‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 26 sur 63 · XL · texte numérisé non relu

XL

Parme, ce 22 décembre i763.

Que je profite enfin, cher et respectable Genevois,, de la

2ir, LETTRES DE DELEYRE

11 illcuse invitation que vous me faites de vous écrire*. Votre réponse m*a relevé le courage; car je m'apprécie plus d'après voire eslime que par ma propre opinion. Chaque jour, je vois et je sens de plus en plus mes faibles. J'avais besoin de votre amitié pour m'aider à m'en corriger, ou à les supporter. Que vous me rendez doux Tétat pénible de père de famille I Vous espérez que je serai désormais vertueux; combien votre confiance m'anime à Vôtre I Mais laissons ici tout ce qui me regarde, et parlons de vous que mon cœur poursuit dans tous les pays du monde, qui me tenez lieu des anges gardiens et du démon de Socrate ; de vous dont les exemples et les discours me touchent et m'agitent tour à tour de remords et de bons sentiments.

Je cherchais depuis près de trois mois les moyens de commencer avec vous la correspondance intime et suivie à laquelle vous daignez vous prêter et m' exhorter. Mais tous me les ôtez presque, en me disant de prendre la route directe de la poste et d'affranchir. Observez donc, je vous prie, que je ne puis affranchir que jusqu'aux frontières du petit État de Parme, et que par celte voie, les frais de nos lettres seraient pour ainsi dire tout enliers sur voire compte. Cependant je suis plus riche, ou moins pauvre que vous ; j'ai plus besoin do vous écrire que vous à moi; ainsi je dois avoir la préférence dans la charge de pourvoir à la dépense de notre commerce. Ou laissez-moi le droit d'affranchir de Parme àNeuchâtelct de Neuchâtel jusqu'à Parme ; ou bien, indiquez-moi, s'il vous plaît, une voie tout aussi sûre que celle-là et moins dispendieuse pour vous, sans cela je ne puis user en conscience et qu'à regret do la grâce que vous me faites. Or, vous save^^ s'il m'en coulerait d'y renoncer. Revenons à l'objet de ce préliminaire. Diles-moi Jonc, cher apôlre de la vertu, toutes

* La Ictlrc de Rousseau, ù lurjucllc Deleyre fuit ici allusion, n'a pas éuS publiée.

A J.-J. ROrSSEAC. 317

les peines et les ameriames qu'elle tous coûte, ce que vous souflrez de corps et d'esprit ; quelles idées tous roulez pour votre bonheur, ou pour adoucir tos maux. Etos-Yous résolu de rester dans les montagnes Tobines de Meillerie % plutôt que d'aller habiter celles d'Ecosse? Vos incommodités ont* elles diminué? Avec tant de sujets d'être mécontent^ des hommes et du sort, étes-TOUS au moins satisfait de vous-même, et le Dieu que vous faites si bien aimer, même à ceux dont l'esprit douterait s'il existe, vous console et vous soutient-il contre tant de traverses? Écrivez-vous encore pour le bonheur du genre humain et pour votre tourment? Sentez-vous quelque attrait pour cette obscurité qui me plaît et me convient si fort? Votre apologie qui m*a lait une impression que je vous dirai tôt ou tard, semble annoncer vos adieux à la république des Lettres. Mais quoi! de la littérature! est-ce sous ce point de vue qu'il faut regarder vos écrits? N'auriez-vous pas mieux aimé (aire des souliers que des livres, si vous n'aviez espéré être plus utile à votre siècle, en écrivant qu'en chaussant? On s'imagine, mon cher Genevois, que vous cherchez k célébrité. Combien vous en seriez puni, si c^était votre but! Mais non : ou je lis mal dans votre âme, ou vous sentez trop le vide du bruit et de Téclat littéraire, pour n\ avoir pas renoncé, si vous n'aviez pas eu d'abord un objet plus digne de vous. Mais comment satisfaire désormais ce doux penchant qui vous porte à servir les hommes, malgré leur barbare ingratitude? Sans fortune, sans place, privé de la santé, de quelle influence seront les secours de vos bras. Le bon exemple, direz-vous, est plus utile que les beaux discours, mais quand on peut joindre le talent de bien écrire au don de

* Village de .Savoie, silué sur les bonis du lac Léman. — Deleyrc fait allusion ici aux sites décrits dans la Nouveile Héio'ise, mais il conimcl une erreur géographique en pinçant Rousseau dans ces parages. Le val de Travers, ou celui-ci habitait, se trouve à une assez crande dislance des rives du Léman,

lien faire, est-il permis de renoncer aux avantages de Tcsprit? Youdriez-vous que Plularque n'eût point fait les vies des hommes illui^fres? quTpictcle n'eût point laissé ses maximes? Au reste, je me garde bien de combattre vos résolutions que j ignore. Mais quand je songe aux délicieuses et salutaires impressions que font vos ouvrages sur toutes les âmes sensibles; aux bons mouvements que vous excitez dans les cœurs qui ne sont pas méchants ; aux forces dont vous armez la vertu pour lutter contre le vice et Tadversité, je me crois obligé de vous engngor par toutes sortes d*instances à continuer d'écrire. Vous avez une âme qui pénètre et s'attache ; on la sent passer en soi quand on vous lit ; on pleure d'admiration, de regret et de désir; on se passionne pour le bien, on en fait quelquefois; on croit du moins possible et vrai ce qu'on n'a jamais vu ni réalisé? Emile et Julie, quels modèles! où les avcz-vous pris? Julie n'avait aucun défaut, aucun faible ; ma ferâmc en est désespérée et n'a pas le courage de vouloir lui ressembler. Elle se contente d'être bonne, comme la nature l'a faite, mais renonce à la perfection. Pour moi, je voudrais cire solitaire comme vous, pour devenir meilleur. Depuis que j'ai une femme, un enfant, des domestiques, un ménage, je suis plus inquiet et plus impatient que jamais. Je m'emporte, je jure, j'ai des querelles et des humeurs; toutes ces faiblesses humiliantes qui désolent Thonnéte homme; et je vous avoue encore que c'est en partie ce qui m'a fait tarder si longtemps a vous récrire. Je ne m'en sentais pas digne; il m'a fallu quelques jours de paix dans la maison et de calme dans l'âme, pour oser approcher de tous. Grondez-moi bien, vénérable ami ; tâchez de m'inspirer la force de vivre dans une cour sans avoir a rougir, ou de la quitter sans fortune. Grâce au ciel, je m'aperçois de plus en plus que je conviens très-peu à ce séjour ; on m'en éloigne insensiblement. J'étais logé dans le palais, et je suis mainte-

narit àrextrémiié opposée de la ville dans une petile maison que j'occupe seul. Les portes y sont étroites et basses, comme il les faut pour ne recevoir que des amis. Ah! si je vous y pouvais embrasser un jour, Tîle de Tinian n'aurait rien desi délicieux. Vous, ma femme et mon enfant, quels doux objets d'attachement ! ils rempliraient mon âme. Je ne demanderais plus rien à la nature et je mourrais content. — J'ai mille choses à vous dire, à vous demander, et mon cœur ne peut rien dégorger, tant il est plein. Ouvrez-moi le vôtre, j'en attends l'effusion avec plus d'impatience que vous n'en avez à4e répandre. Mais avec le nom que vous vous clés fait dans le monde, vos lettres peuvent elles aller en sûreté par la voie ordinaire des postes? J'imaginais que vous pourriez m'indiquer quelqu'un à Neuchâlcl, sous l'enveloppe duquel je vous adresserais tout ce que j'ai à vous envoyer. Peut-être Irouvez-vous à cela quelque difficulté? ce serait pourtant le moyen simple de rendre nos communications plus libres. Je vais hasarder ce paquet par la poste, comme vous le voulez, mais à condition que vous en mettrez le port sur mon Compte; encore est-ce trop pour vous d'en avancer les frais. Comment pouvez-vous vivre dans le pays ou vous êtes, sans beaucoup de liaisons, ni de ressources? Les voyages et le changement d'habitation n'ont-ils pas épuisé vos facultés? Que sont devenus vos alentours? Sans doute mademoiselle Lcvasseur prend toujours soin devons; a-t-elle encore sa mère? Suppléez, je vous prie, aux questions que jen'ai ni la mémoire ni l'espace de vous faire. Mandez-moi quel parti vous prenez pour assurer nos relations, et nous viderons petit à petit nos âmes Tune dans l'autre. Peut-être trouveroz-vous un ton de familiarité dans ma lettre, 'malgré le respect et l'admiration que vous m'inspirez. Mais je vois que les purs esprits s'entretiennent ainsi ; c'est encore le style des sauvages, dont nous aimons si fort, vous et moi, les coutumes. Une autre

fois je vous parlerai de ma femme, qui cite toujoucs vos maximes, sans les pratiquer, et de mon enfant qui croit et 8'affermit sur ses pieds, mais lentement. Faites-moi votre histoire et je vous le rendrai par mon journal. Adieu, vertueux et malheureux homme, hon citoyen sans patrie, digne et privé de tous les biens de l'humanité; je ne sais ce qui me touche le plus en vous, Temploi de vos talents, ou les dis* grâces qu'ils vous attirent. Non, ni la vérité, ni vous, n'êtes point fails pour habiter la (erre. M. Duval ne peut pas croire que la cité de Genève ait souscrit à l'injuste décret de ses magistrats contre vous. 11 est même persuadé quelle les punira de 8 être trop livrés aux suggestions de la malignité étrangère\ Ma femme et moi nous vous embrassons avec respect et tendresse.

Parme, ce 27 avril 176 1«

Vous daignez vous plaindre, vénérable Genevois, de n*avoir point reçu de mes lettres depuis longtemps. Vous verrez dans celte ample dépêche que j'ai plus de malheur que de tort. Votre dernier billet du mois de décembre passé* me fut remis huit jours après que j'avais fait partir une seconde lettre à votre adresse; j'attendais réponse à cette réplique avant de recharger, et je me suis bien douté par votre silence que j'avais raison de craindre les difficuUés qu'il y aurait à entretenir notre commerce par la voie directe des postes sans aucune entremise. Je prends donc le parti de vous faire parvenir cj gros paquet par Turin, et je l'adresse pour cet effet à M. Sabbalier, secrétaire de Tambassade de France, vous priant

^ Prédiclion curieuse que les troubles civils auxquels Genève fut en proie, bientôt après, n'ont que trop réalisée.

^ On n'a pas celte lettre de Rousseau.

de mellre sous son enveloppe les réponses dont vous jugerez à propos de m honorer. Voilà, mon digne maître, comment rinfidélilé des postes d'Ilalie vous vaut une demi-page d'ennuyeuses raisons, qu'il m'en coûte autant d'écrire qu'à vous de' lire. Enfin, je vous rejoins et vous supplie de me continuer le journal de votre vie, que je vous demandais il y a quatre mois. De mon côté, je n'aurais guère que des choses communes à vous mander, passant mon lemps en lectures, au lieu d'aclions. Soit que mes éludes, fixées à riiistoire et aux éléments de mathématiques, achèvent de dessécher mon âme, déjà refroidie par l'habitude des Iristes réflexions et par le dégoût des plaisirs, même les plus modérés; soit que, peu content de mon esprit et quelquefois de celui des au 1res, je ne sache ni vivre seul ni goûter la société, j'use toutes les facultés de ma vie à griffonner beaucoup sans rien faire. Cependant je ne me plains pas de mon sort, mais de mes occupalions; l'histoire me déplaît par son incertitude et par l'uniformité que j'y trouve : il ne résulte pour moi de ce ramas de faits, répétés en mille endroits et dans tous les siècles, qu'une assez mauvaise opinion du genre humain, que je voudrais aimer. Tout ce qui est public, surtout, me devient suspect quand je vois mal réussir les meilleures intentions et la plupart des grands succès dus à d'indignes moyens ou pervertis par l'abus de la prospérité. Je m'attendais, mon cher républicain, que la Grèce mc^ dédommagerait de tous les autres pays de l'histoire ancienne; mais quand j'ai vu les Athéniens menés à l'empire et à la servitude par des démagogues ambitieux, les simples et vertueux Spartiates, dupes de quelques rois ou généraux fourbes et corrompus ; Corinthe ne briller que par l'opulence et le luxe; les Achéens ne retarder l'asservissement de la Grèce que par le secours de ses oppresseurs; un Aralus, se liguant d'abord avec les vrais patriotes contre Antigène, puis avec Antigène contre la patrie; les

Étoliens, brigands heureux, devenir les premiers alliés des Romains et mourir, pour ainsi dire, les derniers, du moins les plus vaillants des Grecs, j'ai conclu, malgré moi, que la vertu n'était guère le partage des hommes publics, ni des Étais célèbres. Que chercher donc dans l'histoire, qui ne rend point compte des actions privées, ni des sacrifices les plus héroïques, presque toujours secrets? Seront^ce des principes de gouvernement? L'auteur du Contrat social sait mieux que moi combien la vérité simple et l'exacte probité nuisent souvent aux institutions politiques, tandis que bien des vices et des mensonges concourent à maintenir des États. Voyez Sparte et Rome ne subsister que sept cents ans. Cependant Venise dure depuis douze siècles, véritable image de l'enfer par la corruption de ses habitants, le silence ténébreux de son gouvernement, le chaos de ses mœurs et la stabilité de ses lois. Voyez les Etats despotiques embrasser les deux tiers du monde et se soutenir des milliers d'années, pendant que Us plus vertueuses républiques n'ont que des bornes fort étroites d'étendue et de durée, et les plus solides monarchies qu'une apparence de bonheur pour les peuples. Résumons : Presque tout ce qu'il y a d'admirable dans l'histoire est incertain, et la plupart des choses qu'on en sait font horreur ou pitié. Plaignez-moi donc, respectable ami, d'être forcé de l'étudier pour en disserter un jour, sans espérer d'en tirer aucun profit réel pour la vertu, ni des inductions utiles et consolantes pour la philosophie et l'humanité. Cependant je me livre à cette étude contre mon goût, parce que c'est mon devoir, et que d'ailleurs on ne peut raisonner sur beaucoup de matières, avec une certaine justesse, sans avoir approfondi le vrai et le Taux de l'histoire. C'est par la même raison que j ai voulu prendre quelque teinture des mathématiques, avec d'autant plus de courage que le peu de progrès que j'y fais, rabaissant de plus en plus mon amour-propre, m'a convaineu

que je ne savais rien et que je n'apprendrais jamais grand chose ; mais je rac consolerais de rester dans le néant de mon ignorance et de mon obscurité si j'en devenais meilleur père de famille. Je vous dirai, cher moraliste, que depuis cinq à six mois, ou même un an, je me sens changer. Est-ce un mieux ou un pis? Je n*en sais rien ; mais je me trouve moins sensible et moins ardent, soit au bien, soit au mal; plus apathique en un mot. Peut-être Tair de la cour, que je fuis pourtant, le ilegme apparent et paresseux des Italiens, la crainte de compromettre le sort de ma femme et de mon enfant si je me livrais à toute la franchise impétueuse de mon caractère, le peu de gens avec qui je commerce assez rare^ ment, leur façon de penser et leur accueil, agissent-ils insensiblement sur moi. J'ai cependant toujours du plaisir à caresser mon enfant dans les bras de sa mère; j'ai appris dans votre Emile à supporter ses cris ou à les calmer, et j'éprouve tous les jours le succès de vos leçons. Le mien, qui ne sera jamais celui de Sophie, ne dit le nom que des choses qu'il voit ou qu'il touche; il n'apprend ce qu'il sait que de luimême, sans maître; s'il répèle quelquefois, comme un écho, des mots qu'il ne comprend point, on les lui laisse oublier en y faisant diversion ou point d'attention. Vous dites que les enfants n'ont pas d'accent, celui-là me paraît en mettre beaucoup dans ses inflexions quand il demande quelque chose, tantôt avec l'impatience de caractère qu'il tient de moi, tantôt avec douceur pour mieux l'obtenir, car il n'a rien qu'à ce prix. Son langage me semble un chant continuel. La conformation de ses pieds ne change point, mais il marche, il court, il engraisse toujours, quoique réduit au pain sec et à la soupe. Sa mère est grosse d'un second enfant ; elle se propose de le nourrir. Je le souhaite autant et plus qu'elle, mais je crains qu'élevée à Paris, avec une complexion délicate, à trente-cinq ans, elle n'ait pas assez de force pour être nour-

ricc ; cependant qui peut former des enfants robustes dans son Ilanc devrait pouvoir les élever de son sein. Qu'en pensdvous? C'en est assez sur notre compte. Dites-moi, je vous prie, esl-il vrai que la première édition de votre £m/7e, qui paraît sorlir de Hollande, s'est faite à Paris chez Duchcne? Sans doute à votre insu. Que faites-vous à présent, que projetez-vous? Comment va votre mauvaise santé? Quand et comment est-ce que je pourrai vous revoir? Aidez-moi à mcriler l'estime dont vous m'honorez gratuitement. Qu'est-ce que c'est que cette Société littéraire suisse qui parait n'avoir en vue les progrès des connaissances humaines que pour l'utilité prochaine et directe dos hommes? Je parle de celle qui a couronné d'im prix les Entretiens de Phocion^ par M. Tahbé de Mably. Je n'ai pas enrore compris l'objet de l'institution de cette académie, qui semble vouloir récompenser la vertu avec des médailles d'or ou d'argent, ce que je ne crois ni honnête ni faisable. M. l'abbé de Condillac vous aime et vous estime toujours beaucoup. Il nous menace de nous quitter dans un an, et ce sera pour faire le voyage entier de l'Italie; pciit-ôlre s'y rencontrera-t-il avec M. d'Âlembert. Je voudrais bien pouvoir vous y trouver quelque jour ; mais je ne suis point assez heureux. Un père de famille doit renoncer à tout pour sa femme et ses enfants; à tout, exceplà pourtant ses amis et la vertu. Ma compagne vous prie d'accepter ses embrassements tendres et respectueux. C'est moi qui l'engageai Tannée dernière à partir pour aller embrasser sa mère, qui demandait celte unique consolation avant do mourir. Ma femme l'aurait souhaité, mais n'aurait jamais quitté son enfant ni son mari, si je ne l'avais pas moi-même conduite à Turin. Adieu, notre cher et vertueux guide dans le chemin de la vertu.

Parme, ce 2 juillet 1764.

Vous êtes vivement affligé, digne et sensible ami. Les ingrats et les perfides n*ont pu guérir votre cœur de sa pente. 11 s'atlache aux hommes, malgré les repentirs qu'ils lui donnent. Vous êtes en effet bien malheureux en amis, puisque ceux que vous aviez le plus chéris vous ont manqué par faiblesse et par trahison, et que la mort vient de vous enlever celui sur qui vous comptiez davantage *. J'ai senli pour vous la perte de M. de Luxembourg, c'était un homme digne de votre cœur. Ce grand vous recherchait quand les philosophes vous abandonnaient. Je fus témoin de la première visite qu'il vous fit, dans le temps où vous éludiez ses poursuites, et j'ai toujours été touché de Tamilié courageuse qu'il vous a témoignée au plus fort de vos disgrâces. Ce n'éîait pas sans doute un homme de cour, ni peut-être de ce siècle. Je le révère et le rt'gretle comme le seul de son espèce que vous aimiez. Si je cherchais à vous consoler de sa mort par des maximes de Scnèque, je ne mériterais pas de vous écrire. — Mais pourquoi n'ai-je aucune des qualités qui pourraient sinon vous dédommager de sa perte, du moins vous l'adoucir! Je suis si tendrement affecté de vous le voir pleurer , et je n'aurai jamais le bonheur de vous épargner, ou de vous causer de pareilles Lirmes. Mon respectable ami, vous m'en faites verser. Je ne puis vous exprimer ce qui me les arrache, mais elles ne sont pas amcres, et je vous remercie de l'attendrissement que vous excitez dans mon pauvre cœur qui périssait d'aridité. Soyons hommes, et point philosophes, malheureux même, s'il le faut, pour cire plus humains. Combien je me sais gré de ces dirniers rapports que je me trouve avec vous' Mais qu'une

Voyez la Icllrc de Rousseau du 3 juin 17CI. I. 15

cour d'Italie est un séjour peu propre à cultiver celte sensibilité pour les maux dautrui, qui nous console des nôtres! Dans la première réponse que je reçus de vous Tan passé, vertueux ami, vous me faisiez espérer plus que vous ne me promettez aujourd'hui. Si elle vous parvient^ m'écrivicz-vous, donDez-men avis^ et alors nous pourrons établir entre nous une correspondance pour laquelle lintérêt que nous prenons l*un à lautre ne nous laissera pas manquer de matière. Vous me mandiez de plus que vous voudriez rac parler de vous et que vous auriez un grand plaisir à vous épancher avec moi. Cependant vous ne m'avez encore donné sur votre compte aucun des détails que je vous ai demandés avec instance. Vous m'alléguez des devoirs antérieurs à remplir. Je ne souhaiterais pas vous faire une obligation, mais une douceur d'entretenir quelque relation avec un homme qui .a besoin de votre amitié. Ne vous offensez pas de mes importunités. L'amour de la vertu m'en fait presque une loi. Il me faut chercher au loin, et jusqu'à vous, l'exemple de ce courage qu'elle demande. A force de réfléchir, de lire, de voir et d'écouter, je deviendrais pyrrlionien sur toutes les choses, et vous savez que, même dans les âmes droites et bonnes d'ailleurs, le pyrrhonisme a do fâcheux effets ; quand il ne ferait que celui d\nttiédir toutes les affections de l'âme, c'en serait un bicu cruel pour moi qui ne sens de plaisir qu'à aimer, et qui n'ai que trop de penchant à me dégoûter de tout. Je me contente néanmoins de la grâce que vous me faites, en me permettant d'entretenir plus exactement de mon côté une correspondance que vous suivrez à votre loisir et sans gène. Mais il me reste toujours le scrupule assez bien fondé de vous occasionner des frais de poste, que je ne vous crois point en état de supporter, quoique vous disiez que l'argent vous coûte moins que la peine. Je suis fâché que vous ayez payé un duplicata de ma lettre du 22 décembre dernier. Mais, comme M. de

Condillac m'avait dit que vous vous plaigniez à madame de Chenonceaux de ce que je ne vous écrivais pas, je croyais que vous ne Tavicz pas reçue. — Votre Lettre à monseigneur Varchevêque (l*Auck est arrivée ici foFt à propos. J'ai relire depuis six semaines un de mes frères qui de chez les jésuites avait cherché un asile à la Trappe, contre les arrêts des parlements. Croiriez -vous que leurs foudres l'wit poursuivi jusque dans ce désert ignoré du monde, et qu'on n'a pas osé l'y garder, de peur de s'exposer à Torage, en voulant le sauver! Ce pauvre malheureux, chassé de ville en ville par les magistrats, sans autre crime qu'une erreur de bonne foi, poussé par sa conscience, s'est réfugié en Italie. Il ignorait même le fondement et le genre des accusations intentées contre la société ilétruite, et ne connaissait que vaguement les motifs de sa condamnation, par de faibles apologies où l'on réfute encore assez mal les imputations les plus légères. On Tavait empêché de lire le compte rendu par M. de La Chalotaîs, sous prétexte que ce magistrat taxant les fondateurs des ordres religieux de fanatisme et d'enthousiasme, ne pouvait être qu'un impie. Les jésuites ont eu même la témérité de recevoir les premiers vœux de mon frère, et de le portera les faire, dans un temps où le parlement de Paris, ayant déjà suspendu leur état dans son ressort, en leur défendant d'admettre des sujets, allait prononcer surtout le corps et l'institut. Ils devaient craindre que tous les parlements, à l'exemple de celui de la capitale, prenant connaissance de leurs lois, ne les annulassent et ne rompissent tous leurs contrats civils ou rehgieux. Ce mo-» ment de crise exigeait que, avant d'augmenter le nombre de leurs sujets, ils fussent assurés de rester eux-mêmes en possession de leur établissement ou légitime ou subreptice. Mais

* Deleyre élait tombe dans l'erreur commune qui allribuait à Rousseau 1.1 Lettre à Taf chevêque d'AucIh On peut voir, par le commencement de la lettre suivante, que cette erreur lui attira une mercuriale de la port dcRousseaUi

non; à l'exemple des puissances en guerre, qui mulliplient ou forcent les recrues à proportion des revers et des échecs qu'elles essuient , ils ont fait tomber mon frère dans un de ces panneaux tendus depuis deux siècles à tant de jeunes gens. Quoique majeur, il s'y est laissé prendre, les yeux fermes, par une imagination sans cesse troublée d'idées de religion; et même, aujourd'hui qu'il a près de trente ans, il joint à la simplicité d'avoir fait de vains serments celle de les croire irrévocables, malgré les lumières de la raison et de l'cquité qui réprouvent tout contrat qui n'est pas réciproque, en dépit des lois qui déclarent ses engagements illusoires et non valides. Cependant, il m'a paru moins entêté de ce préjugé, depuis que je lui ai faithre M. de La Chalolais et votre lettre à monseigneur l'archevêque d'Âuch. Je souhaiterais, mon cher Genevois, qu'une suite que vous annoncez de cet ouvrage, sur la légitimité des serments que les parlements exigent des jésuites, achevât de lui dessiller les yeux. Il n'y a rien de si fâcheux qu'une fausse conscience, lorsqu'elle nous surcharge d'obligations qui nous tourmentent contre l'ordre de la nature et de la société civile. Si mon pauvre frère persiste dans l'erreur où il est, qu'il ne peut sans se parjurer obéir aux lois de sa patrie et renoncer à celles d'un corps étranger, le voilà perdu pour la vie et malheureux sans consolation ; car il n'en doit guère espérer chez les jésuites, en Italie, où il leur serait inutile et par conséquent à charge. D'un autre côté, je ne veux point qu'ay.cun motif d'intérêt ou de fortune puisse le porter à rien faire contre sa conscience et son honneur. Mais 1^ l'on dit que les parlements eux-mêmes auraient mauvaise opinion des jésuites qui prêteraient le serment qu'on exige d^eux ; et véritablement, après ce que les magistrats ont avancé sur la doctrine de la société concernant les restrictions mentales, ils ne devaient pas; ce me semble, ordonner un ser-? ment sur lequel on ne peut compter, si les jésuites croient

qu*oa peut jurer en yain selon les circonstances. 2* Quand bien même les idées du public seraient favorables aux jeunes gens qui voudraient renoncer aux premiers engagements qu'ils avaient pris envers la société sans réciprocité de sa part, les recevrait-on maintenant en France à prêter le serment auqpiel ils se sont soustraits dans le terme limité pour y être admis? C*cst un grand sujet de peine pour moi. J*espère pourtant que le temps amènera les lumières nécessaires pour tranquilliser les consciences, et les moyens de faire rentrer de bons sujets dans leur patrie. — En voilà bien assez pour vous qui, n'aimant point à écrire des lettres, ne devez pas vous soucier beaucoup d*en recevoir, et surtout de si longues. Cependant, quand vous aurez le loisir et Pcnvie de me répondre, donnez-moi d*abord des nouvelles de votre santé, de votre situation et de toutes les choses qui vous concernent, autant que l'amitié que vous m'accordez et celle que vous me permettez d'avoir pour vous me donnent le droit d'être inslruil de vos affaires. Ensuite, dites-moi votre avis sur ce que je vous ai écrit de ma femme, de mon enfant et de mon frère, si vous trouvez dans mes lettres quelque article sur ces objets qui mérite réponse. Je vais à la campagne relire votre Julie et votre Emile. Ils me tiendront compagnie durant trois mois. Je n'en connais point d'aussi douce pour la solitude. Peut-être nous feronl-ilsfaire quelque bonne action à ma femme et à moi. Jugez si nous penserons à vous. Goûtez le bonheur d'influer au loin sur les âmes par Vexpansion de la vôtre. Puisse le bien que vous faites vous consoler de tous vos regrets! Je suis avec un tendre et respectueux attachement, tout à vous.

S30 LETTRES DE DELÈYRE

Rulo, près de Panne, ce 6 août 1764,

Votre dernier paquet, dur * et cher ami, demande, non uhc réparation à voire hoqneur, que je ne crois point avoir offensé, mais une justification de mon cœur, que tous attaquez bien à la hâte. Oui, j'ai cru de vous une lettre * qui n'en est point. M. de Condiilac, qui vous connaît et qui sait apprécier mieux que moi les hommes et les styles. Ta jugée de votre plume et très digne de vous. Pourquoi ne m'y serais-je pas trompé? Mais celte lettre dément vos principes. A la vérité, je fus d'abord étonné que, après avoir écrit que las jésuites étaient opprimés en France par les magistrats qui vous avaient poursuivi, vous eussiez reconnu depuis la compétence de ces mêmes parlements et approuvé leur conduite à Tcgard de cette société. Mais je réfléchis presque aussitôt que, content d'avoir répandu vos plaintes dans la chaleur d'un ressentiment que vous trouviez peut-être injuste ou du moins outre, vous étiez revenu sur le jugement et la censure que vous aviez prononcés contre les arrêts qui regardent les jésuites. Je sais qu'il peut y avoir eu de la passion dans Tâmc de leurs juges, de l'exagération et quelque calomnie dans les accusations, de la précipitation dans les procédures et de la rigueur même excessive dans la condamnation. Mais je crois celle-ci d'ailleurs assez fondée, n'y eût-il de vrai que la plus légère partie des griefs qu'on intente à ce corps trop fameux, trop bruyant pour n'être pas suspect et dès lors incompatible avec les vrais principes de la religion et le repos des États. Que signifie une société religieuse qui, prêchant singulièrement en Europe que hors de l'Kglise romaine point de salut,

* Voyez la noie prccrdenlc.

* La lollrc ù rarclicvc.iuc d'Aucli.

A J..J. ROCSSEAC. 251

trouve pourtant le secret de s'introduire dans toutes les parties du monde! Croyez-vous qu'elle y apporte cette semence de division, ou qu'elle y pénètre avec cette maxime révoltante, elle qui tolère chez des prosélytes ou néophytes chinois el malabares des rites condamnés par l*Église qui Tenvoie? ' Qu'est-ce qu'une société qui, suivant un Dieu crucifié, s'établit dans les cours où elle sait qu'on s'en moque? qui, sous le prétexte de la gloire do Dieu, n'entend que la sienne propre et ne soutient la religion qu'autant .qu'il y va de Tintérèt du corps, variant ses maximes et sa conduite selon les pays et les temps, avançant en un mot par tous les moyens humains, légitimes ou non, ce qu'elle appelle l'œuvre d'en haut? L'Évangile soulTre-t-il ces modifications de langage et de pratique? Si le christianisme s'est élevé par les miracles, doit-il y avoir des jésuites pour le soutenir? Si la cour de Rome est la plus fourbe de toutes, une société formée sous les étendards et sur les maximes de cette cour n'est-clle pas essentiellement dangereuse? Donc les magistrats intègres ou corrompus , ignorants ou judicieux, patriotes ou fanatiques, ontparlout le droit et doivent même à TÉtat de détruire cette société, sauf à pourvoir au dédommagement des membres qu'on fail rentrer dans Tordre commun des citoyens. Ils n'ont donc pas été opprimés ces jésuites que vous n'avez pas voulu attaquer, mais que vous ne sauriez défendre ; à moins que vous n'appeliez oppression de ne pas laisser le temps à un corps puissant au loin d'amasser assez d'argent, de protections et dç ressources de toute espèce pour imposer silence aux lois et se dérober aux recherches des magistrats, comme on lui reproche avec fondement de l'avoir fait plusieurs fois. — Vous auriez donc pu convenir, après le moment d'indignation qui vous aurait arrache quelques plaintes vives sur une affaire personnelle," que les écrits des parlements contre les jésuites étaient raisonnes sur de bons principes de législation, et qu'en

crfcl ce corps devait être dissous ; que du moins rcxamejn de. son institut ajiparlonait dans tout Etat aux interprètes des lois, et que, mise à part la régularité des procédés dans U poursuite des délits ou des griefs, il y avait droit et justice dans les arrêts. J'aurais pensé même qu'il eût été de Tolre rigide é(|uité, dans un procès mû par des gens d*£tat contre un corps étran«(cr, de vous mélier de l'influence de votre propre intérêt, et de pencher en faveur d'un parlement qui aurait excédé à votre égard. J'attribuais à votre humanité d'avoir pris à cœur la situation touchante de tant de jeunes gens qui, prévenus de fausses opinions de morale et de reli* gion, croiraient devoir sacrifier la patrie à des engagements, abusifs dés qu'ils avaient été contractés sans sonaveu, injustes même, puisqu'ils se trouvaient contraires à ses lois. Je jugeais qu'il était beau, sans aucun motif personnel, ni sollicitations étrangères, d'éclairer des aveugles qui allaient s'exiler à leur préjudice d'un royaume d'où vous vous étiez cru banni. Je voyais avec plaisir dans cet écrit qui vous était attribué, que vous abandonniez votre propre cause pour plaider celle d'une foule de pi'rsoimes que vous ne connaissiez pas, et qui n'avaient d'autre litre à votre compassion que la conformité <tcs malheurs et dos suites de la persécution « Toutes ces idées (Utraient d'autant plus aisément dans mon esprit, qu'elles étaient analogues à ma façon de penser et d'accord avec Ci*t intérêt de cœur bien pardonnable que j'ai de ne point perdre un frère qui m'est cher, et que je cherche à faire rentrer dans sa famille, pour y reprendre ses droits à un mince héritage, quoiqu'il y doive par là même diminuer les miens. Connue les jésuites ont jadis usé d'artiGce à mon égard, et que récemment ils ont .surpris mon frère contre les règles de la bonne foi, j'ai cru de votre cœur une lettre où Ton condamne un corps coupable, pour sauver des membres innocents. Ce même esprit de prévention qui empêche une femme

dévote, ïïioliniste sans doute, de vous attribuer cet ouvrage, me Ta fait lire comme étant de voire façon, à moi qui sans être janséniste n'en approuve pas davantage les jésuites, et^ qui trouvais de la raison, de la force et de la vérité dans cet écrit dont la tournure me plaisait; mais, pour m'être trompé, je ne m'en crois pas moins honnête homme, si toutefois on peutTctre avec un cœur droit, quand même on aurait Tesprit faux.

Yotre lettre imprimée, que j'ai reçue avec deux apostilles manuscrites, m'a convaincu que vous n'aviez point fait celle qui courait sous votre nom, mais non que vous n'eussiez pu la faik*e. Car peu de gens doivent savoir que vous n'avez jaipais mis le pied à Neuchâtel ; que vous conservez de l'inimitié pour M. de Voltaire, ou du moins que vous ne rendriez point justice à ses écrits, parce qu'il s'est déshonoré en vous persécutant; que vous ne donnez à personne du très-humble serviteur^ que vous avez renoncé pour jamais au litre de citoyen de Genève, et que vous ne dites pointvoMS 5 Dieu. J'ignorais toutes ces choses, quoique je sois un de ceux qui mettent le plus de prix et d'importance à tous les détails de votre conduite. Je ne crois pas non plus que ce soient vos ennemis qui aient écrit la lettre que vous désavouez, ni qu'on Tait publiée à dessein de vous* nuire. Sur quoi donc vous estimé-je^ dites-vous? Pour le courage que vous avez de sacrifier toul à la liberté de penser, d'attaquer les vices et les préjugés, et de ne recevoir de loi que de votre conscience. Mais la croyez-vous infaillible dans ses mouvements, cette conscience qui vous donne d'ailleurs tant d'empire sur les autres âmes? Est-elle plus à couvert de la surprise des passions qu'à Tabri des erreurs? L'exlrême sensibilité dont vous vous plaignez avec tant de bonne foi ne peut^elle pas vous faire hasarder des jugements et des démarches qui sembleraient contraires à vos principes? Mais en quoi votre sagesse l'emporterait sans

23i LETTRES DE DELEYRE

doute sur celle des autres, ce serait à convenir dès écarfs ou des excès qui auraient pu vous échapper. — Pour moi, cher et sévère ami, je ne rougis point de ce que je me suis mépri» sur votre style et vos sentiments. J'ai fait d'autres bévues de cette espèce dans ma vie, et plût au ciel que celle-ci fût la dernière, ou qu*on me pardonnât toutes mes autres sottises de l'avenir, comme je mérite grâce pour cette faute. — Quoi que vous en préleiidiez, elle n'est pas de mon cœur. Il le sait bien, ce cœur qui me juge avant vous, et qui, vous prenant pour oracle dans ses doutes, appellera toujours de vosre^ proches flétrissants à la pureté de ses intentions. Vous lo condamnez bien légèrement, vous qui le croyiez bon il y a quelques mois, qui me promettiez des ouvertures, puis m'écrivez sèchement que vous n'avez pas le temps de m'en faire; qui m'enhardissez à vous écrire, et sembicz vouloir me re« buter par des réponses amères. Achevez de me chagriner par votre silence. Je lâcherai de chercher la vérité et de pratiquer la vertu sans aide et sans encouragement. Je n'ai point les mêmes motifs que vous d'aimer l'une et l'autre avec enthousiasme. Je n'ai ni souiïert persécution, ni mérite l'estime publique pour leur défense . Je n'attends rien dans aucun monde, en récompense de ce qu'elles pourront m'inspircr d'honnole et de pénible à faire. J'ai plus de faiblesses qui m'humilient que de grands sentiments qui m' élèvent, et cependant je saurais soutenir dans l'obscurité les dédains de l'homme que j'estimais le plus, satisfait d'eitpier par la rigueur de SCS traitements les travers et les erreurs dont il me fait un crime, assez digne peut-être d'un meilleur procédé de sa part, si je puis supporter mon néant avec courage, et plus glorieux enfin du suffrage de ce cœur qu'il veut avilir, que flatté d'une indulgence et d'une compassion auxquelles tout homme qui se trompe a droit de prétendie. Je suis avec ces sentiments toujours tout à vous sans espoir de retour.

Parme, ce 2 novembre 17i54.

Vos excuses me confondraient plus que vos injures \ vénérable ami, si je ne sentais qu'elles me rapprochent de voire cœur, d'où je me croyais écarlé par un reproche très-humiliant, quoique peu fondé. Je reconnais, dans votre réponse du 17 octobre dernier, cette véritable grandeur d'âme qui sait convenir de ses torts et se rehausser en les réparant plus qu'elle ne s'est abaissée en les faisant. Je vous remercie de CCS lignes de consolation que vous m'avez écrites ; elles ont guéri une plaie qui ne demandait que votre main pour se fermer. J'élais fâché que vous voulussiez me faire penser mal de moi-même, et tourner à mon désavantage cette estime singulière que je vous ai vouée. Je suis toujours à vos pieds et dans vos bras pour vous rendre mes hommages et recevoir vos amitiés. Permettez que je vous serre contre mon sein avec celte tendresse qu'inspire la vertu souffrante, dont on ne peut que pleurer les peines. Mais vous en attendez une récompense qui vous serait bien due, et dont je vous envie l'espoir délicieux au prix des persécutions qui la peuvent mériter. D'où vient que celte espérance n'entre plus dans mon cœur? Ah! tombent sur moi tous les fléaux de la nature et de la fortune pour me rendre un remède si doux! Hélas! et le bien et le mal, tout conspire à m'en ôter Tidée. Plus je vis et je réfléchis, moins je me sens ce que je voudrais être, destiné pour un meilleur avenir. La dégradation sensible et continuelle de mon être ne m'en imprime que le néant. Le cœur s'élance vers Timmorlalilé ; la raison me repousse vers la poussière. Priez ce Dieu qui doit entendre vos vœux, s'il m'écoute sur la terre, de me rendre plus semblable à vous qui êtes son image par TinteUigencc et la volonté. Vous ne

* Voyez la Icllrc do Rous^ciu, du 17 oclobrc 1764.

souhaitez que le bonheur des hommes, et vous leur en montre/, la voie par vos écrits. Qu*a-t-il besoin d'anges pour révéler et pour inspirer ce qu il voi^ et ce qu'il veut, cet être inconnu que j'adore de cœur et que j'aime en vous? J'atfendais, sans les espérer, mon trop digne ami, les marques dé confiance et de bonté que vous m*avez rendues. Ou délivrezmoi de l'opinion que j'ai de vous, ou conservez-en une bonne de moi. Je tacherai d'établir ma réputation dans votre amitié. L'estime des hommes ne me touche point, depuis que je vois comme on la surprend. L'expérience me fait tous les jours retirer dans moi-même pour y rendre mon existence plus substantielle en la resserrant. Je ne cherche à connaître ni la nature trop vaste pour ma courte durée et ma faible vue, ni les hommes trop remuants et trop impénétrables pour un être qui ne tend qu'au repos. Si je lis et si j'étudie, c'est afin de me dispenser du commerce pénible de la société. En fréquentant le monde, j'aurais la douleur de sentir empirer mes idées sur le j^aMire humain, et n'ayant pas la force de devenir méchant, ni le courage d'être meilleur, je serais comme les damnés, que l'impuissance du mal et le désespoir du bien tourmentent éj^'alement. — Vous revenez donc, cher pèlerin, d'une longue course, et sans en avoir retiré le fruit que vous vous étiez proposé pour objet *? Je vous suivais d'esprit dans les montagnes, oïl l'on m'avait dit que vous voyagiez en habit long, escorté d'un homme qui portait votre bagage. J'aurais bien souhaité d'être ce compagnon de fortune, pourvu que le paquet n'eût pas été trop lourd ni la marche trop fatigante, car la vie sédentaire de lecteur et de griffonnierme rend paresseux et débile. Cependant, je sentis à l'entrée des Apennins, où j'avais un demi-pied de neige, le jour de la Saint-

. ^ Une course en Savoie que Rousseau venait de faire. — Une put aller jusqu'à Aix, où il comptait prendre les bains pour combattre un commencement de sciatique.

Michel, que la vie des montagnes me conviendrait plus que celle des cours. J'y étais allé passer quelques jours avec un jeune Italien qui ne voit que Julie et ne lit que les écrits de Saint-Preux. Cet esprit, élevé dans les écoles d'un pays d'inquisition, a rencontré vos ouvrages à la cour d'Espagne, et depuis ce moment ne se nourrit (|ue de vos idées. Il n'en a pas fallu davantage pour nous faire amis, de voisins que nous étions, el c'est la première âme que j'aie trouvée ici selonulon cœur. Pardon, mon respectable ami, je cherche à vous reproduire à vos yeux dans vos disciples. Aimez le bien que vous faites au loin pour en supporter avec plus de constance les maux qui vous assiègent. Vous me parlez des menaces d'une scialique. Ce n'était donc pas assez des hommes pour vous rendre la vie amcre? A la fin des jouissances est le rendez-vous de toutes les douleurs. Je vois avec chagrin que les incommodités se succèdent ou s'accumulent chez vous. Cependant la vigueur de votre âme me répond encore de la durée de vos jours, et la vie solitaire et libre que vous menez ne peut qu'en être prolongée. Vous connaissez l'utile usage des fourrures et des frictions pour les rhumatismes, et vous devez être votre médecin comme vous êtes voire apôtre. Guérissez promptemcnt pour me faire part de votre santé. Tandis que vous m'entretenez de vos maladies, on ne m'écrit de Paris que sur votre gloire. Vous venez, dit-on*, de publier une apologie d'Emile contre le Consistoire de Genève, sous le titre de Lettres écrites de la Montagne. Serait-ce encore un ouvrage supposé? Est-ce aussi une nouvelle apocryphe que Paoli vous demande un plan de législation pour les Corses? Cela me ferait grand plaisir, non que je l'envisage, ainsi que bien des gens, comme un triomphe pour l'ambition philosophique, mais comme un moyen pour vous d'être plus utile aux hommes que vous ne l'avez encore été, si vous pouviez réussir à former un peuple libre. Cependant votre santé, vos

âoS LETTRES DE DELEYRE

opinions, vos mœurs vous pcrmcUent-<illes d'aller habiter en Corse? Il le faudrait, afin de bien connaître le caraclèrc , et les idées de ces insulaires, dignes peut-être de secouer le joug de leurs tyrans républicains, sans être propres à recevoir une législation douce et sensée, telle que vous ne pourriez vous empêcher de la dicter. Si la France prête indignement du secours aux oppresseurs de ce peuple, si les Anglais ont riionncur de le défendre contre la. tyrannie, vous verrez mieux que personne s'il n'a pas plus à craindre de ses libérateors que de ses ennemis, et jusqu'à quel point il doit recourir ou se soustraire à rinfluencc des nations étrangères. Mais vous résoudrez-vous à tolérer ou favoriser la superstition des Corses pour entretenir le fanatisme patriotique dont ils ont besoin dans les conjonctures présentes? Comment imiteriezvous Lycurgue ou Solon, sans leur ressembler jusqu'à l'imposture ou ù la cruauté dont ils ont appuyé la révolution quils firent dans leur pairie? Êtes-vous né pour détruire des erreurs générales et pour en introduire ou fomenter de particulières? PeuFcz-vous, comme la plupart des législateurs anciens, qu'il suffit de rendre utiles les mensonges pernicieux et de les faire servir, en les ménageant, à la connaissance de la vérité? Rendricz-vous encore plus insoluble le problème du mal et du bien par celte conduite mêlée de droiture et d'artifice qu'on appelle habileté? Youdriez-vous, en an mot, devenir un homme incertain dans ses principes en acquérant la réputation d'un des grands politiques du monde? Je ne sais si l'honneur de laisser un nom fiimeux après soi même par des changements ou des établissements heureux vaut, quant a la satisfaction intérieure, le repos d'une conscience qui, pour n'avoir aucun reproche à se faire, no veut point se mêler des affaires dos hommes. Montrez-moi Toccasion etlelicu de leur rendre un service important et durable sans compromettre en rien la justice ni la vérité ; je me fais tout à l'heure

votre coopcratèiir, et je vous offre ma vie et toutes mes facultés, plus heureux de mourir bientôt en travaillant au bonheur de mes semblables, que de traîner de longues années en ne pensant qu'au mien. Cependant je suis père, et pour la seconde fois. Ma femme vient d'augmenter, il y a quinze jours, son ménage d'une lîUe. Pour ma consolation, elle la nourrit de son propre lait, et jusqu'à présent cette épreuve de l'amour maternel nous réussit à souhait. Féliciteznous, mon cher ami, du bon effet de vos leçons. C'est en lisant Emile et Julie que ma femme, quoique de Paris, a voulu, malgré la délicatesse de sa complc.xion, embrasser toules les peines attachées au devoir de mère. Elle en est déjà bien payée par les sentiments d'affection qui croissent dans son sein avec son lait et son enfant. Chaque fois qu'elle lui donne le sein, il lui en coûte des cris de douleur ; mais ils sont niclés de ces larmes dejoie qu'on ne saurait assez acheter. Imaginez l'impression que ce spectacle fait sur mon cœur, et vous connaîtrez les plus délicieux moments que j'aie goûtés dans ma vie; oui, les plus heureux; car la vertu s'y mêle pour me récompenser des pleurs amers que j*ai versés à la naissance de mon premier enfant. Jo mourrais content à présent, si je pouvais l'être en laissant une épouse que j'adore, et qui l'ait sur la terre tout le paradis que j'espère. Je pense à vous avec plus de satisfaction depuis que je reviens aux douces impressions de la nature, où vous avez contribué à me ramener. De plus, mon cher Genevois, nous élevons notre fille sans maillot, comme notre garçon sans corps, afin de suivre le maître d'Emile et de Sophie à la lettre. Mais c'est assez parler d'une famille qui vous aime et vous respecte pourtant avec cet intérêt que vous inspirez. — Vous dirai-je que notre jeune prince vient d'être inoculé par M. Tronchin avec le succès ordinaire à ce docteur. Je n'ai point vu votre compalriole, ni même n'ai cherché à le voir, depuis que j'ai

su qii*il n'avait plus de liaison avec vous; cl d'ailleurs je fuis ces hommes si renommés dans le monde qui, malgré leur philosophie, savent tirer (ant de parti de leur savoir et de leur réputation pour la forlune. On a comblé M. Troncliin d'honneurs et de présents à Parme. Je veux bien qu'il les mérite. Un buste de marbre, une médaille de bronze poar un médecin qui sauve un prince du danger de mort par une maladie! Mais que ferait-on donc pour un prince qui sauverait son peuple de la tyrannie en lui rendant la liberté? L'action et la récom|)ense sont encore à venir... Recevez, digne ami, les respects tendres de ma' femme et le dévouement de ma petite famille, dont je suis garant d'avance, comme en étant le chef. Écrivez-moi quand vous le voudrez. Si je pouvais avoir de vos nouvelles par d'autres que vous, je vous épargnerais la peine de m'en faire savoir. Je suis, avec tous les sentiments que je vous dois, tout à vous.

Parme, ce 18 février 1765 .

Je n'aurais jamais o.so, mon trop digne ami, rechercher riionncur que vous m'offrez^, mais je ne saurais le fuir, malr gré les périls qu'il enlraîne à sa suite. Je ferai donc la pré* face que vous me proposez, quoique je doute que vous puis* siez vous en servir. Mais, en prenant ma conscience pour guide, quel que soit le succès de mes tenlalives, j'aurai lou» jours le pins consolant de tous, celui de l'avoir satisfaite. Votre exemple et vos écrits me donneront, je l'espère, le courage de tout h'acrifier à la vérité.

Je vous reaiercie, illustre Genevois, de ra'avoir fait con-

^ Rousseau, songeant u faire une édition générale de ses œuvres, avail demande à Dcleyrc do se charger de la préface de cette édition, qui, du reste, ne .*c Ut pas.

naîtrô M. Boswcll K Ce jeune homme est d'un caractère assez rare pour la droiture de l'âme et le bon naturel, mais fort commun en ce qu'il n'est pas heureux. C'est le sort des honncles gens, parce qu'ils trouvent autant et plus d'obstacles à bien faire que les méchants à leur nuire. J'ai reçu ce brave Ecossais , comme s'il eût été l'Edouard, ami de Saint-Preux. Nous avons passe deux jours ensemble à parler de vous et à voir le peu de curiosilés qui se trouvent à Parme. Je l'ai laissé partir avec d'autant plus de regret, qu'il n'a pour compagnie que lui-même; sa tête, sa jeunesse et sa mélancolie pouvant l'empêcher de tirer de son voyage le fruit qu'il s'en propose et qui lui serait bien nécessaire. Je crains qu'il ne rencontre dans sa route des gens qui lui donnent de mauvais exemples, ou des idées pernicieuses sur la religion. Il a déjà beaucoup varié sur ce point, parce qu'il cherche la vérité, si difficile à trouver dans cet amas d'erreurs dont toutes les sectes l'ont enveloppée. — J'ai pourtant osé lui promettre qu'à l'âge de trente ans il n'aurait plus d'inquiétude à ce sujet, pourvu que dans cet intervalle il menât une conduite à l'abri des remords. C'est celte plaie de l'âme, cher ami, qui nous fait souvent recourir à la superstition, comme au remède le plus prompt et le plus facile. Une âme pure n'a guère peur de Dieu, ni de ce qu'en disent les prêtres de toutes les religions. Je vois bien d'où viennent en partie les troubles et les vacillations de notre malade écossais. 11 m'en a dit assez pour me faire connaître Us causes physiques et morales de la pénible situation de son âme. Mais j'espère que l'inquiétude du sang s'apaisant avec le feu de l'âge, s'il se détermine d'ailleurs à faire toutes les bonnes actions qui dépen-

* Rousseau avait remis une Icllrc pour Delcyre à un gentilhomme écossais, nomme Boswell, qui Télait venu voir à Motiers, et qui se rendait en Italie. On trouvera, dans la suite de ce recueil, quelques lettres adressées à Rousseau par ce même Boswell, alors fort jeune, et qui, durant son voyage en Italie, était allé visiter la Corse, sur la recommandation pressante de Jean-Jacques.

dront delui, son humour anglaise s'évaporera par degrés, et qu'il prendra du goût pour la vie, en contractant les liens d'un attachement vertueux. Je le souhaite avec ardeur, car je Tai tout d'un coup aimé pour longtemps. — C'est lui qui m'a appris que les Lettres d*un homme de la montagne étaient de vous. Mais je ne les ai point encore vues. On m'en parle de tous côtés, et personne ne me les procure, ni je ne sais comment les avoir. Il me faudrait pourtant lire tous vos écrits pour me pénétrer de l'esprit de force et de l'amour de la vérité qu'ils inspirent. Je n'ai dans mon pouvoir que le Discours sur linétjfdité parmi les hommes, la Lettre sur la musique française^ la Nouvelle Héloise et la Lettre à monseign^r l archevêque de Paris. Ce n'est pas la moitié de vos ouvrages, b et je voudrais les avoir tous dans ma tête pour en parler dignement et selon mon cœur. Je suis bien aise, cher et respectable ami, que vous travailliez à vous procurer le repos dont vous avez besoin ; il est temps que vous en jouissiez. Mais le goûterez-vous, avec le projet do législation dont vous vous occupez * ? 11 me parait impossible, dans Tétai où sont les choses, que les Corses puissent éviter l'oppression et l'esclavage, sans que les moyens les plus extraordinaires amè« nent des événements inattendus. Il s'agit de forcer la nature et la fortune de tous les côtés. J'admire beaucoup la résolulion qu'ils ont prise, à la face du ciel et de la terre, d'imiter le courage des Numantins, s'ils sont réduits à d'aussi dures extrémités que ce peuple. Mais puisque les Romains ont eu la barbarie de pousser une ville libre à cet accès de désespoir, jugez si nos Français ne riront pas de la sottise de ces pou* vres insulaires qui aimeront mieux périr dans les flammes que d'obéir aux Génois. Vous aviez bien raison, mon cher

* Voyez le Projet de Constitution pour la Corse qui a 6i6 publié pour la pre^ mière fois dans le volume des ŒuVres inédites, 4861 . (Chez Michel Lévy.)

ipublicain, de me dire dans une de vos lettres qu'il n'y a it de comparaison à faire entre les peuples anciens et les lernes. Je lisais, avec une admiration mêlée de douleur, *hîstoire de la Grèce, où d'heureuses révolutions commenîèrent et finirent par tant de maux; mais quand j'ai voulu passer à Tépoque de notre Louis XI, j'ai frémi d'horreur et d'indignation, en voyant de combien nous l'emportons sur les Perses en bassesses, en froides cruautés, en sourde tyrannie. Je vous avoue, mon cher ami, que mon cœur ne peut se faire à cette lecture, ni ma mémoire admettre cl retenir des noirceurs et des petitesses que mon naturel repousse et rejette. Or vous savez les progrès qu'a faits en Europe l'abominable politique de ce monstre couronné, qui Tne paraît pire que Tibère, puisqu'il n'avait point le même intérêt que cet empereur à la méchanceté. Depuis que le machiavélisme, dont la cour de Rome a donné l'exemple et Florence a publié les leçons, est devenu le système à la mode, croyez-vous qu'il puisse naître au milieu de cette corruption une nouvelle république en Corse, à moins qu'il n'en coule des fleuves de sang aux habitants de cette île? Dès qu'on a le secret d'intéresser une grande puissance à leur asservissement; dès que les Génois seraient capables d'engager ou de vendre leur liberté pour ruiner celle des Corses, où cherchez-vous un peuple assez généreux pour venger et défendre l'humanité, vous qui n'avez pu trouver un asile dans votre patrie, dans une répubHque protestante, contre le soulèvement des nations que vous aviez éclairées, en démasquant l'hypocrisie et le despotisme? J'espérais d'abord que l'Angleterre, ou par intérêt ou par honneur, protégerait ces malheureux Corses , d'autant plus que le duc d'York avait dit à Parme, le printemps dernier, au sujet du secours que la France devait accorder aux Génois : // faut donc que les Français envoient vingt mille hommes en Corse^

Ce mot, puisqu'il parut échappé au grand amiral d'Angleterre, qui croisait alors sur la Méditerranée, me semblait d*un bon augure. Mais sans doute que le gouvernement anglais, qui tend à sa corruption prochaine, si quelque sanglante révolution ne s*y oppose, se sera laissé séduire par des propositions à sa bienséance, ou n'aura pas trouvé un assez grand avantage à prévenir ou renverser une injuste entreprise de la France. Cependant on dit que nos troupes ne sont chargées que de garder les places des Génois. Mais cette position défensive n*est qu'un leurre pour plâtrer et justifier les hostilités qui ne manqueront pas de s'ensuivre entre elles et les Corses. Que deviendra, dans ces conjonctures, le plan de lois que vous méditez? Ne vous engagera-t-il pas vous-même à passer en Corse, et par quels périls, sous quels déguisements? Solon contrefit le fou, Lycurgue versa beaucoup de sang; ces deux législateurs n'opérèrent qu'à ce prix le bonheur de leurs concitoyens. Encore une fois , seriez-vous fourbe et cruel pour chasser des tyrans et sauver un peuple? Vous me direz que s'il y a de la cruauté, c'est à laisser l'innocent sous le couteau de l'assassin. Oui ; mais si vous les tuez tous les deux en voulant secourir l'un? Le sage peut-il de sang-froid se jeter dans la fatale alternative, ou de laisser sa tête entre les mains des méchants, ou de ne leur épargner ce crime qu'au prix d'un autre? S'il me fallait absolument égorger un scélérat ou un honnête homme, j'aurais bientôt choisi. Mais dans l'incertitude d'un succès légitime, dois-je courir les risques d'un mal moral? Car c'en est un peùt-^lre que le mensonge et ce labyrinthe d'actions équivoques oii se précipitent délibérément ceux qui tentent de remuer et de changer le sort des Étals. Je ne crois point, avec l'auteur de rEsprit^\ que la probilé ne lire son essence et ses règles que de l'utilité publique, d'autant plus que c'est la placer dans

' * Helvélius.

une chose fort indéterminée et tres-difBcile à saisir ; l'utililé d*uu peuple n'étant point celle des hommes en général, ni Favantage présent celui de tous les temps. Il faut donc qn*un homme libre qui n'est point tenu par les lois de son pays à travailler pour un autre peuple, et qui ne s'y trouve porté que par un sentiment de zèle et de générosité pour le droit du meilleur contre celui du plus fort, examine, arant de 8\ résoudre, si la révolution qu'il voudrait opérer doit être utile au genre humain; si le système actuel des choses peut la favoriser ou Fempéclier ; si la mauvaise réussite n'empirera point la condition des malheureui qu'il s'agit de défendre; si le succès est de nature à mériter qu'on sacri6e la génération présente d'un peuple à sa postérité. Quelle est la raison prédominante, mon cher Genevois, qui vom détermine à servir les Corses? Si, comme je voudrais le croire, elle doit prévaloir sur toute autre considération, vous me trouverez t^l, en tout temps, que je me suis offert à vous dans ma lettre numéro 4. Relisez de grâce, si tous Tarez encore, ces lignes uù je vous prie de me montrer l'occasion et le lieu de rendre aux hommes un service important et durable^ sans cornpromettre en rien la justice ni la vérité. A ce prix, vous pouvez compter sur moi, et je vous conjure de régler la-dessus tous les conseils dont votre estime et votre amitié voudront bien m'honorer. Je vous envoie, en attendant de tos nouvelles, UU morceau de l'ouvrage de Cyméo sur les Corses. C'est celui qui m'a paru d'abord le plus intéressant pour vous. Je l'ai copié, dans l'impossibilité de vous le (aire parvenir autrement. Je continuerai d'en recueillir les meilleurs endroits les premiers, sauf à vous envoyer le reste ensuite. Marquez-moi si cette attention vous suflit. J'écris en petits caractères pour diminuer le port ainsi que le nombre de mes paquets V — Je vous annonçai, par ma dernière lettre, que

Ce morceao. copié par Beleyre, ne &'est pas retrcporé panui tes kiiref .

M. Tabbc doCondillac était attaqué de la petite Térole; il en a été près d*un jour à Tagonic, au point qu'on avait déjà commencé de tendre en deuil ré«jlise où Ton devait l'enterrer. Mais il y a deux mois qu'il se promène. Je vous parle de sa maladie, parce qu'il y a montré la plus grande force d'âme. Dans les moments qu'il croyait les derniers de sa vie, il ne s'est occupé qu'à dicter une lettre vraiment philosophique pour le jeune prince qu'il instruit. Ensuite il a demandé qu'on le laissât mourir tranquillement. Sa fermeté stoïque est des plus exemplaires. Elle a fait beaucoup d'impression sur tous les esprits. Mais on y aspirerait inutilement avec un caractère sensible et diiïércnt du sien. Il a passé pour mort même à Parme, et des gens du peuple ont dit qu'il était allé dans l'autre monde, mais qu'il ne voulait pas dire ce qu'il y avait vu. Sa petite vérole, quoique de la pire espèce, ne lui a cause aucun fâcheux accident. Sa vue même, qu'il avait très-délicate, comme vous savez, n'en a point soulTert. — Que je vous dise un mot de ma petite famille, puisque vous vous intéressez à son chef. Nous avons eu le malheur, cher ami, de ne pouvoir nourrir notre (illc dans la maison paternelle. Sa mère manquait de lait : après avoiréprouvé de vives douleurs et bien des insomnies, il ne lui est resté pour fruit de ses peines que du mal au sein. Vous parlerai-je du moment le plus cruel de ma vie, où j'ai vu ce pauvre enfant chercher sur une mamelle tarie et malade un lait qui. ne s'y trouvait plus? La mère et moi ne sachant comment remédier à son besoin pressant au milieu de la nuit , nous souffrîmes durant une demi-heure toutes les angoisses du désespoir. Nous nous regardions en silence avec des yeux tantôt fixes et tantôt égarés qui nepouvaient pleurer. Rappelez-vous, cher et tendre ami, le récit à'Uyolino dans leDanto. Je sentis toutes ces horreurs; notre enfant gémissait, n'ayant plus la force de crier, et tournait de tous côtés une bouche ouverte pour teter. Je craignis

A J.-J. ROL'SSEUT. 247

un instant de le Toir moorir dam mes braâ^ car nous noos Tarrachions tour à tour, sa mère eimoî^poor diminuer, pour accroître, pour changer au moins notresnppliee. Enfin on alfa chercher une nourrice dans le Toîânage, qui f int nous déiif rer tous les trois des tourments deFagonie. Il a Caila qu'après on mois de rudes épreuTes ma femme souffrit comme on non- Tcau déchirement d'entrailles pour «e i^éparer de la fille qu'elle nourrissait. J*ai \u cooler ses larmes pli» amères que les douleurs de Tenfantement. MaU elle *e console par le^ soins qu'elle donne à Fédocation de son fiis de ceox qu'elle n'a pu rendre à sa fille, et cette fonction maternelle, la plu.^ importante peut-^tre, on dn moins b pins difficile à r^mpU* cer, supplée autant qu'il est possible â celle qui e^tt la premicre de toutes dans Tordre de la natnre, — J'aurais bien d'autres choses à tous dire, mais il faudrait to€I5( tott, et quand et comment le poorrai-je? Mon âme erre jour et nuit dans yos montagnes, elle se repfise qu^lquefoiii «oujt votre toit. Si je me fusse trouvé libre â Farl«, lorn/jrir; vous eu êtes parti, jamais cour d'ltal;e, ni peut-être ville d^; F rance, ne m'aurait donné des chaînes. 3bis Thymen a changé mes engagements. Cependant je ne renonce point â toutes mes anciennes idées. Adieu, cher ami, vivez heureux etlon^enifis. Bien des compliments à mademoiselle Levass«.'urdontM. Bokwcll m'a donné des nouvelles*

Page 1