‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 9 sur 73 · XXX MADAME DE VERDELIN · texte numérisé non relu

XXX MADAME DE VERDELIN

affliger mon esprit; depuis que vous m'avez promis d'avoir de l'amitié pour moi, il ne m'est pas venu à Tesprit que vous puissiez me l'ôter. Ce n'est pas mon amour-propre qui me donne cette confiance. » (1*' avril 1763.)

Elle souffrait cruellement, à cette date, des froideurs do. Margency et de ce procédé d un homme qu'elle avait tant aimé, pour lequel elle avait été femme, comme Julie, à s'oublier un moment, et qui se retirait peu à peu d'elle à l'heure où, enchaînée à des devoirs ingrats et pénibles, elle avait le plus besoin d'être soutenue et consolée :

« Le plus grand malheur d'une femme n'est pas d'avoir été trompée dans son choix, c'est d'avoir connu l'amour; il faut se défier de soi le reste de sa vie ; cela faligue et humilie. »

<c A force de maux et de contradictions, j'ai appris à me laisser aller, commeles arbres de mon jardin, au vent qui les plie. Tout ce que je désire comme eux, c'est de ne pas rompre. »

Ainsi éprouvée et ne luttant plus, se sentant née pour la peine et s'y résignant, elle faisait à Rousseau des offres de service si vrais, si évidemment sincères, et d'un ton si doux, qu'il finit par en être persuadé et touché, et par lui accorder cette préférence qu'elle réclamait, qu'elle implorait en ter* mes si soumis :

«Vous êtes persuadé de mon aniitié, mon voisin; vous me permettez d'éprouver la vôtre, voilà la preuve que je vous demanderais : tout ce qui vous connaît a le désir de vous ser* vir et de vous être utile ; peu y trouveraient autant de plaisir que moi. Je voudrais donc que vous me fournissiez quelque occasion d'avoir du plaisir* Je voudrais que vous disposassiez

MADAME DE VERDELIN. mi

de mon teinps, de mes soins et de lout ce que j'ai comme d*un bien à vous ; que ce qui vous manque là-bas, vous m'indiquassiez un moyen de vous le faire parvenir d*ici, où on trouve tout. Je voudrais que vous me traitassiez comine votre sœur: voilà comme Je désire être avec vous; c est ainsi que je vous suis attachée, en y ajoutant la confiance et la vénération qu'on a pour le père le plus chéri, »

C est sur cette oiïre confiante et où elle avait mis toute son âme, que Rousseau ému lui répondait, en regrettaatpour elle qu'elle eût été obligée de rester plus longtemps qu'elle n'avait compté à Paris (27 mars i 763) :

« Une ville où l'amitié ne résiste ni à l'adversité ni à l'absence ne saurait plaire à votre cœur. Cette contagion ne le gagnera pas ; n'est-ce pas, madame? Que ne lisez-vous dans le mien TaUendrissement avec lequel il m'a dicté ce mot là I L'heureux ne sait s'il est aimé, dit un poëte latin ; et moi, j*ajoute : L'heureux ne sait pas aimer. Pour moi, grâces au Ciel, j'ai bien fait toutes mes épreuves; je sais à quoi m'en tenir sur le cœm* des autres et sur le mien. Il est bien constaté qu'il ne me reste que vous seule en France,, et quelqu'un qui n'est pas encore jugé, mais qui ne tardera pas à l'être. »

Ce quelqu'un, apparemment, était le maréchal de Luxem* bourg. Mais un tel mot, une telle exception est à jamais l'hou' neur de madame de Yerdelin et lui assure une place qui n'est qu'à elle dans une histoire de Rousseau.

Ce moment est celui où sa correspondance avec lui a le plus de douceur et respire une intimité touchante. De retour à Soisy, son premier soin est de faire visite à la maison qu'habitait son cher voisin :

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