XIV INTRODUCTION
bréger Texisleuce de cette vieille femme. L'imputation était odieuse, absurde et de la plus complète mauvaise foi.
Lorsqu'il fut évident pour Diderot que, malgré ses al lusions blessantes, ses artifices et ses demi-mciiaccs, Rousseau ne quitterait pas sa retraite, le dépit le rendit clairvoyant ; il comprit que cette force mystérieuse encore, mais qu'il devinait immense, allait lui glisser entre les doigts, échapper à son despotisme et probablement se tourner contre lui, contre ses associés, contre ses idées. 11 prévit que ce dangereux dissident, déjà entouré et, en quelque façon, sollicité par la faveur publique, serait un redoutable adversaire pour les doctrines sensualistes, et qu'il frapperait les philosophes d'un coup doublemei\t funeste, en ruinant leurs systèmes et en rejetant leur personnalité dai^s l'ombre, rien que par le rayonnement de son nom. Après qu'il eut poussé jusqu'au bout son expérience, et dès que, sur ce chapitre, il ne conserva plus le moindre espoir, Diderot se joignit décidément à Grimm et, renonçant à rallier Rousseau, chercha sans plus d'hésitation à lui fermer toutes les voies, à le réduiroà l'impuissance absolue.
L'avenir, en déjouant les calcula de l'amant de mademoiselle Voland, a justifié ses prévisions. L'œuvre du soHtaire si rudement perséculé subsiste respectable, admirable et intacte dans ses principales parties. La Profession de foi du Vicaire savoyard a fait rentrer dans la poussière et dans l'oubli V Homme-plante, V Homme-machine^ le Militaire-phi' losophe^ V Antiquité dévoilée^ la Lettre sur les aveugles et le Système de la nature; la Nouvelle-Héloise a facilement triomphé du Sopha et dc« Bijoux indiscrets; et l'Encyclopédie ollc-méme (si l'on on excepte le Discours préliminairey mor-
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ceau réellement remarquable, quoique trop vanté), qui la lit maintenant, qui hi parcourt, qui seulement la connaît? Elle dort, elle moisit au fond de quelques vieux châteaux de province, tandis que les livres de Rousseau, sans cesse réimprimés, réédités, continuent d'instruire, de passionner, de moraliser la foule.
Fim*ssons-en avec ce douloureux épisode ; selon moi, le véritable tort de Jean-Jacques fut, non pas de quitter l'Ermitage, comme le lui ont reproché quelques-uns de ses contemporains, mais d'abord d'y aller et ensuite de n'en sortir que pour se remettre presque aussitôt sous la tutelle et quasi dans la dépendance des Luxembourg» Nous touchons au point faible, à l'infirmité incurable de cette nature énergique", virile, émancipée sous tant de rapports; et ce point faible, nous apporterons à le signaler autant de franchise que nous en avons mis à combattre, à dissiper les préventions auxquelles l'éloquent philosophe nous a paru être injustement en butte. ^
Rousseau ne connut jamais les douceurs du chez soi, la liberté du foyer, la sécurité domestique; il n'eut jamais un petit coin bien à lui; une maison si modeste fût-elle. A peu près constamment il vécut chez les autres ou par les autres, et (personne ne l'ignore) c'est en une demeure étrangère qu'il a terminé sa vie. On me dira qu'il était pauvre, que ses ouvrages, qui enrichirent les libraires, lui procurèrent trèspeu de ressources. Je ne vois pas que cette pauvreté ait été excessive; elle n'atteignait que médiocrement un homme frugal par tempérament et par habitude, simple dans ses goûts; n'ayant aucun désir, aucune i-echerche d'élégance, haïssant même, le superflu et le luxe; accoutumé et attaché