‹ J.-J. RousseauChapitre 13 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ROUSSEAU A MOTIERS. SON SÉJOUR DANS LE VAL DE TRAVERS ET l'ILE DE SAINT-^ PIERRE.

Rousseau s'applaudit d'avoir cherché un asile ailleurs que dans son injuste patrie : il s'était rendu à Yverdon, chez un ancien ami, M. Roguin^ et, flatté de Taimable hospitalité qu'il en avait reçue, il avait résolu de se fixer dans cette ville, lorsqu'il apprit que le sénat de Berne se disposait à Finquiéter dans cette agréable retraite. Une nièce de son ami, M"* Boy de la Tour, lui offrit une maison inhabitée, que possédait son fils au village de Motiers, dans le^. Val de Travers (comté de Neuchâtel). Il n'y avait, pour s'y rendre, qu'une montagne à traverser, haute et large pourtant et n'offrant que des sentiers fort malaisés. Rousseau, qui était bon marcheur, se mit en route et, au bout de cinq ou six heures, il était dans les États du roi de Prusse : le comté de Neuc^tel appartenait à Frédéric II, qui s'y faisait

représenter par lord Keith. Ce dernier, plus connu sous le nom de Milord m aréchal, était un des plus grands admirateurs et il allait devenir un des amis les plus dévoués de Rousseau. Il avait servi avec honneur le grand Frédéric, à la fois dans la guerre et la diplomatie, avait été de ces fameux soupers de Potsdam auxquels le roi philosophe n'admettait guère que des étrangers, et les familiers du palais prétendaient même que lordma* réchal était le seul être au monde que Frédéric, sa sœur exceptée, eût véritablement aimé. Rousseau ne pouvait souhaiter un défenseur mieux choisi auprès de Frédéric qu'il croyait, à tort, avoir ^' indisposé : dans le V** livre de ï Emile, il l'avait I comparé à un roi odieux du Télémaque. Il possédait en outre, dans son pavillon de Montmorency, un portrait du roi de Prusse, au bas duquel il avait mis les deux vers suivants, en ayant soin d'écrire le second à F envers du tableau :

Il pense en philosophe et se conduit en roi.

La gloire, l'intérêt, voilà son dieu, sa loi*

Rousseau soupçonnait, gratuitement du reste, d'Alembert d'javoir misées vers satiriques sous les yeux du roi, et, persuadé que Frédéric lui était hostile , il lui écrivit une lettre fière et

étrange : « Sire, j'ai dit beaucoup de mal de^^. . vous et j'en dirai peut-être encore ; cependant, . chassé de France, de Genève, du canton de Berne, je viens chercher un asile dans vos États... J'ai cru devoir déclarer à Votre Majesté que j'étais en son pouvoir et que j'y voulais être; elle peut disposer de moi comme il lui plaira. » Milord maréchal fut chargé de faire parvenir à son adresse cette singulière missive; il y joignit quelques mots en faveur de son ami et obtint pour lui la protection de son maître. Au fond, Frédéric était trop le disciple de Voltaire pour goûter ce qu'il appelait, dans sa réponse à lord Keith, « les paradoxes insoutenables de Rousseau. » Se ^' souvenant précisément de la spirituelle plaisanterie de Voltaire sur cet état de nature auquel Rousseau semblait vouloir ramener l'humanité, V^x^ 'il disait à lord Keith : « Rousseau ne me persua- c derait pas de manger de l'herbe et de marcher à quatre pattes (c'est ce qu'on faisait faire à Jean-Jacques dans une comédie satirique de Palissot, /es Philosophes)... Mes idées diffèrent des siennes autant que le fini diffère de l'infini... Il est ridicule de nous prêcher que nous sommes tous égaux et que nous devons vivre comme des sauvages, sans lois, sans société, sans police » (ce que n'avait

jamais dît Rousseau, mais ce qu'on pouvait conclure de ce qu'il avait dit). Quant à V Emile, où il eût été peu (lai le de se contempler sous les traits d'Adrasle, Frédéric, à cette époque, ne l'avait pas même ouvert; il ne le lut qu'en 1763 et en fut médiocrement satisfait : il y trouva peu de jugements solides et beaucoup d'impudence.

Ainsi le royal épicurien de Sans-Souci, sans avoir le moindre grief personnel contre Rousseau,goûtait fort peu les idées de « cet homme bizarre, de ce ^1 cynique. » Mais comme il se piquait de protéger les gens de lettres, surtout quand ils étaient persécutés par le gouvernement de Louis XV, il voulut bien a donner asile au malheureux, » et il chargea son représentant de lui faire remettre cent thalers. Il ajoutait seulement qu'il fallait l'empêcher d'écrire, parce qu'il traitait des sujets épineux, qui excitaient trop les têtes neuchâteloises. Rousseau, qui ne tenait guère pour le moment à se faire, par de nouveaux livres, de nouveaux ennemis, mais qui n'était pas homme non plus à sacrifier sa liberté d'écrivain, il l'avait payée assez cher, répliqua fièrement au représentant du roi de Prusse :

« Quant à rengagementîque j^ai pris avec moi de ne plus écrire, ce n'est pas, j'espère, une condition que Sa Majesté prétend mettre à Tasile qu'elle Veut bien m'accorder. Je

m'engage seulement, et de très bon cœur, envers elle et envers Votre Excellence, à respecter, comme j'ai toujours fait, dans mes écrits et dans ma conduite, les lois, le prince, les honnêtes gens et tous les devoirs de l'hospitalité. ••• Jai dit (dans mes livres) tout ce que j'avais à dire, et je n'aime pas à rabâcher. Aussi je me suis promis et je me promets de ne plus écrire ; mais, encore une fois, je ne — l'ai promis qu'à moi. »

La paix de Hubertsbourg ayant été signée sur ces entrefaites (1), Rousseau célébra cet événement heureux pour Frédéric en illuminant sa maison de Motiers, et il affecta de dépenser à cette illumination une somme égale à celle dont le roi voulait bien lui faire Taumône. Il n'en accepta pas moins, d'ailleurs, les dons en nature que Milord lui fit avec l'argent du roi : il est vrai que, sui- ~ vaut son habitude, il se fit beaucoup prier ; il fallut même que Milord le remerciât expressément <r d'avoir reçu son vin. » Le généreux lord Keith, comprenant, disait-il, que les persécutions et la mauvaise santé de Rousseau pouvaient bien lui \ donner un peu d'humeur, traita son protégé avec [une bonté toute paternelle. Aussi Rousseau l'appelai t-il son père, et il versait, dit-il avec son ordi-

(1) En vertu du traité d*Hubertsbourg (Saxe) qui mettait Qn à la guerre de Sept Ans, Frédéric II gardait la Silésie et restituait la Saxe à Auguste III (1763).

^ naire exagération, des larmes d'attendrissement, toutes les fois qu'il se rendait chez « ce respectable

- vieillard. » La première fois qu'il s'était présenté à luî, il portait un très singulier costume; il était vêtu en Arménien, c'est-à-dire qu'il avait une longue veste, un caftan, un bonnet fourré et une ceinture. Lord Keith, soit qu'il le prît pour un sectateur de Mahomet, soit plutôt qu'il se prêtât spirituellement à la plaisanterie, lui adressa la salutation turque du Bourgeois gentilhomme : Salamalequiy et ils devinrent amis. Milord habitait, à six lieues de Motîers, le château de Colombier, et Rousseau y allait, de temps en temps, passer des journées entières. Encore aujourd'hui, on montre, sur le chemin de Colombier, une vieille chaumière en ruines qu'on appelle le Refuge de Jean-Jacques. Une autre distraction de Rousseau à Motiers, c'était de faire des lacets : il les donnait aux jeunes filles qui se mariaient, à condition qu'elles nourriraient leurs enfants.

Il faisait aussi des prosélytes parmi les hommes et leur apprenait à marcher. « Rousseau, dit une femme d'esprit qui le vit plusieurs fois à cette époque, Julie de Bondéli, Rousseau s'amuse à faire des Émz/es: il prend, pour cela, des hommes de trente-six à quarante ans qui jamais n'ont fait

deux lieues de chemin à pied : il les fait courir comme des leyriers. »

Quant au pays lui-même, il avait de quoi faire oublier & Jean-Jacques la rustique maisonnette de THermitage, qu'il avait dû quitter si brusquement. Ses lettres au maréchal de Luxembourg décrivent en détail sa nouvelle résidence:

« Figurez-vous un vaUon d'une bonne demi-lieue de large, et d'environ deux lieues de long, an milieu duquel passe une petite rivière appelée la Reuse, dans la direction du nord-ouest au sud-est. Ce vallon, formé par deux chaînes de montagnes qui sont des branches du mont Jura et qui se resserrent par les deux bouts, reste pourtant assez ouvert pour laisser voir au l6in ses prolongements, lesquels, divisés en rameaux par les bras des montagnes, offrent plusieurs belles perspectives. Ce vallon appelé le Val^-TraverSy du nom d'un village qui est à son extrémité orientale, est garni de quatre ou cinq autres villages à peu de distance les uns des autres. Celui de Métiers, qui forme le milieu, est dominé par un vieux château désert, dont le voisinage et la situation solitaire e^ sauvage m'attirent souvent dans mes promenades du matin, d'autant plus que je puis sortir de ce côté par une porte de derrière, sans passer par la rue ni devant aucune maison

La Reuse a sa source au-dessus d'un village appelé Saint- Sulpice, àrextrémité occidentale du vallon; elle en sort au viUage de Travers, à l'autre extrémité, où elle commence à se creuser un lit, qui devient bientôt précipice, et laconduit enfin dans le lac de Neuchàtel. Cette Reuse est une très jolie rivière, claire et brillante comme de l'argent, où

les truites ont bien de la peine à se cacher dans les touffes d'herbe. On la voit sortir tout d'un coup de terre à sa source, non point en petite fontaine ou ruisseau, mais toute grande et déjà rivière, comme la fontaine de Yaucluse, en bouillonnant à travers les rochers

Comme la direction du vallon coupe obliquement le cours du soleil, la hauteur des monts jette toujours de l'ombre par quelque côté sur la plaine ; de sorte qu'en dirigeant ses promenades, et choisissant ses heures, on peut aisément faire, à Tabri du soleil, tout le tour du vallon. D'ailleurs, ces mêmes montagnes, interceptant ses rayons, font qu'il se lève tard et se couche de bonne heure, en sorte qu'on n*en est pas longtemps brûlé, et il est certain que les maisons qui sont près de la source de la Reuse n'ont pas trois heures de soleil, même en été. J'ai, sous ma fenêtre, une très belle fontaine dont le bruit ^ait une de mes délices. Ces fontaines, qui sont élevées et taillées en colonne ou en obélisques, et coulent par des tuyaux de fer dans de grands bassins, sont un des ornements de la Suisse. Il n'y a si chétif village qui n'en ait au moins deux ou trois ; les maisons écartées ont presque chacune la sienne, et l'on en trouve même sur les chemins pour lacommodité des passants, hommes et bestiaux. Je ne saurais exprimer combien l'aspect de toutes ces belles eaux coulantes est agréable au milieu des rochers et des bois durant les chaleurs : l'on est déjà rafraîchi par la vue, et Ton est tenté d'en boire sans avoirsoif.»

Si on ajoute, à cette description séduisante, que les habitants du lieu oe traitaient point Rousseau en proscrit, mais lui témoignaient de la bienveil-

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lance, que les truites de la Reusé étaient excellentes, « quand on les mangeait au sortir de Teau, » et que les fraises étaient abondantes et « bien parfumées, » on ne s'étonnera pas que Rousseau ait passé près de trois ans à se promener et à rêver paresseusement dans cette tranquille et fraîche vallée de Travers.

Cependant le séjour de Rousseau à Motiers touchait à sa fin : à la suite de démêlés assez confus avec le pasteur Montmollin, qu'il accusait d'avoir ameuté contre lui la populace, surtout après avoir couru, il en était du moins persuadé, le danger d'être lapidé par des fanatiques, Jean- Jacques s'enfuit de Motiers ; il se retira dans une île ravissante, située au milieu du lac de Bienne, Ji'île de Saint-Pierre. Le séjour qu'il y fit et la séduisante description qu'il nous en a laissée dans ses ouvrages, ont rendu cette île à jamais célèbre.

Nous ne pouvons pas résister au plaisir de citer un extrait de la 5® promenade des Rêveries du promeneur solitaire, qui nous donnera une idée exacte de ce qu'était pour notre auteur un beau paysage.

« De toutes les habitations où j'ai demeuré (et j'en ai eu de charmantes), aucune ne m'a rendu si véritablement heureux, et ne m'a laissé de si tendres *'egrets que l'île de

Saint-Pierre, au milieu du laç de Bienne. Cette petite île, qu'on appelle à NeuchÀtel File de la Motte, est bien peu connue, même en Suisse. Aucun voyageur, que je sache, n'en fait mention. Cependant, elle est très agréable, et singulièrement située pour le bonheur d'un homme qui aime à se circonscrire ; car, quoique je sois peut-être le seul au monde à qui sa destinée en a fait une loi, je ne puis croire être le seul qui ait un goût si naturel» quoique je ne Taie trouvé jusqu'ici chez nul autre.

Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et roman" tiques que celles du lac de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent l'eau de plus près ; mais elles ne sont pas moins riantes. S'il y a moins de culture de champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y a aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d'asiles ombragés de bocages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés. Comme il n'y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voitures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs ; mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires, qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne. Ce beau bassin, d'une forme presque ronde, enferme dans son milieu deux petites îles, l'une habitée et cultivée, d'environ demi-lieue de tour, l'autre, plus petite, déserte et en friche, et qui sera détruite à la fin par les transports de la terre qu'on en ôte sans cesse pour réparer les dégâts que les vagues et les orages font à la grande. C'est ainsi que la substance du faible est toujours employée au profit du puissant.

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n n'y a dans File qu'une seule maison, mais grande, agréable et commode, qui appartient àThôpital de Berne, ainsi que Tile, et où loge un receveur avec sa famille et ses iomestiques. Il y entretient une nombreuse basse-cour, ane volière et des réservoirs pour le poisson. L'île, dans sa petitesse, est tellement variée dans ses terrains et ses aspects, qu'elleoffre toutes sortes de sites, et souffre toutes sortes de cultures. On y trouve des champs, des vignes, des bois, des vergers, de gras pâturages ombragés de bosquets, et bordés d'arbrisseaux de toute espèce, dont le bord des eaux entretient la fraîcheur; une haute terrasse plantée de deux rangs d'arbres borde l'île dans sa longueur et, dans le milieu de cette terrasse, on a bâti un )oli salon, où les habitants des rives voisines se rassemblent, et viennent danser les dimanches durant les vendanges

On ne m'a laissé passer guère que deux mois dans cette île; mais j'y aurais passé deux ans, deux siècles, et toute l'éternilé, sans m'y ennuyer un moment, quoique je n'y eusse, avec ma compagne, d'autre société que celle du receveur, de sa femme et de ses domestiques, qui tous étaient à la vérité de très bonnes gens, et ri^n de plus ; mais c'était précisément ce qu'il me fallait. Je compte ces deux mois pour le temps le plus heureux de ma vie, et tellement heureux qu'il m'eût suffi durant toute mon existence, sans laisser naître unseul instant dans mon le désir d'un autre âme état.

Quel était donc ce bonheur, et en quoi consistait sa jouissance? Je le donnerais à deviner à tous les hommes de ce siècle, sur la description de la vie que j y menais. Le précieux far niente fut la première et la principale de ces jouissances que je voulus savourer dans toute sa

douceur; et tout ce que je fis durant mon séjour ne fut en effet que Toccupation délicieuse et nécessaire d'un homme qui s'est dévoué à l'oisiveté.

L'espoir qu'on ne demanderait pas mieux que de me laisser dans ce séjour isolé, où je m'étais enlacé de moimême, dont il m'était impossible de sortir sans assistance et sans être bien aperçu, et où je ne pouvais avoir ni communication, ni correspondance, que par le concours des gens qui m'entouraient; cet espoir, dis-je, me donnait celui d'y finir mes jours plus tranquillement que je ne les avais passés, et l'idée que j'aurais le temps de m'y arranger tout à loisir, fit que je commençai par n'y faire aucun arrangement. Transporté là brusquement, seul et nu, j'y fis venir successivement mia gouvernante, mes livres et mon petit équipage, dont j'eus le plaisir de ne rien déballer, laissant mes caisses et mes malles comme elles étaient arrivées, et vivant dans l'habitation où je comptais achever mes jours, comme dans une auberge dont j'aurais dû partir le lendemain. Toutes choses telles qu'elles étaient allaient si bien, que vouloir les mieux ranger était y gâter quelque chose. Un de mes plus grands délices était surtout de laisser toujours mes livres bien encaissés et de n'avoir point d'écritoire. Quand de malheureuses lettres me forçaient de prendre la plume pour y répondre, j'empruntais, en murmurant, l'écritoire du receveur, et je me hâtais de la rendre, dans la vaine espérance de n'avoir plus besoin de la remprunter. Au lieu de ces tristes paperasses et de toute cette bouquinerie, j'emplissais ma chambre de fleurs et de foin; car j'étais alors dans ma première ferveur de botanique, pour laquelle j'avais déjà un goût qui bientôt devint passion. Ne voulant plus d'œu-

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vre de travail, il m'en fallait une d'amusement, qui me plût et qui ne me donnât de peine que celle qu'edme à prendre un paresseux* J'entrepris de faire la Flora pe^ trinsulariSf et de décrire toutes les plantes de l'île, sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour m'occuper le reste de mes jours. On dit qu'un Allemand a fait un livre sur un zeste de citron ; j'en aurais fait un sur chaque gramen des prés, sur chaque mousse des bois, sur chaque lichen qui tapisse les rochers; enfin, je ne voulais pas laisser un poil d*herbe, pas un atome végétal qui ne fût amplement décrit. En conséquence de ce beau projet, tous les matins, après le déjeuner, que nous faisions tous ensemble, j'allais, une loupe à la main, et mon Système de la nature sous le bras, visiter un canton de Tîle que j'avais pour cet efiFet divisée en petits carrés, dans l'intention de les parcourir l'un après l'autre en chaque saison...

L'exercice que j'avais fait dans la matinée, et la bonne humeur, qui en est inséparable, me rendaient le repas du dîner très agréable; mais quand il se prolongeait trop, et que le beau temps m'invitait, je ne pouvais si longtemps attendre; et pendant qu'on était encore à table, je m'esquivais et j'allais me jeter seul dans un bateau, que je conduisais au milieu du lac, quand Peau était calme ; et là m'étendant tout de mon long dans le bateau, les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller dériver lentement au gré de Peau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries confuses, mais délicieuses, et qui^ sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant, ne laissaient pas d'être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j'avais trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie. Souvent averti

par le baisser qu soleil de Theure de la retraite, je me trouvais si loin de l'île, que j'étais forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant la nuit close. D'autres fois, au lieu de m'écarter en pleine eau, je me plaisais à côtoyer les verdoyantes rives de Plie, dont les limpides eaux et les ombrages frais m*ont engagé à m*y baigner. Mais une de mes navigations les plus fréquentes était d'aller de la grande à la petite île, d'y débarquer et d'y passer l'après-dînée, tantôt à des promenades très circonscrites, au milieu des marceaux, des bourdaines, des persicaires, des arbrisseaux de toute espèce, et tantôt m'établissant au sommet d^un tertre sablonneux, couvert de gazon, de serpolet, de fleurs, même d'esparcette et de trèfle, qu'on y avait vraisemblablement semés autrefois, et très propres à loger des lapins qui pouvaient là multiplier en paix sans rien cndndre, et sans nuire à rien

Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation, je passais mon après-midi à parcourir l'île en herborisant à droite et à gauche, m' essayant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires, pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'oeil du lac et de ses rivages, couronnés d'un côté par des montagnes prochaines, et de l'autre, élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient.

Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché : là, le bruit des vagues et l'agitation de Feau fixant mes sens, et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je

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m'en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements intenies que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux m'ofl'rait Fimage ; mais bientôt ces impressions légères s'efl*açaient dans Tuniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun concours actif de mon àme, ne laissait pas de m'attacher au point, qu'appelé par Theure et parle signal convenu, je ne pouvais m'arracher de là sans efforts.

Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrasse, pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait, on chantait quelque vieille chanson, qui valait bien le tortillage moderne, et enfin Ton s'allait coucher, content de sa journée, et n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain.

Telle est, laissant à part les visites imprévues et importunes, la manière dont j'ai passé mon temps dans cette île durant le séjour que j'y ai fait. Qu'on me dise à présent ce qu'il y a là d'assez attrayant pour exciter dans mon cœur des regrets si vifs, si tendres et si durables, qu'au bout de quinze ans, il m'est impossible de songer à cette habitation chérie, sans m'y sentir à chaque fois transporter encore par les élans du désir. »

Un décret brutal du Sénat de Berne vint arra-

cher Rousseau à cette vie délicieuse et le contraindre de quitter brusquement Tîle où il vivait paisible et heureux ; il en partit au mois d'octobre 1 765; il ne devait jamais revoir son ingrate patrie.

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