RETOUR A PARIS
saient à forcer sa porte. Devenu à la fin tout à fait ombrageux, il finit par se persuader que Tunivers était peuplé de ses ennemis, genre de folie qui le rendait, à coup sûr, très malheureux, et partant fort à plaindre, mais qui cependant n'était que la conséquence et comme le terrible châtiment de sa susceptibilité maladive et de son immense vanité. Ce qui aggravait son malheur, c'est que^ dans certains intervalles lucides que lui laissait ea maladie, il se disait en gémissant que ses soupçons étaient peut-être mal fondés et que, plus réfléchi, il aurait pu être plus heureux.
« Puis-je me choisir une demeure au loin dans le royaume? Ferais-je mieux d*en sortir ? Mais comment ? par où ? Je ne demande qu'à obéir ; qu*on me dise seulement ce que je dois faire, car, durant une malheureuse existence, je nepuis pas m'empécher d'être quelque part ; mais rester ici ne m*est pas possible, et je suis bien déter miné, quoi qu'il arrive, à ne plus essayer de la maison d'autrui. Une circonstance cruelle est l'entrée de l'hiver fpour aller au loin, dans mon état, chercher un gîte. Mon jeune ami, plaignez-moi ; plaignez cette pauvre tète grisonnante qui, ne sachant où se poser, va nageant dans les espaces et sent pour son malheur que les bruits qu'on a répandus d'elle ne sont encore vrais qu'à demi. »
Rousseau ne vit bientôt plus que quelques amis très endurants et très attentifs à flatter
J.-J UOUSSKAU. t
146 JEAN-JACQUES UOUSSEAÛ.
les manies de ce pauvre grand homme. Un de ceux-ci, Bernardin de Saint-Pierre, nous a laissé de ses entrevues avec Jean- Jacques un récit empreint d'une candide admiration. Son logement, rue de la Plâtrière, était des plus simples : une commode, îine table, quelques chaises et une épinette sur laquelle Jean-Jacques chantait peut-être de sa voix chevrotante les vieux airs que lui avait jadis appris sa tante Suzon, composaient tout le mobilier : aux murs était attaché un plan de cette forêt de Montmorency où Rousseau avait écrit ses chefsd'œuvre ; sur une des fenêtres, entr'ouverte du côté de la rue, des moineaux venaient manger les miettes de pain qu'on leur servait régulièrement; sur une autre fenêtre, quelques vases remplis de fleurs des champs. Ainsi l'amour de la campagne, qui avait si bien inspiré son génie, était resté la dernière passion de Jean-Jacques. Agé de plus de soixante ans, il allait dans l'après-midi aux prés Saint-Gervais, ou bien il faisait, sans fatigue, le tour du bois de Boulogne. On peut se le figurer, dans les excursions de ses dernières années, avec son habit marron, sa perruque ronde, une longue canne en mains, la tête un peu penchée, des yeux pleins de feu et où rayonnait encore son génie, Tair soucieux et sombre tant qu'il était en ville, mais
d'après Le Barbier l'aîné^ gravé par Romanet,
Rou88eau, au bois de Boulogne, est entouré de petites filles
et il leur offre des gâteaux .