VIII
Paria, 23 novembre 1756.
Étes'vous malade, mon très-cher citojen? Je l'ai rêvé cette nuit. Ce rêve puisse-t-il être un mensonge I mais vous me tourmentez, je vous jure. Chaque jour je me propose de vous voir, et toujours mon maudit journal me retient. Enfin je vous faisais dire pourtant que j'irais vous voir aujourd'hui, mais la pluie me réveille et chasse encore loin ce projet consolant. Si je n'y vais pas cette semaine, je ne puis pas retarder beaucoup au delà, car j'ai fait la partie de vous ramener madame Levasseur. Elle marie demain sa petite-fille, qui se désole à l'approche d'un époux. J'augure assez bien de cette peine; j'imagine que c'est un dernier effort de la— i pudeur virginale. C'est une eau pure qui commence à se trou — hier au premier souffle de vent. Dites de belles choses là-des — sus, vous qui en avez le loisir et le talent. Pardon de ce der — nier mot d*éloge; c'est une injure qui m'échappe, je
Teffacerai pas, dussiez-vous me traiter encore de flatteur; rôle dont'on peut se divertir avec les grands quand on veut s'en venger, mais dont je rougirais vis-à-vis d'un philosophe. Je me console avec vous, mon cher ami, puisque Tespérance de Têlre toujours me donne droit à ce titre ; je me console de mon travail, très-dégoûtant, je vous jure, à bien des égards, quoique amusant quelquefois. C'est un forçat qui secoue un moment ses chaînes comme pour se soulager, mais elles font du bruit, sans faire moins de mal. Yous allez travailler cet hiver, pour vous promener Tété, tout au rebours de la fourmi. Quelqu'un me disait que vous feriez bien de protester contre celte édition qu'on vient de faire de vos œuvres, surtout si vous avez dessein d'en faire une vous-même, comme vous le devez. D'autres m'ont dit que c'était un droit public et commun à tous les libraires de colliger des pièces éparses, et que ce n'était point une injustice de la part du vôtre, mais un manque d'égards. Il parait un Discours sur V inégalité des conditions^ par M. Castillon, professeur en Hollande, je crois; on m'a dit qu'il n'était pas trop bien écrit, mais d'ailleurs assez bien raisonné. Vous m'avez promis des vers italiens qu'on vous avait adressés à l'occasion de votre dernier ouvrage ; ce serait le temps de tenir votre parole, et de me les envoyer. MM. Diderot et d'Alembert m'ont donné chacun leur morceau, dont j'ornerai ce journal de décembre. Il faut bien que j'obtienne quelque chose de M. Grimm, et que je vous vole aussi la matière d'un bon extrait sur la musique. Je ne suis point encore allé chez madame d'Epinay. Mes goûts les plus forts sont toujours combattus et surmontés par celui de la liberté, votre chère idole. Elle me coûte de grands sacrifices : j'ai beau l'oublier et l'engager quelquefois; elle me rappelle toujours violemment. Vous devez avoir déjà brûlé beaucoup de bois, car il fait rudement froid; et cet hiver, je crois, nous en vaudra bien deux. Êtes-vous eacore à la fin
du roman? Vos gens sont-ils noyés? Vous faites fort bien de prendre ce parti, car la terre n*est pas digne de les posséder; tels que vous les avez dépeints, et quand on n'a pas de grandes récompenses à donner a la vertu, il faut l'accabler de malheurs, pour la rendre intéressante et la faire fuir, en Tadorant ; car cnfm, qui aura le courage de la suivre à travers les périls dont vous l'environnez? D'où vient, je vous prie, que l'infortune nous touche toujours plus que la prospérité? Pourquoi n'avons-nous pas la même joie à voir un homme heureux, que nous ressentons de chagrin quand il succombe? Je vois bien la raison de ce dernier sentiment, il vient de cette compassion que vous avez si bien trouvée dans le cœur de l'homme, et qui doit non-seulement l'empêcher de nuire, mais le porter à secourir ; et qui est dès lors même un germe de sociabilité. Mais que n'avons-nous la même sensibilité pour les succès d'autrui ! Serait-ce que la prospérité n'a pas besom de notre secours, comme la faiblesse ! ou qu'aujourd'hui, l'équiHbre étant rompu, les heureux n'étant tels constamment qu'aux dépens du grand nombre, ils doivent faire envie, par la raison que les autres font pitié? A ce pro* pos, je trouve le proverbe bien cruel, mon cher ami : Taime mieux faire pitié qu envie. Moi, je passerai pour un sot, pour un homme ridicule, mais je ne me rongerai pas moi-même de remords. Adieu, jusqu'à lundi ou mardi; tout à vous, plein de respect et d'attachement.
Paris, 15 décembre 1756.
Voici, cher citoyen, le second journal de ma façon qui paraît enfm le 13 du mois, après des avanies de toute espèce, que m'a suscitées mon prédécesseur. Si vous lisiez les gazettes, vous auriez vu dans celle d'Amsterdam, du 26 novembre,
un article épouvantable et tout à fait déconcerlanl ; mais ce n'est là que la moindre parlie des chagrins que vous m'avez prédits. Je me console de tout, en pensant à TErmilage. C'est toujours là que mon cœur va se réfugier dans toutes les traverses réelles ou imaginaires qui me tracassent. Vous portezvous bien, mon cher ami? Ce froid ne vous est-il point contraire? Comment va la tète? N'avez-vous pas quelque chose à m'envoycr pour les libraires? Voilà de beaux jours. Je travaille pour en avoir deux à vous donner, vers la fin de la semaine, s*il est possible; jeudi, par exemple, mais ne m'attendez pas un quart d'heure. Comment se porte madame Levasseur? Un petit reproche à mademoiselle, qui m'avait promis deux chemises pour la dernière semaine. Chantez au port vos tempêtes passées, et riez de nos folies. Oh! que ne puis-je transporter ma cabane près de votre ermitage ; Paris ne me retiendrait pas jusqu'à demain. Le roi vient au Palais ce matin; mais que vous importent tous ces mouvements? Ignorons tout ce dont la connaissance n'ajoute rien au bonheur. Je commence à regarder l'étude comme un abri contre les autres passions; et je ne l'aime qu'autant qu'elle me délivre de la société, et quelquefois de moi-même. Chaque jour je me fais une nouvelle idole de toutes les erreurs qu'ont enfantées nos maîtres. Pour vous, amant constant, vous tenez toujours à vos vieilles rêveries. Je le crois bien, ce sont vos créatures, c'est vous qui les avez élevées. Je gagerais pourtant que votre belle passion a diminué depuis qu'elle ne souffre plus tant de contradictions. Vous avez un esprit lutin, 9u.i aime le bruit, les peines et le trouble ; comment pouvez- ^ous durer dans ce repos et celte paix où vous êtes depuis ^uit mois? Il est singulier de voir comme la solitude vous Pprivoise : jamais vous n'avez été plus sociable que dans les ^ois. Un bel esprit conclurait de votre expérience contre ''ofre système. Adieu, jusqu'au revoir; tout à vous.
Paris, 20 mars 1757.
Si VOUS saviez, mon cher citoyen, toutes les tracasseries qui me sont survenues depuis que je vous avais promis d'aller vous voir, vous me plaindriez au lieu de me blâmer. Mais j'espère que je serai bientôt à même de réparer toutes mes perles, et que je pourrai profiter à loisir de votre commerce. Failcs-moi le plaisir de me chercher un ermitage à louer, qui soit à la portée du vôtre, car je songe à la retraite. La fortune, en faisant avorter toutes mes entreprises, me conduit au port que je cherche. Je vais quitter le journal, peut-être dans huit jours, mais sûrement dans quelques mois. N'en parlez à personne; je vous dirai comment et pourquoi. Je vous avoue que j^envisage avec plaisir les petits revers qui m'attacheront plus que jamais à vous. Si je pouvais du moins vous donner un peu de ma santé, et prendre en échange un peu de la force et de la fermeté de votre âme ; nous serions heureux l'un et l'autre. Voilà les beaux jours, vive la campagne! J irai, comme la fourmi, m'approvisionner pour Thiver ; si ce n'est pas plutôt pendant l'hiver qu'on doit écrire, pour se reposer l'été. Bonjour, mon cher ami, j'ai besoui plus que jamais de votre amitié, pour me consoler de la mahce et de la perfidie des hommes. Où avez-vous pris qu'ils étaient bons? Dans votre cœur, sans doute; mais leurs actions m'instruisent mieux que vos sentiments et les miens. Tout vous, cher citoyen; je ne tarderai pas à vous voir.
Paris, 31 mars 1757.
Je vis hier M. Diderot, cher citoyen; vous l'auriez vu di manche, s'il n'y avait pas eu leçon samedi chez M. Bonell
Vous serez bientôt d*accord^; voire dernière lettre Ta calmé. Engagez-le à vous dire tout ce qu'il a sur le cœur. Ce n^est que par des ouvertures entières que votre amitié doit se tranquilliser. Vous le connaissez extrêmement sensible. Ce qu'il y a de singulier, c'est que vous êtes l'un pour l'autre l'objet de la plus grande eslime, et que vous vous accusez mutuellement de n'en avoir pas assez. Moi qui crois lire dans vos âmes, tout votre écolier que je suis, je vois que vous vous aimez et vous respectez profondément, et cependant vous faites presque comme s'il n'en était rien. Je serais bien fâché, pour l'honneur de la philosophie ou plutôt de la vertu, que les petits esprits et les méchants fussent témoins de vos petites altercations. Cependant j'y aperçois, si je Tose dire, le sublime de Tamitié, et tout ce par quoi elle peut ressembler à l'amour : des reproches sanglants, des duretés amères, des remords, des retours; en un mot ce qui cimente et redouble l'union. On avait mal rendu ce que vous dîtes sur le changement de sa fortune; d'abord il m'avait fait entendre que le bon succès de sa pièce avait altéré ses sentiments selon vous; depuis, il m'a dit qu'au contraire vous supposiez que le mauvais succès pouvait avoir diminué ses ressources. Il n'est rien de tout cela, et j'ai eu le bonheur de lui voir adopter le véritable sens de vos paroles. J'ai commencé par lui dire tous vos défauts, qui se réduisent à une extrême fermeté dans vos résolutions; chose que j'admire et que je voudrais pouvoir imiter. Il vous a pris sur ce pied-là. Pourquoi tenterait-il de vous réformer? Faites en sorte de vous voir plus souvent; vous n'en viendrez jamais à des lettres si désolantes. Rappelez-vous, en un mot, que vous devez à votre repos mutuel la continuation de la bonne intelligence qui fait une partie de votre force. Qui aimerezvous, messieurs, quand votre amitié réciproque aura cessé?
* Voyez, au livre IX des Confessions^ ce que Rousseau rapporte de sa querelle avec Diderot au sujet de U publication du Fils naturel.
Vous achèveroz de haïr tous les hommes, et lui finira de les aimer. Me fais-je entendre? Vous deviendrez (pardon, je vous prie) un misanthrope consommé, et votre ami ne sera plus philanthrope. Vous m'avez donné de si nobles idées de la vérité et de la vertu ; serais-je donc encore trompé, moi qui le fus jusqu'au moment où je vous ai connus tous les deux? Ne faites pas cette plaie à mon cœur, ou plutôt au vôtre, car vous seriez les premiers blessés, et vous le seriez sans remède. Si Testime que j^ai conçue pour vous, ô mes divins amis, pouvait être une illusion, faites qu'elle soit éternelle.
Paris, 2 juillet 1757.
Je viens de courir un mois après la fortune, cher citoyen, mais elle a des ailes, et je n'ai que des jambes. Oh! que ncn ai-je quatre, pour être dispensé de la suivre. Deux voyages à Versailles pour avoir une chaîne au pied, avec une rame à la main, et ne pouvoir rien obtenir! avouez que c'est bien humiliant ^ Je voulais ramasser vos débris, et peut-être me rompre le cou, dans le chemin raboteux dont vous êtes sorti. On m'appelle, on m'amuse, et l'on me renvoie à deux mois encore. C^est me supposer bien de la constance; mais laissons la cour, et parlons de l'Ermitage ; car c'est ici que sont les vrais plaisirs. J'irai me délasser avec vous de toutes ces poursuites de l'ambition ou de la nécessité. Je vous dirai me^ projets, mes espérances et mes désirs Comment va la sant^ parmi ces chaleurs? Mangerons-nous de bon pain cette année!? Les abricots sont-ils bien avancés? Les cerfs viennent -ils en — core dans les semailles? Que la lune devait être belle hier aua soir dans vos bois ! que Julie et son ami devaient s'y plaire S Je veux y aller chercher de quoi faire le pendant de la belle:
1 Delcyre sollicitait une place de secrétaire d'ambassade, qu'il obtint peu aprè» ^
matinée de M. Zacharie. Je ne trouve qu'un inconvénient à votre campagne, c'est qu'on y oublie entièrement les amis de la ville. A propos d'amis, avez-vous vu celui des hommes^? que pensez-vous de cet ouvrage singulier? J'y ai découvert raille traits qui vous plairont. Vous l'avez lu sans doute, car il est aussi l'ami des owrs, j'entends des ours de l'Ermitage, à cela près qu'ils ne vont pas courir les bois, crainte des loups, comme si les ours les craignaient, surtout les ours qui savent lancer des pierres, ou tirer au fusil. Verrons-nous Julie cet hiver? Après vous, je suis son premier amant. Ne la gardez pas si longtemps, nos yeux ne sont point des yeux profanes, et je puis la contempler aussi. Auriez-vous conçu quelque nouvelle amourette, ou réalisez-vous cet été la chimère de l'an passé? Je vous pardomie en ce cas d'oublier le monde et de vouloir en être oublié. Cependant j'irai souffler chez vous un peu de cet air que j'ai respiré dans les bosquets et dans la galerie de Versailles, afin de me venger. Vos arbres en sécheront, vos fleurs en pâliront, et peut-êlre la mémoire de Julie en périra. Non, mon cher citoyen, je vous aime encore trop, malgré votre indifférence et vos réserves; jouissez de vos trésors,* que le temps renouvelle à mesure qu'il vous les dérobe. Mais votre cœur renaît-il avec la belle saison, et sentez-vous réparer ces chaleurs que la raison éteint? Mauvais présent que la raison, pour une âme sensible. Oui, j'aime encore mieux vous écrire ces folies que de dresser un plan de négociations; à moins que ce ne fût pour ramener la paix ; car tous les plaisirs la suivent, et j'en aurais ma part. Et puis la raison, vous le savez, a moins de part aux traités que la force. ^BÎs je vous ramène dans la prison d'où je sors. Je ne puis ^^/re deux tours dans la même allée ; mon esprit erre tou- Jour*^ à travers champs. Rappelez-moi, cher citoyen, dans
ï-»^ marquis de Mirabeau.
votre relraitc, sur vos bancs de gazon, au pied du grand escalier à six marches qui s'élève devant votre porte. Oh! la jolie porte, faite comme celle de votre cœur, pour de vrais amis, et où Ton ne peut entrer deux à la fois ! Quand y serai-je admis, pour n'en plus sortir! Adieu, cher citoyen, jusqu'à mercredi au soir, à moins que vous n'ayez affaire ce jour-là. Vous me le marqueriez sans doute. Tout à vous.
l'urib, 22 juillet 1757.
Dites-moi, je vous prie, cher citoyen, quand est-ce que Termite aura fini ses courses? Je veux le consulter sur l'avenir. On dit qu'il erre de châteaux en châteaux chez toutes les fées de son voisinage. Je rirais bien de le voir pris à quelqu'un de leurs charmes ; lui qui me donnait jadis de si beaux préservatifs contre l'enchantement. Si j'étais l'Arioste, je voudrais chanter Jacques l'ermite, mieux que le Tasse n'a chanté Pierre, et je ferais retentir la vallée de Montmorency du nom des Herminies et des Bradamantes nouvelles. Eaubonne et la Chevrette auraient mes plus beaux vers ; le Thabor fournirait un temple aux oracles. Je ne manquerais point de forêts enchantées : le parc de l'ermite serait un rendez-vous pour le conseil des diables; car il n'y a qu'eux qui aient pu le découvrir. Mais je placerais les anges et les vierges dans ce bosquet naturel qui couvre de son ombre la porte de l'Ermitage. La source qui descend du coteau du Moulin pour baigner l'enclos du petit jardin serait mon Hippocrène. C'est sous les peupliers qui la défendent du soleil que j'irais m'enquérir de l'esprit prophétique, qui fait révéler ce qui n'est pas et ne sera jamais. Au seul aspect de la grotte de l'ermite, je deviendrais le plus agréable menteur du monde. Voilà mon plan bien avancé; j'irai l'achever lundi ou mardi,
si je ne regois un Gontre-avîs de Totre part. Vous redresserez cette ébauche et me dicterez le reste. Si vous avez de la santé, je ne suis point en peine de votre attachement. Bonjour; je voudrais continuer, j'ai besoin de finir. Je reçus, le même jour que je vous quittai, deux lettres : Tune datée du mois d'avril, et l'autre de deux jours. Mon adresse est rue Neuvedes-Petits-Champs, vis-à-vis la Bibliothèque royale. Deux nuits après que je vous eus embrassé, je révais que je vous embrassais encore, mais à la Bastille, où vous étiez enfermé pour vos vertus. Ce que j'ai retenu de mon songe, cest que je pleurais, et que vous aviez un air riant. Ce tableau nous caractérisait assez, ce me semble ; votre Gei té stoîque et la tendresse de mon amitié s'y trouvent peintes. Je vous entretiens de rêveries;... non, cher citoyen, ce n'est point un rêve que cela. Adieu, jusqu'au revoir.
Paris, 43 août 1757.
J'ai reçu vos deux lettres', mon très-cher ciloyen, l'une et l'autre pleines de raison et d'amitié. Je sentais fort bien, en vous demandant conseil, quelle serait votre réponse. Mais pardonnez à l'embarras où je me trouve les tristes expédients que j'imagine pour y remédier. Cependant, quand j'implorais votre crédit, ce n'était point dans la vue d'obtenir de l'argent. Si je formais une entreprise telle que je vous la proposais, je trouverais des secours pour faire les avances dont j'aurais besoin, afin de mettre les choses en train. Les relations particulières que j'ai avec des protestants de Bordeaux me mettraient à même de suivre un projet qui pourrait les flatter, car l'esprit de prosélytisme règne dans toutes les reUgions persécutées, et je suis persuadé que j'en tirerais
* Ces deux lellre* n'ont pas élc publiées.
parti dans l'occasion*. Mais, sans parler des inconvénients qu'il peut y avoir à s'expatrier, je sens que je serais peut-êlre aussi gêné pour écrire t Genève qu'à Paris. Je reviens donc au Dante, cher citoyen; mais quelle mine à fouiller, à épurer et à mettre en œuvre! L'incertitude du succès, après beaucoup de travail, me désole et m'arrête à chaque pas. Je suis d'une impatience et d'une irrésolution qui me tuent. Il me faut encore près d'un an avant de rien donner; Intérim quid ftet? car pour Bordeaux, n'en parlons pas; J'ai trop à me plaindre de mon père, et je ne veux pas aller chercher auprès de lui de nouveaux motifs de le quitter. Entre vous et moi, mon père aime ses enfants autant qu'ils ne lui coûtent rien. Mais l'argent lui tient plus à cœur que notre vie; il vient de m'en donner tout fraîchement des preuves. Enfin, son humeur et la mienne sont incompatibles, et nous sommes faits, Tun et l'autre, pour vivre seuls. H m'a réduit à la dure extrémité d'avoir recours aux étrangers plutôt qu'à lui, et je ne ferai plus aucune avance vers lui que lorsque je pourrai lui être utile. Me voilà donc dans une étrange position; mais votre exemple me console, ou plutôt, en m'afQigeant, il m'apprend à supporter mon malheur. Vous en méritez bien moins que moi, cher citoyen; cependant vous manquez du bien le plus nécessaire au bonheur, et il me reste assez de santé pour travailler et pour goûter le fruit de mon travail. Je sens l'injustice de mes plaintes, et ce n'est pas devant vous que je dois faire des reproches à la Fortune et à la Providence. Mais, cher ami, c'est que je ne me sens pas une âme comme la vôtre, à l'épreuve du besoin et de l'adversité. J'ai déjà été obligé de faire un travail qui ne me convenait pas. Je voudrais plaire aux hommes, je crains de
' Deleyre songeait probablement à établir un journal à Genève, une sorte de Revue philosophique et religieuse, comme nous dirions aujourd'hui.
les flatter. Qu'il est difficile d'être complaisant sans s'avilir 1 Je crois une chose, c'est qu'il ne faut jamais se jeler dans des situations opposées à son caractère : une démarche trop éclatante nous coûte des peines continuelles. Un mot nous ferme pour toujours les portes de la fortune. Je serais tenté de croire avec quelqu'un qui me suggère cette idée, que mon article Fanatisme S m'a fait manquer le poste qu'on m'offrait à Versailles. Si cela est, je le regrette moins, et je m'applaudis d'avoir dit ce que pensais. Mais pour soutenir ce qu'on écrit, il faut une conduite et pour cela de l'indépendance. Si l'on sait que je suis à la merci des libraires, j'aurai beau prêcher la vertu, mon indigence déshonorera ma morale. Voilà pourquoi je m'alarme si facilement sur l'avenir. Plaidez, me dites-vous; ignorez-vous, cher citoyen, que ce grand orateur M. Cochin était un fripon, et qu'au barreau comme ailleurs on ne fait fortune et l'on n'a de réputation qu'aux dépens delà probité! Mais parlons d'autres choses. M. Duclos est enfin quitte de sa fièvre depuis trois jours. Je le vis hier au soir; il me parut pénétré des témoignages de votre amitié que je lui ai répétés plus d'une fois; il espère aller à l'Académie jeudi : c'est tout vous dire. Cependant il a le sommeil encore très-délicat et l'appétit peu ouvert; beaucoup de faiblesse augmentée par une diarrhée qui a succédé à la fièvre, ce qui parait indiquer que tout son mal vient de la bile. Heureusement son médecin ne croit pas à la médecine. Ainsi j'espère que son rétablissement sera solide cette fois-ci. M. Diderot est de retour depuis sept à huit jours, entièrement veuf, car madame et sa fille sont à Langrcs. Vous le verrez infailliblement au premier jour. Tâchez de lui faire goûter votre conseil, qui est de ne répondre aux critiques que par une pièce encore meilleure, et de ne parler ici de
* De V Encyclopédie.
ses ennemis ni de lui. Je lui promets à ce prix un triomphe complet. Le déchaînement est tous les jours plus terrible; madame de Graffigny fait courir le bruit que vous avei rompu avec voire ami, depuis qu'on le traite si mal. C'est bien peu vous connaître ; il aurait tort maintenant, que vous ne rabandonneriez pas. Laissons ces tracasseries de femme et de bel esprit aux gens qui ne savent que faire. Le silence a tant d'avantage sur les plus beaux discours, que je ne comprends pas comment on peut tant écrire et tant parler. Adieu, donc, cher citoyen, j'abrège et je finis, en vous assurant que je vous aime plus que jamais, quoiqu'il m'en coûte chaque jour davantage, par la peine que j'ai de vous savoir malade.
Paris, 11 septembre 17S7.
Mercredi ou jeudi, cher citoyen, j'espère vous embrasser, et, s'il est possible, vous amener M. Diderot. N'y comptez pas, cependant, quoiqu'il en ait déjà fait la partie. Il en a tant rompu de cette espèce, au point que je ne comprends -pas comment, vous qui êtes esclave de vos résolutions, vous avez pu lui pardonner cette circonstance. Mais il a tant d'autres qualités pour racheter ce défaut! Après tout, je vois maintenant que s'il y a du tort de part et d* autre, il a été bien réparé de votre côté. Vous qui croyez à la vertu, consolez-vous de tout le mal que vous n avez pas fait. Accoutumé à la douleur, habituez-vous aux misères du cœur humain. M. Duclos est parfaitement rétabli, après bien des petites rechutes que j'attribue à la mauvaise saison ; car presque tout le monde en a souffert des atteintes. Les jours sont-ils plus beaux à TErmitage qu'ici? Que dit-on dans vos bois? Rien : oh! cela vaut mieux que nos mensonges, car ceux-ci ne m'amusent guère, je vous assure, et je ne sais pourquoi je ne m'y fais point.
A J.-J. ROUSSEAU. ISS
malgrérhabîtode. ÀTez-TousTu les compliments académiques du roi à son partement? Cesl cela qui est merveiUeox^ et non pas les réponses inoorredes de Eemi lY. Bonjour, cher ci> toyen, bâtîssex-nous quelque beau système que nous ne puissions ni snirre ni réfuter. M. de Chamoosset vient de publier en doix volnmes toutes les bonnes vues dont sa tète est remplie pour le soulagement des hommes.
Paris, l" •dobre 1TS7.
Je rêvais de tous et de votre ami % cher citoyen, il y a deui nuits. Quoique je n*aie pas plus de foi aux songes que vous , cependant j'augure bien de moi quand je songe à vous. Comme je n'ai pu vous parler ni vous voir, la dernière fois que j'allai chez vous, permettez que j'aille me dédommager un jour de la semaine prochaine. Préparez-moi, je vous prie, un panier de vendangeur pour mercredi ou jeudi; il y a si longtemps que je n*ai coupé de raisins. Vous savez que les Anglais ont pris Tile d'Aix au bout de cinq quarts d'heure. Cependant nous y avions so'ixante ou quatrevingts pièces de canon ; mais la maçonnerie du fort était encore toute fraîche et n'était pas même remblayée. Ils dcTaient tenter une descente vers Rochefort mardi dernier, oij les marées étaient les plus belles de l'année ; mais le bruit se répand à Paris qu'ils y ont échoué. Leur escadre est de quatrevingts voiles, et selon d'autres de cent trente. Nous avons sur les côtes où ils peuvent se porter le plus aisément, seize mille hommes; mais la plupart de gardes-côtes, troupes qui n'ont jamais vu le feu et qui n'ont pas une république à garder. Je ne sais pourquoi je vous parle de toutes ces affaires qui ne vous intéressent point. Sans doute, c'est parce que le feu est
* Diderot.
à vingl-quatre lieues de chez moi; mais je crains encore plus la famine à Paris que les ennemis à Bordeaux. Mon plus grand ennemi, c'est un peu d* amour-propre et le défaut d'intrigue. Nous causerons de tout cela; je veux savoir pourquoi vous me dîtes la dernière fois que, si j'élais à Genève, vous pourriez bientôt m*y joindre. Est-ce que vous songeriez à faire un voyage dans la patrie? Craignez que je ne vous y poursuive. Adieu, cher citoyen, je n'ose plus rien désirer pour moi, depuis que je ne vous trouve point heureux. Vous ai-je dit qu*on avait joué deux fois le Fils naturel à Saint-Germain, et pas mal? J'étais à la première représentation, et je pleurai beaucoup, quoique sans dessein. J*ai dit à notre ami toutes mes observations, qu'il m'a paru recevoir avec la même cordialité (|ui me les avait dictées. Mais j'attends le Père de Famille^ qui sera plus à la portée du public ordinaire, car ce Dorval est un homme trop singulier pour faire la même impression sur tout le monde. Bonjour, très-cher citoyen; avez-vous encore senti les approches de l'hiver? munissez de bonne heure vos côtes, de peur que l'ennemi ne vous surprenne. Adieu, je me lasserais moins d'écrire que vous de lire. Accordez-moi votre amitié; ce sera peut-être un moyen de m'engager à m'en rendre digne.
Paris, 20 octobre 1757.
Ëtcs-vous revenu de vos caravanes, cher citoyen? me voici de retour de la mienne, plus impatient de vous voir qu'auparavant. Les jours sont beaux; je partirai peut-être samedi pour l'Ermitage, sinon je remets la partie à mardi prochain, pourvu, toutefois, que cela ne dérange en rien vos projets. Je vis, avant-hier, M. Diderot, qui ne m'annonça qne des maladies. Il avait eu Jui-mén.e trois ou quatre accès de fièvre»
«et il allait chez M. d'Holbach, malade aussi, mais qui doit aller mieux, puisque je le vis promener hier au soir aux Tuileries. J'appris encore que M. de Saint-Lambert avait eu une attaque de paralysie. Je le plains comme si j'avais l'avantage d'être de ses amis. A son âge, c'est bien triste, et avec son mérite, c'est un grand dommage pour la société. Mais je m'accoutume à ne voir pas un honnête homme prospérer. Son accident me donne presque toute la mélancolie qu'il avait luimême. Si vous en savez de meilleures nouvelles, ne me les laissez pas ignorer, je vous prie. Il y a longtemps que je ne m'informe plus de votre santé; mais quand elle va bien, vous devriez me le dire. Je crois que j'eus la fièvre hier au soir, mais je ne m'en ressens plus. Fût-ce mon plus grand mal et tous les vôtres aussi, fussent-ils empaquetés dans celui-là? Bonjour, cher citoyen, d'un monde qui ne vous mérite guère; mais restez-y encore un peu pour l'exemple de la vertu infortunée et pour vos amis. Je vous félicite du retour de M. Grimm.
XYIII
Paris, 3 Janvier 1738.
Eh bien, cher citoyen, vous êtes donc tout à fait chez vous cette fois-ci ^ J'ensuis charmé, parce que vous en serez plus tranquille. J'irai vous voir avec beaucoup plus de plaisir, et je compte aller faire les Rois à voire nouvelle solitude. Quelles sont vos pensées dans cet étroit séjour? Étroit, non, puisque c'est celui de la liberté. Je remarque, mon cher, qu'elle se réfugie toujours en de petits coins. Car plus on est au large, moins on est à son aise. Pardon des ratures; c'est une affaire de mes rats. Mauvaise plaisanterie; mais je suis au coin de mon feu tout seul, après souper. Tout ce qui vient à l'esprit
* Rousseau avait quille l'Ermitage peu de temps auparavant et s'était installé à Montmorency, dans une maison appelée Mont-Louis.
doit passer. Mes lettres ne sont pas faites pour le grand jour, comme celles de Julie ; je n'ai du plaisir qu'à songer à cetta beauté divine; car tout ce que je vois, tout ce que je lis, m» flélrit le cœur. Nos philosophes sont attaqués de cent façons; ils ne vivent pas trop bien ensemble; enGn n'en parlons plus» Je connais bien l'homme à présent, et je sais qu'il a autre chose que la voix et la plume, c'est-à-dire que nous avon» tous des sens, des besoins, des envies de toute espèce, et que nos écrits ne sont qu'un moment de notre vie, et le meilleur moment. Ainsi, cher citoyen, ne renoncez pas à Pimpression, vous êtes trop bon original pour vous amuser toujours à la copie. Cependant je goûte fort cette double branche d'industrie que vous avez prise pour le fonds de Yotre subsistance. " Si je vivais de votre métier, je recopierais ma lettre, par exemple; ce n'est pas qu'elle en vaille la peine, mais je sais ce (|uc je vous dois. Après tout, comme vous devez être eificellent déchiffrcur, je vous livre ce griffonnage. Voici donc l'article du Journal encyclopédique où vous êtes cité :
« Les œuvres de l'abbé de Saint-Pierre, réduites en deux \\ volumes par M. Rousseau (de Genève). La célébrité du nom de ces deux auteurs dans la république des Lettres, ne peut rendre que très-intéressant cet ouvrage. Il n'échappera pa§ à nos soins. »
Qno diles-vous de ce mensonge? Ce n'est pas tout. On a répandu dans Paris que vous en étiez, en effet, l'auteur, et Ton m'a dit que tous les exemplaires qui devaient passer à Paris étaient déjà achetés d'avance. Quelle sera votre réponse? Je rattends pour la faire insérer. Vous ne feriez pas mal d'ajouter votre projet * et votre plan sur l'abbé de Saint-
*■ Ce projet n'a jamais été exécuté. Les notes que Rousseau aTait recueillies^ afin d'écrire la vie de l'abbé de Saint-Pierre, ont été imprimées pour la première ibis dans les Œuvres inédites de Rousseau que nous avons publiées en 18C1 .
Pierre, a6n que personne n'entreprenne le même ouvrage à préjudice et à celui du public. — Votre niche ou votre >tte est-elle chaude? Vos pigeons, vos poules, vos chais, chiens, oii loge tout ce monde? Il me tarde de vous voir :|ttroupés ensemble. Pardonnez-moi ces folies, je ne sais trop [âellesvous amusent; mais je ris beaucoup Fautre jour d'entoidre dire que vous aviez refusé cent louis de M. le prince Aï Clermont, tandis que vous ne payez pas voire blanchisseuse; je suis sûr que vous n'auriez pas eu moins de plaisir que moi. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le prince eût peutêtre été dans le cas de vous faire celte générosité aux dépens de quelque créancier. Car voilà comme va le monde, et celle qui vous envoya les cinquante louis ^ aurait bien mieux fait de ne les avoir pas volés au peuple. Cependant n*en ayez point de remords, ils vous étaient dus à cent titres. Bonsoir, cher citoyen. Dormez bien le jour que vous recevrez ma lettre et le lendemain; mais envoyez-moi promptement de vos chères nouvelles. Je pense à vous avec autant de plaisir que j'eus de regret, l'aulrc jour, de vous laisser dans la peine et rinquiétude. C'est notre élément, nous y mourrons. Bonsoir; j'ai beau vouloir finir, je ne puis jamais me résoudre à vous donner le dernier adieu.
Paris, 25 janvier 1758.
J'emploie à VOUS écrire^ cher citoyen, le moment où je suis en paix avec toute la natlire^ c*est-à-dire Taprès-souper; puisse ma lettre vous trouver dans une aussi douce situation! Les remords n'habitent pas votre petit logement ; si la santé y était du moins la compagne de la sagesse, vos amis se plain-
• Madame de Pompadour. Elle envoya ces cinquante louis pour la représentation du Devin qu'elle donna dans sa maison de Bellevue.
168 LETTRES DE ElELEYRE
(Iraient moins de votre absence. Je vis hier le philosophe travaillant au Père de famille^ comme s'il n'avait pas bien d'autres embarras. Voilà V Encyclopédie à louer, elle ne va pas plus que les moulins à eau n'allaient ces jours passés. Comment avez-vous fait au milieu de ces neiges et de ces glaces? Le vent de bise a dû rudement assiéger votre guérite; mais le feu de la place a déconcerté les aquilons. Enfin, le siège est levé, et vous êtes libre du moins pour quelque temps. Je profiterai peut-être de la trêve pour aller faire avec vous quelques jours de carnaval; car toutes mes débauches se passent cher, vous. Narratur et prisci Catonis sxpe mero caluisse virtus. Par respect pour le jeune Caton, n'aimeriez-vous pas un peu le système du vieux? Eh! ne pourrait-on pas vivre conune l'un et mourir comme l'autre? Je suis obligé de soutenir thèse pour vous chaque jour. Oh ! ma foi, venez vous défendre, car je ne sais pas tenir tête à des femmes. Celle qui a écrit contre votre dernier Discours vous estime si fort, qu'elle voudrait bien vous trouver un peu moins admirable. Je crains qu'elle n'aille un beau matin vous surprendre dans votre niche; elle me tue à force de raisonner. Sans une demoiselle de ses amies qui prend parti pour vous, nous serions entièrement défaits. Voilà comment je passe ma vie à parler de vous; c'est quelque chose pour qui ne vous voit pas. Cependant le citoyen, sans demander ce qu'on dit ou ce qu'on pense de lui, voit tous les jours le petit étang qui ramène ses pensées aux bords du fameux lac où la pauvre Julie faillit se jeter; je m'en souviens bien. Était-ce elle pourtant ou son amant? Et moi, je vois Rameau qui se promène tous les matins dans une allée sous ma fenêtre, comme une ombre de ses chœurs. C'est assez de folies pour une soirée. Adieu, cher citoyen. Si elles ne vous ennuient pas, nous les continuerons. Madame Levasseur vient de m'écrire qu'elle était toujours languissante.
J'irai la voir demain ou après. Mille compliments à mademoiselle sa fille. M. Rey vous salue tendrement.
Paris, 22 février 1758.
Suis-jeassezheurcux,mon cher ciloyen, pour que voussoyez encore fâché de ce que je vous ai manqué de parole au carnaval? Je vous écrivis cinq à six jours d'avance que j'espérais aller le faire chez vous, et les pluies, et je ne sais quelies'tracasseries m'en empêchèrent. Mais quand il y aurait eu de ma faute, je la payai bien cher, je vous jure; car le mardi gras j'eus un mal de tête si terrible, que je crus pendant une demi-heure en périr; les convulsions el les cris en étaient; jugez de la violence de la douleur; tout cela ne venait pourtant que des fumées envoyées de l'estomac au cerveau. Mes maux sont passés et les vôtres durent peut-être encore. J'avais résolu d'aller vous voir dimanche au plus lard , quel que fût le temps, et j'en parlais hier matin à M. Diderot, qui me proposait éf^alcment une partie de Montmorency à pied. Mais, qu'il veuille la faire ou non, je serai chez vous samedi. Je suis inquiet de ce que vous ne me répondez jamais. Je crains toujours pour votre santé. M. Rey m'écrit du 15 qu'il va vous écrire incessamment. Que ne puis-je remplacer tous les amis qui vous abandonnent! Malheureusement je n'ai pas la (été aussi bien faite que le cœur; elle me cause bien des peines. Quelqu'un me demandait dernièrement si vous m'aimiez. Je n'osai répondre autre chose, sinon que je ne l'avais pas encore mérité. Je suis indigné de tout ce que j'entends. Sans la bonne conscience, que nous serions à plaindre! Il faudrait bien qu'il y eût une providence pour une autre vie, puisqu'il n'y en a pas dans celle-ci. — Votre cœur se ferme, dites-vous; et quels plaisirs vous restent donc, si
vous n*aimez plus? N*étes-vous sensible que pour les maux? n'y a-i-il aucun homme sur la terre qui puisse réparer à votre égard toutes les injustices des autres hommes? Ce ne serait rien si la nature vous dédommageait des avantages de la fortune yar une constitution saine et robuste. Mais votre état m'attriste; je n'ose penser à vous, tant je crains de m'affliger. Croyez -vous qu'il n'est pas douloureux de se dire à soi-même, hélas! mon ami soulTre! Cette réflexion empoisonne les plus doux instants de la vie. Cependant on se reproche les moments où l'on vous oublie. Adieu, mon cher citoyen, je voulais vous distraire de vos douleurs, mais elles l'emportent; je vois que Taflliction est contagieuse, et qu'elle se répand beaucoup plus que la joie.
Bons et beaux jours, cher citoyen ; tels sont les vôtres, loin des folies du carnaval et des révolutions du ministère. Enfin cet homme si méchant' est livré à lui-même, c'est-à-dire à ses remords, s'il pouvait en avoir; le voilà au fond de sa terre, le seul endroit où il pourrait être heureux, et où il le sera le moins. Mais laissons-l'y vivre en paix. Je n'ai point appris dans vos écrits, ni dans votre commerce, à triompher de la chute des grands. Je suis bien aise de voir l'État respirer un moment, et je souhaite que le remplacement de nos ministres fasse un bon effet dans les affaires, que ceux qui leur succéderont soient meilleurs et ne deviennent pas pires. Croiriez-vous cependant que cet homme disgracié trouve encore des amis, et que le meilleur de ces amis soit un homme de lettres 1 M. de Moncrif a quitté les postes, où il avait huit à dix mille livres de rente, pour suivre aux Ormes M. d'Ar-
* M. d'Argcnson.
genson, qui n en a pas quinze actuellement. Voilà ce qu on
appelle des exemples édifiants; vous qui craignez tant la dépendance et les suites où la reconnaissance peut exposer un homme vertueux, pensez-vous que celui qui sacrifie si généreusement les bienfaits à son bienfaiteur, les eût acquis parlecrîmeetla bassesse? Ayez meilleure opinion deThomme et de vous-même. Estimons-nous un peu, pour valoir quelque chose. Oh! mon cher citoyen, vous vivrez éternellement si vous ne devez quitter la vie que pour éviter le crime. Il reste encore assez d'honnêles gens sur la terre, il vous reste assez d*amis pour vous épargner cette affreuse nécessité. Mettezmoi du nombre, et j'aimerai mon sort. Bonjour, très-cher ami.
28 février 1758.
Je suis parti consterné de votre situation*, cher citoyen d'un monde, hélas! oii l'on vous traite bien mal. David fit les Psaumes de la pénitence dans un état de maladie comme vous, et je puis vous le proposer pour exemple, puisque vous lisez la Bible. Vous voilà seul à lutter avec la fortune et les infirmités. Il ne vous manque qu'une femme pour ressembler à Job; encore ne vous manque-t-elle pas. Quand on parle de vous à vos amis, ils disent toujours que vous les avez quittés. Si vous avez voulu les éprouver, je crains pour eux et pour vous le résultat de cette épreuve ; mais je ne vous retrace que des idées affligeantes. Le printemps renaît et ramène la joie et la santé. Voyez toute la nature se ranimer autour de vous. Seriez-vous le seul à languir? Non, citoyen, vous goûterez encore des moments heureux. Le rossignol reprendra ses plus tendres airs pour adoucir vos insomnies. Vous irez
* Rousseau venait de quitter rErmilage.
dans ces bosquets enfoncés rêver encore à Julie. Si elle vivait, peut-être serait-elle volage et perBde comme les autres. Mais son image ne peut vous fuir, ni vous trahir ; elle embellira vos jours, vos pensées, et vous tiendra lieu de tous les amis. J'ai vu ce soir le philosophe^, toujours absorbé par le travail, ou distrait par les importuns. Il songe à vous pourtant, et même avec tendresse; mais je ne sais quoi se met entre vous deux. Pardonnez-vous mutuellement ce qu'il y a de trop ferme ou de trop faible -dans votre caractère. Des étrangers, hommes et femmes, sont encore chez lui; déplus celte maudite chimie le tient toujours à la chaîne, el le Père de famille^ et V Encyclopédie^ et les tracasseries que tout cela donne! voilà bien quelques motifs d'indulgence. Eh I qui n'en a pas besoin? nous ne sommes pétris que de torts; mais il est si doux de se les pardonner entre amis, qu'il serait presque fâcheux de n^en avoir jamais. Puisque c'est vous qui composez vous-même les instants de votre vie, ayez soin d'y mettre tous les petits plaisirs que comporte votre pénible existence. Réservez une partie de votre extrême sensibilité pour les objets agréables; n'épuisez pas votre âme et votre vie en douleurs ou en regrets. Lisez Sénèque, imitez Pétrone. Vous marchez sur des fleurs, ne les foulez pas toutes. Entourez vos cheveux noirs de violettes, en attendant les roses. Faites tantôt un article, et tantôt un air de musique. Si j'avais vos ressources, je saurais tromper le temps. Quel que soit le vide de la réputation, amusez-vous pourtant du plaisir qu'on a de s'occuper de vous. Renvoyez les graves moralités à la ville, pour troubler ces méchants qui frémissent de se reconnaître et de se trouver si petits. Les loups sont à Paris, mon cher ami, ils hurlent dans les chaires, dans les écoles; et l'innocente biche, et le daim pacifique errent dans nos
* Diderot.
forêts. Dans les maux que vous souffrez, comptez pour un bien ceux que vous ne voyez pas. Adieu, cher citoyen. Voici une lettre de M. Rey, que j'ai depuis samedi; mais je voulais vous parler de M. Diderot en vous l'envoyant. Il est inquiet aussi bien que moi sur les ressources qui vous restent pour subsister; il craint que vous ne manquiez actuellement. Vous seriez le plus cruel de tous les hommes de cacher vos besoins. Adieu, bonjour, j'irai voir demain madame Levasseur.
Paris, 17 mars 1758.
Je partirais demain pour Montmorency, cher citoyen, si je n'attendais M. de Saint-Aubin, dont j'occupe l'appartement et qui doit arriver à chaque instant. J'ai vu M. Thierry, qui m'a consolé un peu sur votre état actuel, par les espérances qu'il nous laisse pour l'avenir. Vous êles destiné peut-être à donner aux hommes un long exemple de constance et de vertu. Cela ne vaut-il pas la peine de souffrir, mon cher citoyen? Oubliez et les ennemis qui vous ont persécuté, et les lâches amis qui vous ont abandonné; mais pensez que les riches n'ont jamais eu pour vous de véritable amitié, et contentez-vous de recueillir dans votre sein ceux que l'infortune vous adresse pour leur servir de modèle. Oui, mon cher ami, permettez- moi ce titre dans ce moment, j'ai appris qu'on vous accusait de noirceur, et je ne vous en ai pas cru le moins du monde capable. Il y a trop loin de vous au plus méchant de la terre, tel que vous seriez, si vous n'étiez pas vertueux ; car, pour les âmes de votre trempe, il n^est point de milieu. Je ne me suis pas même informé de ce qu'on vous imputait, tant je compte sur vous. Ce sont des gens qui, n'ayant pu vous humilier, veulent se justifier à vos dépens des torts que leur reprochent, et leur conscience peut-être, et ceux qui coni-
174 LETTRES DE DELEÏRE
parent votre conduite cl votre état avec le leur*. Mais pourquoi songerais-je à vous aigrir? Mon intention est de vous tranquilliser. Un coup d'œil sur l'étang * vous dédommage de toutes ces perles imaginaires de vains amis, que vous ne ^possédiez pas. J'irai mercredi ou jeudi au plus tard passer quelques jours auprès de vous, à portée de vous voir, sans vous gêner en rien. Le retour du printemps et les jours de fêle m'appcUenl à la campagne. Le philosophe m'a dit qu'il savait que vous étiez mieux, et je l'en ai cru sur la sécurité avec laquelle il est resté à Paris. Vos pasteurs ont publié une profession de foi de la manière la plus ferme d'une part, et la plus modeste de l'autre'^, eu égard à l'article de VEncydopédie qui avait donné lieu à cette démarche. Tout Paris est enchanté de leur sagesse, ils confirment par cet exemple de modération le bien que M. d'Alembert a dit de leur con- <luite, en payant sa critique par une leçon de philosophie. Puissent les encyclopédistes en proGter contre les ennemis ile toute espèce que l'envie et la religion leur suscitent. Adieu, cher citoyen, je vais dormir en paix sur la foi du bien que je vous veux. D'cnulres invoquent les dieux avant le sommeil; pour moi, je bénis mes amis. Vous devriez bien me mander que vous êtes un peu soulagé : c'est la meilleure nouvelle qui puisse réjouir mon réveil. Bonsoir, mon cher; aidez-moi à être honnête homme. Que je ne sente d'inquiétude que pour repousser Tinjustico, ,
* Il fait allusion aux récrimina lions de Grimm et de madame d'Ëpinay.
- L'Étang du petit châleau de Montmorency. On trouve dans les Confessions une description charmante de ce petit châleau, où la maréchale deLuxembourg avait donné un logement à Rousseau pendant quelque temps.
5 La déclaration «les ministres de Genève faite à roccasion de rarticle Cenêve de V Encyclopédie.
Paris, 9 avril 1758.
Voici, cher citoyen, une lettre de M. Rey, que je reçus hier ; si vous voulez y répondre, ou par vous-même ou par moi, envoyez votre lettre ou votre commission d'ici à jeudi, parce que je dois lui adresser un paquet vendredi. Les beaux jours sont revenus; en profitez-vous? J'irai peut-être passer avec vous dimanche prochain, mais ne m'attendez pas. Depuis que je ne vous ai vu, j*ai été tourmenté d'une migraine dont les accès, très-violents, me duraient douze à quinze heures. Je me trouve mieux ce matin: je l'attendais à quatre heures. J'en sens bien quelques vapeurs, mais elles sont légères, et ne m'empêchent pas de vous dire combien je vous aime, en dépit de tous vos ennemis. Reprenez votre cœur, je le crois essentiellement bon. Vivez avec les biches, et ne laissez pas tuer les lapins. Soyez content de vous-même, et vous ne regretterez pas les heures perdues à toute autre chose qu'à nous améliorer. Bonjour, mon cher Sylvain, si vous rencontrez quelque nymphe, fuyez, c'est la peste des bois, ou bien faites comme nos premiers pères, et ne lui parlez pas. Tout à vous.
Liège, 29 octobre 1758 *.
Je viens de relire votre nouvel ouvrage*, mon cher citoyen, et toujours avec admiration pour les vérités que vous ne cessez de répandre. Je n'y ai point trouvé d'amertume contre le genre humain, mais j'ai bien senti la douleur qui règne dans votre àme. Quel passage de l'Ecriture vous allez citer I Vous ne voulez donc plus d'amis, puisque vous renoncez au meil-
* Voyez la lettre de Rousseau à Deleyre, du 5 octobre 1758.
* La Lettre sur les spectacles.
176 LETTRES DE DELETRE
leur que vous eussiez de voire propre aveu. Ceb m'attriste, m'afilige, et me fait penser à vous avec une sorte de chagrin; et cependant, je ne puis m*empccher de penser à vous. Vous me faites des reproches, mon cher citoyen, de ce que je reprends la manie d'écrire. Eli! plaidez-moi, cher ami; si je puis appeler ainsi celui qui s*est toujours méfié de moi; oui, plaignez-moi, d'èlre réduit à éci:ire pour vivre. Je me suis arrêté ici au [retour de Tarmée, parce que je n'avais point d'asile à Paris, que je ne voulais rien demander à M. de Belle- Isle, et que, dans l'afDiction où j'étais, je ne savais que désirer. J'ai cependant toujoui*s compté que M. de Nivernais, qui m'avait déjà placé, songerait encore à moi. J*ai beaucoup espéré de M. Salley. qui ne cesse de s'employer pour me rendre service, de M. Duclos, qui s'intéresse aussi pour moi. M. de Nivernais s'est en cFTet empressé, soit auprès de M. de Pogane pour me faire conserver la place que j'avais dans les carabiniers, soit auprès de M. de Belle-Isie, afin qu'il me nommât commissaire de ce corps. Il n'a pu rien obtenir de ce dernier; le premier ne pouvait rien. Cependant j'ai plus de douze cents francs de dettes à Paris, sans parler de celles , que je viens de payer. 11 faut pourtant acquitter ces obligations, et je ne veux pas être à charge à des parents qui viennent de faire quelque eiïort pour moi, et qui peut-être ne pourraient ni même ne voudraient réitérer leurs dépenses. On m'ofire ici du travail, Tunique auquel je me trouve propre dans le moment, et des conditions qui me mettent en situation de faire honneur à mes dettes et d'attendre un autre sort. El vous ne voulez pas que je les accepte I Non, mon cher citoyen, ce n'est pas la sotte prétention au métier d'écrivain qui me flatte; mais je cherche un sort, le moins dépendant qu'il soit possible. Je crains la servitude qu'imposent les grands, le danger de flatter ou d'échouer, la méchanceté des fripons, aussi redoutable que celle des auteurs. N'importe!
je brigue, ou plutôt j'attends toujours de Temploi aux affaires étrangères. M. Sailey ne cesse d'agir, et j'apprendrai avec plaisir qu'il aura réussi. Vous-même, si vous pouvez me procurer un aulre moyen de vivre, offrez-le-moi, je l'accepterai. Ne craignez pas que j^attaque la religion dans le journal ^ Je respecte Topinion publique, et j'en connais l'utilité jusqu'à un certain point. Mais vous prêtez beau jeu aux incrédules, vous, en soutenant qu'on ne peut être vertueux sans religion. Dites que l'homme religieux fera des sacrifices que tout autre ne ferait pas; sans doute; mais n'outrez pas, cher citoyen, et rappelez-vous que vous n'avez pas toujours été aussi ferme croyant qu'aujourd'hui. Cependant, en étiez-vous alors moins vertueux? Certainement, plus je m'examine, plus je crois que je n'ai jamais valu plus que je ne vaux maintenant ; et j'ai pourtant été dévot.
Ce n'est pas que je ne regrette ce temps-là, j'avais des consolations que je n'ai plus; mais voilà tout ce que j'ai perdu. Pourquoi déclamer encore contre les philosophes? Par la raison peut-être que j'ai déclamé quelquefois contre les dévots ou les théologiens, n'est-ce pas? C'est que vous avez été trompé comme moi. Voilà ce qui me tue, cher citoyen. Si vous ne trouvez pas des âmes droites et justes, qui peut se flatter d'en rencontrer? Je suis aussi méfiant que vous, aussi n'y a-t-il que très-peu de personnes sur qui je compte. Je gagerais pour vous, et puis encore, ma foi! je ne sais pas trop pour qui. Je ne suis point offensé que vous n'ayez pas encore en moi toute la confiance que je voudrais ; il me faut la mériter, et j'en attends les moyens du temps et de l'occasion. J'ai écrit trois lettres à M. Diderot, qui ne m'a pas fait une seule réponse. Cependant je ne m'en fâche pas. 11 travaille au Pèi^e de Famille. Bonjour, cher citoyen; je vais
* Le Journal encyclopédique.
relire encore votre cher ouvrage, et le discuter si je puis. Accordez-moi votre amitié, j'en ai besoin; prouvez-la-moi par des conseils.
Liège, 22 Dovembre 1758.
Je VOUS adressai hier, illustre citoyen, le volume du Journal enqiclopédique^ où j*ai rendu compte au public de votre dernier ouvrage. J'espère que vous ne désapprouverez point le ton que j'y prends, si vous ne goûtez pas d'ailleurs mes raisons. Vous me ferez plaisir si vous croyez devoir ajouter quelque chose à ce que vous avez déjà dit, ou répondre à ce qu'on pourra vous objecter de toutes parts; vous m'obligerez, dis-je, de l'adresser au Journal de Liège j qui prend, ce me semble, un ton bien plus digne de vous que n'est ordinairement celui du Mercure, Au reste, M. Pierre Rousseau est charmé d'avoir celte occasion de vous témoigner ses sentiments d'estime. Il doit à votre nom, à ce qu'il dit lui-même, une partie de ses premiers succès. Dans les commencements de son journal, il a reçu des lettres oij on lui faisait l'honneur de le prendre pour vous; il s'en est excusé avec la modestie qui lui convenait; mais il n'en a pas moins ressenti le bien que cette méprise lui rapportait, et c'est la moindre chose, dit-il, que de vous prier d'accepter son journal. Vous y trouverez du moins les nouvelles politiques bien rassemblées, et les nouvelles littéraires quand vous en serez curieux. J'ajoute, pour ma part, que vous n'y trouverez point de cette philosophie qui insulte à la religion, et que peut-être vous serez content de mon cœur dans les extraits de ma façon, si vous ne Fêtes pas de mon esprit. Adieu, cher citoyen, je brûle d'impatience de vous revoir, et peut-être sera-ce avant quinze jours. Ainsi ne m'écrivez qu'après une autre semonce.
Lisez dans ce journal, si lire vous pouvez, Farticle des philosophes. Epictète et Confuclus vous feront plaisir. Ce decnier m'a pénétré l'âme à ne jamais ToubUer. Oh ! quels hommes! Ce n'étaient pas des philosophes artificiels, pour ne pas dire artificieux. Que je trouve beau tout ce vous dites au sujet des femmes I Quel plaisir de les aimer si elles étaient telles que vous les voulez! Mais je ne suis pas assez bon pour en trouver de pareilles! Bonjour, cher citoyen, je vous quitte pour un extrait; quel supplice! mais le devoir me console. Je vais gagner de quoi payer une dette ; vous me chasseriez de votre compagnie pour un si beau dessein ; il faut donc me sevrer du plaisir que je goûte à vous parler. Adieu, cher citoyen ; aimez-moi un peu, cela m'encourage à mériter voire estime.
Paris^ 24 mai 1759.
J'irai demain ou samedi, mon cher citoyen, vous faire mes adieux; vous renouveler toutes les protestations d'attachement que je vous ai cent fois réitérées dans une vie obscure et philosophique; vous demander ces retours d'amitié qu'on mérite si rarement dans la carrière où je vais entrer*. Votre exemple me rassure. J'espère échouer plutôt que de changer. Ménagez-moi, je vous prie, une retraite assez près de vous pour jouir des fruits de voire voisinage; assez loin pour ne pas troubler les douceurs de votre solitude. Entretenez dans mon cœur, par vos écrits publics et quelquefois par vos lettres, ces sentiments d'honnêteté qui vous ont donné quelque penchant pour moi. Je suis persuadé qu'on trouve dans un ermitage tout le bonheur dont l'homme est susceptible,
* Deleyre accompagnait, comme secrétaire, M. de Clioiseul, notre ambassadeur près la cour de Vienne.
iSO LETTRES DE DELEYRE
pourvu qu'on n'y apporte point les remords qui suivent Tambition. La mienne est animée par un motif si doux et si pur, que vous l'approuverez vous-même quand vous en connaîtrez l'objet. C'est asseï vous en dire. Quand paraîtra donc cette Julie que je crois de jour en jour moins romanesque? Quand pourrons-nous réaliser en partie cette histoire charmante et louchante du véritable amour? Soyez aussi heureux, mon cher citoyen, qu'un homme vertueux et sensible peut souhaiter de l'être. Je récrivais l'autre jour à quelqu'un qui m'est bien cher, que je ne vous avais jamais vu si content que depuis que Ton vous croit le plus malheureux. Je vais faire encore quelques épreuves de la société, afin de n'avoir rien à regretter quand mon caractère et ma situation me feront renoncer tout à fait à son commerce. Vous m'avez fait entrevoir qu'on pouvait conserver sa probité dans les affaires et concilier la politique avec la vertu; la tentation est épineuse. Après tout, je puis m'atlendre à trouver quelques honnêtes hommes à la cour, puisque j'ai vu un fourbe parmi les philosophes. Mais, quand on a été dupe d'un faux sage, est-on bien propre à faire son chemin au milieu d'un monde corrompu? Peut-être que oui ! Les plus grands pièges m'ont été tendus, ceux de riiypocrisie. Mon expérience servira du moins à perfectionner le système que je me suis fait sur le genre humain. Dans quelques années, je saurai s'il faut rire ou pleurer sur notre espèce. Vous commencez à l'envisager, ce me semble, d'un œil plus attendri que courroucé. Les sentiments qu'elle prend pour vous, à mesure que vous la* traitez plus doucement, m'en donnent une assez. bonne idée. On peut la gagner quand on l'aime. Une preuve, c'est que les tyrans les plus adroits sont ceux qui caressent le peuple avec des principes de justice, lors même qu'ils manient le fer et le feu. Les hommes sont de bonne foi; c'est leur plus grand faible vis-à-vis des méchants. Mais je moralise encore. Est-
ce à moi? surtout avec vous? Pardon! je vous rends votre rôle. Le mien est d'écouter et de pratiquer. J'altends vos conseils. Vous m'avez dit qu'une âme droite et pure n'en avait pas besoin. Non; mais il lui faut du courage, et vos leçons en peuvent inspirer. Adieu, cher citoyen, jusqu'au moment de vous embrasser pour deux ou trois ans. Si je ne vais pas chez vous cette semaine, ce sera pour la fin de l'autre au plus tard. Mais ne vous gênez pas à m'attendre ; car je ne pourrai peut-être pas dîner chez vous. J'ai lu la réponse de M. d'Alemberl à votre lettre, et je crois que vous devez en être satisfait à tous égards. Je suis, avec tous les sentiments d'estime et de dévouement que vous m'avez inspirés pour jamais, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Paris, A juin 1759.
Si vous avez aimé, cher citoyen, comme vos écrits le prouvent, vous devez sentir des remords sur la peine que vous m'avez causée. Je n'ai pas cru devoir vous la témoigner dans le moment, parce que j'étais aussi jaloux de la marque d'amitié que je croyais vous donner que vous pourriez l'être du prix qu'on attachait à la complaisance que je vous demandais. Vous vous serez reproché, je l'espère, pour la première fois cet éloignement pour la société qui vous rend cruel envers vos amis. Car, quoique vous ne m'ayez pas encore accordé ce titre, je sens que j'ai le droit de le prendre. Croyez que ces dames ont été offensées contre moi quand je leur ai dit tout ce que j'avais fait pour vous engager à ne pas les éviter. Une surtout, j'ose le dire aujourd'hui que je connais son cœur, mérite qu'on la recherche. Si vous m'avez cru déUcat dans le choix de mes amis, croyez que je ne le suis pas moins sur un article encore plus essentiel et plus intéressant. Je
TOUS respectais trop et ma compagnie aussi pour m'élre fait un jeu de vous produire malgré vous. Si j'eusse voulu vous surprendre, vous aurais-je dit que j'étais avec des dames? Aurais-je eu l'attention de les quitter sous votre porte pour monter seul chez vous? Mais j'insiste trop sur un procédé qui ne peut que vous chagriner. Ne craignez plus que j'expose ce que j'aime à vos dédains. Elle sera vengée. Vous ne la connaîtrez jamais, je l'espère; il serait trop affreux pour vous d'apprendre qu'il y a des femmes à Paris dont les citoyens des bois envieraient la vertu. Ceci soit dit sans vous offenser, vous méritez bien au moins un petit mot piquant pour un affront sensible. Adieu, pourtant, cher citoyen, j'ai le cœur trop tendre pour conserver de la rancune, et vous avez tant de qualités qui font qu'on vous pardonne tout. Adieu, malgré les reproches que vous me fîtes et à quoi j'attribue votre prompte fuite ; je ne désire pas moins d'être votre ami. D'ailleurs je m'étais vanté de l'être, et l'on n'en a rien cru. Vous me devez une réparation. N'ayez d'autre inquiétude que celle que je vous souhaite pour m'avoir désobligé. Il vous restera assez de santé pour jouir d'une vie heureuse.
Vienne, UjuiUell759.
Je vis hier M. l'abbé Métastase, cher et cruel citoyen; il me parla si bien de vous, qu'il m'eût fait oublier vos injures, et surtout celle de votre silence, si mille qualités ne les avaient effacées de mon souvenir. Je ne puis ni renoncer à votre amitié, ni rester avec vous dans un état de froideur et d'incerfilude. Vous m'aviez procuré un ami qui vous a délaissé, qui m'a trahi. Vous me devez des dédommagements. A trois cents lieues de vous, j'ai besoin et peut-être droit de
les exiger. Vous n'avez pas, je crois, la puérile vanité de ne vouloir pour amis que des gens qui puissent être vos rivaux. Si vous ne cherchez que le cœur, je puis parler aussi haut qu*un autre, me plaindre vivement quand je me crois offensé, attendre qu'on reconnaisse ses torts; mais j'aime mieux vous prévenir encore que de vous laisser échapper. Vous n*avez point tort à demi si vous me manquez. Revenons à M. l'abbé Métastase, que j'appellerais divin à plus juste titre que le Dante. Si celui-ci fut le premier poète de TltaUe, celui-là sera le dernier; il fermera la carrière que Fautre a ouverte. Eh bien, ce grand homme est enchanté de vos écrits. Le dernier surtout Ta singulièrement frappé ^ Il m'en parlait avec une joie qui passait dans mon âme; jetais dans ce moment aussi fier que l'éditeur ou Timprimcur des Essais de Montaigne. Il trouve cependant, comme le vulgaire ou le public, que vous outrez vos principes, mais avec tant d'esprit, qu'il vous le pardonne. « Que fait-il donc? m'a-t-il dit. — Il vit comme il écrit, ai-je répondu, toujours à l'écart, loin des hommes et peut-être au-dessus. — Le bruit courait qu'il était mort, j'en étais bien fâché; je le crois honnête homme. » Ici, vous ne saurez point ma réponse; je passerais pour courtisan, quoique je ne sois encore que demi-politi(iue. « Ce qu'il fait, ai-je dit dans le cours de la conversation, il s*amuse quelquefois à jouer et à chanter sur le clavecin quelques-uns de vos arias [ariettes) qu'il a mis en musique; il Ht vos tragédies; il charme ses peines et ses maux par Tenthousiasme qu'il y puise. » Tout ceci n est venu, cher. citoyen, qu'après votre éloge qu'on m'avait fait d'avance. Mille amitiés de ma part quand vous lui écrirez. Enfin, quoique j'eusse une lettre de recommandation auprès de lui, vous avez presque été mon introducteur, et votre nom m'a tenu lieu de titre et de
* La Lettre sur les Spectacles.
mérite. Que répondrai-je de votre part, cher citoyen, à toutes I es politesses que vous m'avez values ? Dites-moi du moins quelques duretés; je les préfère à votre silence. Quoi! pour une bouderie : assez légère et rétractée encore à la fin de ma lettre, vous me tenez rigueur? De bonne foi, croyez-vous étouffer les remords en affectant de la vengeance? Ne vous reprochez-vous plus le refus que vous me fîtes d'une grâce?... Mais écartons ce qui nous peine. Parlez-moi de vos plaisirs, de ce palais d'Armide que vous habitez ^ I Je crois bien que la gloire ne vous en arracherait pas. Ici je ne vois pas un arbre, pas un ruisseau ; des bastions, des canons, des sentinelles, tout ce qui représente la méchanceté de l'homme, voilà ce qu'on trouve dans l'unique promenade de Vienne; tous les jardins sont dans les faubourgs. On n'y reçoit guère les gens à pied ; les portes ne s'en ouvrent qu'aux équipages, bien différentes de la vôtre qui est étroite, peu élevée, et jamais fermée qu'aux grands et aux gens riches. Oh ! quand retournerai-je y frapper? M'y présenteriez-vous le fusil? C'est une de vos lettres qui me rappelle cette idée ; mais les montagnons n'ont point d'armes, et vous vivez en montagnon. La description des mœurs de ce peuple est un des morceaux qui a le plus touché notre poète impérial, a Eh I comment ne vat-il pas habiter avec eux? m'a-t-il dit. — C'est que nos goûts ne font pas toujours nos destins, ai -je répondu pour vous; c'est qu'il estmalade, et qu'il veut vivre de son travail; or il ne peut point labourer. — Mais il n'a donc aucune provision pour l'avenir? — Sa vie est trop douloureuse pour lui faire désirer cet avenir. — Je me suis bien aperçu dans ses écrits qu'il souffrait.]» Yoilà notre conversation rendue dans tout son désordre» et vous en aimerez mieux ma lettre, cher citoyen. J'attends de vous matière à de nouveaux entretiens. Croyez que je vous
^ Le petit château de Montmorency.
aimerai toujours, et qu'à ce titre au moins je mérite un peu de retour. N'écoutez point des propos; souvenez-vous que j'ai presque toujours mené une vie agitée depuis que je vous connais, et cependant mes peines ne m*ont point endurci sur les vôtres. Adieu, très-cher citoyen; j'attends des épreuves du temps une justice que vous ne m'avez point encore rendue, et votre amitié que je ne me suis point fait un art de surprendre. Tout à vous de plus loin, mais plus fortement que jamais.
Mon adresse est à M..., etc., secrétaire de M. le comte de Choiseul, ambassadeur de France auprès de LL. MM. IL, à Vienne.
Vienne en Autriche, 5 septembre 1759.
On veut me soutenir ici que vous êtes mort, cher citoyen, et que voulez-vous (|ue je réponde, moi que votre silence ne peut qu'alarmer infiniment? Depuis près de deux mois que je vous ai écrit, je suis encore à recevoir de vous quelque signe, je ne dis pas d'amitié, mais de vie. Cependant M. l'abbé Mélaslase, de qui je vous parlais, méritait bien que vous fissiez quelque mention de lui. Je ne sais à quoi attribuer ce froid mortel qui vous a saisi depuis quelque temps à l'égard de tous vos amis. Mandez-moi du moins une seule fois que vous ne voulez plus m' écrire. Quelque affligeante que soit une pareille résolution, je la recevrai comme votre dernière volonté, c'est-à-dire avec douleur et respect. Au reste, vous aurez de mes lettres jusqu'à ce moment. Je n'ai plus rien à vous dire de M. l'abbé Métastase, je le vois trop rarement. Mais un homme non moins rare dans son espèce est M. Duval, dont vous aurez certainement entendu parler, qui, de
la garde des brebis qu'il avait dans son enfance, est parvenu à celle des livres et des médailles de Temperenr. Il a luimême écrit son histoire pour son inmusement et son iostruction. Dès les premiers entretiens, j'ai gagné sa confiance, au point qu il m'a donné quelques lambeaux de sa Vie et m'a permis même de vous en faire part, tant je lui ai fait entendre rpie vous auriez du plaisir à la lire. Je me ferai donc un mérite de la lui surprendre en détail pour vous la communiquer et vous en amuser quelquefois dans votre solitude; mais à deux conditions, je vous prie : c'est que vous n'en donnerez de copie à personne et que vous me garderez celle que je vous envoie. Je commence au hasard par un trait des plus singuliers. Voici comme il s'exprime lui-même :
« Pendant les sept années que j'avais passées tant à la Rochette (c'est en Lorraine) qu'à Sainte-Anne, la piété des solitaires (ce sont des ermites qui cultivent la terre), leurs bons exemples, la lecture des livres de morale, le travail manuel et mon penchant pour l'agriculture, m'avaient empêché d'écouter la voix de toute autre passion que celle qui inspire le goût pour les sciences ; mais, lorsque je fus à l'université de Pont-à-Mousson, la nature ou le diable, si l'on veut, me donnèrent de la tablature d'une autre espèce. Par un cas des plus fortuits, dont la discussion est inutile, je devins amoureux jusqu'à la fureur. Je me trouvai tout à coup comme perclus à l égard de mes devoirs même les plus essentiels. J'en fus au désespoir. J'implorai tous les secours de la religion et de la raison, mais mon impatience me les fit paraître trop tardifs. Pendant que je luttais, pour ainsi dire, contre moimême, un malheureux hasard me fit tomber sur ce passage du second livre de saint Jérôme : « Adversus Jovinianum ad fijiem... hierophantas quoque Atheniensium usque hodie cimtœ sorbitione castrari; et postquam iti pontijicatum fuerint allecti, viros esse desinere. » Ce texte me fit soupçonner
que l'amour pouvait bien n'être qu'une passion mécanique qui dépendait de la disposition du sang, et dont le sort suivait celui du tempérament. Voyant donc que j'avais encore plus besoin de sagesse que les hiérophantes, j'eus recours au même expédient qu'ils employaient pour se la procurer. Cinq ou six feuilles de ciguë, mangées en salade, me glacèrent le sang dans les veines, me conduisirent en peu d'heures jusqu'aux portes du trépas, éteignirent la passion qui m'agitait aussi efficacement que l'eau éteint le feu, et ne me laissèrent que le souvenir de la confusion et du désordre que ce délire avait produit dans mes idées, désordre qui depuis n'a pas moins été l'objet de ma crainte que de mon étonnement. Si la ciguë eut le pouvoir de calmer les agitations de mon âme, il s'en fallut aussi très-peu qu'elle ne l'affranchît entièrement des liens du corps. Comme le passage de saint Jérôme ne faisait nulle mention de la dose du mortel antidote que les prêtres de la déesse Hécate s'étaient rendu familier, j'eus l'étourderie de m*en servir d'une manière trop arbitraire. Plusieurs années de langueur et une sécheresse de poitrine qui ne finira qu'avec moi ont été les funestes suites de mon imprudence. Peut-être y a-t-il longtemps qu elle serait totalement expiée, si les bains de Plombières n'eussent pas ranimé en moi les principes de la vie en rétablissant mon sang dans la fluidité naturelle dont le plus froid des poisons l'avait dépouillé. Ce qui est assez singulier, c'est que je n'ai jamais parlé à l'aimable personne dont j'étais épris, et qu'elle est morte sans avoir su que j'avais manqué d'être sa victime, circonspection qui prouve que je n'avais nulle vocation pour devenir petit-maître. (La personne en question s'appelait mademoiselle Dubois, mariée depuis à M. Perrin de Brichembot, conseiller au parlement de Nancy, morte avant la réunion de la Lorraine.) » Parlez-moi de votre santé, de vos occupations, de tout ce
qui vous amuse ou vous intéresse. Mes compliments à mademoiselle Levasseur, mes respects à sa mcre.
Vienne en Autriche, 24 octobre 1759.
Je viens de recevoir votre réponse*, mon cher et respectable citoyen. La première page m'en a fait frémir; vous m^y dites des choses bien dures. Si c'étaient des vérités, je me poignarderais tout à l'heure d'horreur pour moi-même; mais les sentiments que j'ai toujours eus pour vous et que je conserve encore, malgré la manière accablante dont vous me traitez, me prouvent que je ne suis pas si indigne de vivre, ni peut-être de Teslime que vous me refusez. Vous avez pu voir de la faiblesse en moi, jamais de la lâcheté ni des bassesses dans aucun genre ; de l'admiration pour les hommes de génie que j'ai crus vertueux ; un mépris souverain pour eux dès qu'ils m'ont détrompé ; un attachement à toute épreuve pour ceux en qui j'ai reconnu une belle âme. Je vous pardonne le plus sincèrement du monde, non-seulement mes toris, mais encore ceux que vous pourriez avoir en m' outrageant de la manière la plus sensible. Mais, cruel ami, comment voulez-vous que je reçoive, je ne dis pas l'affront, c'est trop peu, mais le coup mortel que vous me portez en traitant de commère celle à qui je vous ai dit que j'avais voué un amour éternel? Vous ne la connaissez pas, ou je serais la plus malheureuse dupe qui ait jamais été. Faut-il que je vous envoie toutes les lettres que j'ai reçues d'elle depuis un an pour vous forcer à respecter du moins son âme, si ce n'est ma passion? Vous qui avez aimé, vous êtes si barbare, par-
* Cette réponse de Rousseau à Deleyre n'a pas été publiée. EUe donnait la def, sans doute, des reproches qiie Deleyre adresse au philosophe dans cette lettreci, et qui semblent être fondes sur le peu d'estime que Rousseau paraissait avoir pour celle qui devint plus tard l'épouse de Deleyre.
donnez-inoi le mot, envers un misérable amant qui serait digne de votre compassion s*il avait mal placé ses affections, mais qui ne mérite pas le comble de Tavilissement de votre part pour vous avoir importuné en voulant vous donner la marque la plus touchante de sa vénération pour vous. Je frissonne en vous écrivant tout ceci; rétractez, je vous en conjure, ce mot affreux, ou je vais mourir à vos yeux avec elle pour vous prouver que nous étions dignes l'un de l'autre, et tous les deux de vos ménagements et de votre estime. J'ai passé jusqu'à présent d'une erreur dans une autre; mais je veux que ce soit la dernière de ma vie; il me serait trop affreux de survivre à la honte d'être aujourd'hui désabusé. Que feriez-vous de pire à l'ennemi le plus mortel que de mépriser l'objet de son amour? J'aimerais mieux que vous m'eussiez précipité du haut de votre terrasse. Félicilez-vous de m'avoir fait le plus sanglant mal au cœur que j'aie pu recevoir en ma Tie. Pourquoi faut-il que ce soit vous? Avez-vous prétendu vous venger ainsi d'une lettre vive qui me sera échappée dans le premier feu d'un ressentiment que je croyais juste? Mais vous, c'est de sang-froid que vous m'assassinez. Oui, mon cher Rousseau, j*ai promis la foi, j'ai signé de mon sang le serment d'épouser celle que vous confondez ainsi parmi toutes les espèces méprisables de son sexe. Êtes-vous content de m'avoir mis sous vos pieds, enfoncé le couteau dans le cœur? Vous clés le seul après elle qui sachiez mon engagement. Nos parents réciproques l'ignorent, et, quoique ie m'en tienne bien honoré, j'en aurais encore gardé le secret si vous ne me l'aviez arraché par la plus cruelle de toutes les tortures; j'aurais tout souffert pour elle, tout, excepté ce qui peut attenter à l'idée que je m'en suis faite par un an d'épreuves. Je sentais depuis cinq .semaines tout ce qu'il y a d'amer pour une âme fière dans certains procédés des grands; j'avais dévoré une indignité, parce qu'elle me venait de quel-
i90 LETTRES DE DELEYRE
qu'un qui ne me connaît pas sans doule; mais vous, qui avez vu mon âme loule nue en mille occasions: vous dont rexempie et la conversation m'avaient appris à penser avec élévation, vous venez de me jeter dans le dernier abaissement. Je serais inconsolable si je n'avais au fond de mon âme de quoi mériter justice et réparation. La pauvre enfant ne saura point comment on a pu penser d'elle, elle en mourrait de chagrin. Je supporterai seul ce qu'il y a d'humiliant dans vos expressions. Elles m'arrachent des larmes cuisantes; vous en seriez désolé si vous les voyiez couler. Votre cœur en serait flétri, déchiré, ou je l'aurais mal connu. Hâtezvous, respectable et féroce ami, de nae rendre la paix et la félicité que vous m'avez ôtées. Votre amitié m'est bien précieuse, mais je n'en veux qu'au prix de votre estime pour une personne qui la mérite cent fois plus que moi, si trente ans d'innocence et d^me sagesse à l'épreuve des scandales les plus séduisants valent quelque chose aux jeux d'un homme tel que vous. IlélasI que ne suis-je en ce moment à Montmorency! je vous forcerais à rougir d'un jugement hasardé; vous liriez le langage de h vertu dans des lettres qui sont devenues mon unique trésor, et je vous verrais plus affligé des suites de votre ressentiment que de ce qui peut l'avoir causé. Je souffrirai jusqu'au moment de votre réponse; mais je l'attends si consolante, que je sens d'avance toute la satisfaction qu'elle doit me causer. Mon amie est innocente, et vous êtes juste; voilà ce que ma conscience me dit pour m'apaiser; c'est pour elle, oui, pour celle que vous outragez que je me suis condamné à l'exil où je suis, à la dépendance qui m'avait toujours révolté et dont je souffre cruellement ; c'est pour obtenir un consentement dont nous avons besoin l'un et l'autre que je cherche loin de ma patrie, de mes amis, et, pour tout dire, à trois cents lieues d'elle, une petite fort\ine qui nous facilite tous les moyens de nous possé-
der en liberlé. Je vous dis tous ses secrets, puisque je ne . puis la justifier autrement; mais je vous les dis pour que vous serviez de témoin contre moi si j'étais parjure; hors de là, je les ensevelis dans votre sein, fussioz-vous mon plus capital ennemi, Sentez donc, non pas tant l'injustice de votre procédé que l'amertume dont il me remplil. Voilà la première fois que je n*ai pas entendu parler d'elle avec respect^ même par ceux qui doivent ignorer mon attachement et nia passion. Distinguez-la, je vous en conjure, de celles qui raccompagnaient, quoiqu'elles m'aient paru avoir une conduite honnête et décente. Je sais bien qu'une femme que je méprise avec raison s'est vantée de dkicr avec vous, quoique vous n'eussiez pas voulu voir celles avec qui j'élais. Je sais bien qu elle serait capable, si par hasard elle vous avait parlé d'elle, de s'en être expliquée en termes fort légers, pour ne rien dire de pis. Je crains que ce ne soit d'après un pareil témoignage que vous n'ayez conçu une idée si peu avantageuse de toute la compagnie que je menai chez vous. Mais non, vous êtes trop sage pour croire une femme aux dépens d'une autre ; sachez, je vous prie, que je ne fais en général guère plus de cas de ce sexe que vous ; mais je crois aussi, comme vous sans doute, qu'une femme vertueuse et tendre est le plus rare trésor que puisse rencontrer un honnête homme; et voilà mon bonheur, ou, si ce n^est pas, je mourrai de honte et de désespoir, soyez-en bien assuré, car je suis las d'avoir été trompé. De grâce, répondez-moi sans délai. Tant que je douterai de vos sentiments sur celle que j'adore, je serai tourmenté ; je vous estime et la chéris trop pour ne pas imprimer dans votre cœur cette image pure et Respectable qui est gravée dans le mien.
Vienne en Autriche, 12 décembre 1759.
Votre réponse \ cher citoyen, quoique moins satisfaisante que je ne Taurais souhaité, m'a cependant consolé. Vous me traitez de fou, mais pour une folie dont je me fais gloire: il n'y a point à s'en plaindre. De toutes les erreurs de la vie, vous n'ignorez pas que celle qui me berce est la plus douce; dût-elle finir, ce que je ne sens ni ne prévois, il est beau d'en revenir. La philosophie ne remplit que les âmes épuisées, ou plutôt je ne la crois point incompatible avec une passion honnête et violente à qui Ton ne veut sacrifier que sa vie, et ce qu'on appelledans le mondesa fortune; il me semblemémeque vous en jugiez ainsi lorsque vous dessiniez votre Julie. Enfant tant que vous voudrez; pourvu que j'aime et que je sois aimé, je ne connais plus d'autre bonheur. J'espérais de votre gravité que vous ne vous feriez pas de ma situation un sujet de plaisanterie ; mais je méritais d'être puni d'une lettre fort légère, pour ne pas dire imprudente, que je vous écrivis il y plus de deux ans ; cependant je vous en avais fait de trèsfortes excuses, et vous me l'aviez pardonnée. Enfin, mon cher citoyen, je reçois avec une sorte de plaisir toutes les injures que m'attire ma passion, dès que l'objet n'en est point blessé. 11 est aussi doux de souffrir pour ce qu'on aime qu'il est affreux de le voir insulter. Ne vous en prenez point à ma maîtresse de ce voyage à Monlmorency; je l'ai seul proposé, mais uniquement dans l'intention de vous voir et de procurer une promenade à mon amie. Si l'occasion a piqué la curiosité de sa compagnie, elle n'a point de part aux petits stratagèmes dont on se servit pour vous aborder, ni, je crois,
* Yoyoz dans la Correxpouilance la lettre de Rousseau à Deleyre, du 10 novembre 1759.
aux questions que Ton fit à mademoiselle Levasseur. Du reste, je suis très-repentant de toutes les peines que vous a occasionnées cette démarche de ma part, étourdie, si vous voulez, mais d'ailleurs innocente. Vous me dispenserez de suivre votre réponse jusqu'à la fin ; j'observerai seulement que le ton de ma lettre devait éloigner de vous un soupçon injurieux à la vertu, et plus offensant encore que le terme dont je me plaignais. Non, moucher citoyen, non; les serments que j'ai faits n'ont eu d'autre prix que la douceur de les faire. Je respecte trop Thonneur et Tamour pour exiger d'autres sacrifices que ceux de l'âme. Riez tant qu'il vous plaira d'une conduite qu'on traite dans le monde de sottise ; je connais le charme des privations qui nous épargnent de longs remords et nous préparent à des satisfactions plus sensibles. La retenue eût été pour moi une nécessité, quand même Tamour ne me l'aurait pas inspirée. Il reste encore plus de vertu dans Paris même que vous ne le pensez, et qu'on ne devait Tattendre dans le centre du débordement où le siècle je plus dépravé pouvait plonger une nation naturellement vicieuse et corrompue. Oui, mon vertueux et respectable maître, j'ai trouvé dans un objet cette pudeur que vous chérissez et que vous avez si bien décrite. Dans un corps faible et délicat j'ai trouvé une âme forte, un cœur à Tépreuve de toutes les peines, excepté de la honte. Mais j'oublie que je parle à un homme rassis et insensible. De grâce, plaignez-moi, mais ne m'avilissez pas dans un autre moi-même. J'ai promis, il est vrai ; mais croyez que je remplirai tous mes devoirs, et que l'amour ne me rendra ni fils ingrat ni mauvais ami. Je reçois avec respect la leçon que vous me faites, et j'espère que vous n'aurez pas à me reprocher une foUe aussi complète que vous la supposez. Une heure d'entretien avec vous m'eût sauvé bien des mauvais jours. Revenons à vous seul. Je suis bien charmé que votre santé prenne un peu de consis- I. 13
ÎH LETTRES I^E DELËYRE
tance, et que le calme de toutes les passions vous fasse jouir pleinement de yous-même. Sans être mon ami, recevez mon amitié, et donnez-moi le temps, par de longs jours, de mériter la vôtre. J'en sens de plus en plus le prix, et veux, malgré vous-même, la réconcilier avec mon amour. Hais c'est assez vous amuser d'un enfant ou d'un fou, je vous remets avec un véritable philosophe. Portez-vous bien, 6t mandezmoi ce qu'il en est.
Vienne en Autriche, 1*' juillet 1760.
Quoique vous ne m'écriviez point, mon cher citoyen, et que vous me laissiez douter, par votre silence, du plaisir que vous font quelques particularités de la vie de M. Duval, je vais cependant vous donner encore de ses nouvelles. Vous verrez une lettre qu'il écrivait l'été dernier à un de ses amis de Paris, et quel feu reste encore dans un homme de soixante et dix ans, épuisé par des travaux et par l'épreuve qu'il fit dans sa jeunesse sur son tempérament, comme vous le savez. Revenons maintenant à vous. J'y pense en dépit de votre obstination à vouloir m'oublier. Vous avez un opéra des Muses galantes^ et je sais que vous ne voulez pas le donner à l'Académie de musique de Paris. Il se présente une occasion de vous en défaire avantageusement; la voici : M. le comte de Durazzo, qui vous connaît de réputation et qui se rappelle même vous avoir vu chez madame Dupin, est ici directeur des spectacles. Il a souvent des fêtes de théâtre à donner à la cour. Le grand mariage qu'on projette, et qu'on fixe déjà au mois d'octobre prochain, occasionnera bien des divertissements. M. l'abbé Métastase se signalera, comme vous jugez bien; M. de Duraz/o, quoique Italien, voudrait aussi produire quelque morceau neuf sur son théâtre français. Il ra-
masse des provisions de tous côlés, dans le dessein de les employer à propos. Comme j'ai l'honneur de le voir quelquefois, et que noâ entretiens roulent sur la littérature, vos ouvrages v sont cités, et, sans avoir cette sotte et basse manie de flatter que vous m'avez reprochée, je dois vous dire qu'il estime votre manière d'écrire, et surtout votre Devin de viUage^ dont la musique et les paroles forment un tout à son gré. Si vous voulez lui céder votre opéra qui n'a jamais paru, je suis persuadé qu'il se fera honneur de l'acquérir ; quand bien même la musique n'en serait pas achevée, il ne sera point embarrassé de suppléer à ce qui peut y manquer. Je souhaite que cette proposition vous convienne. Difes-nioi naturellement ce que vous souhaitez pour votre travail, et vos conditions seront bientôt acceptées et remplies. Je suppose qu'on ne vous fera point l'injustice de garder un ouvrage que vous n'avez point aliéné, et que vous l'obtiendrez en le revendiquant. Quant aux paroles de votre opéra, vous seriez toujours le maître de retenir celles que vous voudriez changer ou corriger, afin d'y travailler à loisir; cela ne vous empêcherait pas de livrer le corps de l'ouvrage. Le secret, je vous prie, sur cette proposition. Du reste, mnrquez-moi, s'il vous plaît, des nouvelles de votre santé, de votre âme. Est-elle toujours également sensible aux malheurs et aux travers des hommes? Que pensez-vous de la carrière où je suis? Quand vous la couriez, n'avez-vous jamais été révolté des maximes qui dirigent les législateurs? Celles de la république, où vous avez vécu deux ans *, ne vous ont-elles point fait horreur ! N'avez-vous point senti partout l'esprit de machiavéhsme? Que j'aurais de questions à vous faire si nous étions dans un bois! Vous avez été bien sage d'y chercher la paix et la sûreté que les hommes y ont
* Venise.
190 LETTRES DE DELETRE
laissées en sortant des caTernes. Jamais, mon cher citoyen, le bonheur et rcquilé n'ont été le partage de notre espèce. L'homme est un animal féroce ou traître, et méchant par conséquent. La faim, qui précède l'industrie, le rendit sanguinaire ; l'ambition n'a fait qu'augmenter cette tarenr dn sang. Je le vois par cette guerre dont il ne résultera que l'épuisoment de plusieurs Etals, sans un avantage permanent pour aucun ^ Jamais peut-être on n'a fait de sang-froid des guerres plus atroces. L'humanité s'est réfugiée dans les livres, elle n'a plus même d'asile dans les temples. Il nous faut rentrer dans le sein de la terre pour y retrouver le repos et Tinsensibilité dont la nature nous a tirés. Tous me trouverez encore misanthrope. Hélas! mon cher citoyen, c'est l'état de tout homme qui réfléchit. Plus je veux me guérir de cette maladie, et plus je la sens augmenter. J'en étais frappé dès ma première jeunesse; croyez-vous que l'âge y apporte du remède? Non pas, si je consulte quelques-uns de vos vers que je viens de lire, et qui sont tirés de V Allée de Sylvie^ pièce de votre façon, que je ne connaissais pas et que je n'ai jamais vue :
La triste et sévère sagesse Fera bientôt fuir les amours.
Bientôt la pesante vieillesse Va succéder à mes beaux jours.
Alors les ennuis de la vie Chassent Taimable volupté.
On verra la philosophie Nailrc de la nécessité, etc.
Ce sont des vers élégants et faciles; à quel âge les avezvous composés? Ne pourrais-jc pas avoir la pièce entière? Je la montrerais volontiers à notre poêle impérial. Vous ai-je (lit
* \a\ gi.errc de Sept ans. »
que je lui avais lu votre traduction de sa fameuse chanson; qu'il en avait goûté certains couplets, et qu'il m'en avait demandé la copie en entier? J'attends votre consentement pour cela. Voilà bien de la matière pour une réponse. Si vous avez oublié mon adresse, c'est d'abord sous l'enveloppe de M. Charray, commis à l'un des bureaux des affaires étrangères. Bonjour, mon cher citoyen, souvenez-vous quelquefois d'un homme qui parle souvent de vous à trois cents lieues de votre retraite.
Vienne en Autriche, juillet 1760.
J*ai montré, cher citoyen, à M. Durazzo, l'article de voire dernière lettre * qui concernait l'opéra des Muses galantes. 11 n'en a pas cru tout le mal que vous en dites ; mais le goût de la musique, que vous appelez archi-française, Ta seul arrêté. H a senti qu'il n'en pourrait pas faire usage dans un pays où l'on est fou (comme vous) de la musique italienne. J'ai suivi toutes vos intentions, et n'ai point insisté sur le désir qu'il m'avait témoigné d'acquérir votre ouvrage, persuadé qu'avec les grands il faut être plus haut qu'eux. Ainsi, mon trèscher citoyen, vous n'aurez point de lettre de change, mais à la place je vous en donne deux qui vous feront plus de plaisir : elles sont de deux philosophes que vous estimez. Je vous prie de m'en garder la copie que je vous envoie, ou plutôt (car je l'ai faite pour vous, puisqu'il m'en reste une) de ne la communiquer à personne, quoique cependant vous puissiez la lire à qui vous voudrez. Je tâcherai de vous procurer le plus que je pourrai de cette espèce de trésors philosophiques, les seuls dont vous fassiez cas. Indépendamment du plaisir que j'ai de
* Cette lettre de Rousseau n'a pas été publiée.
verser des vérités dans une âme où elles fécondent, je vous dois quelque échange pour l'agréable poésie que vous avez daignez me copier et m'envoyer. J*ai lu voire Allée de Sylvie à M. Tabbé Métastase qui en a été véritablement enchanté. Il trouve que vous avez Tart de penser, même en vers. Moi qui sens un peu mieux qu'un Italien le génie de notre poésie, je remarque encore dans votre pièce beaucoup de douceur et d'harmonie. Il y a des traits que je trouve ravissants et pleins d^énergie ; laissez-moi répéter celui-ci :
Passions, sources de délices, Passions, sources de supplices ; Cruels tyrans, doux séducteurs; Sans vos fureurs impétueuses, Sans vos amorces dangereuses, La paix serait dans tous les cœurs.
Ce sont des vers à la Chaulieu. J'aime encore bien cette passion de qui vous dites :
La liaine et ses fureurs sanglantes S'endorment à sa douce voix.
Voilà des images vraiment poétiques; mais croyez-vous encore aux Sylvies? Non ; aussi ne faites-vous plus de vers, et je vous plains ; car vous deviez y trouver du plaisir. Les vôtres sont le fruit d'un sentiment exquis, composé de sagesse et de passion, de cette philosophie épicurienne capable de toutes les vertus et susceptible de mille délices. J'apprends avec une joie inexprimable que vous n'avez, pas encore renoncé tout à fait à cet étal voluptueux. Votre lettre est pleine de chaleur et de gaieté; je l'ni lue à la cour: on y a trouvé charmant cet endroit où vous dites : « Tai le cœur dur comme un diable. Je naime personne^ et je dis à tout le monde :
Mon ami; » c est-à-dirc que, de philosophe et de paysan que Yous étiez, vous vous faites courtisan, lilais n'importe^ vous êtes gras comme un cochon ; je vous passe tout en faveur de cette bonne santé, parce qu'elle m'annonce une vie tranquille, heureuse et longue. Pour moi, je n'engraisse point, quoique dans un profond loisir; je ne maigris pas non plus, parce que Tespérance me soutient dans le mécontentement, il y avait certainement quelque attraction entre nos deux étoiles, pour parler le langage de nos pères; car je vais, par le même chemin que vous, tout droit à l'ermitage, c'est-àdire que je prends ici beaucoup de dégoût pour les hommes et les affaires, afin de me trouver pleinement heureux dans une entière sohtude. Quand je dis entière, vous savez comment. Vous m'envierez peut-être un jour le sort dont vous m'avez raillé. Ma maison n'est ni fragile ni brillante comme le verre, et je m'y trouve trop bien pour être tenté de jeter des pierres dans la vôtre. Ainsi votre Allée de Sylvie ne vous attirera point de plaisanteries. Aujourd'hui je prends tout au sérieux; tout, vous dis-je, et même la folie. Mais que ne suis -je dans vos bois ! Jamais je ne me trouvai plus propre à courir les champs. Le souvenir de nos entretiens et de nos promenades vient me poursuivre jusque dans un bureau de dépêches. Je crois vous y embrasser, et je me console d'y être. Du reste, ' les réflexions que je fais sur les événements publics ne sont guère capables de m'attacher à la politique. J'ai pris cette carrière, vous le savez, parce que je devais en suivre une; mais ça toujours été dans le dessein d'y faire un essai de probité. J'ai dû tenter une route pour obéir aux intentions <l*un père, et pour arriver à des engagements aussi sacrés ei plus chers encore. Si je la quitte, quoi qu'en dise le monde, j'aurai satisfait à tous mes devoirs, et je me contenterai du :suffrage de mon cœur, le seul qui m'a soutenu dans toutes les contradictions de ma vie... On m'écrit en ce moment de
Paris que vous y êtes chez M. le maréchal de Luxembourg ^ Quoiqu'on ne puisse donner à votre retour en ville aucune interprétation désavantageuse, je serais surpris que vous eussiez quitté la campagne, après les agréments que vous m'avez toujours dit que vous y trouviez. Mais, quelque part que vous soyez, donnez-moi de vos nouvelles, sans vous gêner cependant, et quand il vous plaira de remuer une âme à trois cents lieues de vous. Ne doutez pas, cher citoyen, que je ne pense toujours bien de vous, quelques discours que tiennent les hommes. Vous savez mieux que personne les égards que vous devez au public, et prendre les conseils que vous donneriez vous-même. Vous avez beau abjurer la philosophie, vous ne sauriez vous trahir. Vos écrits et vos démarches déposeraient éternellement contre vous, si vous cessiez d'être celui que vous m'avez paru. Non, je ne le crois pas. Paris est un sot, et vous un honnête homme, un être libre, indépendant, courageux, armé contre la misère et la flatterie. A ces titres vous aurez toujours mon respect et mon amitié.
Vienne en Autriclie. Juillet 1760.
Je vous écris pour la dernière fois d'Allemagne, mon cher citoyen. Vous allez imaginer des dégoûts et de l'inconstance, et pourquoi non de la fortune? Oui, vraiment, je me pousse et je vais à la cour. Me croyez-vous lait pour respirer cet air? Quoi qu'il en soit, je vais y vivre ou m'y noyer. Encore est-ce dans une cour d'Italie qu'on m'envoie, auprès du jeune prince de Parme. J'aurai soin de ses livres, jusqu'à ce qu'il me fasse le secrétaire de ses commandements. Ne voilà-t-il pas un che-
* Celait un faux bruit comme on en faisait courir constamment sur le compte de Rousseau.
mm tracé? Mais si vous alliez m'abandonner à ma bonne fortune ; car vous tournez le dos à la faveur pour tendre la main à la misère... Sachez donc, je vous prie, que je détesterais le présent que me ferait le sort, et que j'y renoncerais s'il devait me faire perdre votre estime. Je ne dis pas votre amitié, car vous n'aimez personne; si ce n'est que vous n'êtes pas fâché que certaines personnes vous aiment. Après tout, je crois qu'un homme de mon âge, éprouvé par l'adversité, du moins par bien des contrariétés, peut s'exposer à la bonace. — D'ailleurs, je m'y lie assez peu. De plus, je suis bien aise d'être venu à Vienne pour y voir un philosophe à la cour. Il est vrai qu'il y a de bonnes gens dans celle-ci. L'empereur, dont M. Duval est bibliothécaire, est franc, peu cérémonieux, point amateur des intrigues. L'impératrice, quoique d'un esprit fort adroit, met au rang des finesses de sa politique d'aimer les manières simples et les hommes vertueux. Sera-ce de même à la cour de Parme? N'importe, il faut y aller, puisqu'on y vit longtemps , sans guerre et sans beaucoup d'ambition, et que d'ailleurs on y sera peut-être utile à linstruction d'un jeune prince. Vous estimez M. Tabbé de Condillac, son précepteur. Vous lui direz ce que vous pensez de moi ; j'espère que cela ne nous brouillera point ensemble. Je vous enverrais deux bons morceaux de M. Duval, si je n'aimais mieux vous les apporter. C'est un des meilleurs passeports, si je ne me trompe, pour être accueilli à Montmorency par un philosophe. Ce nom vous choque; il faut bien que vous le preniez aujourd'hui qu'on le bafoue à la Comédie française ^ La voilà donc bien déclarée celte persécution que vous aviez prévue et pour ainsi dire prédite. Nous serons Athéniens jusqu'au bout ; préparez-vous à la ciguë. Encore si quelques victimes devaient réparer les maux de
* La comédie des Philosophes, de Palissot.
la nation, qui ne voudrait, mon cher, la racheter de son sang? Mais les Socrates périront, et la patrie ne se relèvera pas de ses ruines. Nous parlerons de ce triste avenir sur vos coteaux et dans vos bois, parmi les cerfs et les sangliers, qui ne nous dévoreront pas pour étouffer nos cris. Adieu, mon cher citoyen ; je pars dans quatre à cinq jours, et j'espère vous voir dans quinze à peu près. Souffrez toujours que je me dise votre ami, comme si vous étiez le mien. Mes respects, je vous prie, à mademoiselle Levasseur, pour sa mère et pour elle, car j'honore qui vous sert.
Paris, 30 juillet 1760.
J'ai poursuivi ce matin, à travers le jardin du Luxemhourg, un homme qui vous ressemblait, cher citoyen. 11 avait votre taille, votre démarche, votre perruque, vos bas. un de vos habits ; je crois qu'il vous a volé, à moins que vous ne lui ayez donné un fonds de garde-robe. J'ai couru jusqu'à suer ; enfin j'ai su qu'il n'était pas vous, et je veux aller m'en convaincre dans trois ou quatre jours, à moins que vous ne me donniez un contre-ordre d'ici à samedi prochain. Je suis à Paris depuis huit jours, sous les fenêtres de Tun de vos anciens amis que j'avais cru le mien ^ Nous passons quelquefois l'un à côté de l'autre, nous faisons la révérence, et tout est dit. Ce n'est plus le temps où je l'accompagnais jusqu'à l'Ermitage. De tous les amis que vous aviez alors, je suis peut-être le seul qui vous aime et que vous n*aimiez pas. Voyez combien vous êtes injuste I Mais je me réserve à vous le reprocher, ou plutôt à l'oublier quand je vous embrasse^ rai. J'irai vous voir sans amener de compagnie; où serezvous? Je vous apporterai des nouvelles fort anciennes de vo-
* Diderot.
tre ami M. Duval. J*ai de quoi vous intéresser; je m'attends à Faccueil le plus favorable. Votre ami sans retour,
Paris, 15 août 1760.
Je voulais vous aller voir demain , cher citoyen ; mais M. Coindet, que j*ai vu ce matin, m*a dit que vous pourriez bien être à Clichy ^ Je renvoie donc la partie à samedi, sans y manquer, arrivàt-il un débordement de pluie, d'affaires ou d'autres embarras qui m'ont empêché de vous tenir parole depuis ma dernière lettre ; aussi n*aimai-je guère à la donner trois ou quatre jours d'avance, tant les objets font changer ma volonté. Ce n'est pas que je ne vous aime; mais comme vous n'êtes pas, dites-vous, mon ami, je crois devoir quelquefois la préférence à ceux qui me payent de quelque retour; et c'est encore ce qui fait que je ne vous ai pas vu si tôt que je le souhaiterais. D'ailleurs, si vous aviez eu bonne envie de ma visite, vous m'auriez fait au moins quelque reproche de ma négligence ; mais vous êtes aussi fier que Lindane, et tout aussi peu courtois que Fréport*; je crois que je ne vous en estime que davantage. Admirez ma bêtise J'être attiré, séduit, ravi par vos refus et vos rigueurs. Adieu, ■cher ciloyen. Celui qui depuis huit ans désire être votre ami.
Parme, ce 13 février 1761.
Qu'avez-vou's pensé, mon très-cher citoyen, du silence que j'ai gardé depuis près de quatre mois à votre égard? Sans doute vous aurez su le parti que j'ai pris en vous quittant, et peut-être l'aviez-vous deviné d'avance. Cependant, au sortir
* Chez madame Du pin.
* Deux personnages de VEcossaise, de Vollaiic.
de chez vous, je méditais le plus cruel de tous les sacrifices. Jusqu'à Paris j'arrosai le chemin de mes larmes, je roulais dans rcsprit des résolutions funestes ; mais partout je ne voyais qu'injustice à commettre. Que devenir, en effet, si je refusais la signature qu'on eiigeait de moi^? Protester contre celte violence et faire un éclat au parlement? Ce n'était pas éviter de rendre compte de mes sentiments; au contraire, une profession de foi juridique et solennelle pouvait seule me tirer des lacs où j'étais tombé. Je ne pouvais donc me délivrer d'une espèce d'inquisition qu'en m'exposant à la persécution des lois publiques. Vous savez ce qu'elles exigent, dans tous les États de l'Europe, de tout homme interrogé authentiquement sur la religion. Aurais -je nié les dieux comme Socrate, au risque de la ciguë? hélas ! je n'avais pas assez édifié les hommes pendant ma vie, pour ne pas les scandaliser par une telle mort. Prendre la fuite, et dans quel pays aller où l'on n'eût pu me susciter à chaque instant des embarras pareils à ceux d'où je serais échappé? Car tout homme une fois noté par le bruit qu'aurait fait mon refus de répondre, trouve à chaque instant des persécuteurs plus ou moins modérés, mais toujours autorisés à demander des explications. Je tournai les yeux vers Londres, vers Berlin, sur votre patrie même, et je vis que je ne pouvais y trouver le repos de mes jours ni de mon Ame. J'avais des dettes, je venais de prendre des engagements avec la cour où je suis. Comment satisfaire à ces objets dans l'exil incertain où je me serais condamné. Je sentis alors comment les obligations s'enchaînent Tune à la suite de l'autre pour lier et captiver un homme, quand il n'est pas assez circonspect. J'avais cru trouver à Paris la liberté ; par une suite de circonstances
* Au moment de son entrée en fonctions, on avait, sans doute, exigé de Deleyre une déclaralion formelle de catliolicisme, et par conséqaent ane rétractation de ses opinions philosophiques très-connues.
imperceptiblement unies, je m'aperçus bien que je Favais perdue. Qui donne seulement le petit doigt à la fortune, mon cher citoyen, a bientôt pieds et mains garrottés. Mais vous savez que j'avais des fers à rompre encore plus indissolubles. Comment abandonner ce qu'on adore et respecte depuis deux ans? Comment livrer une âme extra ordinairement sensible au désespoir de se croire trahie, ou du moins séparée de ce qu'elle aime et peut-être pour jamais ? Une querelle d'amour était capable de la rendre malade une semaine entière. Elle dépérissait à vue d'oeil depuis plusieurs jours* pour quelques démêlés d'intérêt de famille où elle ne comprenait rien et ne voulait rien entendre. Le peu d'accord de ses parents avec les miens sur certains articles m'avait presque rendu suspect à son cœur timide et délicat. J'étais comme sûr, ou du moins je croyais qu'elle mourrait de douleur et d'angoisse, si notre mariage était rompu ou même différé. Je n'ai point d'éloquence pour vous peindre ma situation à cet aspect; je n*ai que des pleurs, mon cher citoyen, à donner au souvenir de ce tourment. Ah ! quel crime n*aurais-je pas commis plutôt que de manquer à la femme la plus tendre? et j'ose dire la plus vertueuse que j'aie encore connue? Jugez, cher citoyen, si je dois Tairner après ce que j'ai fait pour elle. Cependant elle savait ma peine, et n'exigea rien. Elle craignit de me compromettre avec moi-même et de in'exposer à quelques remords. Je n'en ai point, je vous l'avoue, je n'ai fait que rendre à la société l'hommage que j'ai cru lui devoir. Je sens qu'il eût été plus héroïque de renon-^ cer à sa maîtresse et à sa vie que de hasarder un désaveu qui peut tôt ou tard nous être intérieurement reproché. Mais je n'ai pas cette force d'âme que je ne saurais pourtant m'empêcher d'admirer et peut-être de prêcher et de conseiller, tant on est faible avec ses passions et courageux contre celles des autres.
J'ai donc signé tout ce qu*on a voulu, pour avoir la paix avec des gens intraitables. J'avais attaqué les fanatiques ; je leur ai cédé sans me croire vaincu ; non que je veuille encore les poursuivre. Eh I quel bien reviendrait au inonde, tel qail est aujourd'hui composé, de combattre ce que la ruse et la violence ont cimenté de toutes les horreurs dont elles sont capables? Je me contenterai désormais, cher citoyen, de dire le plus de vérités que je pourrai sans m' exposer au martyre qui n*en prouve aucune, et que les hommes certainement ne méritent pas qu'on alTronte. J'aime un peu la vie, aujourd'hui que je jouis avec tranquillité des douceurs d'une tendresse éprouvée et réciproque. Ma compagne a quitté pour me suivre une mère qu'elle adorait et qui la pleure sans cesse; j'ai surmonte pour elle une répugnance qui me semblait invincible jusqu'alors. Nous nous sommes inséparablement attaches par le sacrifice de ce que nous avions de plus cher après Tobjet de notre amour. J'ai parlé quelquefois de vous avec elle, et je lui dis un jour, dans notre route de Paris à Parme, que vous étiez Vhomme le plus près de maconscience. Et c'est aussi, mon cher citoyen, parce que je ne saurais me raccommoder autrement avec moi-même, que je tâche de me justifier devant vous d'une démarche que vous blâmez peutêtre, mais que vous ne pourriez ne pas me pardonner. Cependant, si je ne lisais plus Sénèque ni vos ouvrages avec le même enthousiasme qu'autrefois, je me consolerais difficilement de cette perte. Si votre amitié s'était refroidie... mais non, j'en ai besoin, même au sein de l'amour, et j'y compte, quoique vous ne m'en ayez pas encore assuré. Si vous me répondez, enveloppez votre lettre sous une adresse à M. Charay, commis aux affaires étrangères. Vous sentez bien que je n'ai parlé qu'à vous dans ces trois pages.
P. S. Je suis dans l'affliction depuis hier au soir, mon cher citoyen; j'appris, après vous avoir écrit, lamort d'un ami qui
devait m*ètre bien cher... 11 m'avait recherché, prévenu, poursuivi, pour me rendre service, avec une ardeur et une constance dont j'étais moi-même étonné. C'est à lui que je dois en partie le peu de biens que la fortune m'a offerts jusqu'à présent. Mais il était lui-même trop peu sensible à ces sortes d'avantages ou de hasards qu'on appelle si mal à propos bonheur, pour que je ne lui dusse que de la reconnaissance. Je l'ai vu s'oublier pour m'obliger, se faire un objet important de mes intérêts et Irai ter les siens fort légèrement. Il m'aimait d'inclination; ces sortes d'amis ne se remplacent guère. Je n'ai jamais aperçu rien en lui qui ne décelât une âme grande et même forte. Je devais sa connaissance à M. Duclos, et j'étais allé à celui-ci par vous; j'ai droit de vous parler de mes regrets, cher citoyen, c'est de M. Salley que je vous entretiens. Je l'avais vu malade à Saint-Germain deux jours avant mon départ de Paris; il m'écrivait à la fin de décembre qu'il se regardait comme guéri de sa jaunisse ou bile répandue, et c'est de cette maladie qu'il est mort. Vous connaissez trop le prix de la sincère amitié pour ne pas me savoir gré de ma tristesse. Puissiez- vous, mon cher citoyen, ne m'en causer jamais de pareille! Consolez-moi, je vous prie, et si vous m'êtes le moins du monde attaché, ne me laissez pas ignorer votre situation et l'état de votre âme. Adieu, mon très-cher et très-respectable citoyen. Quand paraîtra Julie, dites-m'en des nouvelles, et n'oubliez pas mademoiselle Levasseur.
Parme, ce 13 mars 1761.
Je viens de lire, mon cher citoyen, votre extrait du projet de l'abbé de Saint-Pierre sur la Paix perpétuelle de l'Europe, Il ne pouvait paraître dans un temps plus prcpre à le faire adopter et peut-être exécuter. Je ne doute pas même
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que les Anglais ne le proposent à la diète on au congrès prochain, s'ils sont au moins plus humains et plus modérés que 7 vous ne le pensez. Je vous dirai même que j'avais résolu, A j'étais resté au service des affaires étrangères, de tâcher qu 3 fût goûté du ministre auprès de qui j'étais, afin qu'il le communiquât aux plénipotentiaires de la paix qui s'approche. Plus on réfléchit à ce système, plus les gens sensés doivent le croire praticable ; j'ose ajouter que la paix de Westphalie est un traité nul et vain, à moins qu'il ne devienne commun 1.
Il AV
à toutes les puissances de TEurope qui n*y sont pas encore! ' entrées. Je vous supplie donc, mon cher citoyen, et vousl conjure au nom du genre humain que j'aime et que vous se^ I , vez, de publier incessamment votre examen ^ de ce projet, afin I, de mûrir et d*avancer les idées que votre extrait vient de V faire renaître dans l'esprit du public. Si cette cause est bonne 1 ' et fondée en raison, comme je n'en puis douter, qui peut ^ mieux la plaider et la faire valoir que vous qui sentez plus que personne les maux dont notre espèce est accablée et les . remèdes dont sa misère est susceptible? Les plus grands ob- '' stades que je vois à l'accomplissement de ce plan admirable d'association générale sont dans la différence de deux religions, dont l'une par sou intolérance divinise en quelque sorte l'ambition des conquérants, et dans le commerce de l'Amérique d'où la plupart des nations exclues ne peuvent connaître et juger les différends qu'il entraine nécessairement parmi celles qui s'en disputent les progrès et les avantages. J'avoue que je n'aperçois pas encore comment on peut obvier aux inconvénients de ces deux objets. Discutez-les, je vous prie, avec la liberté qu'autorise votre croyance et les lois de votre patrie, plus désintéressée que la France dans ce sujet de considérations. Quant à la religion, vous m'objecterez que
* Cet examen, ainsi que celui de la Poiijsinodie, n'a été publié qu^aprôs la mort (le Rousseau.
A J.-J. ROUSSEAU. 2t)9
Tétat actuel de la paix de Westpbalie détruit mes doutes et «doit faire évanouir mes craintes. Non, mon cher citoyen, il les augmente au contraire. C'est la diversité des deux ou trois onimunications qui fait précisément que la dicte de Rat'Stonne n'est qu une imprimerie d'Allemagne, et Tarmée de l'Empire un épouvantai! d'oiseaux ou d*enfants. Chaque puis- ^^^sance y cabale, y chicane, y proche l'ambition au nom de ^Diou. Si Rome entrait dans cette diète étendue à loule l'Europc, il faudrait qu'elle oubliât ses principes et ses maximes d'exclusion, et comment abolir et réformer un langage soutenu pendant dix siècles? de sorte que vous devriez proposer en même temps un projet de réunion de sentiments et de créance entre les catholiques et les protestants et rapprocher j M Jes esprits et les imaginations, afm de mieux lier et réunir J Jes cœurs par une concorde éternelle. Vous connaissez assez j ia religion chrétienne, pour y trouver ces germes et ces motifs y^ do réconciliation universelle. J'ose vous suggérer cette se- [^ conde entreprise, comme le moyen le plus sûr et le seul ca- Y^ pable de faire réussir la première, nous ne^ voulons vous et j moi que le bonheur de nos semblables. Celui qui pourrait y yj contribuer davantage, serait le plus aimé de l'autre, c'est par ^ là, mon cher, que je voudrais expier mes fautes et racheter j^l mes faiblesses, mériter votre estime qui vaut pour moi celle jlj du monde entier. Vous voyez bien que votre Iléloïse n'a fait jlj que ranimer en moi le désir de plaire aux gens vertueux, mais je neveux pas vous parler aujourd'hui de l'impression ,j- qu'à faite sur deux cœurs unis par tous les liens de Tamour honnête, un ouvrage qui ne respire que le regret du vice et l'enthousiasme de la vraie^ félicité. Je veux seulement vous demander si vous me conseillez de continuer une entreprisé qui était peut-être au-dessous de voire portée, et d'extraire non comme vous avez fait, mais avec le même dessein et selon ma capacité les autres ouvrages de l'abbé de Saint-Pierre. I. 14
210 LETTRES DE DELEYKE
Vous vous rappellerez peut-être que je vous ai communiquu jadis celte résolution, quand je vis que vous Tabandonniez. Ne publierez- vous pas la Po/j/sî/»iorfi€ et l'examen de ce système? je me chargerais du reste, en vous demandant la permission, quand je l'imprimerai, d'insérer vos morceaux dans mon recueil ou abrégé. J'ai vu d'avance que ce travail serait fort uiile au jeune prince, pour qui je m'occupe de l'étude de l'hisioire. M. de Condillac ainsi (fue le sous-gouverneur de noire héritier, souhaitent que je rédige les œuvres de tous les amis de Thumanité, dont les écrits sont ou trop volumineux ou trop rebutants à lire par quelque autre raison, je le ferai d'abord pour remplir les devoirs de ma place, ensuite pour le public, si le prince à qui j'ai consacré mes travaux et mon temps, veut que je Fasse part aux autres hommes de ses lectures et de ses papiers. Adieu, cher et respectable citoyen, M. de Condillac vous fait bien des compliments ou plutôt vous salue.
Parme, ce 16 juin 1763.
J'ai droit de vous écrire, illustre persécuté; car je ne suis point heureux. Vous me répondrez, si vous croyez le devoir, ou si vous le voulez ; mais vous saurez du moins, que je pense à vous, quand j'en suis tout à fait oublié. Quoi que vous m'en ayez dil, je ne suis point fait pour habiter dans une cour, avec des philosophes et même d'honnêtes gens; j'ai beaucoup à souiïrir, je ne leur conviens guère non plus qu'eux à moi, parce que je n'ai point leur genre d'esprit, et que mon caraclèrc vif et scni^ble ne sympathise pas avec leur sang-froid. D'ailleurs je ne remplis point les vue» qu'on avait sur mon travail, et je n'ai ni les connaissances^ ni la façon de penser qu'il faudrait avoir pour contribuer utilement à l'éducation d'un princci Ajoutez à ce premier sujet de
A J.-J. ROUSSEAU. 21i
peine, que je suis père, et père malheureux. Un garçon me naquit, il y a seize mois, avec une difformité dans les pieds, dont j'ai failli mourir. Mon chagrin, qu'il vînt d'orgueil, ou d'un sentiment profond des misères de la vio, me retraçait sans cesse les motifs que j'ai toujours eus de la quitter, depuis que j'en connais le vide et le fardeau. J'ai dure trois mois dans cet état affreux de dégoût pour moi-même et pour tous; n'ayant d'autre consolation que la vue du tombeau. Enfm, mes humeurs ont change de cours, ou bien l'habitude d'êlre malheureux m'a fait perdre le sentiment de mes infortunes. Une femme sensible et patiente, vertueuse et tendre, plus sage que moi, m'a ramené. Je me suis fait un devoir d'espérer avec elle que mon enfant ne serait pas aussi misérable que je l'avais craint. Comme il est né robuste, et d'une très-saine constitution, vif et joyeux, quoique de parents maigres, délicats et portés à la tristesse, j'ai cru que la bonté du caractère suppléerait aux défauts du corps ; j'ai commencé de l'aimer, ou plutôt de sentir les douceurs de la tendresse paternelle, et j'ai résolu d'en remplir tous les devoirs. J'ai lu pour cela voire Héloise et votre Êmile^ ils m'ont fait chérir la vie et croire à la vertu. Je vous ai cherché depuis votre fuite en Suisse que je comparais volontiers à celle de Jésus en Egypte, et de Mahomet à Médine, quoique vous ne soyez le disciple d'aucun de ces deux législateurs. M. Coindet à qui j'écrivis pour savoir de vos nouvelles, me manda que vous étiez tranquille à Ncuchâtel; je le fus dès lors moi-même, et ne m'empressai point de vous témoigner une inquiétude inutile. Il me vint bien dans la pensée (pourquoi ne vous le dirai-je pas), de quitter la cour et d'aller vivre et mourir avec vous, mais j'étais épouxet père; j'ai songé depuis aux moyens de vous voir, de quelque façon que ce fût. J'espérai que vous viendriez en Italie, du moins pour voyager, car c'est un séjour trop corrompu pour que vous y demeuriez. M. l'abbé de
Condillac me dit que vous n*y seriez pas en sûreté, m'apporiant pour exemple la trahison qu'on fit à Giannone. Je lui rc~ pondis que vous auriez vraisemblablement la sagesse de vous mettre sous la sauvegarde du souverain qui vous avait accueilli dans la Suisse. Je crus ensuite,quand j'appris la manière dont vous viviez à Neuchâlel, que vous alliez vous y Gxer pour toujours, et, dans cette idée, je m'informai de la distance et de la route de Parme à votre séjour, mais j'ai trouvé tous les chemins fermés; peu d'argent et de loisir, point d'espérance d^un congé, pour ce qu'on n'aurait pas manqué, d'appeler à la cour, comme vous l'imaginez bien, une extravagance. D'ailleurs, tandis que ma femme s'en allait à Paris voir £a mère ou morte, ou près de mourir, je n'ai pu laisser un enfant à sevrer et plus d'une lâche à remplir. Enfin j'ai couru le risque de passer dans votre esprit pour un ami faible et commun. Je suis à la vérité tourmenté sur l'opinion que vous pouvez avoir de moi. Cependant privé de ma femme que j'adore, sans amis et presque sans liaisons, déserteur de la philosophie sans les douceurs de l'amour qui m' y fit renoncer, je m'estime encore heureux de porter soir et matin dans mes bras un enfant estropié, à qui je tiens lieu de mère, de nourrice et de gouvernante. La pauvre créature m'a fait découvrir une source inconnue de vertus et de félicité. J'aime à le voir me sourire, à rendormir sur mon sein, à soulager ses besoins. Voulezvous savoir son incommodité, cher et malheureux fugitif? Il est né les deux pieds tournés l'un contre l'autre par les plantes, comme les deux paumes des mains quand on les joint ensemble, sans être pourtant adhérents, les chevilles extérieures proéminentes, et celles d'entre les jambes enfoncées et cachées, au point qu'on ne les senlaitpas. Est-ce vice de conformation, ou mauvaise position dans le sein de la mère? Peut-être l'un provenant de l'autre; quoi qu'il en soit, beaucoup de mal, et peu d'espérance. Je tâchai d'y remédier
dès le second jour; mais j'enflais ses pieds, sans les redresser. Après trois mois de soins infructueux et trop douloureux pour mon cœur, je le mis entre les mains d'un chirurgien habile. Insensiblement la plante des pieds a pris une position plus horizontale, et maintenant il marche avec le plus petit secours, mais nous sommes bien loin de l'état ordinaire delà nature. Les deux chevilles externes sont toujours rebelles, quoique les internes commencent à se développer. Le talon ne porte pas encore à plat sur le sol, et malgré les bandages de la nuit et les attentions du jour, l'amélioration ne fait pas de progrès sensibles, du moins aux yeux d'un père. On ne devine rien à la'configuration intérieure des o& dans la partie maltraitée. Seulement on sent qu'il s'en élève un sur le cou-de-pied, plus gros ou plus saillant qu'à l'ordinaire. Si je savais Tanatomie, peut-être connaitrais-je l'état de cette innocente et malheureuse créature ; mais je suis dans un pays borné pour les connaissances et les secours ; si je néglige ou dégoûte' la bonne volonté de ceux en qui j'ai pris confiance, je resterai seul, blâmé de tout le monde, en cas de mauvais succès. J*avais envie d'envoyer cet enfant avec sa mère à Paris ; mais quand elle est partie, il tétait encore et n'avait que quatorze mois. Au moindre accident qui lui fût arrivé durant la route, j^aurais passé pour un fou. Ainsimon enfant et moi sommes peut-être la victime des préjugés publics. Je me joins à lui dans le récit de son infortune, parce que je la sens plus vivement. Il ne souffre pas et ne connaît point les hommes, encore est-il heureux. Mais moi, qui vis dans une cour, pays où l'on abuse des disgrâces de la nature, sans tenir compte des avantages qui peuvent en dédommager; comment ne me serais-je pas cruellement tourmenté de ce surcroît de peines? J*aime presque autant à vous entretenir des miennes que des vôtres, plus sûr de vous plaire par ma propre infortune que par l'intérêt que je prends à vos tribu-
lalions. Mais vous allez mettre fin sans doule à tant d'indignes persécutions, et vous avez retrouvé milord Edouard dans le lord Maréchal. Je vous en félicite de bon cœur: je souhaite que FÉcosse, pajs froid, aride, ingrat, peuplé d'habitants simples et vertueux, mais remplis de superstitions, vous convienne mieux que Ncuchâtel. Vous serez honoré partout, comme apôtre et martyr de la vérité; mais partout vous aurez la multitude aveugle et féroce pour ennemie, et quelques froids honnêtes gens, pour amis. Avec le parti que vous avez pris, à moins que vous ne fassiez un nouveau peuple, ils s'cicvoront tous contre vos maximes. Je n'ai pas autant de plaisir de vous savoir près de partir pour TÉcossc, que j'en aurais de vous voir venir en Corse*. Avec les vertus de l'ancienne Rome, que n'avez- vous les opinions delà nouvelle! Vous hâteriez des succès que vous avez pronostiqués à ce peuple insulaire. Je serais alors votre voisin, et (que sais-je?) peut-être votre coopérateur; car je sens encore en moi le fover d'une belle flamme. Mais dans l'inaction et le néant où je me trouve ici, je me consume doucement au sein de ma famille naissante, et je commence à croire que je suis fait pour les vertus domestiques, moins brillantes et plus héroïques peut-être que celles des grands théâtres du patriotisme et delà philanthropie. Lutter contre le mauvais exemple de notre siècle, si j*en étais capable, me donnerait plus de prix à mes yeux, que si je me laissais entraîner à de grandes actions par un concours heureux de circonstances qu'il est rare de trouver et peu sage d'attendre. Pour vous, qui nous avez révélé pour ainsi dire les devoirs d'époux et de |)ère, sans être l'un ni Tautre; continuez à nous éclairer du fond de la solitude. Frappez-nous comme la .nue qui crève en tonnant, et se di:?sout pour féconder la terre, après un peu
* Le bruit couruîl que Rousseau devait se fixer en Ecosse auprès de George Keith (uiilord Maréchal).
de bruit. Je ne yous prie plus d*ctre de mes amis, puisque je n ai pu mériter de votre part ce bonheur encourageant. Mais soyez heureux vous-même, et trouvez chez un peuple encore inncoent et sauvage cet asile paisible que des nations civilisées vous refusent. Peut-être un jour verrai-je l'Angleterre et du même trajet l'Ecosse; ses montagnes ne sont pas autant inaccessibles que les Alpes et j'irai certainement y chercher un trésor dont l'avarice des nations maritimes et commerçantes n'est ^pas fort jalouse. Mais votre santé va donc mieux, et votre corps vit, et se répare de tout ce qui exalte votre àme, puisque vous osez affronter un climat aussi rigoureux queTÉcosse. Je vais étudier votre Émiley afin de tirer de mon pauvre enfant tout le parti que son état et ma capacité me permettront. Je suis déjà votre plan avec quelque succès, et sans oser pouvoir l'embrasser tout entier, je tâcherai de confirmer en général vos idées. Souvenez-vous toujours, je vous fùef que malgré la pusillanimité dont je sens bien que vous me taxez, je ne suis bon que pour la vertu et la vérité, quelque peu de progiès que j*y aie fails encore; que je chérirai votre personne et voire mémoire jus* qu'au sein de la terre, et que je m'efforcerai de m'ctre rendu digne de votre estime, en me conformant à votre rhorale. Permettez-moi d'embrasser vos genoux et de baiser vos mains, avec cette ardeur et ce saisissement dont je me sentis pressé contre votre sein, lorsque je vous quittai la dernière fois, baigné de larmes qui coulèrent de Montmorency jusqu'à Paris. Adieu, mortel trop supérieur à moi, puissé-je vous revoir, ou du moins vous savoir heureux ! Votre admirateur passionné, mais faible imitateur.