XL VII
FanM, fJi fi -OUI i'ty:.
Je vais transcrire enfin, cher Genevois, une lettre minutée depuis deux mois. Si je ne vous l'ai pas envo\ée plus tôt, c'est que j'attendais M. Boswell, dans Tespérance qu'ayant fait son tour d Italie, il entrerait en France par la Suisse et par
vos montagnes. Alors j'aurais pu tous confier par ses mains tout ce qui me roule dans l'esprit depuis longtemps et que j'aurais besoin de verser dans le vôtre pour ma tranquillité. Mais, comme il n'a pas encore vu la Toscane, son repassage à Moliers se trouve différé pour un terme fort incertain. Il partit donc hier d'ici où il était revenu par Venise, ci il me chargea de le recommander à votre amitié, qu'il voudrait toujours mériter. — Je voulais vous écrire à Berlin, où les nouvelles de Paris vous disaient réfugié contre les persécutions de Genève et de la Suisse, quand je vis le rescrit du roi de Prusse aux magistrats de Neuchâtcl, pour vous laisser jouir en paix de l'asile que vous vous étiez choisi. Le faux bruit qui avait couru sur votre transmigration m*inquiétait d'autant plus que votre long silence semblait m'induire et me fortifier à le croire. — Depuis l'envoi du paquet que je vous adressai le beau mardi gras, je n'ai pu savoir vos intentions ni sur Touvragc de Cyrnéo que j'avais commencé de vous copier, ni sur une préface dont vous m'aviez parlé. Je vois maintenant, par les discussions que vous avez eues avec les pasteurs de Genève et de Motiers, que vous n'avez guère pu suivre le fil de la correspondance que nous avions entamée. Je pense toujours au projet que vous m'avez inspiré, plus embarrassé cependant des suites que de l'exécution, quoiqu'elle soit peut-être au-dessus de moi. Si l'édition de vos œuvres n'est pas tellement avancée que je n'aie encore le temps de remplir la tache que vous m'avez comme imposée, mandezle-moi ; je recueillerai toutes les forces de mon âme pour répondre à votre attente, dont la gloire vaut bien les périls qu'elle doit coûter. Les circonstances où je me trouve, quelque critiques qu'elles soient à certains égards, ne sont pas les plus fâcheuses de ma vie. J'entrevois dans le pire avenir qui puisse m'arriver, en parlant le langage de la fortune, les douceurs de la liberté, qui me conviennent mieux que tous^
A J.-J. ROUSSKAU. 249
les biens du monde. Vous savez peut-être que Tinfanl est mort de la petite vérole à Alexandrie, où il était allé voir sa sœur, la duchesse de Savoie. Cel événement, fâcheux en luimême et tragique dans toutes ses particularités, peut entraîner bien des changements dans une petite cour que le temps n*a pas encore bien consolidée. Je n'avais pas besoin d'un exemple si frappant de la vanité des grandeurs liumaines pour ne faire aucun fonds sur tous les objets d'ambition qui peuvent tenter l'âme. Ainsi je suis préparé d'avance aux révolutiong qu'un nouveau gouvernement amènera. Sans une femme et deux enfants, je ne les aurais pas attendues, et, malgré les obligations que m'impose une famille, il me reste encore assez de courage pour vivre plus à l'étroit. Quitte de la plupart des passions et tranquille sur l'avenir, dès que les devoirs de père et d'époux seront remplis, je n'aurai rien à désirer pour moi que Tindépendance, sans laquelle le fardeau de la vie s'accroît tous les jours à mes yeux d'une manière insupportable. La retraite la plus entière devait être mon partage; ce goût que j'ai suivi dès l'enfance n'a fait qu'augmenter avec l'âge, et je n'ai jamais été embarrassé que sur le choix du genre de solitude le plus convenable au total de mes désirs. Vous savez que les situations changent les devoirs et modifient les goûts. 11 ne s'agit donc plus que d'accorder mon inclination dominante avec les engagements que j'ai contractés. Mais cela même est le sujet de beaucoup de réflexions que j'avais d'abord jetées sur le papier pour vous les communiquer, et que je supprime par la crainte que me donne votre silence qu'on n'intercepte ou n'ouvre les lettres que je vous écris. Quoiqu'il n'y ait rien contre personne au monde dans noire commerce, il est des circonstances où l'on ne doit pas livrer toutes ses pensées, même les plus honnêtes, à la curiosité des gens indiscrets ou méchants qui se servent du bien pour faire du mal. — Mais revenons à vous,
cher ami, puisque je voudrais vous écrire autant pour vos inlcréls que pour les miens. Je suis maintenant bien convaincu de ce qu*on m'avait dit plusieurs fois à Paris, que vos magistrats et vos concitoyens de Genève ne méritaient point les éloges ni la dédicace que vous leur aviez adressés à la tèle de votre Discours sur Yorigine de l'inégalité pm^ les hommes. J'avhis toujours été surpris qu^une république, telle que vous la donniez pour exemple aux nations, laissât vivre hors de son sein et sans secours un homme qui Thonorait et pouvait Tédifier, et qu'elle ne suppléât point du trésor public à la fortune qui vous manquait. Mais je vois aujourd'hui que vos Magnifiques Seigneurs craignaient trop qu'on éclairât leur conduite et les brèches qu'ils faisaient en secret à la législation. Vous les avez démasqués ; ils ont rompu toute mesure. Il me semble qu'ils ont perdu la tête jusque dans leur déclaration du mois de février dernier, où ils appellent en témoignage de leur bonne administration les étrangers qui n'y comprennent rien, et pour garant de leur conduite l'approbation du conseil des Deux-Cents, accusé lui-même de prévarication, ou du moins suspecté d'usurpation. Enfin le petit Conseil se prévaut, à mon avis, de l'estime que les bourgeois lui ont témoignée, ainsi qu^à chacun de ses membres, pour ne pas faire mention des griefs dont cette même bourgeoisie demande le redressement. C'est à peu près comme si, après avoir volé le bien d'autrui, quelqu'un venait me dire : Vous êtes honnête homme, pourvu que vous me rendiez mon bien, et que je répondisse : De votre propre aveu, je suis un honnête homme; donc je ne vous ai pas pris votre bien; car voilà tout ce que signifie cette déclaration ou déclamation du |)etit Conseil, qui donne des promesses générales de Yciller au bien public pour des satisfactions particulières aux plaintes des citoyens. Si l'amitié que j'ai pour vous ne me trompe,
il n'y a que de Thypocrisic et du manège dans la conduite de ce petit Conseil, et je crains bien que les étrangers euxmêmes ne s'aperçoivent de l'affaiblissement delà constitution de Genève; car ce n'est peut-être pas sans quelque vue éloignée sur l'avenir que la cour de Turin vient de donner à l'un de ses princes le nom de duc de Genevois, Quand je réfléchis, mon cher ami, à toutes les peines que vous suscitent les talents et la vertu, je gémis sur votre célébrité. Il n'est donc pas permis en ce monde de se plaindre d'une injustice sans en essuyer de nouvelles ! Mais il faut mourir en silence dans l'opprobre dont on nous couvre, et ne pas disputer sa vie à qui nous arrache la peau. Combien je suis indigné de toutes les tracasseries qu'on vous a faites depuis six mois, et que j'ignorais lorsque je les ai trouvées dans les journaux ! Cependant il faut savoir gré, mon cher Genevois^ à votre ancienne patrie d'avoir brûlé l'indigne libelle dont vous accusez un charitable pasteur^, et que je suis bien résolu de ne jamais lire. Vous voyez bien qu'il n'y a point de paix sur la terre pour l'homme qui parle selon son cœur. Dès qu'une fois on s'est rendu suspect en matière de religion, en quelque coin du monde qu'on se retire, on trouve des prêtres intolérants qui vous imposent leur profession de foi, sous peine d'interdiction de l'eau et du feu. On a raison de dire qu'il faut hurler avec les loups, car il n'y a plus que des loups parmi les hommes. Adieu, mon trop célèbre et malheureux ami ; je voudrais bien vous voir pour soulager mon âme de toutes vos peines et des miennes. Marquez-moi du moins que vous vous portez bien, malgré les atrocités dont on vous accable. Puissiez-vous jouir enfin de ce repos que vous avez cherché dans les bois! Ohl heureux l'homme sauvage! il n'a point affaire à des magistrats, à des prêtres, à des auteurs, à des lecteurs!
^ Le pasteur Vernes. L'auleur véritable du libelle était YoUairc.
Enfin il trouve niscmcnt partout la vie ou la mort sans de longues souffrances. Je vous offre les respects et les embrasscmenls de ma femme et de mes enfants. Tout à vous.
Parme, ce 11 oovcmbre 1765.
Combien votre lettre ' m*a touché, mon vénérable et malheureux ami! Toujours souffrir pour la vérité! Si le roi de
Prusse n'est pas a>sez puissant dans ses propres Etats pour vous y défendre contre l'hypocrisie des prêtres et le fanatisme du peuple, qui pourra donc vous protéger sur la terre? Mais tous ces maux vous viennent de ces républicains que vous avez lant vantés. Des ambitieux et des fourbes démasqués ne mettent plus de bornes à leur vengeance. Vous savez à quels excès se portent les animosités de parti dans les démocraties. R.ippelez-vous jusqu'où les Grecs poursuivaient leurs bannis. La haine relujionnellej si je puis ainsi m'exprimer, est encore ])lus forte. En France, le peuple a tour à tour sur le dos les prêtres et les magistrats. Mais vous vous êtes attiré seul tout le ressentiment des uns et des autres dans votre patrie. C'est trop pour l'homme juste. Si c'est un spectacle digne du ciel de voir la vertu lutter contre l'adversité, avouez que c'est un grand opprobre pour les humains qu elle ne trouve point d'asile sur la terre. Voilà pourtant le scandale de notre siècle. Eh! mon ami, comment n'en concevrait-on pas de l'horreur pour la vie? C'est sans doute ce qui vous donne le courage d'exposer la vôtre à si bon escient; mais enfin il me semble que vous pourriez vous réfugier sûrement aux environs de Berlin ou dans toute l'Angleterre. Cette idée que je vous suggère n*est pas à mon avantage, puisque ce serait m'ôter l'espérance de vous revoir peut-être jamais. Cepen-
* Nous n'avons pas celte lettre de Rousseau.
dant, si Ton ne vous laisse point seul dans Tile* où vous êtes^ il faudra bien que vous preniez ce parti. Je ne vous parle point de la Corse, parce qu'il y reste encore des semences de trouble qui nuiraient à votre sûreté. D'ailleurs, j'y crois le peuple plus superstitieux que dans le reste de Tltalie. Je m'imagine qu'il faut être moine ou général d'armée pour y réussir. La vérité ne doit pas y avoir plus d'accès que dans les autres pays. Depuis qu*on a commencé à la travestir sous tant de couleurs, elle fait horreur toute nue, ainsi que la chasteté. — Vous dirai-je, mon ami, que, pour en avoir écrit d'assez indifférentes dans une lettre adressée à la Gazette lit^ téraire de VEurope, qui se fait en France depuis deux ou trois ans, je me suis attiré une sorte de persécution dans ce pays-ci? J'ai dit que l'Italie n^était plus ce qu'elle avait été pour les arts et les sciences; j'ai dévoilé quelques-unes des causes de sa décadence à cet égard ; j'ai fait sentir que dans un pays où les églises et les monastères remplissaient un tiers de l'enceinte des villes, rien ne pouvait fleurir longtemps. Là-dessus, après de mauvais raisonnements mêlés d'injures, qu'on a imprimés pour me réfuter, l'évêque de Parme est allé dire à notre ministre que mes enfants n'étaient pas baptisés, quoique je lui eusse demandé à lui-même la permission d'en faire ondoyer un chez moi, et qu'ils eussent reçu tous les deux ce sacrement que l'Eglise ne donnait pourtant jadis qu'aux adultes, avant qu'il y eût assez d'évêques et de richesses en leurs mains pour qu'ils décidassent en plein concile que sans baptême point de salut. Heureusement le ministre, qui avait vu et approuvé ma lettre avant qu'elle fût envoyée à Paris, et qui Tavait en conséquence soutenue assez hautement, a fait taire ces rumeurs, et de bonnes informations les ont dissipées. Mais la vengeance reste au fond du
^ L'île de Saint-Pierre, dans le lac de Bienne.
cœur des moines et n'y dort pas. Je ne vous apporte cet exemple, cher ami, que pour vous montrer combien il est aise de se faire de grands ennemis en ne voulant que du bien aux hommes. Que serait-ce si j'avais débité la dixième partie des idées qui me roulent dans la tète sur les abus et les vices de toute espèce dont la sociclc se trouve gangrenée? Il n'y a pKis de remède. On fait crier les malades sans les guérir quand on veut les panser; et la frénésie des préjugés, non plus que celle des passions, ne souffre point de traitement qui n*expose la vie des médecins sans aucune apparence de succès. Je vous remercie d'autant plus de votre dernière lettn*, que je n'en espérais plus de vous, depuis un avis que j'avais lu depuis peu dans la Gazette de Berne, où vous avertissiez le public que vous n'écriviez ni ne receviez plus de lettres par la poste poui* de bonnes raisons. Je présumais bien que c'était parce que vous aviez à vous plaindre d'indiscrétion ou d'infidélité. J'étais fort en peine, et je méditais déjà de m'adresser à quelque homme public de Neuchâtel pour me rouvrir une voie de communication avec vous; mais je profilerai de celle que vous m'avez indiquée.
Vous me faites une description de votre ile, bien séduisante pour qui pourrait s'y transplanter. Votre lac est-il grand? Êles-vous près ou loin de la terre ferme? L'air est-il doux, sans être épais et trop humide? Au milieu des montagnes sans doute? Vous me rappelez Robinson; que ne puifihje être Vendredi? Avez-vous du moins une nacelle? Comment avec une seule maison l'île a-l-clle tout ce qu'il faut pour nourrir une famille? Votre séjour mMntéresse. Écrivez-moi, je vous prie, et que ce ne soient pas des disgrâces, s'il est possible. Quoiqu'elles ne fassent qu'accroître ma vénération- et mon attachement pour vous, c'est me vendre trop cher des sentimonts si doux.
Vous voulez que je vous parle de mon sort actuel. H. n'est
ni assez stable ni assez gracieux pour m'engager à vous en faire part. Si vous vous étiez rappelé la première lettre que je vous écrivis il y a deux ans et demi, vous ne m'auriez pas dit que notre nouveau souverain me connaissait mieux que son père. J'ai tout aussi peu vu Pun que l'autre, car je n'ai jamais rien valu pour une cour. On m*a trouvé la Icte trop chaude, et Ton m'a laisse exhaler mon feu dans mon cabinet. Il y a longtemps que je ne serais plus ici, sans les circonstances qui m*ont fait la loi. Mais je n'ai pas le courage de jeter ma femme et mes enfants dans les horreurs de la misère et de l'abandon général. C'est ce qui retient ma plume, ma voix et tous mes pas. Je ne vois pas de démarche à faire qui ne m^exposât à des inconvénients pires que ceux de l'état où je reste, quoiqu'à contre-cœur. S'il n^est pas de refuge pour vous chez les hommes, où en trouverais-je donc, moi qui, peut-être aussi jaloux de l'indépendance et de la liberté que vous, n*ai pas les talents pour me les procurer ni vos vertus pour les acheter au prix des mômes souffrances? Cependant il est des choses que je ne sacrifierai jamais à mon biencire, parce qu^il vaut mieux mourir que d'être honoré des hommes pour des infamies. — On m'a dit, par exemple, que l'inquisition avait droit en ce pays-ci de faire enlever les enfants pour les instruire dans la religion quand ils ne l'étaient pas d'assez bonne heure par leurs parents. Mais, si je n* étais pas soutenu par la cour dans les droits de l'autorité paternelle, je me sauverais plutôt dans les bois, et je crois même dans la mer avec mes enfants, que de les livrer à l'inquisition d'ItahCé Quant à l'âge d'être instruit, comme, à douze ou quinze ans, mon fils ne connaîtra pas mieux la reUgion chrétienne que la plupart des prêtres de vingt-quatre à trente ans, alors qu'on se plaigne de ma négligence et qu'on prétende y suppléer, à la bonne heure! Mais si l'on veut que j'en fasse une pie et un perroquet, ainsi que vous l'observez
très-bien de tous les enfants à qui on fait balbutier ineptement leur catéchisme, je n'y consentirai jamais tant qu'un soufOe de vie et de force me battra dans le cœur. Revenons à vous, mon cher philanthrope. Les hommes sont nés bons, dites-vous, et vous agissez bien comme s'ils Fêlaient, mais eux certainement comme ne Tétant pas. Qu'en croirai-je, ou voire théorie, ou votre expérience? Est-il possible que cette espèce, bonne et saine par sa nature, ait pu tellement se corrompre qu^elle ne soit plus susceptible du bien? Les chefs des nations sont méchants par caractère ou par état, je le veux et je le vois; mais comment les peuples sont-ils abrutis au point de ne plus entendre la raison, ni la vérité, ni leur intérêt?... 11 vous faudrait être, mon cher ami, parmi les sauvages savanais des bords de TOhio, qui avaient si bien traité leurs prisonniers anglais, que, lorsqu'il a fallu les rendre, ceux-ci ne voulaient pas les quitter. Ceux-là vous recevraient et vous laisseraient en paix. Peut-être encore si vous décrcdiliez leurs jongleurs, vous mangeraient-ils comme Tennemi de leur Grand-Esprit. Tout homme qui ne dira que la vérité, surtout en fait de mor.ile et de gouvernement, sera la victime du genre humain. Les habiles législateurs n'ont détruit une imposture que par une imposture. Mahomet aurait été lapidé, s'il n'avait substitué sa religion à l'ancienne. Mais le philosophe qui combat toutes les sectes sans en faire aucune sera seul et misérable. Vous êtes trop religieux pour les impies et pas assez pour les dévots : aussi vous avez les derniers contre vous, sans que les premiers se déclarent pour vous. Voilà ce qui me fait d'autant plus gémir sur votre situation, que je n'ai pas assez de force d'âme pour la partager. Adieu, mon ami; donnez moi de vos nouvelles et des motifs d'être plus courageux. Recevez les respects de ma famille. Tout à vous.
Parme, ce 21 avril 1766.
Il y a six mois que je n'ai reçu de vos chères nouvelles, trop illustre Genevois. Cependant je vous ai écrit deux fois, cl la dernière au mois de janvier passé. Je crains, ou que cette lettre ne vous soit pas parvenue, ou bien plus encore que vous ne soyez malade de tant d'agitations et de traverses que vous avez essuyées. Enfin vous aurez trouvé le port dans cette île* qu'on a toujours dite hospitibus feram. On débite pourtant que les Anglais se sont humanisés pour vous et qu'ils vous dédommagent par leurs caresses des persécutions que vous a suscitées votre ingrate patrie. Puissiez-vous jouir longtemps de riiommage qu'ils rendent en votre personne à la vérité et à la liberté !
Tandis que de mon côté je songeais à la retraite, les événements me l'ont aplanie. On me rend à moi-même avec une pension de mille écus, que le soin d'une famille dont je suis chargé m'oblige d'accepter. La bai .e monacale que j'ai encourue ici ne me permet point de rester dans un pays d'inquisition. Reiourner dans ma patrie, quelque intérêt domestique qui m'y rappelât, ne me plaisait pas davantage à cause des semences de trouble qne j'y voyais fermenter, lorsqu'un discours du roi au parlement de Paris a redoublé mon horreur naturelle pour la servitude qui règne en France. Vous aurez peut-être vu cet écrit; jamais le despotisme, même sous Richelieu, ne s'est expliqué si .crûment. Enfin le roi semble s'attribuer l'infaillibilité quMl a ôtée au pape. Uesprit de comeily de justice et de raison^ dit-il, est le caractère propre de la puissance suprême qui réside en sa personne. Charles P"" n'en avait point tant dit en Angleterre; mais il
* L'AnjïlcIcrrc.
n*avaii pas cent cinquante mille hommes sur pied, toujours à ses ordres. Tels sont les progrès de la monarchie quand elle n*a point de limites dans un corps législatif ni de frein dans Tesprit national. — Toutes ces réflexions me font errer en idée sur la face de la terre pour y chercher un asile inviolable. J*ai souvent pensé à la Corse, dont je suis assez voisin à Parme ; mais Tincertitude de Tétat où s'y trouvent la législation et la sûreté publiques jusqu'à ce que les Génois en soient absolument chassés et les Français sortis, la chalear du ciel, la stérilité du sol, des mœurs que la superstition doit rendre barbares, enfin tous les inconvénients d'une situation critique et périlleuse, balancent Tenvie que j'avais de me transporter dans cette île avec ma famille naissante. S'il ny a point de possibilité morale à suivre ce projet, dites-moi du moins ce que vous feriez à ma place, avec l'antipathie de rentrer sous une puissance monarchique de qui dépend encore le peu de biens que je puis attendre de mes parents pour assurer l'élal de mes enfants. Je serais allé volontiers me réfugier à Genève, et là, travailler paisiblement à un long ouvrage que je veux faire sur les barbaries des peuples policés. Mais, depuis que cette république en a si mal agi envers le citoyen qui Ta le plus illustrée au dehors et peutêtre le mieux servie au dedans, quoique de loin, je Tai prise en aversion, et je n'espère me réconcilier avec elle que lorsqu'elle le sera avec vous. Quant à la Suisse, où vos ouvrages m'avaient fait désirer de trouver une retraite libre et tranquille, les injustices dont elle a payé vos éloges m'en ont dégoûté. Il est vrai que n'étant point célèbre comme vous, mon obscurité m'y procurerait peut-ôtre le repos qui vous fuit. En un mol, cher ami, je cherche un pays où je n^entende point le peuple se plaindre du gouvernement, où Ton puisse parler avec plaisir et des lois et de leur exécution, où l'étranger n'ait rien à craindre des citoyens ni ceux-ci de leurs ré-
gisscurs. En connaissez-vous quelqu'un de cette espèce? — Mais je vous entretiens toujours de moi : c'est que j'en suis embarrassé dams le moment où je vous écris, et que je voudrais me décider pour le reste de ma vie avant trois ou quatre mois. Et vous, cher ami, que faites-vous maintenant? Ne donnerez-vous pas à Londres l'édition de vos œuvres que vous aviez projetée en Suisse? Serai-je 5 temps d'y paraître pour quelque chose? Je suis en vos mains pour m'acquitter d'un honneur périlleux, dont je me ferais un devoir s'il n'y allait que de ma vie à le remplir. Quelque parti que voUs preniez sur mes dispositions, accordez-moi par grâce l'estampe de votre portrait, dont vous avez fait présent à des gens qui vous étaient moins attachés que moi. Vous pouvez me l'envoyer par le canal -de M. Uume. Si vous me répondez, que ce soit au plus tôt, je vous en prie. J'ai besoin de vos avis et de votre amitié. Parlez-moi de votre santé, du séjour que vous habitez, du genre 'de vieque vous y menez, de tout ce qui vous louche et qui par là me devient cher. Combien je donnerais des années qui me sont encore destinées pour en passer une ou deux avec vous, du moins à portée de vous voir quelquefois ! Mais nos jours se consument en désirs parmi lesquels les plus honnêtes ne sont pas les moins infructueux. Ni le méchant ni l'homme de bien ne trouvent de salisfaclion sur la terre. Tout nous échappe, et la possession tle ce qu'on souhaite, et le goût de ce qu'on possède. Chaque jouissance est une perte ou pour le corps ou pour l'âme, et notre existence s'écoule dans une succession de sentiments inquiels qui se détruisent et nous emportent dans leur néant. — Mais celle lettre est déjà trop longue. Adieu, mon cher et vénérable ami. Tout à vous.
Parme, ce 13 décemlm 17G6.
Voici, mon cher et malheureux ami, la quatrième lettre que je vous écris depuis votre demièrc. Vous deirez en avoir reçu une par le canal de M. Du Pcyrou; une autre, du mois de janvier, par l'entremise de M. Suard, directeur de la Gazelle de France; une troisième, du mois d*avril, par M. Hume. A tout cela point de réponse. Dois-je attribuer Yolre silence i vos chagrins? Je les ai sus bien tard, et vous ne douterez pas qu'ils ne m'aient fait une très-douloureuse impression. Mon amitié s'alfectc vivement de vos malheurs, quelle qu'en soit la cause. La source en est, je le vois bien, dans une extrême sensibilité d'âme qui vous fait concevoir ou trop bonne on trop mauvaise opinion des hommes. 11 en est trop peu de votre trempe pour que vous n'ayez pas souvent à vous plaindre de la plupart. Quant à moi, mes propres défauts m'accoutument aux imperfections des autres, et, sans me sentir vil ni méchant, je ne m'étonne plus d'en trouver beaucoup de ce caractère. J'avoue, mon cher ami, qu'il y a des procédés qui semblent entraîner une foule de vertus et promettre, quelque nobles qu'ils soient, encore plus qu'ils ne renferment. Tels étaient ceux que vous avez éprouvés de M. Hume. Mais, si vous aviez bien lu son âme dans ses écrits, tous auriez vu que c'était un homme un peu froid, et que, par conséquent, une liaison intime avec lui ne vous convenait pas; car il y a beaucoup d*honnctes gens qui ne doivent pas yivre ensemble ni se voir de trop près. Il faut tant de choses pour unir deux belles âmes, il en faut si peu pour les diviser! N'accusons dans tout cela, trop illustre Genevois, que la fragilité (!c notre nature qui, ne devant point durer, change à chaque msiant de rapports avec tout ce qui l'environne. Ra-
remeni dTaoNni mmt iwrinÉ^gE, |«h faftnMlf et waftt^ manière d^étre, niiimii lil irais masmnMnàerisK^'mm^ ioBCtemps de FkaBeBr ^ es 5BÇEa& imsùrm*! Sk w«^ ^«rffrez, el je ne su mifcRgPRafifgiiflrt pK cagaAiie àt w&o^ ctmsoler. Yoîiâ sa pem. fifynhft j^ w^»^ sb^ mùmA ^ |iii$: altacbé que pnw^ Easics-vffli^ sième ^ lart^ diBS ^^Btire querelle avec IL iBBe, je M siaraK lyjii i Mcwàs grê àt ne TOUS les aiw fos fm^^mmé^ : «1. $ M 4e«jit rMBpiY a^ncc vous, c'éiak Mvec fia^êtçèmèriisàL, cesie semUe. Qae a^aije été à poctèe de poib v&r daae la BÛsîaB» ea les pt>i£!rès de votre méâasâ^éBâseatt rècfr&qot ! Je loe ^o-jàs jebè à tôs genoux poor ea eafècher le« siâte^^ et, à ce B^eât été pjr la force de mes nisB^ j^aarais iiAam par pnère et par amitié la sfprcririaa de testes les v«îes d ÀdaL Mais cafin^ mon chtf ami. Taire oansotmat Taos reste pesr vi^ss faire reparer vos injnstîoes « sapperier cicBës des autres. Si i«cs êtes prompt à Tacm^tiaB et mèaie à TûSeBse^ tobs sai^n revenir de la prècîpîtaiîoB de vmk jueoieots désarantJt^esx. J*ai éprouvé Ton et Faiitie de votre parL Après UmU, A vaut mieui passer pour îaipnident que d*être injuste. 5e voyex dans ces réflexions, je vous conjure, que FqiaDclieawiit d un cœur droit, d'un ami sâocère qui slniére^e k plus tendrement à votre repos. Ne m'impotez point de vouloir vous donner des avis lorgne vous me refusez depuis près d'un an vos conseils sur des choses essentielles à mon bonheur. Tout néf;ligé que je suis de vous, mon amitié n'en est point altérée ; elle ne peut cesser qu'avec votre probité, qui vous l'a plus acquise encore que vos talents. Si ma franchise ne vous déplaît point, écrivez-moi, je vous prie, ne fût-ce que pour me tranquilliser sur votre situation actuelle et sur le sort des lettres que je vous ai adressées. Je vous parlais bien ouvertement dans ma dernière des projets de ma retraite, que je croyais prochaine alors ; mais elle se trouve encore différée,
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et ma destinée incerlaine jusqu'au mariage de notre prince, âge de seize ans. J'ai trois enfants par le surcroit d^une fille qui m'est ncc il y a six semaines : mes ressources ont diminue d'un tiers et mes besoins augmenté d'autant. Je sens mes cliainos s'appesantir ou se multiplier par l'amour paternel et mes forces baisser par Tâge. Ce n'est plus moi que j*en?isage dans Tavenir, et cela change beaucoup mes idées sur le présent. Si je pouvais cependant trouver à vivre loin d'une cour, dans un pays de liberté, je m'y traînerais à quatre pattes, mes enfants sur le dos. Je rêve toujours à la Corse, dont je suis plus voisin que vous.
En quel é(at est votre santé, votre âme, la disposition de vos sentiments pour moi? La chaleur de l'imagination ne s'affaiblit point chez vous; je crains que le corps n'en souffre. Un excès de sensibilité vous tue. Faites aussi peu de cas, s'il est possible, des injures que des éloges. Quand vous êtes content de vous-même, que vous importent les jugements d'autrui? Vous consoleraient-ils si vous ne l'étiez pas? Hélas î mon bon ami, vous avez des principes de morale à faire des millions d'heureux : n'aurez-vous écrit que pour le bonheur dos autres et pour votre malheur? Donnez-moi la consolation de trouver dans votre exemple cette paix et cette félicité que je cherche dans vos leçons. Tout à vous du fond du cœur, avec les tendres enibrassements de ma femme el de mes enfanis.
P. S. C'est par M. Boswcll que je vous envoie cette lettre. Dien des compliments a mademoiselle Levasseur.