XXXII MADAME DE YERDEL1N
« J'ai été aujourd'hui (12 juin 1763), pour la première fois, à Montmorency ; ma première visite a été pour vos tilleuls. Ils sont beaux ; on ne leur a pas ôté une feuille ; tout est comme j^ous Tavez laissé; vos fleurs montent, montent et vont, sans treillage, donner du couvert. Lorsque mes forces me le permettront, j'y retournerai et y mènerai la doyenne pour Tégayer. Elle a repris son domicile sous mon lit, mais elle ne m'aime pas mieux; elle ne s'est attachée à personne ; elle souffre Vamitié, et c'est tout. J'ai vu le curé deGroslay, qui est bien content de votre réponse. « Hélas! m'a-t-il dit, je voudrais la lui entendre lire. » Ses yeux sont devenus humides, et mes larmes coulaient. »
Elle vient de parler de ses forces qui sont à peine revenues : c'est qu'elle avait été malade deux mois durant. Son assiduité auprès du fauteuil de son mari de plus en plus infirme et tracassier, que la vue de sa fin tourmentait et rendait plus égoïste encore, l'obligation où elle était de se séparer de ses filles qu'elle mettait au couvent, et surtout le procédé froid, compassé, moins que consolant, de son ami Margency, l'avaient amenée à un état de faiblesse physique et morale, à un découragement qui ne la laissait plus sensible qu'à une amitié dévouée et active du côté de Rousseau.
Une observation sur la société d'alors se présente ici. Nous voyons dans cette suite de lettres madame de Verdelin, toute femme de qualité qu'elle est, se séparer fort nettement de ceux qu'elle appelle les Grands. Elle ne trouve point, par exemple, la maréchale de Luxembourg suffisamment polie ni attentive envers elle; la maréchale ne lui rend guère ses visites : elle ne laisse pas <l'être sensible à ces légers manques. Il y avait alors entre les rangs des nuances bien marquées.
MADAME DK VÈRDELIN. xxxiii
Madame dti Verdelin étail donc, malgré î?on liUc et avec ses \ingl mille livres de renie, de la classe moyenne élevée, mais moyenne véritablement. C'est encore un point par où elle se rapproche de nos conditions modernes plus égales, de notre manière de voir et de sentir. Elle est de plain-pied avec nous.
Son mari meurt ; il a cessé de souffrir dans les derniers jours de 1763^ Le premier soin, la première pensée de madame de Yerdelin, en informant Rousseau de cette perte (car c'en est une après tout, et elle le regrette en effet), est d'offrir à mademoiselle Levasseur, à cette Thérèse qui se présente dans cette correspondance un peu moins odieuse et désagréable qu on ne la fait généralement, une sûreté d'avenir, une aisance modeste, si Jean-Jacques venait à lui manquer. Jean- Jacques u^acceple pas, mais il ne paraît pas trop choqué de Tolfre: c'est beaucoup. Elle lui explique aussi avec détail et lui soumet l'état de son cœur; devenue veuve, elle ne peut prendre sur elle d'épouser Margency qui est revenu, du moment qu'il Ta vue libre, et qui lui offre un nouvel établissement. Elle a ses filles auxquelles elle se. doit, Tune d'elles entre autres, malade et qui a hérité de son père un sang vicié. Sa sensibilité aussi s'est usée à attendre, à souffrir ; le pli est pris. Pourquoi changer ? C'est ici que nous avons à citer une fort belle lettre de Rousseau, parfaite de raison, de sagesse ; il oppose les conseils d'une morale juste et saine aux objections
^ Je dois à l'obligeance et à l'exactitude de mon ami M. RaTenel la note ;fiiii vante. Bernard , marquis de Verdelin, mourut le 27 décembre 1765. Il avait titre et qualité, ancien colonel d'infanterie, ancien maréchal g'n 'rai des logis des camps et armées 'du roi, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint- Louis. Il habitait à Paris, rue Vivienne, sur la paroisse de Saint-Eustaclie. Il avait épousé mademoiselle Marie-Louise-Madeleiiic de Bermond (ou Brémond) d'.Ars en avril 1750, il y avait treize ans.
Il C
xxxiv , MADAME DE VERDELIN.
un peu trop délicates et raffinées, au bon sens attristé de madame de Verdelin. Il plaide pour Margency qu'il estime^ et dont la dévotion sincèrement pratiquée ne lui parait point mériter une si sévère punition :
a Moticrs, le 15 mai 1704.
a Quoique tout ce que vous m'écrivez, madame, me soit intéressant, Tarticle le plus important de votre dernière lettre en mérite une tout entière et fera l'unique sujet de celle-ci. Je parle des propositions qui vous ont fait hâter votre retraite à la campagne. La réponse négative que vous y avez faite et le motif qui vous l'a inspirée sont, comme tout ce que vous faites, marqués au coin de la sagesse et de la vertu ; mais je vous avoue, mon aimable voisine, que les jugements que vous portez sur la conduite de la personne [Margency) me paraissent bien sévères; et je ne puis vous dissimuler que, sachant combien sincèrement il vous était attaché, loin de voir dans son cloignement un signe de tiédeur, j'y ai bien plutôt vu des scrupules d'un cœur qui croit avoir à se défier de lui-même ; et le genre de vie qu'il choisit à sa retraite montre assez ce qui Ty a déterminé. Si un amant quitté pour la dévotion ne doit pas se croire oublie, l'indice est bien plus fort dans les hommes, et, comme cette ressource leur est moins naturelle, il faut qu'un besoin plus puissant les force d'y recourir. Ce qui m'a confirmé dans mon sentiment, c'est son empressement à revenir du moment qu'il a cru pouvoir écouter son penchant sans crime; et celle démarche dont votre délicatesse me pa* rait pffensée est, à mes yeux, une preuve de la sienne, qui doit lui mériter toute votre estime, de quelque manière que vous envisagiez d'ailleurs son retour.
MADAME DE VERDELIN. xxxv
« Ceci, madame, ne diminue absolument rien de la solidité de vos raisons quant à vos devoirs envers vos enfants. Le ])drti que vous prenez est sans contredit le seul dont ils n'aient pas à se plaindre et le plus digne de vous ; mais ne gâtez pas un acte de vertu si grand et si pénible par un dépit déguisé et par un sentiment injuste envers un homme aussi digne de votre estime par sa conduite, que vous-même êtes, par la vôtre, digne de l'estime de tous les honnêtes gens. J'oserai dire plus : votre motif fondé sur vos devoirs de mère est grand et pressant, mais il peut n'être que secondaire. Vous êtes trop jeune encore, vous avez un cœur trop tendre et plein d'une inclination trop ancienne pour n'être pas obligée à compter ayec vous-même dans ce que vous devez sur ce point à vos enfants. Pour bien remplir ses devoirs, il ne faut point s'en imposer d'insupportables : rien de ce qui est juste et honnête n'est illégitime ; quelque chers que vous soient vos enfants, ce que vous leur devez sur cet article n'est point ce que vous deviez à yotre mari. Pesez donc les choses en bonne mère, mais en personne libre. Consultez si bien votre cœur que vous fassiez leur avantage, mais sans vous rendre malheureuse; car vous ne leur devez pas jusque-là. Après cela, si TOUS persistez dans vos refus, je vous en respecterai davantage; mais, si vous cédez, je ne vous en estimerai pas moins. »
Que dites- vous de Jean-Jacques moraliste consultant et directeur de conscience? Quelle mesure parfaite! quelle justesse de balance et quelle précision I quelle délicatesse de tour, et quelle propriété de termes, pour marquer les moindres degrés ! La morale de Nicole est dépassée; celle de Rousseau est plus vraie en ce qu'elle est plus conforme à la na-
XXXVI MADAME DE VERDEllN.
ture. Mais achevons ; rien de cette lettre ne doit être omis : « Je n'ai pu refuser à mon zèle de vous exposer mes sentiments sur une matière si importante et dans le moment où voUs êtes à temps de délibérer. M. de Margéncy ne m*a écrit ni fait écrire; je n ai de ses nouvelles ni directement ni indirectement ; et quoique nos anciennes liaisons m'aient laissé de l'attachement pour lui, je n^ai eu nul égard à son intérêt dans ce'querjc viens de vous dire. Mais moi, que vous laissâtes tire dans votre cœur, et qui en vis si bien la tendresse et Fhonnêteté, moi, qui quelquefois vis couler vos larmes, je n*ai point oublié Timpression qu'elles m'ont faite, et je ne suis pas sans crainte sur celle qu'elles ont pu vous laisser. Mériterais-je Famitié dont vous m'hoïiorez, si je négligeais en ce moment les devoirs qu'elle impose? »
Voilà une lettre excellente de tout point, qui serait des meilleures et des plus remarquées dans la dernière partie de la Nouvelle Héloise ; voilà la morale du bon sens, de l'honnêteté sans subtilité et sans mysticisme. N'admirez-vous pas comme cet homme qui, dans le même temps, jugeait déjà si à faux de sa propre situation, et dont la vue allait se troubler de plus en plus sur tout ce qui le concernait lui-même, voyait et disait juste sur le cas d' autrui? ♦
El pour apprécier encore plus à son prix le caractère de cptte belle consultation morale, relisez, je vous en prie, dans les Mémoires de madame d'Épinay, les pages toutes légères de ton et toutes railleuses, où il est parlé de celte même relation de madame de Verdelin et de Margéncy : le contraste avec Taccent de Rousseau est frappant ; on comprendra mieux, au sortir de cette double lecture, le sérieux, la dignité et l'élévation qu'il sut rendre aux choses du cœur et de la vie.
MADAME DE VERDELIN. xixyu
Madame de Verdelin ne se rendit pas anx raisons de Rousseau : elle se retrancha dans un sentiment plus vif de ses de^ voirs envers ses filles, et s'arma contre elle-même des promesses qu'elle avait faites à leur père au lit de mort. Bref, elle fit bon marché de son bonheur personnel et dissimula ce qu'elle continuait de sentir tout bas, en remerciant courageusement Margency et le laissant libre de contracter d'autres engagements. Pour plus de sûreté et de bienséance, et afin dé couper court à tous les propos, elle crut devoir prendre un appartement à Tabbaye de Pentemont et y demeura avec ses filles plusieurs années, ne laissant pas devoir de temps en temps ce singulier ami de son choix, mais avec discrétion et en toute convenance. Et sur ce que, cependant, l'idée de mariage revenait quelquefois entre eux et était remise sur le tapis pour Tcpoquequi suivrait l'établissement de ses filles, elle se prémunissait à l'avance et ne se refusait pas ce genre de plaisanterie dont Rousseau a parlé, et qui semble lui avoir dicté son dernier mot sur le <i saint du faubourg Saint-Jacques, » ainsi qu'elle appelait Margency :
c( Il a, disait-elle, l'imagination chaude et le cœur froid... Il y a dix ans, je n'avais à craindre que la rivalité de madame d'Épinay, et elle me faisait moins de peur que celle de sainte Thérèse et de tant d'autres avec qui je n'ai pas l'avantage d'être dans une société intime. » — « Je l'aime assez, disait-elle encore, pour le préférer à tous les plaisirs, mais je ne puis adopter les siens ; je bâille en y pensant, x)