‹ J.-J. RousseauChapitre 11 sur 23 · ROUSSEAU A L'HERMITAGE · texte numérisé non relu

ROUSSEAU A L'HERMITAGE

qui me faisaient dîner à Pheure où Je soupe, souper à l'heure où je dors, mais surtout à messieurs les laquais, qui dévoraient des yeux mes morceaux, et, sous peine de mourir de soif, me vendaient le vin drogué de leur maître dix fois plus cher que je n*en aurais payé le meilleur au cabaret. »

C'est à rHermitage, dans la plus belle saison de Tannée, sous des bocages frais, au chant du rossignol et au gazouillement des ruisseaux, que Jean- Jac^nie^ommença, l'imagination et le cœur en feu, un roman plein de beautés et de fautes de tout genre, la Nouvelle Héloïse. Bien que l'analyse de ce roman singulier n'entre nullement dans le cadre de cette étude, nous ne craindrons pas de faire de nombreux emprunts à la Nouvelle Héloïse^ parce que c'est là surtout que nous verrons comment Rousseau comprenait la vie et le bonheur à la campagne. En attendant, cet ouvrage va nous fournir un bel exemple de l'éloquence de notre auteur sur une question qu'on entend souvent agiter dans le monde : un homme très malheureux a-t-il le droit de se donner la mort ? Saint-Preux, le héros du roman, est seul, sans famille ; il ne se sent pas seulement misérable, mais inutile: que de raisons, semble-t-il,pour se délivrer de la vie ! Ilfait part de sa résolution à son ami, Mylord Edouard :

« Oui, Mylord, mon âme est oppressée du poids de la vie.... Concevez-vous qu'il y ail des gens assez injustes pour taxer la mort volontaire de rébellion contre la Providence?... C'est un des sophismes du Phédon (1), rempli d'ailleurs de vérités sublimes. Si ton esclave se tuait, dit Socrate à Cebès, ne le punirais-tu pas, s'il t'était possible, . pour t'avoir privé injustement de ton bien? Bon Socrate, que nous dites-vous? N'appartient-on plus à Dieu quand on est mort? Ce n'est point cela du tout ; mais il fallait dire : Si tu charges ton esclave d'un vêtement qui le gène dans le service qu'il te doit, le puniras-tu d'avoir quitté cet habit pour mieux faire son service? La grande erreur est de donner trop d'importance à la vie, comme si notre être en dépendait, et qu'après la mort on ne fût plus rien. Notre vie n'est rien aux yeux de Dieu, elle n'est rien aux yeux de la raison, elle ne doit rien être aux nôtres; et, quand nous laissons notre corps, nous ne faisons que poser un vêtement incommode. Eèt-ce la peine d'en faire un si grand bruit ? Mylord, ces déclamateurs ne sont point de bonne foi ; absurdes et cruels dans leurs raisonnemens, ils aggravent le prétendu crime, comme si Ton s'ôtait l'existence, et le punissent comme si l'on existait toujours.

Quant au Phédon qui leur a fourni le seul argument spécieux qu'ils aient jamais employé, cette question n'y est traitée que très légèrement et comme en passant Socrate condamné par un jugement inique à perdre la vie en quelques heures n'avait pas besoin d'examiner bien attentivement s'il lui était permis d'en disposer. En supposant qu'il ait tenu réellement les discours que Platon lui fait tenir, croyez-moi, Mylord, il les eût médités avec

(1) Dialogue de Platon> célèbre philosophe grec*

plus de soins, dans Toccasion de les mettre en pratique ; et la preuve qu'on ne peut tirer de cet immortel ouvrage aucune bonne objection contre le droit de disposer de sa propre vie, c'est que Caton le lut par deux fois tout entier la nuit même qu'il quitta la terre, i

La lettre de Saint-Preux est belle et pressante, malgré ses sophismes, et Voltaire la trouvait si persuasive qu'il disait qu'elle donnait Pappétit de mourir. La réponse de mylord Edouard est plus belle et plus entraînante encore : on oublie les ennuyeuses déclamations et les froides prosopopées, trop familières à Tauteiir, et on cède, convaincu et ravi, à cette ardente logique qui fait la force et le charme à la fois de l'éloquence de Jean-Jacques.

c Qu'ai-je trouvé dans les raisonnements de cette lettre dont tu parais si content ? Un misérable et perpétuel sophisme, qui, dansTégarement de ta raison, marque celui de ton cœur, et que je ne daignerais pas même relever si je n'avais pitié de ton délire.

Pour renverser tout cela d'un mot, je ne veux te demander qu'une seule chose : Toi qui crois Dieu existant l'âme immortelle, et la liberté de l'homme, tu ne penses pas sans doute qu'un être intelligent reçoive un corps et soit placé sur la terre au hasard seulement, pour vivre, souffrir, et mourir ? Il y a bien peut-être à la vie humaine un but, une fin, un objet moral? Je te prie de me répondre clairement sur ce point ; après quoi nous reprendrons

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pied à pied ta lettre, et tu rougiras de l'avoir écrite....

Mais laissons les maximes générales, dont on fait souvent beaucoup de bruit, sans jamais en suivre aucune ; car il se trouve toujours dans Tapplication quelque condition particulière qui change tellement l'état des choses que chacun se croit dispensé d'obéir à la règle qu'il prescrit aux autres ; et Ton sait bien que tout homme qui pose des maximes générales entend qu'elles obligent tout le monde, excepté lui. Encore un coup, parlons de toi.

Il t'est donc permis, selon toi, de cesser de vivre? La preuve en est singulière, c'est que tu as envie de mourir. Voilà, certes, un argument fort commode pour les scélérats : ils doivent t'étre bien obligés des armes que tu leur fournis ; il n'y aura plus de forfaits qu'ils ne justifient par la tentation de les commettre ; et dés que la violence de la passion l'emportera sur l'horreur du crime, dans le désir de mal faire, ils en trouveront aussi le droit.

Il t'est donc permis de cesser de vivre ? Je voudrais bien savoir si tu as commencé. Quoi I fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le ciel ne t'imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir ? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toile reste du jour, tu le peux ; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps ? parle, que lui diras-tu ?

Malheureux! trouve-moi ce juste qui se vante d'avoir assez vécu y que j'apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie pour être en droit de la quitter.,..

Que tes exemples sont mal choisis I et que tu juges bas^ sèment des Romains, situ penses qu'ils se crussent en droit de s'ôter la vie aussitôt qu'elle leur était à charge I Re*garde les beaux temps de la république, et cherche si tu

y verras un seul citoyen vertueux se délivrer ainsi du poids de ses devoirs, même après les plus cruelles infortunes. Régulus retournant à Garthage prévint-il par sa mort les tourments qui l'attendaient? Que n'eût point donné Posthumius pour que cette ressource lui fût permise aux Fourches Caudines? Quel effort de courage le sénat même n'admira-t-il pas dans le consul Varron pour avoir pu survivre à sa défaite t Par quelle raison tant de généraux se laissèrent-ils volontairement livrer aux ennemis, eux à qui rignominie était si cruelle, et à qui il en coûtait si peii de mourir? C'est qu'ils devaient à la patrie leur sang, leur vie et leurs derniers soupirs, et que la honte ni les revers ne les pouvaient détourner de ce devoir ssu^ré....

Il te sied bien d'oser parler de mourir, tandis que tu

dois Tusage de ta vie à tes semblables ! Apprends qu^une

I mort telle que tu la médites est honteuse et furtive ; c'est

I un vol fait au genre humain. Avant de le quitter, rends-

\m ce qu'il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien... je suis

inutile au monde Philosophe d'un jour ! ignores-tu

que tu ne saurais faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à rhumanité par cela seul qu'il existe.

Ecoute-moi, jeune insensé ; tu m'es cher, j*ai pitié de tes erreurs. S'il te resteau fond du cœurle moindre sentiment de vertu, viens, que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même : « Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir. » Puis, va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Rapproche de moi les malheureux que mon abord intimide : ne crains d'abuser ni de ma bourse ni de mon crédit; prends, épuise mes biens, fais*moi riche. Si celle

considération te retient aujourd'hui^ elle te retiendra encore demain, après-demain, toute ta vie. Si elle ne te retient pas, meurs; tu n^es qu'un méchant. »

Le succès de la Nouvelle Béloïse fut immense, dès son apparition. Les libraires ne pouyaient suffire aux demandes ; on était obligé, pour lire l'ouvrage, de le louer à tant par jour ou par heure. Les femmes surtout versèrent d'abondantes larmes sur les infortunes de Saint-Preux et de Julie ; les unes oubliaient d'aller au bal pour continuer leur lecture, d'autres vouèrent un véritable culte à l'auteur qui venait d'écrire le premier de nos ro- \mans à grandes passions. Voici un curieux exemple du prestige dont Rousseau jouit dèà lors auprès de ses lectrices :

« Je venais de lire tout d'une haleine la Nouvelle Héldise et aux dernières pages je^ me sentis si bouleversée que je pleurais à sanglots. M. de Francueil m'en pl€âsantait doucement.

J'en voulais plaisanter moi-même ; mais ce jour-là, depuis le matin jusqu'au soir, je ne fis que pleurer. Je ne poHvais penser à la mort de Julie sans recommencer mes pleurs. J'en étais malade, j'en étais laide.

Pendant cela, M. de Francueil, avec l'esprit et la grâce qu'il savait mettre à tout, courut chercher Jean-Jacques. Je ne sais comment il s'y prit, mais il Tenleva, il l'amena

sans m'avofr prévenue de son dessein. Jean-Jacques avait cédé de fort mauvaise grâce, sans s'enquérir de moi, ni de mon âge, ne s'attendant qu*à satisfaire la curiosité d*une femme, et ne s'y prêtant pas volontiers, k ce que je puis croire. Moi, avertie de rien, je ne me pressais pas de finir ma toilette ; j'étais avec M™" d'Esparbès deLussan, mon amie, la plus aimable femme du monde et la plus jolie, quoiqu'elle fût un peu louche et un peu contrefaite. Je ne me doutais point qu'il était là, Xpurs sublima^ dans mon salon. Il y était entré d'un air demi-niais, demi-bourru, et s'était assis dans un coin, sans marquer d'autre impatience que celle de dîner, afin de s'en aller vite. — Enfin, ma toilette finie et mes yeux toujours rouges et gonflés, je vais au salon. J'aperçois un petit homme assez mal vêtu et comme renfrogné, qui se levait lourdement, qui » mâchonnait des mots confus. Je le regarde et le devine ; je crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques, étourdi de cet accueil, veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre l'esprit par une plaisanterie, et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien dire. Rousseau me serra la main et ne m'adressa pas une parole. »

Par ses idées, aussi bien que parcette dialectique passionnée, dont on vient de voirun exemple, Rous-i seau se distingua des écrivains de son époque : il refusa d'être le compagnon d'armes de Diderot dans la guerre à outrance que ce dernier et ses amis, les philosophes, firent à la religion chrétienne. Rousseau, etil le montrera mieux encore dans Y Emile y a

déjà le sentiment religieux ; ddiusla Nouvelle Héloise^ il se sépare nettement des athées. Julie, l'héroïne de son roman, a une foi très vive à laquelle elle essaie de convertir son mari, le sceptique Wolmar. Rousseau lui-même, un soir qu'il assistait, avec quelques-uns de ses amis, à un souper chez une comédienne célèbre. Mademoiselle Quinault, se laissant emporter à son emphase habituelle, ne craignit pas de contredire les convives qui voulaient détruire toute espèce de religion. Comme on se moquait de ses « préjugés, » il répliqua avec vivacité : « Si c'est une lâcheté de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime de souffrir qu'on dise du mal de Dieu, qui est présent, et moi^ Messieurs, je crois en Dieu. » Les plaisanteries ayant continué déplus belle sur la naïveté des âmes religieuses: « Messieurs, dit Rousseau, en se levant de table, je sors, si vous dites un mot de plus. »

Ce n'est pas que sa foi fût parfaitement orthodoxe et qu'il fermât Toreille aux arguments du scepticisme. Un jour qu'il se promenait à la Chevrette avec M™ d'Epinay, et que celle-ci lui faisait part de ses doutes : « Madame, lui répondit Rousseau, quelquefois, au fond de mon cabinet, mes deux poings dans les yeux, ou au milieu

r. ' (fùiC ^ (7a ^<^^ ^ h/t..^iu .

des ténèbres de la nuit, je suis de Tavis des sceptiques. Mais voyez cela (ajouta-t-il en montrant le ciel; et il avait, en parlant ainsi, ditM""* d'Epirnay, la tête élevée et le regard d'un inspiré) : le lever du soleil, en dissipant la vapeur qui couvre la terre et en m'exposant la scène brillante et merveilleuse de la nature, dissipe, en même temps, les brouillards de mon esprit ; je retrouve ma foi, mon Dieu, ma croyance en lui; je l'admire, je Fadore et je me prosterne en sa présence. »

Ainsi c'est ce mot de nature que nous retrouvons sans cesse dans la bouche de Rousseau :

c'est la nature qui soutient le croyant, et c'est elle qui inspire l'artiste.

Malheureusement on peut aimer Dieu et la nature et ne pas savoir aimer ses amis : Rousseau éloigna de lui tous les siens par ses mauvais procédés et, disons le mot vrai, par un profond égoïsmCj, qu'il a essayé de dissimuler dans ses œuvres sous de magnifiques protestations de dévouement ; mais ses grandes phrases n'en imposent qu'à ceux qui ne veulent pas reconnaître la vérité. Nous n'avons pas à rechercher qui fut le plus coupable dans ces interminables et fastidieuses querelles que Rousseau eut sucessivement

avec les plus célèbres écrivains du dix-huilième siècle; nous ferons seulement remarquer aux admirateurs fanatiques de Rousseau que ce n'est pas ordinairement la marque d'un beau caractère de n'avoir pas su garder un seul de ses amis. Pour nous en tenir aux rapports de M"® d'Epinay avec Jean-Jacques et continuer la biographie de notre auteur, celui-ci fut aussi ingrat que possible avec sa bienfaitrice. Non seulement il refusa de l'accompagner dans un voyage que M"® d'Epinay malade fut obligée de faire à Genève, c'est-à-dire dans la patrie de Rousseau, mais il lui écrivit des lettres insolentes et, ce qui est plus coupable encore, bien des années après, et alors qu'il, n'aurait dû se souvenir que des bontés et des, attentions charmantes dont elle l'avait comblé, il eut le triste courage de la calommier et de colporter ses méchancetés dans les salons de Paris : Rousseau avait eu beau déposer l'habit, il avait . gardé l'âme d'un laquais.

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