‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 24 sur 63 · DELEYRE · texte numérisé non relu

DELEYRE

Alexandre Deleyre^ littérateur, né près de Bordeaux, en 1726, mort à Paris en 1797. Élève des jésuites, il fut d'abord d*une dévotion outrée, fit ensuite profession d'incrédulité et se lia avec les philosophes. Il eut pour protecteur le duc de Nivernais, qui le fit nommer bibliothécaire du duc de Parnia. Pendant la Révolution française, il fut envoyé à la Convention par le département (le la Gironde. — Ses principaux ouvrages sont : une Analyse de^ la philosophie de Bacon (1755); le Génie de Montesquieu (1758); l'Esprit de Saint'Évremofid (1761 ) et plusieurs articles de V Encyclopédie.

Bordeaux, ce 3 juillet 1756.

Voici de la besogne pour V Encyclopédie, mon cher philosophe. Quand vous aurez trouvé la patience de la lire et de la refondre à votre gré, si vous en avez le loisir , vous me ferez plaisir de la faire passer à M. Diderot, pour en faire Tusage qu*il jugera à propos. J'ai d'autant moins de prétention sur ce travail, qu'après avoir beaucoup alambiqué mon esprit, je n'ai pu rien trouver en faveur de la Fortune *, soit que mon cœur ou mon peu d'expérience m'en imposent. Je ne sais si ce parallèle entre un paysan et un parvenu vous plaira ; c'est à mon gré la meilleure idée de tout l'article, et je suis charmé de vous la devoir. Ce que je dis sur les gens de finance vous choquera-t-il? Je ne saurais ne pas dire ce que je pense, tant pis pour les gens qui n*aiment pas la

* C'était là, sans doute, le litre de l'article que Deleyre envoyait à Rousseau pour V Encyclopédie.

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férité. Je sais combien vous lui avez fait de sacriGces, ei votre exemple m'enhardit. Pourvu que votre estime me reste, je crois que je me consolerai de toutes les autres pertes. Apprenez-moi que vous êtes heureux de votre manière de penser. Le contraire serait le plus fort argument qu'on pût opposer à vos systèmes, et je serais très-fâché que vous donnassiez prise à vos adversaires de ce côté. J'ai parlé de M. Titon duTillet, que je n'ai jamais vu ni connu? Si le fait est vrai, comme cent personnes me Vont assuré, c'est ici la place de rendre honneur à sa mémoire. Avez-vous vu votre illustre ami H. Diderot? Il me doit une réponse, et je Ten tiens quitte eu considération de ce qu'il vous doit à vous-même. Je ne suis pas assez injuste pour penser qu'il ait un quart d'heure à me donner, lorsquMl vous refuse un jour. Je voudrais pourtant que vous me procurassiez l'un ou l'autre, directement ou par vos amis, une lettre de recommandation auprès de M. d'Hérouville, commandant de notre province. J'aurais besoin de sa protection pour mon père. Il est philosophe, dit-on, il a servi YËncyclopédiej et j'imagine que le nom des encyclopédistes me ferait honneur auprès de lui. Parlez-en à M. Diderot, je vous prie, ou à madame d'Épinay. Pardon, si je vous embarrasse encore des tracas de ce monde; vous savez que c'est bien à contre-cœur. J'ai des procès qui sont bien loin de finir, car notre parlement vient de cesser ses fonctions. Que vous êtes heureux, ce me semble; et si j'étais à Paris, je dirais qu'on est heureux en province! d'où vient celte bizarrerie? Cependant, aujourd'hui que j'ai bien dormi, je me trouve assez content de Parrangement du monde. Si le vent change ce soir, je reprendrai mon spinosisme. De tous les philosophes, les stoïciens me paraissent les plus fous, je ne vois d'autre mal que la douleur; et si la corruption des mœurs n'apportait pas de grands ravages dans la constitution mécanique de notre espèce, je ne vois pas pourquoi vous auriez si bien parlé contre les arts.

î)ites à Tami * que vous m* avez procuré, et que j'espère partager éternellement avec vous, que je vais me remettre à l'article Fanatisme^ sans discontinuer. J'ai l'esprit si roide, que je ne sais pas modifier la vérité. Je veux un grand mal à M. Diderot de ce qu'il dit dans Tarticle Autorité^ que jelisais hier, qu'on n'a contre les rois ambitieux, injustes et violents, que le parti de la soumission et de la prière. La fin de cet article ne répond pas au commencement. Il ne faut pas toucher à ce qu'on ne peut manier à son gré ; pour peu qu'une âme forte montre de faiblesse, elle détruit son propre ouvrage. Si je suis flatteur dans un endroit, je passerai pour satirique dans un autre, et jamais pour ami de la vérité. On ne me parle ici que du barreau, et je ne vois là que de l'intrigue tout comme ailleurs. J'irai quelqu'un de ces jours prendre la mesure et la situation d'une chaumière, pour voir si je pourrai m'apprivoiser avec les loups, car nous n'avons pas comme vous dans nos landes des cerfs et des sangliers; mais en revanche les hommes y sont tout couverts de peaux comme les ours. C'est de là que j'espère philosopher tout à l'aise avec vous. Soyez mon ami, cette pensée me vaudra la meilleure compagnie du monde. Assurez de mes respects madame d'Épinay pour qui j'ai toute l'estime qu'elle a pour son premier ours *. Dites-lui que j'espère augmenter sa ménagerie un jour. Si je pouvais désapprendre à parler, et vous à penser, le beau couple que nous ferions. N'est-ce pas Minerve ou Cybèle qui attelle des lions à son char? Et si l'on voyait quelque jour sur les boulevards notre Pallas traînée en cabriolet par ses ours. . . ce serait une folie, par exemple, digne de notre sagesse. On^pourrait au moins aller au bal avec la muselière. Je crois qu'elle conviendrait mieux à nos pelits-

* D'AlemberL

* Madame d'Épinay avait donné ce sobriquet à presque tous ses familiers. Grimm était l'ours musqué ^ etc., etc.

maîtres qu*à vous, ou bien encore à nos chanteurs de TOpéra. Ils ne hurleraieiit peut-être pas si fort; nos actrices, qui sonl <le si fuies bohémiennes, devraient leur faire à tous jouer le même nMe. Amusez-vous, mon cher ermite, de tout ce qui vous a poussé dans la solitude. Riez un peu, toujours gronder nous épuise. Je viens de recevoir une lettre de mon père qui me presse d'avoir quelque recommandation auprès de M. d'Hérouville. Redoublez, je vous prie, vos instances et vos soins pour me la procurer incessamment, parce que le temps d'en faire usage est venu. Je suis de tous les sentiments de mon cœur, autant qu'un homme peut compter sur l'avenir, 4out à vous pour toujours.

Paris, ce 17 août 1756.

Très-vénérable ermite.

Vous aurez beau vous fâcher, il n'en sera pas moins vrai <]u'ayant été obligé d'aller à la bibliothèque royale pour trouver plus sûrement le Mercure dont j'avais besoin, je n'ai pu faire copier que par moi le morceau que vous souhaitiez. Si je ne craignais de grossir mes toris vis-à-vis de vous, je vous dirais que le plaisir que vous m'avez donné de le lire valait bien la peine de le transcrire ; mais non, ce qu'il vous <:oûtera pour déchiffrer mon écriture équivaut à peu près à 1 argent qu'eût exigé le copiste. Savez-vous ce que j'ai conclu d'après vos réponses? C'est que les gens de lettres n'ont point de meilleur parti à prendre pour vous réfuter que de faire une ligue pour la vertu, et de donner de si bons exemples, que vous soyez forcé d'avouer vous-même quon peut être honnête homme et faire bien les vers. J'avais marqué à M. le président de Gasc] l:i part que vous preniez à son exil:

voici la réponse qu'il me fit il y a trois mois, mais que je n'ai reçue que depuis trois jours.

« Opposera-t-on toujours le législateur à la loi ? Voilà les maux de la société, et le cas de désirer l'état de nature qui ne nous montre jamais de pareils contrastes. C'est une note pour ajouter à la première édition du livre de M. Rousseau. J'aime fort à exister dans le souvenir d'un homme qui a autant de mérite. Je vous prie de l'en remercier. »

Vous voyez, mon cher philosophe, comme on s'appuie de votre système dans l'adversité. Ne semble-t-il pas que chaque état porte le sien avec lui ? Il y a des proverbes de friponnerie tout aussi sensés, et peut-être aussi soutenables que ceux de Salomon ; ou peut-être chacun trouve-t-il dans ceux-ci de quoi s'autoriser. Je sens venir de loin les maximes d'intérêt qui se présentent avec cet air d'honnêteté auquel on ne refuse guère un bon accueil. Je voudrais pourtant être sage et vertueux, et j'aime avec cela mille choses qui sont du goût des cœurs les pbis corrompus. Mon affaire est terminée, je ne sais Irop comment. Si j'écoulais mes défiances habituelles contre le genre humain, je ne me croirais pas trop assuré de mou sort ; mais la perspective d'un ermitage plus isolé que le vôtre me fait aller d'un pas ferme et tranquille dans le pays des incertitudes. J'ai feuilleté le Mercure de juillet 1751, et je n'ai point trouvé la lettre que vous demandez sur le troisième mode de M. de Blainville. Ne vous seriez-vous point trompé pour la date de l'année * ? car i'ai quelque espèce de réminiscence d'avoir lu quelque cho« de pareil dans les feuilles de Fréron, il y a deux ou trois ans. Je chercherai encore; de votre côté tâchez de bien assurer votre citation.

* Rousseau se trompait sur la date du mois. C'est en juin 1751 que l'on pu» blia dans le Mercure celte lellre, écrite le 30 mai à l'abbé Raynal sur la tentative de M. Dlainville (et non de Blainville) pour introduire en musique un nouveau mode.

Savez-vous, pour revenir à votre système sur les sciences, ce que je trouve de plus fort à y opposer? Ce sont ces guerres perpétuelles que font tous les peuples ignorants et vigoureux ; d'où je conclurais volontiers que les hommes sont méchants quand ils sont forts. Voyez les haines héréditaires de nation ù nation entre les sauvages. D'où vient que les Suisses, d'ailleurs si heureusement unisentreeux, ne peuvent se passer de se battre chez leurs voisins? A quoi servirait la force, si la méchanceté ne la mettait en exercice? Les lions passent pour les plus méchants des animaux, ils sont les plus forts. Si la nature n'avait donné ces forces à l'homme que pour se défendre, personne n'aurait jamais attaqué. Il se trouve pourtant que ranimai ou Tclre qui a le moins besoin de faire du mal est celui qui en fait le plus. Vous voyez que j'allais enjamber d'un système à l'autre, ou plutôt du premier discours au second, car c^est le même système. Voulez-vous que je vous dise la meilleure conséquence qu'il y a à tirer sur toutes ces choses, et qui revient à vos principes, c'est que la science n*est pas faite pour l'homme, puisqu'il ne peut parvenir à se connaître; même quand il se connaîtrait, il ne se réformerait pas. Nous avons pendant un siècle un remuement de politique qu'on détestera les trois siècles suivants. Ce qu'il y a de vrai, c'est que depuis l'état de société nous sommes malades, car nous ne cessons de prendre des remèdes et d'empirer. J'aimerais bien autant souffler dans la flûte du Caraïbe que de faire des journaux, car enfin je ne serai qu'un colporteur de poison .'C'est comme si je disais : En voulez-vous d'Allemagne? il est plus lent. En voulez-vous d'Angleterre? il est plus corrosif, (iclui d'Italie est subtil ; celui d*E$[)agne enivre. Mais à propos, vous qui parlez contre les arts, savezvous que le plus mortel de tous est la musique? Avouez-le, à présent que vous y avez renoncé. Je défie qu'un homme sorte guère plus dévot du concert spirituel, mais je ^*ais bien

qu'on devient amoureux aux ariettes italiennes. Tenez, mon cher, nous avons tant d'ennemis à combattre, que c'est beaucoup de se sauver en fuyant ; mais de vouloir en attaquer un fie front, c'est donner prise à tous les autres. Je tinis un peu tard, mais pourtant avec peine, parce que j'aime à ne penser qu'à vous, comme je fais quand je vous écris. Je suis avec tous les sentiments que vous pouvez désirer de moi, mon cher philosophe, car je ne vous appellerai plus, monsieur, par la raison de Jacques Rosbif, voire très-humble et fidèle.

Paris, ce 26 août 1756.

Savez-vous, mon cher reclus, que votre silence est plus rigoureux que celui de la Trappe et de la Grande Chartreuse I Car enfin, si l'on n'y parle pas, au moins peut-on y écrire, et vous, ni ne parlez, ni n'écrivez ; je ne sais pas même si vous pensez à nous, tandis que je suis occupé de vous jusque dans mes rêves. Encore cette nuit, je songeais que vous me faisiez embarquer pour vos îles sauvages, et cela parce qu'à la cour on avait parlé de vous, que le roi même avait dit quelque bien de vous qui ne vous plaisait pas. Vous me trouverez fou de vous entretenir de mes songes, mais vous m'avez si fort . tracassé, que je vous dois bien la pareille. Il m'en coûtait de vous suivre, cependant je renonçais à la terre, à la France, et même à je ne sais quelles amours, pour m'attacher à la philosophie. J'étais donc avec vous dans le vaisseau, quand mon perruquier m'a réveillé. Je vous avoue que je me suis un peu félicité, voyez ma faiblesse, de vous savoir à l'Ermitage et de me trouver à Paris. Si vous êtes devin, car vous devez Têtre après quatre mois de village, expliquez mon songe; je serai content, pourvu que vous y trouviez des marques du plus tendre attachement pour vous. Il faut avoir du loisir et vous en supposer, pour s'amuser à de pareilles

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babioles. Mais le sérieux est si nuisible à la santé, qD*en vérité je ne vous pardonne pas d'avoir pris la raison si fort en amitié. A ous m'aviez promis Tépilre de M. Desmahis à M. de Voltaire. Je voudrais bien qu*il vous prît envie de continuer l'histoire de Marccllin ^ ; vous êtes bien à portée de vos originaux, si vous en exceptez cet homme qui met la tête en bas aux demoiselle fi qui passent. A propos de Icte en bas, un de mes voisins s'est biiilé bravement la cervelle ce matin. La raison, je n'en sais rien ; il en faut beaucoup ou bien peu pour de pareilles scènes. On voit que des gens assez lâches pour avoir des eunuques, leur commandaient de leur trancher la tête s'ils venaient à toniber entre les mains de leurs ennemis. Ces Asiatiques avaient-ils Théroïsme des Romains leurs vainqueurs? Je crois qu'il ne faut qu'une extrême sensibilité à la honte ou à la douleur, et par conséquent beaucoup de faiblesse, pour en venir là. J'ai pensé différemment dans mes attaques de bile noire. Je voudrais faire un almanach nouveau, et puisqu'on vous en demande dans le voisinage, essayez celui-ci : ce serait de marquer les jours par des épilhètes convenables à l'homme. Dimanche beau pour les dévots et les garçons de boutique. Lundi nébuleux pour toute sorte d'ouvrier à la journée. Mardi, bon 'pour les batailles aux gens qui croient à Mars. Mercredi, serein pour les philosophes et les gens de lettres. Jeudi mauvais , car ces gens-là n*ont pas deux jours de suite. Achevez la semaine, je vous prie, car je n'ai pas encore digéré mes idées. Mais je voudrais vous faire voir les vertus et les vices monter et descendre comme le baromètre; je crois pourtant que cela est plus vrai pour les âmes retirées et livrées à leur humeur, car pour les âmes communes, elles ont un courant qui les entraine; cela ne monte

* Les Amofirs de Claire et de Marcellin, nouvelle inachevée, qui a paru pour la première fois dans le volume des Œuvres inédites de J.-J. Itousseau, publié par nous en 1861.

ni ne descend. Voilà, comme vous voyez, une suite de rêves,. mais ou travers de quoi vous apercevrez quelques lueurs de vérité. J'ai vu ce matin le tombeau du maréchal de Saxe modelé en plâtre, pour être exécuté en marbre. C'est un mausolée en grand. Le héros cuirassé, tout couvert d'acier comme nos anciens, avec une écharpe ou cordon comme les^ modernes, est debout, descendant une marche, pour aller au tombeau que la Mort vient d'ouvrir en le regardant, le sable à la main, pour Tavertirque son heure est venue. A droite est la France, retenant le héros d'une main, et conjurant la Mort de lui faire grâce. A gauche est Hercule, le coude appuyé sur sa massue, et la tête sur sa main, dans une douleur profonde de voir mourir son compagnon. Plus haut, du même côté, Taigle, le lion et le léopard renversés, dans des attitudes différentes; du côté opposé, presque derrière le maréchal, l'Amour éteignant son flambeau, poussant des cris et versant des pleurs, la main droite au coin de l'œil, comme les enfants qui pleurent. Cette peinture est très-imparfaite; je n'ai ni l'énergie du sentiment, ni les expressions de l'art pour rendre ce que j'ai vu. Rien de comparable en France. Cela doit aller à Strasbourg. Vous aimeriez mieux, avec toutes sortes de raisons, un buste de Socrale. Mais tous les honneurs qu'on rend à ces meurtriers par excellence prouvent ou la faiblesse des hommes d'honorer ce qu'ils détestent, ou leur méchanceté d'estimer ceux qui les détruisent. Les philosophes n'ont qu'un siècle sur dix, et ne sont qu'un contre mille. Ainsi ne jugez pf^s de la bonté de l'espèce par le caractère de votre âme; puissé-je lui ressembler. Tout à vous avec les plus vifs sentiments. Mes compliments à vos compagnes.

in LKTTRES DE DELETRE

Paris, ce 17 septembre 1756.

Je commence, mon cher philosophe, à sentir le poids du journal ^, par le peu de loisir qu'il me laisse de m'absenter. Il y a quinze jours que je cherche celui de vous voir, et je ne puis le prendre que sur mon travail. Cependant je pars mercredi ou jeudi pour TErmitage. Je compte vous porter le second volume des Intérêts de la France mal entendus, qui vient de paraître. Je voudrais trouver cette lettre de M. de Blainville, mais je ne sais où la prendre. Le temps est le plus beau du monde, la santé n'est qu'à la campagne, et il me faut demeurer en ville. Plaignez ceux qui vous aiment, en jouissant de voire solitude. Je tâcherai de vous amener M. Diderot, qui vient de passer trois semaines chez M. Le Breton, à trois lieues de Paris. Je compte le voir demain, il attend son d*Alembert. M. Duclos va partir pour la Bretagne. Que de voyages épargnés, quand on sait renfermer l'univers dans sa petite cellule! Prenez garde aux cerfs dans vos excursions. Mangez beaucoup, dormez longtemps, et travaillez peu, oubliez tous les hommes, excepté vos amis. Je souhaite être celui qui vous aime le plus.

Paris 23 septembre 175G.

Vous avez raison, mon cher citoyen, le nom de sujet est bien vil; mais ce n'est qu'un nom, tout comme le titre de citoyen. Comment voulez -vous établir entre les hommes une égalité que la nature n'y a pas mise? car ils n^étaient pas tous de la même force dans les bois ; et à quoi eût servi cette dis-

* le Journal encyclopédique.

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proportion physique, qu'à en établir bientôt une morale! direz-vous qu'ils ne remployaient qu'à dompter plus aisément les monstres, ou à surmonter les périls de leur état; mais il y avait si peu d'occasions à exercer ces forces conire ces obstacles, que c'eût été un présent inutile, s'ils n'avaient pas dû s'en prévaloir entre eux. Si l'homme était une espèce de bétail ou de troupeau, non pas comme les brebis, parce que vous me diriez que l'homme les a rassemblées, mais comme les grues!... c'est bien alors que la condition de sujet deviendrait nécessaire, le grand nombre devant toujours se laisser mener par le petit nombre, et quelques-uns par un seul. Dites riiomme sauvage, mais non jamais l'homme isolé, car il est certain qu'après nous, nous aimons le mieux ce qui nous ressemble davantage. Ce ne serait, au contraire, qu'après avoir éprouvé combien ils sont funestes les uns aux autres que les hommes devraient se fuir; mais dans les premiers jours d'inexpérience, la nature, qui les rassemblait pour peupler, devait leur inspirer le désir d'habiter ensemble. Je tâtonne, comme vous voyez, pour trouver un appui. Mais puisque nous ne sommes faits que pour l'état présent, il faut que nous ignorions le passé comme l'avenir;' ce que nous avons été, comme ce que nous serons. Cette prétendue histoire de deux mille ans en arrière est à peu près celle de nos jours, pour le fonds. — Laissons cette métaphysique, et suivons dans vos bois les deux nouvelles idoles de votre imagination. Qu'en avez-vous fait, par ces jours de pluie? Oh! que j'envie votre loisir et votre solitude. C'est là qu'on fait des tableaux de volupté, qu'on peint le sentiment et qu'on le goûte sans distraction. Ici, l'on n'a d'esprit que pour la satire, et de cœur que pour haïr. Je gage que vos crayons ne seront pas si chargés, même dans les portraits de nos misères et de nos vices. Comptez, mon cher citoyen, que je n'aspire qu'à la liberté dont vous jouissez. Je veux encore dissiper par le tracas uii

reste d'inquiétude que j*ai dans le sang; mais^ dès que je serai véritablement à moi, je serai bientôt votre concitoyen des bois. Il y a grand plaisir d'aller vous voir quand on ne gagne pas de rhumes, et qu*on ne revient pas par le chemin le plus long. Mais je n^arrivai à Saint-Denis qu'à six heures, et il n'en était pas quatre quand je vous quittai. Je lus, il est vrai, toute la route, les deux livres que j'ai fait remettre (par parenthèse) à leur adressa. Mais celui à qui ils appartiennent ne demeure plus rue Mazarine; on Ta trouvé du côté du collège des Quatre-Nations. Le sixième volume de V Encyclopédie ne paraît pas encore. M. Diderot n'a pas été chez vous, vous en avez vu la raison. Depuis lundi matin jusqu'à mercredi, nous n'avons pas été une heure sans pluie. J'espère aller faire un tour à l'Ermitage un des trois premiers jours de la se« maine prochaine. M. le président de Gascq est revenu de son exil depuis hier au soir. Il me parlait de vous encore l'autre jour dans les termes les plus affectueux. Je crois qu'il aime les honnêtes gens; c'est une grande disposition à l'être. Je vous trouve absent, surtout les soirées, et j'aurais besoin de quelque honnête asile après le travail. Il y a si peu de sociétés a qui je convienne. M. Diderot est si loin, si fort occupé, qu'il faut bien que je vous regrette malgré vous. Ces moments de désœuvrement sont si dangereux ! Comment faire? vous écrire? mais quoi? Toutes ces considérations et bien d'autres me font quelquefois désirer une compagne, ou du moins une inclination formée; et cependant je les redoute comme la fièvre. En vérité, s'il n'y avait pas de honte à ne savoir pas se gouverner à mon âge, je vous demanderais conseil contre Tennui, car il vient après le travail. Je n'ai malheureusement pas un talent ; vous devriez bien me donner votre goût pour la musique, puisque vous n'en faites rien. A propos de musique, j'espère que vous ne me refuserez pas quelque extrait italien sur cette matière pour noire journal; car il est de la

dernière importance pour moi de bien débuter. Vous ne sauriez croire dans quel discrédit cet ouvrage est tombé, et combien il faut d'efforts, surtout à un inconnu, pour le relever. Cependant j*estime trop votre liberté, pour ex ger le moindre sacrifice; vos conseils sont déjà un grand secours. — Bonsoir; retournez aux deux amants ^, pardon de vous avoir distrait de leur entretien. Avouez qu'il ne se fait plus de cour de cette trempe; mais n'oubliez pas le pauvre Marcellin; quoique paysan, il vaut bien vos amants de ville; je vous donnerai des mémoires pour ceux-ci. Ah! qu'on est malheureux, mon cher, d'avoir le cœur délicat à Paris ! Pour moi, je veux placer le mien hors d'ici ; que ne puis-je vous le donner sans partage. Oh! quand viendra ce temps^ où l'on ne souhaite que des amis, et où un seul peut suffire. Adieu, citoyen de mon âme ; tout à vous, non votre serviteur, cela ne convient qu'à des sujets, mais votre ami.

l'aris, 13 octobre 1756.

J'ai bien le temps de travailler en forçat et d'être malade, mais non pas celui de vous voir, mon très-cher citoyen. Si je n'espérais pas avoir plus de loisir, je renoncerais à la charge. Cependant il faut de l'exercice à mon inquiétude, et c'est peutêtre l'unique motif que j'ai de conserver cette besogne. J'entends d'ici le bruit de vos feux d'artifice; car convenez avec moi que ce n'est pas tout de bon que vous tirez. Valait-il la peine de fuir les hommes, pour en avoir peur? Je vous paraîtrai peut-être trop libre dans mon style ; mais comme je saisis votre système aussi sérieusement que don Quichotte embrassait la chevalerie, je dois vous faire part de mes scru-

* Jm youvelle Héloise,

pules. Vous avez tant d'armes à la place d*un fusil *; premièrement la pauvreté dont vous vous glorifiez, en second lieu, Tespoir de l'avenir. Eh ! que peut-on vous voler maintenant? Prenez garde que je ne devienne mécréant ; car je hais tous ceux qui m'ont trompé. Quel est l'homme assez malheureux pour attaquer celui qui ne voudrait pas offenser une fourmi? S'il y a une Providence, vous êtes en sûreté; s'il n'y en a pas, revenez faire la guerre ici, notre cher et bien-dimé citoyen. Vos alarmes me font de la peine. Je ne vous crois pas heureux où vous êtes. Je vous avertis que les oiseaux ne reviendront pas ce printemps dans voire jardin, si vous continuez, et que vous dormirez mal après avoir bien tiré. Tout cela ne s'accorde pas avec la société que vous a faite votre imagination. Ces idées tendres qui vous occupaient si délicieusement s'en iront. Au reste, je regarde vos coups de fusil comme un défi. Dans ce cas, M. Diderot et moi nous allons vous assiéger en forme au premier jour, et comme nous avons grande envie devons amener captif à Paris, croyez que nous n'épargnerons rien pour vous forcer. D'abord il sait mieux tirer que vous, je suis assez léger pour monter à Tassaut, nous serons deux contre un, et nous verrons. Si vous faites une citadelle d'un ermitage, je ne sais plus comment vous appeler. Laissez remettre M. Diderot, car il a été malade toute la semaine dernière d'avoir quitté le lait. Je le crois mieux pourtant. Je compte vous voir la semaine prochaine,

^ Rousseau raconte, à la fin du livre IX des Confessions, la manière donl il faisait la p^arde des fruits de madame d'Ëpinay. l\ avait donné un fusil au jardinier, avec l'ordre de ne s'en servir que pour effrayer les voleurs qui rôdaient autour de l'Ermitage. — A la suite de ce récit, Rousseau mentionne la lettre de Delcyre qu'on a sous les yeux, en la commentant d'une manière assez curieuse pour qu'il vaille la peine de relire dans les Confessions le passage dont nous venons de parler. — Après n'avoir vu dans cette lettre qu'un sujet de plaisanterie, Jean-Jacques y vit plus tard tout un complot ourdi par ses amis de Paris pour le faire revenir dans cette ville.

ne fût-ce qu'une heure de temps, car je suis las de ne vous point voir. Il en est de vous comme du roi de Prusse; car il dit qu'il se défend en prévenant Tattaque. Il distingue Yhostilité de Yagression. Enfin, on a toujours raison, quand on a du canon. -r- Voulez-vous renouveler l'histoire de Pierre TErmite? Mais laissons cette tracasserie; aussi bien, quand j'ai beau jeu, je ne finis point. Donnez-moi donc quelque commission, que je sois sûr que vous pensez à moi. Bonjour, ■ mon cher citoyen, je vous aime autant que je vous estime et je travaille à mériter du retour. Répondez- moi, si vous avez le temps, mais non pas à coups de fusil ; car si c'est à poudre, c'est supercherie, et si c'était à balle, il y aurait de la méchanceté. Portez-vous bien ; munissez-vous contre le froid dans votre guérite militaire et philosophique. Tout votre ami,

Paris, 2 novembre 1756.

Je VOUS envoie, brave citoyen, deux petits écrits, si courls qu'ils ne sauraient vous ennuyer, ni^vous détourner de vos délicieuses fictions. Quant aux Lettres sur les Anglais et sur les Français^]e les ai; mais, outre qu'elles sont d'emprunt, et que je veux les acheter, une page lue me les fait lire toutes, et comme j'ai d'autres envois à vous faire, je partage celui-ci, pour avoir le plaisir de vous écrire deux fois. Je ne sais si je vous amènerai M. Diderot, ou même si j'irai vous voir, mais ce ne sera au plus tôt que vers la fin de la semaine. Il se porte bien, ses coliques sont passées, il est Carnivore à présent ainsi que vous etmoi. Heureux mortel ! le bruit des cloches de Paris ne vous fend pas la tête actuellement. Mais le silence des bois ne porterait pas le calme dans votre âme, si vous ne l'aviez pure et belle, exempte de crimes, et pleine de tous les sentiments qu'inspire la vertu. C'est là ce qui vous fait trouver le

bonheur où les autres ne voient que Tennui. Savez-vous pourquoi nous aimons le tumulte de la société? C'est pour étourdir nos troubles intérieurs. Vous avez pris le sage parti de ne rien faire pour guérir ou pour assoupir les maux de toute espèce qui vous fatiguaient. Plus de médecins, plus de livres, plus de spectacles, tout cela n*est bon que pour amuser des enfants; et cependant je fais des journaux. 0 fortunel ô nature I serez-vous toujours ennemies. J'ai du moins la douceur de déposer mes torts dans votre sein ; c'est un pas vers la conversion. Adieu, mon très-cher citoyen, je croîs que je vous aime à présent autant que je vous ai toujours estimé. Tout à vous pour la vie; je serai heureux quand je pourrai ne le dire qu'à vous seul. Non pas votre très-honoré maître, mais votre bien-aimé disciple.

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