivantes, l'ancien hôte et le peintre ému des Charmettes, l'admirateur sincère de la nature qui nous donne plus que l'idée, la sensation même de tout ce qu'il fait revivre devant nous :
t Quoiqu'il fîtfroîd et qu'il y eût même encore de la neige, la terre commençait à végéter; on voyait des violettes et des primevères ; les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se fît entendre presque à ma fenêtre, dans un bois qui touchait la mai^ son. Après un léger sommeil, oubliant à mon réveil ma transplantation, je me croyais encore dans la rue Gre*
70 iEAN-JACQUES ROUSSEAU.
nelle, quand tout à coup ce ramage me fit tresBaillir, et je m'écriai dans mon transport : Enfin tous mes vœux* sont accomplis I »
Après s'être installé commodément dans son asile champêtre, il régla ses occupations : le matin était employé à copier de la musique, c'était son gagne-pain. L^après-midi, il allait se promener, muni d'un crayon et d'un petit livret blanc, car il ne pouvait écrire et penser à son aise qu'en plein air : « Je ne puis méditer qu'en marchant ; sitôt que je m'arrête, je ne pense plus et ma tête ne va qu'avec mes pieds. » Il fit donc de la forêt de Montmorency son cabinet de travail. Il se sentait enfin chez lui, maître de son temps, et il menait la vie heureuse et libre qu'il avait toujours rêvée :
a J'étais si ennuyé de salons, de jets d'eau, de bosquets^ de parterres, et des plus ennuyeux montreurs de tout cela; j'étais si excédé de brochures, de clavecin, de sots bons mots, de fades minauderies, depetits conteurs et de grands soupers, que quand je lorgnais du coin de l'œil un pauvre buisson d'épines, une haie, une grange, un pré; quand je humais, en traversant un hameau, la vapeur d'une bonne omelette au cerfeuil; quand j'entendais de loin quelque refrain rustique, je donnais au diable et le rouge et les falbalas et l'ambre ; et, regrettant le dîner de la ménagère et le vin du crû, j'aurais de bon cœur donné un coup de poing àmon^^ieur le chef et à monsieur le maître,