CHAPITRE IV
ROUSSEAU A MONT-LOUIS, LETTRE A d'aLEMBERT^ ^— ÉMÏLZ. J ■
Cependant il avait fallu quitter THermitage; Rousseau comprit, assez tard il est vrai, qu'il avait trop profondément blessé M™® d'Epinay pour continuer décemment de loger chez elle. Ses voisins et protecteurs, le maréchal et la maréchale de Luxembourg, lui offrirent gracieusement l'hospitalité, et en décembre 1757, Rousseau s'installa, à Montmojrency, dans une petite maison appelée AfonMot^û.
Mont-Louis était agréablement situé au milieu d'un jardin : Rousseau, qui avait plein pouvoir d'arranger à sa fantaisie sa nouvelle résidence, fit d'un ancien donjon son cabinet de travail et s'amusa à orner la terrasse, qu'ombrageaient déjà deux rangs de tilleuls : il en ajouta deux autres pour former un cabinet de verdure, y fit poser une table et des bancs de pierre, et entoura le tout de lilds, de seringat et de chèvrefeuille. Oa aper-
cevait, de cette terrasse, la vallée et Tétang de Montmorency et, à Thorizon, le château de Saint- Gratîen, qui avait servi de retraite au vertueux Catinat. Cette maisonnette, tout entourée de.verdure et de fleurs, et visitée par une multitude d'oiseaux qu'il se plaisait à apprivoiser, était bien faîte pour inspirer un solitaire tel que Jean-Jacques : c]e^tà.Mpnt-Louisj[u'il écrivit la fameuse '75.^ Lettre à (TAlembert sur les spectacles, qu'il ter-
' , j mina la Nouvelle Héloïse^ dont M"® de Luxembourg
était grande admiratrice, et qu'il composa enfin un traité d'éducation, dont nous parlerons tout à l'heure et qu'il intitula Emile. Faisons d'abord connaître sa Lettre sur les spectacles.
Au milieu de l'hiver (1758), dans le donjon qui lui servait de cabinet de travail, « sans abri contre lèvent et la neige et sans autre feu que celui de son cœur, >m1 écrivît, en Irois semaines, cette Le//re à (TAlembert^ en réponse à l'article Genève que le savant géomètre avait publié dans Y Encyclopédie. Voici, en peu de mots, quel était l'objet du débat : Voltaire, qui venait de s'établir à Ferney, c'est-àdire aux portes de Genève, aurait aimé que l'on construisit une salle de spectacle dans l'austère cité de Calvin, car le théâtre avait toujours été le plaisir favori, ou plutôt la passion dominante, du
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patriarche de Ferney. Il poussa donc d'Alembert; qui venait défaire un voyagea Genève, àénumérer, dans son article de rj^ncyc/opet/te, tous les avantages qu'il y aurait pour les Genevois à attirer chez eux une troupe de comédiens.
Rousseau, au contraire, s'appliqua, dans sa Lettre^ à montrer les désavantages et à exagérer les dangers d'une pareille innovation. Non content de flétrir, avec son éloquence emportée, les comédiens et de tourner en ridicule les mauvaises pièces qu'ils donnaient à Paris, il prit à partie les maîtres mêmes de la scène française; il reprocha à Racine de détruire la liberté en punissant la malheureuse Phèdre « des crimes que le ciel lui fait commettre, » et il exhorta ses compatriotes à ne jamais admettre Molière dans leur république. ' Molière, en effet, est bien plus dangereux qu'Homère, chassé cependant par Platon de sa République.
C'est au chef-d'œuvre même de Molière, au Misanthrope^ que s'attaque Rousseau. Il établit d'abord, ce que tout le monde reconnaîtra avec lui, qu'Âlceste est un très honnête homme, non un vrai misanthrope dans toute la force du terme. Un parfait misanthrope serait un monstre.
€ S'il pouvait exister, il ne ferait pas rire, il ferait horreur. .. Qu'est-ce donc qu'Alceste? Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et la méchanceté de ses contemporains ; qui, précisément parce qu'il aime ses semblables, hait en eux les mots qu'ils se font réciproquement et les vices dont ces mots sont l'ouvrage.... SU n'y avait ni fripons ni flatteurs/ il aimerait tout le genre humain. Il n'y a pas un homme de bien qui ne soit misanthrope en ce sens; ou plutôt les vrais misanthropes sont ceux qui ne pensent pas ainsi ; car, au fohd je ne connais pas de plus grand ennemi des hommes que l'ami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchants et flatte, par sa coupable complaisance, les vices d'où naissent tous les désordres de la société. »
Ce que dît ici Rousseau est fort bien dît, mais n'est pas trèsneuf : ce qui Test davantage, c'est d'affirmer que Molière a voulu, sous le personnage de cet honnête homme, ridiculiser la vertu. Le misanthrope s'emporte, en effet, il est colère et bilieux, il a des fureurs puériles sur des sujets qui ne devraient pas l'émouvoir : par exemple, il s'étonne et s'indigne des mauvais procédés d'Oronte, et, au lieu de se préparer tranquillement, en vrai misanthrope qui connaît son monde, à la perte de son procès, il en marque d'avance un dépit d'enfant. Tout cela est invraisemblable, et Molière le savait bien ; « mais il fallait faire rire le par-
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terre, » fût-ce aux dépens de Thonnêteté et de la franchise qu'il avait personnifiées dansAlceste. Il y a, en somme, dansAlceste, un misanthrope et un homme emporté, et les défauts du second gâtent; les qualités du premier, au grand dommage de la vertu, que Molière a lâchement sacrifiée au besoin de faire rire le parterre.
Tel est le raisonnement de Rousseau. Pour le réfuter, il suffit de faire remarquer qu'en imaginant Alceste, Molièreavoulu créer un personnage dramatique, c*est-à-dire vivant, c'est-à-dire plein de contradictions, non une froide et ennuyeuse abstraction qui représenterait Fidéal de la vertu sans défaut ou de la misanthropie sans rien d'humain et d'imparfait. Alceste, pour être misanthrope, n'en est pas moins homme, et rien n'est plus intéressant ni plus vrai que cette opposition perpétuelle entre ses principes et ses actions. Qu'y a-t-il de plus déraisonnable en soi, mais aussi qu'y a-t-il déplus conforme à la vie et à l'humaine faiblesse que l'amour de ce sage pour une coquette telle que Célimène ?
Ces contrastes même, et ils sont plus nombreux et tout autres que ceux qu'a relevés Rousseau, « se fondent dans Funité morale du héros qui est
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tout cœur et tout flamme à travers sa misanthropie (1). »
Sans prendre la peine de combattre en détail tous les paradoxes que Rousseau paraît rechercher ici, comme dans ses autres ouvrages, car partout il aime mieux frapper fort que frapper juste, nous remarquerons seulement qu'en général il parle du théâtre dans sa lettre sur les spectacles comme il avait parlé, dans son premier discours, des sciences et des lettres, c'est-à-dire, en ingrat : s'il doit, en efïet, à celles-ci toute sa renommée, c'est au théâtre qu'il a obtenu le triomphe le plus doux à son amour-propre. Dans les premiers temps de son séjour à Paris, il fit jouer à l'Opéra une pièce intitulée le Devin du village^ et c'est lui-même, l'irréconciliable ennemi des spectacles, qui va nous raconter ses succès dramatiques:
c La pièce fut très mal jouée quant aux acteurs, mais bien chantée et bien exécutée quant à la musique. Dès la première scène, qui véritablement est d'une naïveté touchante, j^entendis s'élever dans les loges un murmure de surprise et d^applaudissement jusqu'alors inouï dars ce genre de pièces. La fermentation croissante alla bientôt au point d'être sensible dans toute l'assemblée, et,
(1) Paul Stapfer : Molière et Shakespeare, p. 206, Harcbette, t887.
pour parler à la Montesquieu, d'augmenter son effet par son effet même.
À la scène des deux petites bonnes gens, cet effet
fut à son comble. On ne claque point devant le roi ; cela
fit qu'on entendit tout ; la pièce et Fauteur y gagnèrent.
J'entendais autour de moi un chuchotement de femmes
qui s'entre-disaient à demi-voix : Cela est charmant ;
cela est ravissant ; il n'y a pas de son là qui ne parle au
cœur. Le plaisir de donner de l'émotion â^ tant d'aima-
bies personnes m'émut moi-même jusqu'aux larmes ; et je
ne les pus contenir au premier duo, en remarquant que je
n'étais pas seul à pleurer. J'eus un moment de retour sur
moi-même , en me rappelant le concert de Lausanne.
Cette réminiscence eut Teffet de l'esclave qui tenait la
couronne sur la tête des triomphateurs ; mais elle lut
courte, et je me livrai bientôt pleinement et sans distrac-
\tion au plaisir de savourer ma gloire. »
Il semble, au premier abord, que personne n'était moins propre que Jean-Jacques à écrire un livre sur Féducation. Avant son premier discours, vers 1740, il avait été chargé d'élever les enfants M. de Mably, à Lyon, et il avait fait, de son propre aveu, un détestable précepteur : « Tant que tout allait bien et que je voyais réussir mes soins et mes peines, j'étais un ange : j'étais un diable quand les choses allaient de travers. Dès que mes élèves ne m'entendaient pas, j'extravaguais, et, quand ils marquaient de la méchanceté, je les aurais lues : ce n'était pas le moyen de les rendre sa-
vants et sages. » Il renonça avec joie à un métier pour lequel il ne se sentait point fait. Réussirait-il mieux dans la théorie que dans la pratique, et un maître qui avait si complètement échoué dans sa tâche était-il capable de conseiller autrui? Ce n'était pas impossible, et YEmile a prouvé qu'on pouvait être un pédagogue de génie et ne pas savoir élever un enfant. Du moins Rousseau, qui étaitpère, a-t-il éprouvé ses méthodes d'enseignement sur ses enfants à lui, pour acquérir le droit de les recommander aux autres pères ?Nullement : ses enfants à peine nés, il les a envoyés à l'hospice des Enfants-Trouvés, et il ne sait plus et ne veut plus savoir ce qu'ils sont devenus. C'est là, dans la vie de Jean-Jacques, la tache inefiaçable, et il le comprenait bien lui-même lorsqu'il composa YEmile qui parut au mois de mai 1762 : « Il n'y a, dit-il, ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui dispensent un père de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteur, vous pouvez m'en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu'il versera longtemps sur sa faute des larmes amères et n'en sera jamais consolé. » Nous devons plaindre, non excuser, celui qui s'est repenti si amèrement et pourtant s'est rendu cinq fois coupable de la même
lâcheté. On est tenté parfois d'appliquer à Rous- ^ seau le mot si connu et si énergique de Pascal : « c'est un monstre incompréhensible, » tant il y a en lui d'étranges contrastes. Ce même 'homme, qui ne sait pas aimer ses amis, aflecte, dans ses œuvres, d'éprouver un amour ardent, et que nous croyons sincère, pour l'humanité. On a retrouvé des prières qu'il composait à l'âge de vingt-quatre ans environ, c'est-à-dire, alors qu'il ne songait nullement à devenir auteur, et on lit, dans l'une de ces prières, ces phrases significatives qui, écrites pour lui seul, témoignent d'une incontestable élévation : « ôDieu, sublime bienfaiteur! vos bienfaits sont infinis comme vous ; vous êtes le roi de la nature, mais vous êtes le père des humains... Accordez l'assistance de vos bénédictions divines à tous mes amis, à ma patrie, au genre humain en général; souvenez- vous, ô mon Dieu, que vous êtes le père commun de tous les hommes, et ayez pitié de nous tous dans la plénitude de vos miséricordes. » Plus tard, cet amour des hommes en général respirera dans la plupart de ses œuvres, et ses contemporains , lui décernant les titres pompeux auxquels il prétend avoir tous les droits, diront de lui qu'il
Fat de l'humanité Tapôtre et le martyr.
Et, de même, sa conduite à l'égard de ses enfants est très certainement d'un père déna turé, et son livre, V Emile ^ est le plus ardent plaidoyer qu'on ait jamais écrit en faveur des enfants :
« Hommes, soyez humains, c'est votre premier devoir; soyez-le pour tous les états, pour tous les âges, pour tout ce qui n'est pas étranger à. Thomme. Aimez Tenfant : favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n'a pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les lèvres et où l'âme est toujours en paix? Pourquoi voulez- vous (par suite de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain) remplir d'amertume et de douleurs ces premiers ans si rapides qui ne reviendront pas plus pour eux qu'ils ne peuvent revenir pour vous? Pères, savez-vous le moment où la mort attend vos enfants? Ne vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu d'instants que la nature leur donne : aussitôt qu'ils peuvent sentir le plaisir d'être, faites qu'ils en jouissent ; faites qu'à quelque heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie. »
Les enfants avaient besoin, au dix-huitième siècle, qu'un aussi éloquent avocat plaidât leur cause, car leur éducation était généralement détestable . Le père ne s'occupait pas plus de son fils que la mère de sa fille; ils étaient l'un et l'autre trop absorbés par leurs plaisirs, et ils s'en remettaient à un gouverneur et à une gouvernante du soin
d'orner l'esprit et de discipliner l'âme de leurs enfants. « Mon père ne m'aimait pas, dit le prince de Ligne dans ses Mémoires, et je ne sais pourquoi, car nous ne nous connaissions point. » Le duc de Biron, fort embarrassé de trouver un bon gouverneur pour son fils, « en confia l'emploi, écrit celui-ci, à un laquais de feu ma mère qui savait lire et passablement écrire, et qu'on décora du titre de valet de chambre pour lui donner plus de. considération. On me donna d'ailleurs les maîtres les plus à la mode ; mais M. Roch (c'était le nom de mon Mentor) n'était pas en état de diriger leurs leçons ni de me mettre en état d'en profiter. J'étais d'ailleurs comme tous les enfants de mon âge et de ma sorte : les plus jolis habits pour sortir, nu et mourant de faim à la maison ; » non par avarice, mais parce qu^on n'avait pas le temps de songer à lui. Même négligence à l'égard d'une fille : quand elle sort des bras de la nourrice, d'une nourrice qu'on a visitée une fois ou deux en courant, elle est remise aux mains d'une gouvernante et logée, avec celle-ci, dans les appartements du comble. La gouvernante lui enseigne à lire et à écrire, lui donne quelques notions vagues de géographie, mais surtout lui apprend à bien faire la révérence ; puis on met la pauvre petite
au couvent : c'est moins barbare, maïs c'est presque aussi commode que de la mettre aux Enfants- Trouvés. Filles et garçons étaient d'ailleurs élevés uniquement pour le monde : les uns, poudrés à blanc, l'épée au côté et le chapeau sous le bras, savent tourner un compliment et faire des petits vers ; les autres, dès Tâge de six ans serrées dans un corps de baleine, savent se tenir et saluer avec grâce, danser correctement et parler d'une mode nouvelle. Les premiers sont de parfaits petits maîtres; les secondes, des dames en miniature.
« Vous me demandez ce qu'Emile doit apprendre : tout ce qu'il aura besoin de savoir, étant homme, » Celui qui parle ainsi n'était-il pas fait pour combattre avec succès l'éducation absurde et vicieuse qu'on donnait aux enfants du dix-huitième siècle? c< Depuis des temps infinis, dit Rousseau dans la préface d'£mite, il n'y a qu'un cri contre la pratique établie. » Seulement il ne se borna pas à critiquer cette pratique détestable avec toute la fougue de son éloquence et toute l'âpreté de sa pesante et impitoyable ironie : il proposa une méthode nouvelle, car, supérieur encore ici à la plupart des philosophes de son temps, if ne se bornait pas à critiquer, comme eux, les mauvaises coutumes, mais il cherchait ce qu'on de-
d'après Moreau le jeune.
Chacun respecte le travail
BOUSSEAU
gravé par Choffard,
autres, afin que le sien soit en sûreté.
{Emile, livre II.)
vait mettre à leur placer : c la littérature et le saTOÎr de notre siècle» dit-il, tendent beaucoup plus à détruire qu'à édifier. » C'est Téducation tout entière qu'il édifiera dans VEmiie^ d'après uae méthode absolument originale, car il n'aime pas « à remplir un livre de choses que tout le monde sait. >
Et, en effet, l'originalité de sa méthode éclate dès les premières pages. On ne connaît point l'enfance, dit Rousseau, on ne se demande jamais ce qu'est l'enfant avant de devenir un homme; par la plus étrange et la plus coupable des négligences, on n'a pas étudié le sujet même sur lequel on doit opérer. Rousseau commence donc par étudier l'enfant avant de vouloir le diriger, et il l'étudié avec tant de sagacité que, même quand ses préceptes sont mauvais, on peut toujours profiter de ses ingénieuses observations. Ce n'est pas^ du reste, tel ou tel enfant qu'il a observé, ce n'est pas le petit Parisien de son temps qu'il 'veut élever, c'est l'enfant en général : vivre et devenir un homme, c'est « le métier qu'il veut lui apprendre. » On reconnaît ici cette élévation de vue et cet esprit cosmopolite de nos grands écrivains du dix-huitième siècle qui n'ont joui d'une si grande popularité dans l'Europe entière
100 JEAN-JACQUES KOUSSEAU.
que parce qu'ils ont été plus humains encore que français.
Et quelle marche laut-il suivre pour faire de l'enfant un homme? La marche de la nature ellemême, répond Rousseau. Observez l'ordre dans lequel la nature développe les facultés de Fenfant et appliquez- vous à la seconder, au lieu de contrarier ses efforts, comme on a fait jusqu'à ce jour. Et d'abord, n'emmaillottez pas, n'emprisonnez pas le nouveau-né : il a besoin d'étendre et de mouvoir ses membres en tous sens; à la façon dont vous le serrez dans mille langes et bandages de toute espèce, on dirait que vous avez peur qu'il n'ait l'air d'être en vie. Et vous, mères, commencez par remplir le premier de vos devoirs, qui est de nourrir vous-mêmes vos enfants ; n'allez pas les confier à des femmes mercenaires qui, dès qu'elles sont fatiguées de leurs cris, les jettent dans un coin et ne s'en occupent plus. Souvenezvous que la sollicitude maternelle ne se supplée point ; souvenez- vous aussi que les mères dévouées font les familles unies et les enfants reconnaissants.
Comment faut-il élever l'enfant dans le premier âge ? en suivant la route que nous trace la nature: « La natureexerce sans cesse les enfants; elle endurcit leur tempérament par des épreuves
de toute espèce; exercez-les donc, vous aussi, aux atteintes qu'ils auront à supporter un jour. Endurcissez leurs corps aux intempéries des saisons et des climats, à la faim, à la soif» à la fatigue ; trempez-les dans les eaux du Styx. » Mais surtout appliquez-vous à fortifier leur corps avant de songer à orner leur esprit, car il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à Tâme : « un bon serviteur doit être robuste Plus le corps est faible, plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit; les mauvaises passions logent dans les corps efféminés. »
Après l'éducation du corps, et avant celle de l'esprit, il faut faire l'éducation des sens, c'est-àdire de ce qui est intermédiaire entre l'esprit et le corps, et c'est une des parties les plus intéressantes et les plus neuves de V Emile que celle où Rousseau décrit avec finesse comment se développent, l'un après l'autre, les différents sens chez le petit enfant, et comment nous devons faire pour seconder ici la nature. Voyez, par exemple, ce curieux passage sur la vue ; jamais pédagogue at-il parlé un langage si plein à la fois de justesse et de poésie, car ce qui fait le mérite singulier de VÉmilej c'est que la pédagogie y est à la fois aimable et élevée.
«Tous les enfants ont peur des masques. Je commence par montrer à Emile un masque d'une figure agrée^ble ; ensuite quelqu'un s'applique devant lui ce masque sur le visage; je me mets à rire, tout le monde rit, et l'enfant rit comme les autres. Peu à peu je l'accoutume à des masques moiuH agréables, et enfin à des figures hideuses. Si j*ai bien ménagé ma gradation, loin de s'efTrayer au dernier masque, il en rira comme dupremier. Après cela, je ne crains plus qu'on Teffraye avec des masques.
Quand, dans les adieux d'Andromaque et d'Hector, le petit Astyanax, effrayé du panache qui flotte sur le casque de son père, le méconnaît, se jette en criant sur le sein de sa nourrice, et arrache à sa mère un souris mêlé de larmes, que faut-il faire pour guérir cet effroi? Précisément ce que fait Hector, poser le casque à terre, et puis caresser 1 enfant. Dans un moment plus tranquille, on ne s'en tiendrait pas là; on s'approcherait du casque, on jouerait avec les plumes, on les ferait manier à l'enfant ; enfin la nourrice prendrait le casque et le poserait en riant sur sa propre tète, si toutefois la main d'une femme osait toucher aux armes d'Hector. »
Voici maintenant des conseils tout aussi judicieux sur l'éducation de Foreille i
« J'ai remarqué que les enfants ont rarement peur du tonnerre, à moins que les éclats ne soient affreux et ne blessent réellement l'organe de Fouïe, autrement cette peur ne leur vient que quand ils ont appris que le tonnerre blesse ou tue quelquefois. Quand la raison commence à les effrayer, faites que l'habitude les rassure.
Avec une gradation lente et ménagée on rend rhomme et Tenfant intrépide à tout. »
Quelle langue simple et nerveuse, et quel art surtout de résumer en maximes frappantes des observations justes et neuves! Les remarques fines abondent sur la manière d'apprendre aux enfants à apprécier les distances^ sur les dangers qu'il y a à faire leurs mille petites volontés, à se laisser trop vite attendrir par leurs larmes, vraies ou feintes :
« Pourquoi se feraient-ils faute de pleurer, dès qu'ils vuteiit que leur pleurs sont bons à tant de choses ? Instruits du prix qu'on met à leur silence, ils se gardent bien de le prodiguer. Ils le font, à la fln^ tellement valoir qu'on ne peut plus le payer ; et c^est alors qu'à force de pleurer sans succès, ils s'efforcent et s'épuisent. »
Rousseau n'est pas moins bien inspiré quand il donne à l'enfant les premières leçons de courage : loin d'être attentif à éviter qu'Emile se blesse, il serait fâché qu'il ne se blessât jamais et qu'il grandît sans connaître la douleur. Souffrir n'est-il pas la première chose qu'il doit apprendre et celle qu'il aura le plus souvent besoin de savoir? « Au lieu de le laisser croupir dans l'air usé d'une chambre, qu'on le mène journellement au milieu
d'un pré. Là, qu'il coure, qu'il s'ébatte, qu'il tombe cent fois le jour, tant mieux: il en apprendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachète beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions; en revanche, il sera toujours gai. » En même temps que la liberté physique, développez en lui la liberté morale, faites qu'il estime par-dessus tout l'indépendance et qu'il déteste autant la domination que l'esclavage, car la domination même est servile, s'écrie Rousseau avec une noble éloquence ; le premier de tous les biens n'est pas l'autorité, mais la liberté. Vauvenargues avait dit dans le même sens et avec la même élévation de langage : « On instruit les enfants à craindre et à obéir... on les exerce à être copistes, à quoi ils ne sont déjà que trop enclins : nul ne songe à les rendre originaux, entreprenants et indépendants. ^
Le conteur lui-même, que nous connaissons déjà, apparaît par endroit, dans VEmiley à côté du pédagogue et du philosophe, et sait égayer ses graves leçons par les souvenirs, si vivants, de sa propre enfance. Ainsi, pour montrer qu'il faut habituer les enfants à marcher dans les ténèbres, il raconte ce qui lui arriva un soir à Bossey :
« J'étais à la campagne en pension chez un ministre appelé M. Lambercier. J'avais pour camarade un cousin plus riche que moi, et qu'on traitait en héritier, tandis qu'éloigné de mon père, je n étais qu'un pauvre orphelin. Mon grand cousin Bernard était singulièrement poltron, surtout la nuit. Je me moquai tant de sa frayeur, que M. Lambercier, ennuyé de mes vanteries, voulut mettre mon courage à l'épreuve. Un soir d'automne qu'il faisait très obscur, il me donna la clef du temple, et me dit d'aller chercher dans la chaire la Bible qu'on y avait laissée. Il ajouta, pour me piquer d'honneur, quelques mots qui me mirent dans l'impuissance de reculer.
Je partis sanslumière ; si j'en avais eu,ç'aurait peut-être été pis encore. Il fallait passer par le cimetière: je le traversai gaillardement ; car, tant que je me sentais en plein air, je n'eus jamais de frayeurs nocturnes.
En ouvrant la porte, j'entendis à la voûte un certain retentissement que je crus ressembler à des voix, et qui commença d'ébranler ma fermeté romaine. La porte ouverte, je voulus entrer; mais à peine eus-je fait quelques pas, que je m'arrêtai. En apercevant l'obscurité profonde qui régnait dans ce vaste lieu, je fus saisi d'une terreur qui me fît dresser les cheveux : je rétrograde, je sors, je me mets à fuir tout tremblant. Je trouvai dans la cour un petit chien nommé Sultan, dont les caresses me rassurèrent. Honteux de ma frayeur, je revins sur mes pas, tâchant pourtant d'emmener avec moi Sultan, qui ne voulut pas me suivre. Je franchis brusquement la porte, j'entre dans l'église . A peine y his-je rentré que la frayeur me reprit, mais si fortement, que je perdis la tête ; et, quoique la chaire fût à droite, et que je le susse très bien, ayant tourné sans m'en apercevoir, je la cherchai longtemps
à gauche; je m'embarrassais dans les bancs, je ne savais plus où j'étais, et, ne pouvant trouver m la chaire ni la porte, je tombai dans un bouleversement inexprimable. Enfin, j'aperçois la porte, je viens à bout de sortir du temple, et je m'en éloigne comme la première fois, bien résolu de n'y jamais rentrer seul qu'en plein jour.
Je reviens jusqu'à la maison. Prêta entrer, je distingue la voix de M. Lambercier à de grands éclats de rire. Je les prends pour moi d'avance et ; confus de m'y voir exposé, j'hésite à ouvrir la porte. Dans cet intervalle, j'entends mademoiselle Lambercier s'inquiéter de moi, dire à la servante de prendre la lanterne, et M. Lambercier se disposer à me venir chercher, escorté de mon intrépide cousin, auquel ensuite on n'aurait pas manqué de faire tout l'honneur de l'expédition. A l'instant toutes mes frayeurs cessent et ne me laissent que celle d'être surpris dans ma fuite: je cours, je vole au temple; sans m^égarer, sans tâtonner, j'arrive à la chaire ; j'y monte, je prends la Bible, je m*élance en bas; dans trois sauts je suis hors du temple, dont j'oubliai même de fermer la porte ; j'en tre dans lachambrehors d'haleine, je jette la Bible sur la table, efraré,mais palpitant d'aise d'avoir prévenu le secours qui m'était destiné. >
Après le philosophe pédagogue et le conteur, voici enfin le prédicateur, car M. Lambercier luimême aurait pu, ce nous semble, prêcher ce joli sermon sur Taumône.
« Une s'agît point d'épuiser sa bourse et de verser l'argent à pleines mains ; je n'ai jamais vu que l'argent fît ai-
' mer personne. Une faut point être avare et dur, ni plaindre la misère qu*on peut soulager ; mais vous aurez beau ou* vrir vos coffres, si vous n'ouvrez aussi votre coeur, celui des autres vous restera toujours fermé. C'est votre temps, ce sont vos soins, vos affections, c'est vous-même qu'il faut donner ; car, quoi que vous puissiez faire, on sent toujours que votre argent n'est point vous. Il y a des témoignages d'intérêt et de bienveillance qui font plus d'effet et sont réellement plus utiles que tous les dons : combien de malheureux, de malades, ont plus besoin de consolations que d'aumônes ! Combien d'opprimés à qui la protection sert plus que l'argent! Raccommodez les gens qui se brouillent^ prévenez les procès ; portez les enfants au devoir, les pères à l'indulgence ; empêchez les vexations, employez, prodiguez le crédit des parents de votre élève en faveur du faible à qui on refuse justice, et que le puissant accable. Déclarez-vous hautement le protecteur des malheureux. Soyez juste, humain, bienfaisant. Nefaitespasseulementraumône,faite8 la charité. »
Ainsi un pédagogue ingénieux, aux vues élevées> un conteur agréable et un éloquent prédicateur, , voilà ce que nous avons découvert dans V Emile; mais ce n'est pas tout : nos lecteurs ne s'étonneront pas de trouver encore, dans ce singulier livre de pédagogie, le grand peintre de la nature que nous étudions particulièrement dans notre ouvrage. Emile fait d'instructives promenadet dans la campagne; il observe attentivement tous les objels curieux qu'il rencontre sur son chemin,
apprend à s'orienter tout seul, étudie Tastronomie en contemplant le ciel étoile. D'ailleurs il ne se borne pas à interroger, ilsaitadmirer la nature; en vrai disciple de Jean -Jacques, il va saluer le soleil levant, bien difiérent en cela de la plupart de ses contemporains qui moururent très probablement sans jamais avoir vu un lever de soleil.
« Une belle soirée, on va se promener dans un lieu favorable, où l'horizon bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant, et Ton observe les objets qui rendent reconnaissable le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le frais, on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. On le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie augmente, l'orient parait tout en flammes : à leur éclat on attend l'astre longtemps avant qu'il se montré ; à chaque instant on croit le voir paraître ; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair et remplit aussitôt tout l'espace ; le voile des ténèbres s'efface et tombe. L'homme reconnaît son séjour et le trouve embelli. La verdure a pris, durant la nuit, une vigueur nouvelle ; le jour naissant qui Téclaire, les premiers rayons qui la dorent,la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée qui réfléchit à l'œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le Père de la vie ; en ce moment pas un seul ne se tait ; leur gazouillement, faible encore, est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée, il se sent de la langueur d'un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer
d'après Moreau le jeune. gravé par Le^ilire.
Jeaa-Jacques donae à Emile une leçon d'astronomie.
{Emile, livre II.)
jusqu*à l'Âme, n y a là une demi-heure d'enchantement auquel nul homme ne résiste: un spectacle si grand, si beau, si délicieux, n'en laisse aucun de sang-froid. »
Nous n'ignorons pas tout ce qu'on peut dire contre le système pédagogique de Jean-Jacques, et nous n'avons nullement eu l'idée de dissimuler, dans cette rapide esquisse, les erreurs dont VÉmile est rempli. Mais ces erreurs ont été réfutées mainte fois, tandis qu'on n'a pas assez profité, en France, des vues justes et profondes de Rousseau sur l'éducation. Ce qu'il y a de bon dans Y Emile j les étrangers le savent bien, caries plus grands pédagogues de la Suisse et de l'Allemagne ont puisé dans Rousseau quelques-unes de leurs théories les meilleures et les plus justement populaires : de quelque façon qu' on jugel'fmtfe, on ne peut nier que Rousseau n'ait ouvert des voies nouvelles & tous les pédagogues qui sont venus après lui.
Il y a, dans le quatrième livre de VEmile^ un chapitre dont nous devons dire quelques mots, car il est très important à la fois pour le biographe de Rousseau et pour l'historien des idées au dixhuitième siècle. Dans ce chapitre, devenu célèbre sous le nom de Profession de foi du vicaire savoyard ,
Rousseau développe en détail et avec une grande éloquence les principes de la religion naturelle.
Au point de vue spécial où nous étudions Rousseau, nous n'avons pasà insister sur les polémiques que suscita cettje partie de sop œuvre. Prétendant se tenir à égale distance des théologiens et des philosophes, Rousseau donna pour fondements à sa religion toute personnelle le spectacle de la nature et le sentiment intérieur. « Voyez le spectacle de la ijature et écoutez la voix intérieure : Dieu n'a-t-il pas tout dit à nos yeux et à notre conscience ?. . . Où le voyez-vous exister? m* allez-vous dire. Dans les cieux qui roulent, dans Tastre qui nous éclaire, dans l'oiseau qui vole, dans la feuille qu'emporte le vent. »
Dans un autre passage, Rousseau .s'exprime ainsi :
« Ce fut durant une J)elle nuit d'été que le premier homme qui tenta de philosopher, livré à une profonde et délicieuse rêverie et guidé par cet enthousiasme involontaire qui transporte quelquefois Tàme hors de sa demeure et lui fait, pour ainsi dire, embrasser tout l'univers, osa élever ses reflexions vers le sanctuaire de la Nature et pénétrer, par la pensée, aussi loin qu'il est permis à la sagesse humaine d^atteindre.
La chaleur était à peine tombée avec le soleil, les oi-
seaux, déjà retirés et non encore endormis, annonçaient par un ramage languissant et voluptueux le plaisir qu'ils goûtaient à respirer un air plus frais ; une rosée abondante et salutaire ranimait déjà la verdure fanée par Tardeur du soleil ; les fleurs élançaient de toutes
parts leurs plus doux parfums
'" Le philosophe, après quelques instants de contemplation, tourne par hasard les yeux vers le ciel et, à cet aspect, qui lui est si familier et qui pour l'ordinaire le frappait si peu, il reste saisi d'admiration.... »
On peut contester, et nous ne songeons pas à défendre rorthodoxie de la doctrine de Rousseau, mais on ne niera pas du moins que celui qui a parlé* ainsi n'ait eu l'âme haute et vraiment religieuse. Si la religion est, avant tout, comme Ta dit Pascal, a Dieu sensible au cœur, » qui donc au dix-huitième, siècle parmi nos grands écrivains, était plus religieux que celui qui faisait sans cesse appel au sentiment intérieur et qui, pour se convaincre que le monde estgouverné par une volonté puissante et sage, se contentait de dire : « Je le vois, au plutôt je le 5en5? »
Néanmoins Fauteur de V Emile fut poursuivi; le Parlement de Paris le décréta de prise de corps et fit lacérer et brûler son livre par le bourreau au pied du grand escalier du palais. « Quoi I s'écrie Rousseau, l'éditeur du Vicaire savoyard est un
impie!... Eh I mon Dieu ! qu*aurais-je donc été si j'avais publié le livre de V Esprit (d'Helvétius, un ami des Encyclopédistes) ou quelque autre ouvrage semblable?» La Sorbonne se joignit au Parlement et censura VEmile. Malheureusement pour Rousseau, son livre avait paru au moment même où le Parlement se disposait à prononcer l'expulsion des jésuites. Pour apaiser d'avance l'opinion publique, Messieurs du Parlement n'hésitèrent pas à proscrire un auteur dont la condamnation semblait prouver leur impartialité. Ce qui nuisit aussi à Rousseau fut précisément ce qui lui faisait le plus grand honneur : il avait osé signl son livre, hardiesse peu commune chez les écrivains de cette époque, qui tantôt publiaient leurs œuvres sous le voile de l'anonyme, comme faisait le baron d'Holbach, tantôt les mettaient impudemment sur le compte d'autrui, comme faisait Voltaire, dès qu'il voyait quelque inconvénient à en être soupçonné l'auteur (1).
Rousseau voulait comparaître devant le Parlement et plaider lui-même sa cause. Le maréchal
(4) Le Parlement eut Tétrange idée de faire un crime à Rousseau d'avoir loyalement signé son livre: « L'auteurde ce livre, n'ayant point craint de se nommer lui-même, ne saurait être trop promptement poursuivi. >
de Luxembourg eut quelque peine à lui persuader de fuir: les huissiers, chargés de l'arrêter, rencontrèrent en chemin une voiture où se trouvait le condamné; ils le reconnurent et se bornèrent à le saluer. Voilà, sans doute, des huissiers fort courtois et un gouvernement qui sait être débonnaire, après avoir été injuste et tyrannique ; il n'en est pas moins vrai que Rousseau était proscrit. « Il secoua la poudre de ses souliers » et sortit d'un pays où on s'empressait d'opprimer le faible. Son premier mouvement fut de se retirera Genève; mais il se ravisa, et l'événement lui donna raison.
En effet, neuf jours seulement après le verdict du Parlement de Paris, le Conseil de Genève condamna le Contrat social (œuvre politique de Rousseau) et Y Emile à être brûlés devant l'hôtel de ville comme téméraires, impies, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements. Le Conseil ordonnait, en outre, que Jean -Jacques, s'il se présentait dans la ville et les terres de la Seigneurie, fût saisi et appréhendé. « Eh quoil écrit Jean-Jacques à un de ses amis de Genève, décrété sans être ouï ? Où est le délit ? où sont les preuves ? Genevois, si telle est votre liberté, je la trouve peu regrettable. » Quelques
amis de Jean-Jacques avaient protesté contre cet arrêt inique du Conseil de Genève, et parmi ceux qui eurent ce rare courage, il faut citer le généreux pasteur Moultou. Quelques jours après la condamnation de Rousseau par ses compatriotes, madame Moultou, invitée chez un des premiers magistrats de Genève, arriva seule et excusa son mari qui était, dit-elle, indisposé. « La fumée de VEmile^ lui dit quelqu'un, lui aura sans doute monté à la gorge. — La fumée de V Emile ^ répliqua bravement M"® Moultou, est allée tout entière sur le Conseil, et Dieu veuille que ses yeux n'en pleurent pas pour longtemps. »
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