‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 12 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

vous êtes en grand danger. Le premier procureur du roi du

Parlement de Paris gui vous dénoncera pour être en France

le forcera, quand même il rie le voudrait pas, à vous faire arrêter, et alors les suites seraient inévitaoles et sinistres.

Votre résidence à Amiens est connue : le premier pas à faire est donc d'en sortir secrètement et de nuit, sans qu'on sache où vous allez ; le second est d'aller, en changeant de nom, dans un asile momentané que vos amis vous ont ménagé et qui est hors du ressort du parlement de Paris ^ Ces mêmes amis m'ont fourni Thomme qui vous porte celte lettre ; il vous porte aussi un ordre pour être reçu dans un château. Lorsque vous y serea^ arrivé, il reviendra, et là vous aurez plus amplement de mes nouvelles sur les arrangements possibles pour Tavenir ; mais, monsieur, il faut parer au premier moment, et je vous demande instamment d'avoir encore dans mes conseils et dans mon amitié la même confiance que vous y avez déjà eue. Soyez sûr que je ne négligerai rien pour votre service et que je mets à vous procurer de la sûreté et de la tranquillité plus, d'intérêt que vous ne prenez vous-même à en avoir; mais quittez Amiens, changez de nom, comme vous m'avez offert dans votre lettre de le faire. Je vais tâcher de conjurer Forage et de pouvoir, en sûreté pour vous, vous offrir un asile solitaire et doux, et où néanmoins il ne me sera pas impossible, sans vous trahir, de vous assurer moimême de loin en loin de Tamitié que je vous conserve. Et au reste vous serez le maître de choisir entre celui-là et celui qui vous est offert et de peser l'avantage de l'un et de l'autre, si aucun des deux peut devenir sûr. D'ailleurs, je vous en prie, souvenez-vous de vos engagements avec moi, je ne raé-

^ Rousseau avait déjà quitté Amiens quand celte leUre y arriva )' et les avis du prince de Conti devenaient par conséquent inutiles. On sait que le philo^ sophe s'était rendu d'Amiens à Fleury-sous-Meudon, dans une propriété du marquis de Mirabeau, où il s^iourna jusqu'à son installation au château de Trye.

rite pas que vous y manquiez. Vous pouvez avoir besoin d'argent; si cela est, dites-le-moi et ne me faites pas l'injure d'imaginer qu'en cela je veuille faire le noble : je ne veux que recevoir une marque d'amitié de vous et n'avoir pas le chagrin de craindre que vous ne soyez en détresse.

Juin 1767.

Vous verrez, monsieur, par ce que je vous mandais à Amiens*, et que j'avais fait d'abord ce que j'avais pu et que votre situation est fort critique. Des gens dont j'ai besoin pour pouvoir vous croire en sûreté ne sont pas à Paris. Je ne puis les voir de trois à quatre jours et ne puis par conséquent vous parler positivement d'ici là. La lettre que je vous écrivais vous indique mes vues; mais, aîu nom de Dieu, d'ici à ce que j'aie pu m'assurer de ce qui sera possible pour votre tranquillité, tenez-vous bien caché. On vous a déjà vu dans le parc de Meudon *. Prenez garde à la moindre de vos démarches jusqu'à ce que j'aie pu parler à ceux dont je m'étais assuré d'abord, mais dont il faut que je m'assure de nouveau parce qu]ils n'avaient pas, en me parlant, imaginé que vous viendriez si près de tous les lieux où il est si difficile de demeurer ignoré. Cachez-vous donc bien, ne doutez pas que je ne fasse de mon mieux, et faites-moi savoir vos volontés. Mon objet jusqu'à présent est de vous procurer en France un asile tranquille, si cela se peut en sûreté, sinon d'assurer votre sortie si elle est nécessaire.

Juin 1767.

Voici, monsieur, réponse au mémoire que vous avez en*

* Dans la lettre précédente.

> Rousseau clait, comme nous l'avons déjà ditj cache à Flcurf , prèft de Meu« don, chez le marquis de Mirabeau.

voyé à madame de Verdelin avec le compte des mesures que j'ai prises et mes opinions sur ce qui se peut faire pour votre service ; au reste, si j'y peux concourir, c'est tout ce que je désire, soyez sûr que je ne veux contraindre ni vos démarches, ni vos volontés. Je ne mérile de vous de reconnaissance que pour l'amitié que je vous porte, et je n'en exige ni n'en exigerai que dans un seul point, dans l'intérêt de voire sûreté. Tout ce que je vous demande donc pour prix de l'intérêt que je prends à vous, c'est de ne rien faire pour vous compromettre; d'ailleurs, spéculez, cboisissez, changez de vues ou de lieu, mon amitié vous suivra sans exigence et sans reproche. Mais, je vous en prie, accordez-moi de ne pas prendre de parti sans m'en prévenir. Cela par deux raisons, l'une, pour que, si je le puis, je concourre à rendre sûr le parti que vous prendrez ; l'autre, pour que ceux qui sont liés de parole avec moi pour ne vous point nuire et môme pour vous servir, ne se croient point déliés parce qu'ils apprendraient un parti nouveau et différent de celui sur la spéculation duquel ils m'ont donné leur parole. Cela dil, voici ce que je pense. J'ai, comme vous le dites, beaucoup de terres dans les provinces et dans les pays méridionaux, mais je n'y ai que deux châteaux : un palais, que je n'ai que comme gouverneur, où même je n'ai qu'un appartement et où l'étatmajor de la place a son logement comme moi ; un autre à Lavagnac* que je viens d'acheter, qui n'est point meublé et où je n'ai ni gardes, ni officiers, ni suisse. Le premier ne peut certainement pas vous convenir ; dans le second, vous ne seriez pas en sûreté, et d'ailleurs, comme c'est une acquisition nouvelle, toute la province a les yeux sur ce qu'on y fait pour deviner si je me dispose à l'aller habiter. Il y a un autre inconvénient au parti pour lequel vous paraissez pen-

* Près de Montpellier.

cher d'aller vous établir dans les pays méridionaux : j'ai pu prendre des précautions relativement au parlement de Paris et à celui de Rouen; j*en ai pris relativement aux ordres qui pourraient émaner de la cour, mais je n'en puis prendre dans les autres parlements de province, ni contre les ordres que les commandants dans les provinces à cent cinquante ou deux cents lieues d'ici pourraient donner et qui seraient exécutés avant qu'on pût y parer. Moyennant cela, je vous propose d'aller vous établir à Trye, qui est à quatorze lieues de Paris, dans un vieux château à moi fermé et gardé, et oii j'ai un ofBcier des chasses qui ordonne dans le pays. Ce château est dans le ressort du parlement de Paris, mais il est à une lieue du territoire de celui de Normandie. Je dois croire que si vous changez tout à fait de nom (je dis tout à fait, car celui de Jacques que vous avez pris où vous êtes n'est pas assez changé), et que vous vouliez rester là tranquille et ignoré, vous n'y serez inquiété ni par le ministère, ni par le ministère public du parlement. Le seul danger qu'il puisse y avoir serait qu'un conseiller, qui connaîtrait par hasard votre asile, ne vous dénonçât à la compagnie et ne forçât le ministère public à agir; mais, dans ce cas, 1° je serais averti; 2° pour entrer dans mon château, il faudrait un arrêt du pirlement, et vous -auriez le temps de passer très a l'aise sur le ressort du parlement de Rouen et de vous rendre dans le château où Ton vous avait offert un asile passager et qui n'est qu'à peu de distance de celui que je vous propose. De là nous prendrions des mesures pour vous transporter en sûreté ailleurs, ou hors du royaume si vous le vouliez, sous la protection d'un passe-port sur lequel j'ai lieu de compter, pourvu que le bruit de votre séjour en France soit évité et que votre nom soit bien changé. Je crois donc, mon-

* C'est de ce château, qui nous est inconnu, que le prince parle à Rousseau dans sa première lettre de juin 1767.

sieur, que ce que je vous propose ici est le meilleur parti ; il est trouvé tel par ceux du concours de qui j'ai affaire pour votre sûrelé. Mandez-moi, je vous prie, ce que vous en pensez. Si ce parli vous convient, préparez-vous à le suivre dès jeudi; si vous eu préférez un autre, dites-le-moi et ce que je puis faire pour y concourir et vous le rendre sûr. J'aurai voire réponse demain, vous aurez la mienne après-demain d'assez bonne heure pour, si vous allez à Trye, pouvoir partir dans l'aprèsdînée et y aller coucher. Je m'empresse de faire partir ma lettre et la finis sans assurances vaines dont j'espère que vous n'avez pas besoin de ma part, et dont je serais allligé d'avoir à faire vis-à-vis de vous.

Juillet 1767.

J*àvais projet d'aller à Trye, je ne l'ai pu en arrivant parce que les deux jours que j'ai étéàrile-Adam,d'unepart, jeme suis purge, et d^unc autre mes chevaux n'y étaient pas de retour, et je n'y en avais que pour ni'y mener, sans cela j'aurais déjà mis ordre au tracassage de valets dont je sais, monsieur, que vous êtes tourmenté*; mais je ne pouvais le faire sans y aller, et je ne pouvais y aller sans affectation, sans vous afficher, en partant d'ici exprès. Je devais attendre que je fusse établi à l'Ilc-Adam et que le prétexte d'une chasse me fît faire simplement ce petit voyage. Après les ordres que j'avais donnés à Mannoury*, je pensais qu'il en aurait imposé, que rien ne transpirerait et que j^avais le

* C'est priacipalement pendant son séjour au château de Trye que Rousseau fut assailli par les craintes imaginaires qui le poursuivaient déjà depuis plusieurs années. La leltrc qu'on a sous les yeux fait voir qu'à peine installé dans ce château, Jean-Jacques se crut la victime de trames ourdies contre lui par les domestiques du prince.

' L'intendant du château de Trye.

temps. Je vois par sa lettre el par la vôtre ^ que je me suis trompé et j'en ai du regret. Je mande ici tous ceux que je sais qui se sont mal conduits pour approfondir la matière, leur en imposer, ou les punir et même m'en défaire s'il n'y a pas d'autre remède. Au reste, tout ce que je vous dis là n*est pas pour vous contraindre ni pour rien exiger de vous ; vous êtes libre, et je sais à quel point votre liberté vous est chère. C'est votre bonheur, c'est votre sûreté, votre tranquillité et votre satisfaction que je souhaite. Ainsi, quelque regret que j'eusse de n'y pouvoir contribuer, je ne mettrai jamais d'obstacle à ce qui pourra les assurer, mais permettez-moi de vous représenter que je suis innocent des tracas qui vous dégoûtent d'un asile sûr et tranquille, que je n'ai pas de tort de n'y avoir pas encore remédié, que le remède en est facile. J'ai peut-être à vos yeux le tort de vous avoir négligé depuis mon retour, de ne vous avoir pas écrit (car, par prudence pour vous-même, je n'ai pu faire un voyage exprès pour vous voir, et avant mon retour je ne pouvais, sans vous découvrir, vous écrire par la poste). Si vous trouvez le tort assez grand pour m'en savoir un tel mauvais gré que de ne vouloir plus de moi le moindre petit service, je m'en afflige et me le reproche; je m'en humihe; je m'avoue un dissipé et un paresseux, mais je vous assure que mon amitié pour vous n'en est pas moins sincère. Si malgré cela vous ne voulez pas me le pardonner et que, pour m'en punir, vous ne vouliez plus recevoir l'asile que je vous avais donné, je vous demande au moins de me donner le temps de prendre les moyens de vous mettre en sûreté dans la traversée que vous serez obligé de faire en France. Pour cela, il faut que je sache et votre détermination et vos projets. Je voudrais bien que la réflexion et la justice que vous devez à la réalité de mon amitié pus* sent faire changer ceux que vous avez à présent.

* Ijettre inconnue.

Août 1767.

Je ne répondrai, monsieur, à aucun des articles de votre lettre \ M. Coindet se chargeant, d'après notre conversation, de vous tranquilliser sur tous les points '. II vous expliquera (|ue je n*ai jamais eu la moindre idée d'altérer votre liberté, que je ne vous ai parlé que pour être à portée, lorsque vous en voudrez faire usage, de vaquer à votre sûreté. Il vous expliquera aussi, mieux que je n'ai pu faire, les raisons qui m'ôtent les moyens de vous procurer dans une autre contrée l'asile que vous auriez préféré d'y avoir. Il vous dira encore leg ordres que j'ai donnés par lesquels vous verrez que je suis bien loin de vouloir en rien vous contredire, puisque je me résigne même à vos lubies (passez-moi le mot) ; mais je trouve que c'en seraient si vous n'usiez pas des petits agréments que fournit la campagne; je vous proteste que moi j'en userais si j'étais chez vous. Cela dit, vous êtes le maître sans me fâcher de ne pas suivre l'exemple que je vous donnerais en pareil cas, comme de m'obliger en vous en rapprochant davantage. Demain, nous arrangerons voire départ pour vendredi. M. Coindet vous dira la manière; il vous dira aussi mes réflexions sur vos noms et sur la nécessité que mademoiselle Levasseur en change. Pour Dieu, monsieur, ne me croyez pas tyran, «t croyez-moi seulement et franchement votre ami.

* Lettre inconnue.

' Coindet s'est acquitté de cette commission dans une lettre à Rousseau du 18 août 1767.

Nous regrettons que le manque de place nous empêche de donner dans ce recueil les lettres de Coindet à Rousseau; ces lettres renferment, entre aulres une foule de détails relatifs au prince de Gonli.

L'iie-Adain, 19 septembre 1767.

Je comptais vous aller voir, monsieur, mardi ou mercredi dernier : une maladie cruelle dont un de mes anciens amis vient de mourir m*â obligé à faire des voyages à Paris qui se sont opposés au projet que j'avais d'aller à Trye. Des devoirs à rendre à une famille malheureuse me forceront d'aller passer deux jours à Paris au commencement de la semaine; de sorte qu à cause du monde que j'ai ici et que j'aurai quitté, et d'un détail d'équipage de chasse dont je ne pourrai me servir qu'à la fin de la semaine au plus tôt, il faut que je remette à ce temps, ou au commencement de la semaine qui suit celle où nous allons entrer, le plaisir que je me fais de vous voir, de vous entretenir et de vous parler démon amitié.

LUle-Adam, 28 septembre 1767.

Samedi dernier, monsieur, mes relais étaient en chemin pour me mener vous voir ; au lieu de cela, j'ai été obligé d'aller à Paris. Ce même jour, mon neveu est venu ici; je n'ai pu désemparer pendant qu'il y était, et je me trouve forcé par une nouvelle circonstance de retourner à Paris demain au soir ou après-demain au plus tard. Ce ne pourra donc être que lundi ou mardi * pour le plus éloigné que je satisferai à l'impatience que j'ai toujours eue devons voir, et à celle que vous me paraissez avoir d'être quitte de ma visite. Je m'afflige du motif que vous en avez, sans prétendre le contredire, et je vous remercie de la complaisance que vous

Le prince alla en effet voir Rousseau ce jour-là, comme le montre une lettre de ce dernier a Du Peyrou du 5 octobre 1767.

10 LETTRES DU PRINCE DE CONTl

avez eue d^allendrc cette visite et pour le plaisir que je m'en fais, et à cause que je crois utile à vos projets, quels qu'ils soient, que nous ayons pris langue ensemble pour faire, autant qu'il sera en moi, que mon amitié vous serve à quelque chose.

L'Ile-Adam, 9 riovembre 1767.

Je suis bien affligé, monsieur, de voir que votre situation n'est pas devenue plus paisible. Cependant vous me dites que les apparences sont favorables, mais vous croyez qu'elles couvrent des ténèbres^; je ne puis pas plus les pénétrer que vous. Je suis convaincu que vous vous trompez en cherchant un moteur étranger à ces bêtises de paysans et de valets ; j'ai mis toute mon attention à pouvoir découvrir s'il y en avait, et tout m'a persuadé le contraire. Vous savez que c*est parce que vous ne l'avez pas voulu que je n'ai pas déplacé ceux qui peuvent vous être suspects, permettez-le-moi, et je le ferai sur-le-champ. Je voudrais que vous pussiez vivre chez moi content et tranquille, parce que je vous y crois plus en sûreté qu'ailleurs. Je m'affligerai quand vous voudrez recommencer à vous exposer, mais Dieu me garde de tenter, même par les droits de Tamitié, de vous contraindre ou de gêner votre liberté. Je vous avoue que je ne crois pas y porter atteinte en vous demandant d'être d'avance dans la confidence de vos résolutions, afin d'avoir le temps, si elles ^ont contraires à mes désirs, do faire au moins ce que je pourrai pour votre sûreté. Je vous garderai le secret que vous m'avez demandé. Non certainement, monsieur, vous ne serez pas déshonoré ; mais vous serez condamné, mais des hardiesses inutiles seront données comme une manie vaine de

Lettre inconnue.

faire parler de vous; votre réputation en déchoira. Vous meltrez vos amis au désespoir, et des malheurs dans lesquels vous serez, et des injustices que vous essuierez de la part des hommes faibles, qui ne savent que donner de mauvaises causes aux meilleures actions, parce que les bons motifs ne sont ni dans leurs cœurs ni même à leur connaissance, et c'est là le grand nombre. Pour Dieu, monsieur, ne vous y commettez pas, et épargnez-en la honte et la douleur à vos amis.

Je suis très-fâché de Tinquiétude que vous cause la santé de M. Du Peyrou^ Je n*ai ici ni médecin ni chirurgien à moi, il n'y a que celui du village qui n'est qu'un barbier; si le mien y eût été, je vous Taurais envoyé. Il y a un jeune médecin à Beaumont qu'on dit n'être pas mauvais, le voudriez-vous? Vous devez en avoir un 5 Gisors. Du reste, j'espère que le retour de la goutte sera la solution de cette maladie, et je ne doute pas que M. Du Peyrou n'ait travaillé à la rappeler par l'eau et la moutarde. Lorsqu'il sera îhieux, s'il veut venir ici, je le recevrai avec grand plaisir.

Voici ma marche : je suis céans jusqu'au 3 ou 4 de décembre, mais je vais à Paris toutes les semaines à cause d'un chapitre de Tordre de Malte où j'ai affaire. Par exemple j'y vais mercredi et en reviens jeudi, j'y retournerai et en reviendrai de même l'autre semaine, mais je ne peux savoir d'avance le jour. Comme je n'y suis jamais que de la veille au lendemain, si M. Du Peyrou arrivait ici un jour que je serais parti, il serait sûr de mon retour pour le jour d'après.

J'espère que vous me donnerez encore de vos nouvelles, et que vous ne refuserez pas, quelque parti que vous preniez, de me mettre à même de vous être bon à quelque chose. J'espère que vous pèserez les différentes

* Du Peyrou était alors auprès de Rousseau. Il venait de tomber gravement malade d'une attaque de i^oulte remontée.

réflexions que j'ai faites avec vous lorsque je vous ai vu. J'avoue que je voudrais bien que vous voulussiez me parler plus clairement. Je blâme votre réticence et la résolution où vous êtes de ne vous expliquer que lorsque vous ne serez plus à Trye, mais ceci est dans l'étendue de cette liberté que je ne veux ni altérer, ni effrayer. Ainsi, je me soumets à l'ignorance où vous voulez me laisser, quoique en cela je ne vous trouve pas raisonnable ; l'amitié doit servir Tamitié à sa guise, et la mienne, pour alarmée qu'elle soit, n'est ni ne sera jamais altérée.

Paris, 9 Janvier 1768.

Lorsque Coindet me remit votre lettre *, j'étais dans Tincertitude mais dans l'espérance de pouvoir vous aller voir ; je ne l'ai pu avant le Jour de l'An. D'ordinaire, je fais un voyage à rile-Adam aux Rois, et je complais me dérober un jour pour aller à Trye; mais je suis tombé malade des incursions vagues d'une goutte douloureuse,- ce qui m'ôle tout espoir de trouver de quelque temps d'ici le joint d'aller converser avec vous, ayant ouvert ma maison et ne pouvant guère m'absenter de Paris pendant cette saison, pour moi de représentation. Dénué quant à présent de toutes mes espérances, je prends donc le parti, monsieur, de vous envoyer un de mes gens qui me rapportera en sûreté ce dont vous voudrez le charger. J'ai bien du regret, après avoir tant attendu, de me voir frustré du plaisir de vous embrasser et de vous renouveler les assurances de mon amitié.

' Lettre inconnue.

Paris, 3 février 1768.

J'aurais peut-cire à vous gronder, monsieur; j'aurais quelques reproches à vous faire de Tespèce d'inquiétude que vous avez eue, du doute où vous avez été de la constance de mon amitié, de quelques démarches que vous avez faites sans me les communiquer, mais l'amitié ne reproche point. Vous avez été tourmenté, elle ne doit que compatir à vos tourments. J'ai pris les mesures nécessaires pour que vous puissiez remplir en sûreté tes nouvelles spéculations que vous avez faites pour vous fixer dans des lieux plus propres à votre santé. Vous pouvez donc, je crois, sans danger, suivre le projet de vous établir dans le ressort de Bombes, et même vous en approcher, en attendant que les arrangements pour vous y établir soient faits, et en acceptant un séjour passager qui vous est offert dans la Bresse ; mais tous ceux dont j'ai besoin pour votre service exigent toujours le nom de Renou, et excluent constamment tout séjour dans le ressort de Paris. Si tout dépendait de moi, vous seriez moins contrarié ; mais il faut plier sous les circonstances. Croyez, monsieur, à mon amitié, je vous en prie, et croyez-y toujours.

Paris, 23 mars 1768.

C'est un presque vieillard qui a la honte d'être presque aussi dissipé qu'un jeune homme, c'est un lanternier, un paresseux de caractère qui a les premiers torts, c'est un malade qui a celui de n'être pas parti aujourd'hui; mais moi, l'ami bien sincère de M. Renou, je n'en ai point. En vain

M. Rcnou m'a-t-il accablé de reproches dans une lettre qu'il a écrite à madame de Boufflers \ sur le délai de mon voyage, je le renvoie à gronder le vieillard dissipé et à lui en faire honte, cela sera juste ot le vieillard sera honteux. Pour le défaut de réponse, il est sur le compte de Topinion où j'étais de quatre jours en quatre jours de pouvoir partir pour Tryr. Enfin, aujourd'hui, mes relais partis, mon départ annoncé, c'est un catarrhe qui me travaille également la tête et la poitrine, ou l'humeur de goutte qui en a pris la ressemblance, qui m'a empêché de monter dans une chaise tout attelée et m'a confiné au coin de mon feu sans que je sache pour combien de temps. Plaignez-moi donc, monsieur, de ne pouvoir encore aller m'excuser moi-même très en détail sur ce que vous me reprochez, et recevez l'abrégé de mes excuses en attendant que je puisse vous aller voir. Le fermier que vous m'avez envoyé vint que j'étais en affaires ; je ne pus lui parler, il s'en alla, je l'oubliai, et quand je m'en ressouvins, il n'était plus à Paris, car je Tai demandé, m'en étant ressouvenu tout seul. Le jardinier, j'avais rerais à vous en parler quand je vous verrais et je comptais toujours vous voir bientôt ; j'avais donc remis à ce temps à vous représenter que vous étiez trop bon, qu'avec de telles gens ce pouvait être duperie, que tout le monde n'est pas assez généreux pour se corriger par la générosité d' autrui, et cependant j'étais déterminé à déférer à la vôtre. Quant au vicaire, je ne pouvais rien décider, parce que le curé qui veut se retirer est un protégé de ma mère, que je ne dois, ce me semble, recevoir sa démission que quand ma mère aura approuvé qu'il ladonne,etquejusque-làjenepeux promettre ni donner une chose que je ne dois pas tenir pour vacante. Sur ces misères, voilà mes excuses; voici celles sur ce qui est plus important et plus intéressant» Vous m'avez

* Lettre inconnue.

écrit une lettre' qui contient vos vues et vos projets; ma

paresse, si vous vouiez, mais plutôt ma défiance de ne pas

bien rendre différentes nuances et différentes observations

dont la chose me parait susceptible, me faisait préférer

d*en parler à en écrire, et je le fais encore. Je ne dirai donc

ici autre chose sinon que je ne contredis à rien, que je ne

demande que d'en causer avec vous avant, et que de convenir

ensemble de tout ce que je peux pour que tout ce que vous

voudrez faire se fasse avec le moins de danger possible pour

vous, c'est ce que je remets encore à discuter au premier

moment où je pourrai vous aller trouver. Si cela me devient

impossible avant mon voyage à rile-Adam à Pâques, ou je

TOUS enverrai pendant ce voyage une voiture pour venir à

moitié chemin et j'irai de mon côté vous joindre, ou bien le

jour de Quasimodo j'irai à Trye, et si d'ici au mercredi saint

cela m'esl possible, j'irai vous y trouver, sinon je prendrai

pour vous voir une des deux manières que je viens de vous

dire. En attendant, croyez à mon amitié, à sa sincérité et au

désir que j'ai qu'elle puisse quelque chose pour votre bonheur.

Voilà une lettre de madame de Boufflers que je me charge

de vous faire passer; il faut que je sois à la fois la plus grande

dupe et la plus grande bête si vous devez avoir défiance de

ses intentions à votre égard *.

8 iTril 1768.

Je reçois, monsieur, votre lettre'; je vous demande, par amitié et par reconnaissance de la mienne, d'attendre ma

^ ' Lettre inconnue.

* la réponse de Rousseau à la lettre de la pomtesse de Boufllers, dont il est question ici, est du SimarslTCfti Rousseau / parle de la lettre do prince de Gonti qu'on vient de lire* ^ Lettre inconnue.

venue sans rien dire ni faire. Je serai après-demain dimanche à Trye ; j'envoie un ordre à Mannoury de faire ou de laisser ouvrir feu Deschamps; vous le lui ferez remettre si vous voulez, je le crois inutile.

Je vous réponds qu'il n'y a pas eu le moindre propos qui me soit revenu de Tespèce de ceux dont vous me parlez. Pour Dieu, attendez-moi; je serai avec vous dimanche; soyez Iranquille d'ici là *.

L'Ile-Adam, 9 avril 1768.

Il est nécessaire, monsieur, que ce soit en conversation que je vousdise tout cequej'ai fait, et que je prenne en conséquence avec vous les arrangements relatifs à voire volonté. Je vous avais promis de vous voir demain, mais je vous prie de consenlirque ce ne soitquelundi, après-demain. Vous aurez une voiture, des chevaux, un relais pour me venir trouver à Sandricourt, où je me rendrai à deux heures après-midi, et d*où je reviendrai ici, et vous aurez le temps de retourner à Trye. Excusez-moi de cette remise, qui ne tient qu'à des arrangements futiles de société, et qui ne peut faire un grand dérangement dans vos projets. A lundi donc. Mannoury est chargé d'arranger les chevaux là-bas ; vous en trouverez à moitié chemin.

18 avril 1768.

Dieu me punisse éternellement, monsieur, si je puis ni

^ Rousseau, l'esprit frappé par la mort subite de ce Deschamps, un des employés du château de Trye, s'était imaginé qu'on pourrait le soupçonner de l'avoir empoisonné, et, pour mieux faire éclater son innocence, il avait supplié le prince de Conti d'ordonner l'autopsie du mort.

dois altribuer Tair effaré que vous croyez avoir vu à une femme de chambre à autre chose qu'à la crainte que je trouvasse mauvais qu'elle se fût Irouvée là *. Au reste, je ne sais ce que veut dire cette phrase : « Jugez si je m'abstiendrai cV aller à Paris '. » Si c'est le projet à venir dont vous parlez, je ne puis qu'en gémir, comme je vous l'ai dit. Maïs, si c'est une nouvelle détermination de hâter cette fausse et extravagante démarche contre vos engagements et mes paroles, je dois à l'amilié mçme que j'ai pour vous de vous dire que c'est manquer à tout à la fois. Je souhaite ardemment que vos réflexions aient plus de succès que les paroles d'un ami qui le restera, mais pour s'affliger si elles ne sont pas plus justes.

L'iic-Adam, irifli 1768.

Je n*ai pas pu vous répondre hier, monsieur, parce que nous avions un spectacle, et que, comme rien n'était prêt, je n'ai pas eu un moment jusqu'à quatre heures du matin que la compagnie n'a pas désemparé. Aujourd'hui, comme le vent empêche les dames d'aller à la promenade, je lis ai encore sur les bras ; mais je m'échappe un moment pour vous écrire., Ce que contient votre billet', et les remarques que vous avez faites, pourraient faire imaginer que Ion vous examine. Cependant, je vous avoue que je suis persuadé que les gens en place et qui ont le pouvoir ne sont ni inquiets de vous, ni malvoulus contre vous, et qu'il n^y a point eu d'ordre

^ Ce passage doit avoir rapport à l'entrevue qui eut lieu, quelques jours au paravaiit, entre le prince et Rousseau, et dont il est question dans la lettre précédente.

* Phrase d'une lettre de Rousseau qui nous est nconntie.

^ Billet neoiinu.

doiiné de leur part. Je ne puis ni ne dois croire qu aucun de ceux à qui j*ai été obligé de parler pour votre service veuille me tromper à cet égard. Quant à vos arrangements, ils sont fort analogues aux miens. Je serai avant vous à Paris; tout sera arrangé pour votre logement dans mon propre hôtel, au Temple. En y arrivant, vous n'aurez qu'à me demander sous voire nom de Rcnou, et, à mon défaut, mon concierge, nommé Frichet. Je trouverais votre idée de donner d'avance vos commissions à La Roche fort, bonne ; je le crois un garçon honnête et sûr, et je trouve un moyen que vous puissiez l'employer sans risque, c'est de vous l'envoyer a Trye. Cela se peut faire simplement. Madame de Luxembourg est ici, et La Roche y sera demain ou après-demain. Si cela vous convient, renvoyez-moi demain le fermier de Trye, cf , après-demain ou lundi au plus tard, La Roche retournera avec lui vous trouver. Au reste, je vous demande, par amitié, de vous tranquilliser l'esprit. Quoique je ne fusse pas de votre sentiment à bien des égards, je suis entré dans vos vues, j'ai fait ce que la prudence peut permettre pour que vous puissiez les suivre îjvec sûreté ; je me suis mis en avant : en conséquence, ne changeons plus; je veillerai à votre service et à votre tranquillité. Ne songez point au sacrifice de votre liberté quand il n'est pas nécessaire, et surtout bannissez le retour déraisonnable de Tidée d'affronter les lois, et de vous livrer à la sévérité que leur donneraient les hommes. Vous n^.e l'avez déjà accordé, j'ai agi et parlé en conséquence. Pour Dieu, ne vous prêtez plus au retour de cette pensée. Songez que vous êtes convenu avec moi de n'être que Renou, et de ne vous point afGcher à Paris, où je vous verrai et où je vous renouvellerai, dans toute la sincérité de mon amitié, tous les engagements que j'ai pris envers vous pour la tranquillité de votre esprit et de votre cœur^ relativement à madame Levaspenr, et à tout ce qui pourra contribuer à votre trnnqu'llilé

et être en ma puissance. Mais, je vous en prie, par le retour du fermier de Trje, Iranquillisez-moi sur cette ptirase de votre lettre « que vous voulez vous livrer sans mystère à la discrétion des hojnmes. » Si cette funeste pensée que vous m*avez sacrifiée' l'emportait, vous m'affligeriez et me commettriez cruellement.

N'oubliez pas de m'envoyer le fermier demain et de me mander si vous voulez que La Roche aille vous trouver. Je' pense que son voyage est absolument sans aucun inconvénient.

JumMTCS.

Je vous renvoie, monsieur, le fermier de Trye, que je fais partir avant jour, pour qu'il vous prévienne de l'arrivée de M. La Roche. Sur ce que vous m'aviez mandé, madame la maréchale, à qui j'avais dit que vous en auriez peut-élre affaire, m'avait donné une lettre que je lui avais envoyée par un eicprès. Il est arrivé aujourd'hui, et, sur la dernière phrase de votre lettre d'aujourd'hui*, je le fais partir demain pour^ Pontoise et Gisors, et il sera rendu avant dîner chez vous. Je suis convenu avec madame la maréchale que ce voyage ne rempéchera pas d'être à vos ordres le 4 ou le 5 jusqu'au 12 ou 13, et je m'arrangerai pour que, selon que vous vous arrangerez définitivement, il aille vous trouver avec une voiture qui pourra vous servir à tous deux pour le retour. D'ailleurs, d'ici là, je prendrai toutes les mesures que mon amitié pour vous pourra me suggérer. Ou je connais bien mal les hommes, ou vous pouvez vous fier à La Roche et compter sur lui. Je l'ai vu pleurer tantôt de tendresse pour vous. Il

* Lettre inconnue.

peut rester chez vous jusqu'à mardi. Par son retour, instruisez-moi de vos derniers arrangements. Bonsoir; croyez bien, je vous prie, à mon amitié; elle est sincère.

Néinc jour.

Je donne co mot à La Roche seulement pour qu'il n'arrivo pas les mains vides, car je vous ai écrit un peu plus au long par le fermier. Arrangez bien tout ensemble, qu'à soif retour il m'apporte mes instructions. Je ferai certainement de mon mieux. Bonsoir, monsieur ^

5 avril 1769.

Madame la cpmtesse de Brionne m'a fait remettre par quelqu'un de mes amis, et de sûr, la lettre que vous lui avez adressée pour moi. Il y a six jours qu'elle m'est parvenue, et elle est datée de Bourgoin du 9 novembre de l'année passée *. •J'en ai reçu, comme vous savez, de postérieures de vous par d'autres voies, et j'y ai répondu en une seule lettre* que je vous ai fait passer par un de vos amis de Lyon, pour vous mander ce que j'avais fait et ce que je pensais sur votre changement d'habitation. Je vois avec douleur que vous nourrissez vos inquiétudes, et que sans doute il y a des gens qui se

* Rousseau quitta brusquement le château de Trye, peu de jours après la réception de cette lettre, sans attendre l'époque qu'il avait fixée au prince pour son départ. U avertit ce dernier de sa résolution dans une lettre de la Correspondance générale en date de juin 1768.

' LcUrc inconnue. — Rousseau était établi à Monquin, au-dessus de Bourgoin.

3 Toutes les lettres dont |arleici le prince de Conti sont inconnue?.

A J.-J. ROUSSEAU. 2i

plaisent à exciter vos défiances et à vous tourmenter. Je vous jure que je n'ai aucune connaissance que vous soyez accusé d'aucun crime, que je n'en ai pas plus d'aucune trame secrète contre vous, ni dons le temps que vous avez été décrété, ni depuis. Pour ce qui est du soupçon que vous avez de madame de Luxembourg, je mettrais tout ce que j*ai de plus cher et ma vie qu'il n'en est rien et qu'il n*en a jamais rien été; je suis sûr qu'elle vous aime et ferait tout pour votre bien. Méprisez donc ceux qui vous peuvent faire de pareils contes ; méprisez ces viles calomnies, et condamnez voire projire imagination quand elle se prêtera à ces défiances qui n'ont ni fondement ni existence. Je ne doute pas que madame de Brionne, à qui je sais que vous demandez de vous parler avec sincérité, ne vous tranquillise autant que moi. Je souhaite ardemment que vous veuilliez vous fier à l'uniformité du langage que vos amis, s'ils le sont, vous tiendront contre les soupçons qui sans cesse vous affectent. Je ne saurais trop vous répéter que vous devez à cet égard vous défendre, non-seulement de ce qu'on peut vous dire, mais de ces remarques que vous croyez faire et auxquelles vous donnez des causes, des motifs et une valeur sur lesquels vous vous livrez trop à votre déGance, qui rend, malgré le génie que Dieu vous a donné, vus conceptions mêmes fautives. C'est mon amitié qui vous parle; vous la trouverez toujours. Si je croyais qu'on vous dressât des embûches, je ne serais pas tranquille; je le suis, parce que je ne vois rien à craindre pour vous en ce genre, et que j'espère que vous prendrez enfin le parti de vous défendre à vous-même de consentir et de croire à toutes ces idées sans réalité qui font seules voire malheur à présent.

22 LETTRES DU PRINCE DE CONTl

16 juin 1769.

Votre lettre, datée de Bourgoin du 51 mai, ne m'a été rendue, monsieur, qu'avant-hier, et m'est venue, je ne sais par quelle raison, par Chaumont, du moins l'adresse en étaitelle timbrée. Puisque vous voulez me voir et me parler, monsieur, il faut au moins en prendre les moyens les moins déraisonnables. Venir à Paris le serait à l'excès, et, ce qui est plus fort, serait absolument contraire aux conditions auxquelles on s'est prêté, et on se prèle à vous garantir de la loi qui a été tournée contre vous, conditions que vous avez acceptées et auxquelles il serait contre la bonne foi de manquer. Le seul moyen tolérable qui existe de nous voir, c'est que vous profitiez du séjour que je vais faire à Pougues, près de Nevers, et que vous veniez m'y trouver, toujours sous le nom de Renou. Là nous verrons ce qu'on peut faire pour vous satisfaire l'esprit. Quant au parti de pouvoir, sans concert ni approbation tacite du gouvernement, aller partout le royaume à votre volonté, changer de lieu et d'habitation sans en instruire aucune des personnes dont le concours est nécessaire pour votre sûreté et pour votre tranquillité, cela me paraît un parti impossible. Celui de sortir du royaume se peut, mais je crois qu'il mérite d*être pesé. Si vous prenez le parti d'aller à Pougues me voir, nous le discuterons ensemble. Si vous prenez celui de sortir du royaume, je demanderai et je crois que j'obtiendrai le renouvellement du passe-port qui vous est nécessaire ; mais je vous demande par amitié, monsieur, de ne prendre aucun de ces deux partis jusqu'à ce que vous m*ayez vu à Pougues, ou que vous ayez reçu le passe-port dont vous aurez besoin si vous vbulez sortir de France, et que

A J.-J. nOL'SSK.XU. 23

je demanderai sur-le-champ dès que vous m'en chargerez définitivement. Au reste, je serai arrivé à Fougues le 50 de ce mois-ci, et c'est là qu'il faut adresser à la poste restante les lettres que vous pourrez m'écrire, si vous ne recevez pas celle-ci à temps d'y répliquer de sorte à ce que la vôtre puisse m'êlre rendue à Paris avant le 27. Je vous assure que je vois avec bien du chagrin que vous êtes toujours livré à des inquiétudes que je crois n'être pas aussi fondées que vous les croyez; que je désire votre bonheur, que je ferai tout ce que je pourrai pour votre service, et que j'ai toujours pour vous une véritable amitié.

Pougiies, 1769.

Voire lettre du 18, monsieur *, vient de me parvenir. Vous savez que je n'ai pas la vocation devons contrarier; mais vous savez aussi que Lyon est du ressort du parlement de Paris; que tous ceux dont il a fallu que je m'assurasse pour votre tranquillité et votre sûreté, se sont prêtés à mes sollicitations, à la charge que vous ne seriez pus dans ce ressort, nommément celui que le devoir de sa charge rend de droit le plus difficile. Ce serait donc aller contre ce qui les a déterminés à prendre avec moi des engagements qui vont à votre bien que de venir, contre ce qui a été stipulé, dans le ressort de Paris. Je ne l'exclus pas à jamais, mais je crois devoir vous l'exclure avec franchise jusqu'à ce que j'aie pris langue avec les mêmes personnes, et que je voie possibilité pour vous de suivre votre projet avec sûreté. Au reste, je crois que vous n'ê:es pas encore sans inquiétude, car ,vous devez croire être fort examiné

* Leltrel ncoanu .

2t LKTTr.ES DU PRINCE DE CONTI

et suivi : tous Têtes en effet. Je sais que le lieutenant de police (le Grenoble vous fait pour ainsi dire garder à vue. Mais je crois pouvoir vous certifier que ce n'est que lui ; ainsi ne vous figurez pas d'autres causes. Cela va finir par les mesures qu'un galant homme qui vous portera cette lettre va prendre et est à portée de prendre efficacement. Il m'u parlé de vous comme sachant qui vous êtes, ainsi que bien d'autres, et, de plus, vous offre tout ce qui peut dépendre de lui-même : une retraite nu milieu du pays de la botanique. Je l'ai prié de faire connaître à ceux à qui il en est besoin, tout l'intérêt que je prends à vous, moyennant quoi, avec quelques autres mesures que j'avais prises et fait prendre, j'espère que vous serez tranquille. Les persécutions de curiosité du liiulenant de po- Uce une fois cessées, vous verrez que personne ne vous tend des embûches, et cela contribuera à votre repos en attendant qu'il y ait jour à ce que vous puissiez choisir un pays qui vous soit plus agréable à habiter.

Sitôt que j'ai pu supporter la voiture après ma maladie, je me suis transporté ici, et je commence à me rétablir. Si, à mon retour, mademoiselle Renou^ n'est pas partie, je la ferai prier de me voir auparavant, et elle vous portera de mes nouvelles. Ne vous dépitez ni ne vous impatientez, mon amitié vous le demande. Je ne puis rassembler à mon plaisir les gens dont j'ai affaire. Quand il faut traiter ce qui vous regarde, je ne puis être sûr de les persuader, et de le tenter ou d'y parvenir ne peut être que long; mais on parvient dans un temps à ce à quoi on ne peut parvenir dans un autre. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et comptez toujours sur ma très-sincère amitié.

Théi'cse Levafscur, qui avait aussi pris ce rom.

10 heures cl demie du soir, juillet 1769.

Je reçois votro billel^, monsieur. Une chaise à moi sera demain matin à Nevers et pourra vous amener ici*. N'y arrivez que sur les quatre heures et demie, parce que je suis jusqu'à celte heure-là aux eaux avec tout le monde. Si Ton peut trouver un gite ici, vous en aurez un; sinon ma chaise vous ramènera coucher à Nevers. Je vous donne bien le bonsoir.

2 septembre 1769.

Ce n'est qu*liier, monsieur, que j'ai pu achever de m'acquitter de la déraisonnable et désolante commission que vous m'avez donnée. C'est avec le plus grand regret et unique • ment par fidélité que je l'ai exécutée. J*en gémis, mais je remplis mes engagements en vous disant qu'elle est faite, et mon devoir en vous jurant que vos spéculations vous trompent, que vous vous ferez tort et ne ferez point de bien en suivant vos idées, qu'elles vous rendront et mon amitié, et la bonne volonté de mes amis inutiles, et nous mettront tous hors de portée de vous répondre de rien en aucun sens, soit du côté de la cour, soit du côté du parlement. Au reste, d*après ce que vous m'avez dit, j'ai assuré que vous continueriez à vous appeler Renou. Je pleure, m'afDige et vous embrasse.

* Biliel inconnu.

* A Fougues, où le prince de Conli prenait les eaux. L'entrevue de ce dernier et de Rousseau eut elTcctivcment lieu le lendemain, comme on le voit par une lettre de Rousseau a Du Peyrou eu date de Nevers, le 21 juillet 1760.

BoufflerS'Romel (la comtesse de), née Saujon. Non moins célèbre par sa beauté que par son esprit et ses connaissances, elle fut atticliée, aussil6t après son maridge, à la duchesse d'Orléans, aïeule du roi Louis-Philippe. S'élant brouillée avec cette princesse, elle se lia intimement avec le prince de Conti. A la mort de son mari, elle aspira, à ce qu'on prétend, au rang de princesse ; mais elle se vit bienl6t trompée dans son espoir. Madame de Bonfflers avait une grande prétention au savoir, et était fort avide de louanges. Elle fit une tragédie en prose qu'on ne joua ni n'imprima, mais dont on parla beaucoup. Ce fut elle qui établit des relations entre Hume et Rousseau, et qui engagea ce dernier a passer en Angleterre.

L'Ile-Adaro, 17G0.

M. le prince de Conti a su, monsieur, que vous aviez élé incommodé; il craint que vous ne vous fatiguiez en copiant la musique qu'il vous a donnée, et il m'a chargée de vous dire qu'il n'en est pas fort pressé maintenant et qu'il vous prie de ne vous en point tourmenter. Je le suis beaiicoiip, monsieur, de ce que j'ai appris de votre santé. Le désir d'en savoir des nouvelles plus particulièrement me fera hâter le projet que j'avais déjà de vous faire ma visite, je m'ennuie extrêmement d'être si longtemps sans vous voir. Le manque de chevaux et quelques petites indispositions que j'ai eues moi-même m'ont empêchée jusqu'à présent d'aller à Montmorency,

mais plutôt que de retarder davanlage, je me sens le courage de faire une partie du chemin à cheval, quoique je ne sois ni fort habile, ni fort hardie. Je crains, monsieur, que lorsqu'il se passe un temps aussi considérable sans que vous entendiez parler de moi, tous ne vous figuriez que je vous oublie, ou bien que vous ne m'oubliiez vous-même; Tun et Taulre seraient fort injustes et me feraient une peine exirême. Vous savez sur quel fondement s*est ctabhe Tamilié que j*ai pour vous, rien ne peut la détruire, et pour celle que j*attends de vous, et que vous m*avez promise, il me paraîtrait bien fâcheux d'en être privée lorsque j'en sens plus que jamais le prix.

Je ne doute pas que le chevalier de Lorenzi ne vous ait écrit; j'en ai reçu une lettre il y a peu de jours, il me semble qu'il compte revenir bientôt. Ses affaires vont bien, et il joint au plaisir que lui donnent ses heureux succès celui de se les attribuor.

12 juillet 1760.

M. le prince de Conti m'a chargée, monsieur, de m'informer de ce qu'il vous doit, et s'il est vrai que vous ne vouliez plus rien copier. Je vous prie de vouloir bien me répondre à ces deux questions. J'aurais été vous voir en revenant de Saint-Martin si je n'avais pas été en compagnie. D'abord qu'il fera un peu moins chaud, j'irai à Montmorency et je vous avertirai d'avance, de crainte de faire un voyage inutile. En attendant, mandez-moi de vos nouvelles. Le clievaher arrive, dit-on ; je vous l'enverrai ou il m'amènera, car il est sûrement bien riche à présent.

ti juillet 1760.

Votre lettre *, monsieur, m'avait tellement effrayée quo j'allais faire partii* un exprès pour Montmorency lorsque j'ai appris r accident arrivé à votre chien*. J'y ai une part trèssensible, comme je ferai toujours et en toute occasion à ce qui vous intéressera ; mais je ne puis m'empêcher de vous dire pourtant que j'ai été bien soulagée en apprenant que je n'avais rien à craindre pour vous. M. le prince de Conti m'a chargée de vous dire qu'il était très-touché de votre chagrin, que si vous vous résolviez d'avoir un autre chien, do quelque espèce qu'il fut, il se ferait un plaisir de vous en donner un, et qu'il vous apprendrait le moyen de prévenir un pareil malheur.

Yoilà, monsieur, les cent quatre-vingt-seize livres seize sols qu'il m'a chargéede vous remettre. Vous me manderez quand vous voudrez me voir.

29a3ûtl760.

> Mon indisposition n'est pas encore tout à fait guérie, monsieur, mais elle ne m'empêche plus de sortir. J'ai soupe hier chez madame la maréchale qui est en bonne santé et M. le niaréchal aussi. Puisque la vôtre est un peu meilleure, je piofiterai de cet intervalle pour vous aller voir in passant par rUe-Adam, ce sera vers le 8, le 9 ou le 10 septembre; lorsque le jour sera fixé, je vous en informerai. Les quatre

^ Lellreincooniie.

* Turc, un chien que Rousseau afTecUonnait fori, et qui vcniitde mourir. Il en est l'ait mrniion dans les Confessions.

francs vous appartiennent, et c est de moi que vient la méprise; j'avais calculé que cent quatre-vingt-seize livres faisaient huit louis juste, tandis que cela fait quatre francs de plus. Je nai pas pu parler à M. le prince de Conti depuis quelques jours : il a un procès de deux millions qui l'occupe ; il sera jugé lundi. Lorsqu'il sera débarrassé, je lui demanderai le reste de la musique ; il sera fort aise que vous vouliez la copier. Est-ce tout de bon, monsieur, que vous me demandez la continuation de mon amitié? et puisqu'elle ne dépend pas du caprice, puisque les raisons qui vous l'ont acquise ne peuvent cesser, et qu'étant vertueux vous ne pouvez être ingrat, croyez-vous qu'il soit possible qu'il arrive aucune altération dans mes sentiments? Pour moi, je ne le pense pas, et s'ils sont susceptibles de quelque changement, ce n'est qu'en augmentation si j'avais le plaisir de vivre davantage avec vous, car il est certain que la fréquentation augmente la véritable amitié. Je n'ai point de nouvelles du chevalier.

2 septembre 1760.

J'ai vu, monsieur, par une lettre que vous avez écrite au chevalier de Lorenzi où vous ne faites nulle mention de moi, qu'il ne s'est pas acquitté de la commission que je lui avais donnée, et que par conséquent je puis paraître coupable envers vous d'une négligence très-impolie. M. le prince de Conti, à qui je montrai la dernière lettre que j'ai reçue de vous *, me dit qu'il avait quelque chose à vous mander, et même quelques reproches à vous faire de votre délicatesse

Du 51 octobre 1700.

A J.-J. ROUSSEAU. Si

qi^il qualifie d'outrée, dont il voulait me chargera Plusieurs affaires et un monde prodigieux qui est venu lui faire la cour à rile-Âdara l'ont fait différer d'un jour à Tautre de me dicter ce qu'il voulait vous faire savoir. Voyant que le temps î'écoulait, et craignant que vous ne me soupçonnassiez d'une paresse dont je n'étais pas coupable, j'ai prié le chevalier de vous mander ce qui m'empêchait de vous faire réponse; non-seulement il me Ta promis, mais il m'a assuré mcm^ qu'il l avait fuit. J'ai bien vu par votre lettre* qu'il m'avait trompée, et je ne lui ai pas caché combien j'en étais mécontente. En général, son indifférence pour la vérité me révolte; mais dans cette occasion particulière, comme j'en souffre, j'avoue que j'en suis encore plus blessée qu'à l'ordinaire. Je me flatte pourtant qu'après cette explication je serai justifiée à vos yeux, et je vous assure que c'est un point qui m'intéresse infiniment par la persuasion où je suis de la sensibilité de votre cœur, et par la sincère amitié que j'ai pour vous.

J'apprends aussi par votre lettre que vous avez été malade. Mandez-moi, je vous prie, de vos nouvelles. J'irai vous voir igcessamment.

Fin de ilCO.

Ce que vous nommez défaut, monsieur, je le regarde comme une qualité nécessaire et flatteuse à trouver chez ses amis. Les personnes si modérées, si désintéressées et si justes

' Voyez la lettre de Rousseau du 7 octobre 1760, où il se plaint h madame i!c Uoufflers des envois de gibier du prince de Gonli. Plus tard, Rousseau &c

reprocha ajuste titre cette lettre dans les Cou fessions.

\..\ lettre de Roiirsrau au chevalier de Lorcnzi.

52 LETTRES DE MADABIE DE BOUFFLEHS

dans Tamitié sont ordinairement peu sensibles; bien loin donc de trouver mauvais que vous vous soyez un peu fâché contre moi, je vous en remercie, et tout ce que je regrette, c'est de vous avoir causé involontairement quelque peine. Je vous ai mandé en deux roots la substance de ce que M. le prince de Gonli voulait me charger de vous dire. Il vous estime, il vous aime et n'aura jamais de commission à donner pour vous dont il soit embarrassant de s'acquitter. Il est vrai qu'il désapprouve votre trop do délicatesse, et, quoique bien éloigné de la soupçonner lui-même, il craint que d'autres ne la taxent d'alTectalion. C'est une accusation à laquelle vous devoz prendre garde de donner lieu, dans la crainte qu'elle n'obscurcisse Péclat de votre vertu, et qu'elle ne l'empêche de produire tout l'eiïet dont elle serait capable sans cela. Pensez-y bien, monsieur, peut-on regarder comme un présent qui tire à conséquence quelques pièces de gibier envoyées par M. le prince de Conli? Ce sont de simples marques de son estime, honorables par cette raison et nullement profitables. Fabius et Régulus les eussent acceptées sans avoir blessé par là leur désintéressement et leur frugalité. Je vois que j'ai fait injustice au chevalier de Lorenzi, et ce qu'il y a de pis peut-être, c'est que je m'en sens moins de remords que de plaisir. Cela vient, à la vérité, de ce que j'aurais été fâchée et mal à mon aise de ne savoir sur quoi compter avec lui. Mais, pour réparer mes torts, je vous l'enverrai le 16 de ce mois.

Ce que vous me mandez de votre santé suffit pour m'inquiéter et non pas pour m'instruire, moyennant quoi vous n'en êtes pas quitte. Il faut, monsieur, que vous m'écriviez encore pour m'en dire des nouvelles. 11 ne me reste plus à vous répondre que sur l'impression que la lecture de votre lettre a faite sur moi ; j'en ai été touchée et charmée, mais je suis afOigée, sans en être choquée pourtant, que vous m'ayez

crue capable de légèreté, d'inconséquence et d'aveuglement ^ Vous ne me connaissez pas encore assez pour me rendre une entière justice sur ces différents points, la suite vous prouvera que mon cœur est fait pour Tamitié, que je n'en promets pas par delà ce que j'en veux donner; que je ne suis point susceptible de dégoût sans cause, et que j'ai quelque discernement pour juger du mérite.

Paris, 14 février 1761.

Il me semble, monsieur, que j'ai une peur horrible de vous écrire, mais on ne doit cependant pas en avoir quand c'est pour faire un remerciment. Je suis flattée et très-touchée des marques de votre souvenir". Je voudrais faire écrire votre livre en lettres d'or. Je ne le regarde certainement point comme un roman, c'est l'ouvrage le plus parfait que je connaisse, mais nous en sommes tous, je dis tout le monde, à mille lieues.

J*altends la semaine sainte avec bien de l'impatience dans l'espérance de vous voir à Montmorency, et, quoique vous n'y fassiez à mon gré que des apparitions', j'espère être assez heureuse pour me trouver, monsieur, à quelques-unes. Votre

très-humble et très-obéissante servante.

Été 1761.

Voilà un billet fort mal pensé et fort mal tourné, néanmoins, monsieur, je persiste dans l'opinion que vous aussi vous avez eu, à votre tour, trop de*vivacité. Les fautes des

* Lettre inconnue.

* Im Nouvelle Uélotse, que Rousseau avait envoyée à madame de BouF- Ihrs.

^ Chez le maréchal de Lnxemhourg.

autres doivent servir de préservatif et non d'excuse. J'ai cru remarquer le plaisir que vous m'assurez que ma visite vous a fait, et j'ai été si sensible à cette preuve de votre amitié, que je n'aurais pas manqué de vous écrire pour vous le communiquer si je n'avais pas compté, en effet, aller à Montmorency beaucoup phis tôt. Je ne sais encore positivement le jour où j'irai ; ce sera vendredi prochain ou le mardi d'après. Je ne viendrai qu après-diner, ainsi je vous prie de ne me pas attendre.

Si vous aviez encore, monsieur, un exemplaire de l'édition de Hollande ^ et que vous pussiez me le céder, vous me feriez plaisir. Je connais un homme qui souhaite passionnément d'en avoir, je «serais bien aise de l'obliger et je ne voudrais pas que cela fût à mes dépens. Cela n'est pas bien généreux. Je suis charmée que le miel que je vous ai apporté vous ait paru bon : il y en a de deux espèces, je voudrais savoir lequel vous préférez. Ce sont de ces présents qu'on peut accepter sans déroger aux lois les plus sévères, et véritablement je n'ai rien mangé de plus agréable en ce genre. Comme j'en ai une ample provision, vous pouvez, en en recevant encore, m'obliger sans crainte de me faire aucun tort.

J'ai vu une lettre que vous écrivez à M. de Luxembourg * où vous parlez de plusieurs critiques qu'on vous a faites sur votre livre; je voudrais savoir en quoi elles consistent et s'il y en a que vous trouvez justes, car je suis bien sûre que si l'on vous persuade vous en conviendrez. Pour moi, j'ai lu ce livre avec tant de rapidité et tant de prévention pour l'auteur, qu'il pourrait bien arriver qu'il y cul quelques défauts que je n'eusse pas aperçus. Je n'ai pas laissé pourtant de vous faire plusieurs objections ; mais, en général, ce qui m'a frappé le

'* Do la Nouvelle HélcUse, Lettre inconnue.

plus dans cet ouvrage, c'est un fond admirable de yerlu, beaucoup d'énergie^ d'intérêt et de sentiment.

Je suis fort touchée de votre bon cœur, de votre franchise et de votre amitié pour moi, monsieur; je vous en remercie, mais je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Je suis incapable de m'approprier ce qui ne m'appartient point, et ce n'est pas simplement par franchise, c'est aussi un peu par orgueil : tous les vices et les vertus se trouvent souvent mêlés et viennent quelquefois à Tappui les uns des autres. Pour vous convaincre de votre erreur et de ma sincérité, je vous envoie ma pièce tout informe qu'elle est ^, quoique j'eusse mieux aimé vous la lire, parce que les défauts qui y sont ne vous auraient pas tant frappé. Elle en est pleine, et je n'en ai pas encore pu corriger un seul ; elle n'est pas même finie. Je vous envoie aussi un petit papier cacheté * que je vous prie de n'ouvrir que lorsque vous aurez lu l'ouvrage, à cause qu'il contient la catastrophe, que j'ai prise dans le Spectateur^ mais que j*ai accordée à ma manière. Henvoyez-moi le tout d'abord que vous l'aurez lu ; mon laquais a ordre d'attendre pour me le rapporter. Je pense toujours de même sur votre préface, et je me flatte aussi, monsieur, d'avoir le plaisir de vous voir le 27. Le chevalier vous fait mille compliments.

* Madame de Boufflers avait envoyé à Rousseau» pour le consulter, le commencement d'un drame qu'elle venait Je faire, et qui avait pour titre VEsclavâ généreux. Rousseau n'avait pu s'empêcher de lui avouer que le défaut principal (le la pièce était de trop, ressembler à un drame anglais, intitulé Orochttoko. Madame de Boufilers se défendit de ces imputations, comme on le verra par les quelques lettres qui vont suivre. Cet épisodô se trouve rappoiié dans le XI* livre des Confessions.

* L'anecdote qu'on va lire à la suite de cette lettre^

c< Espèce de tragédie sauvage^ arrivée à Saint-Christophe

entre les Carâibes.

« Un Anglais avait au nombre de ses esclaves une jeune négresse qui passait pour une grande beauté entre ceux de sa nation; il avait en même temps deux jeunes nègres fort bien tournés et amis intimes. Il arriva par malheur qu'ils devinrent tous deux amoureux de la belle négresse, qui aurait été charmée d'avoir Tun ou Tautre pour mari s'ils avaient pu convenir ensemble lequel des deux la posséderait.- Ils Faimaient si passionnément et ils étaient d'ailleurs si fidèles l'un à l'autre, que l'un ne pouvait se résoudre à la céder à son rival, ni à l'épouser à moins que l'autre n'y consentit. Le tourment qu'ils enduraient servait d'entretieaà tout le reste de la famille, qui ne pouvait s'cmpccher de remarquer l'étrange complication des mouvements qui agiiaient le cœur de ces pauvres nègres, accablés sous le poids de leur amour et qui désespéraient d'être jamais heureux.

« Après un long et rude combat entre l'amour et l'amitié, la bonne foi et la jalousie, ils allèrent un jour se promener dans un bois avec leur maîtresse. Lorsqu'ils furent à l'écart, après bien des sanglots et des lamentations, ils lui plongèrent un poignard dans le sein dont elle mourut presque sur-le-champ. Un esclave qui travaillait dans le voisinage du lieu où se passait un si cruel spectacle y accourut à l'ouïe des cris de la personne mourante. Ce fut là qu'il vit le cadavre de cette jeune (ille étendu par terre, avec les deux amants à ses côtés qui ne cessaient de le baiser, qui pleuraient à chaudes larmes, et qui, pénétrés d'une vive douleur et au désespoir, se frappaient la poitrine. Il courut d'abord à la maison de l'Anglais pour en donner avis à ses domestiques, qui à leur arrivée trouvèrent la fille morte et les deux nègres sur le point d'expirer des blessures qu'ils s'étaient faites. »

Plus je pense à l'événement qui m'arrive, plus je sens, monsieur, robligation que je vous ai. Je vais écrire en Angleterre pour avoir la pièce dont vous me parlez. Si elle ressemble assez à la mienne pour qu'il faille avoir ou beaucoup de foi ou une parfaite connaissance de mon caractère pour se persuader que le hasard seul a part à cette aventure, je serrerai mon ouvrage et ne le montrerai jamais à personne. Je n'en cacherai pas la raison, car je suis ennemie née de toute dissimulation, je Tai même dit d'avance pour excuser mon refus à ceux qui depuis votre lettre ont eu la curiosité de lire cette tragédie. Cependant je ne puis croire que dans la distribution des scènes, dans les sentiments et les expressions, il n y ait des différences assez marquées pour me justifier. En attendant que cette affaire soit éclaircie, j'ai suivi votre conseil, je refonds ma pièce; mais je crains à la vérité de rendre nos Indiens moins intéressants. Je ne me sens pas l'art nécessaire pour colorer leur férocité de manière à les rendre supportables. Quoi qu'il en soit, vous verrez comme je m'y suis prise, et vous méjugerez le 28, car je me trouve obligée de différer d'un jour le plaisir que j'aurai de vous voir, et je ne puis pas même aller à Montmorency à cause de mes chevaux. Je vous propose à la place, monsieur, de vouloir bien vous donner la peine de venir à Saint-Denis dans une auberge qu'on nomme les Trois-PavUlons. Je m'y rendrai vers une heure après-midi et je vous y donnerai à dîner. Le chevalier en sera. Je vous prie de mettre dans votre poche quelques morceaux de votre livre sur YÊducation, Je vous ramènerai à Montmorency le soir. Adieu, monsieur, soyez persuade, je vous prie, de ma reconnaissance et de ma sincère amitié.

A Minuit, 1761.

L'avis que vous avez bien voulu me donner n'est point un secret pour le chevalier ni pour personne; je n'ai point tu de raisons pour en faire un mystère. C'est un service que vous m'avez rendu, digne de votre honnêteté et de votre bon cœur ; il est de ma franchise et de ma reconnaissance de ne le point cacher. Ainsi, monsieur, nous pouvons parler Ubrement de la pièce, mais, je vous prie, que cela ne vous empêche point d'apporier ce que je vous ai demandé; si nous avons le temps, nous en lirons quelque chose. Vous me faites grand plaisir de bannir les compliments; vous voyez que je ne vous en fais point, mais je serai toujours fort sensible aux apparences de votre amitié.

Voilà, monsieur, un cylindre en fer-blanc ; je souhaite qu'il puisse empêcher la fumée. Je vous prie de vouloir bien ne pas payer l'homme, parce que j'ai fait un marché avec lui; vous me rendrez l'argent après si vous voulez. Madame la maréchale m'assure que vous n'avez rien à craindre pour votre manuscrit ; j'en ai une joie extrême. Vous savez tout le cas que je fais de vos ouvrages et l'amitié sincère que j*ai pour vous, et vous pouvez juger de la part que je prenais à votre inquiétude.

Mandez-moi si vous soufTrez moins. Le chevalier vous fait ses compliments, il se porte bien et moi aussi.

24 juin 1762.

J'ai des reproches à vous faire, monsieur, de ne m'avoir pas écrit personnellement. Vous savez que je n*habi(e pas toujours Montmorency, et que par conséquent je ne suis pas à portée des détails très-intéressants pour moi que vous avez pu faire sur votre situation présente ^ En effet, étant partie hier très-inquiète de ce qu'on ne recevait rien de vous, en arrivant à Paris on me remit votre lettre pour M. le prince de Conti *; il a eu la bonté de me la montrer, mais je n*y ai rien trouvé de ce que j'y cherchais principalement, et j'ignore absolument tout ce que je souhaiterais de savoir. J'ai vu trois fois mademoiselle Lcvasscur: jai môme été une fois me promener chez vous. J'ai visité votre chambre, votre cabinet; j*ai ouvert vos ar noires, je désirais trouver quelques lignes écrites de votre main ; j'avais le cœur serré et les larmes aux yeux. Je me suis efforcée pourtant de cacher ma sensibilité, de crainte d'augmenter la peine de mademoiselle Levasseur- Son attachement pour vous lui assure à jamais mon estime et mes bons offices toutes les fois qu'elle en aura besoin et que je pourrai lui ôtrc utile. M. le prince de Conti l'a envoyée chercher; vous auriez été attendri des bontés qu'il lui a témoignées. Il a fait voir en cette occasion son excellent cœur et l'estime qu'il a pour vous. Rien n'est plus glorieux, monsieur, que de vous être acquis, sans soins, sans intrigues» et par la seule force de votre mérite, un protecteur cent fois plus respectable encorc.par ses vertus que par sa haute naissance. A la vérité, l'inlérêl qu'il vous montre augmenterait, s'il était possible, l'opinion qu'on a de sa magnanimité et de sa bien- Rousseau venait do quillcr Montmorency.

« Datée d'Yverdun, 17 juin 1762.

faisance, et les personnes comme vous ont des droits naturels sur une âme comme la sienne. Ayant imaginé, monsieur, qu'après a>oir demeuré quelque temps où tous êtes, vous seriez peut-être bien aise de voir TAngleterre et de vous y établir, j*ai écrit à des gens propres à vous en rendre le séjour agréable, et particulièrement à M. Hume, pour qui j*ai la plus grande admiration, en le prévenant d'une chose qu'il découvrira en peu de temps, c'est le désir qu'on sent d'abord qu'on vous connaît de vous être utile et l'impossibilité de l'obtenir de vous. Je vous avouerai que, lorsque je pense à votre situation, j'éprouve la peine la plus sensible. Vous voulez devoir votre subsistance à votre travail, mais dans le lieu que vous avez choisi, dans l'état où vous êtes, quelles occupations peuvent vous convenir? Vous n'avez aucun revenu, vous ne voulez plus écrire, comment pourrez-vous vivre si vous vous obstinez à refuser à vos meilleurs amis le plaisir et la gloire de vous secourir? Tranquillisez-moi sur cet article. Vous en avez un moyen que mon amitié pour vous mérite et exige que vous employiez, c'est de me promettre de ne pas vous réduire vous-même à des extrémités dont la seule pensée m'effraye, et de vous adresser à moi avant que vos propres ressources soient tout à fait épuisées. Vous savez mieux que qui que ce soit que le bien est également éloigné de tout excès: craignez donc de porter la délicatesse trop loin, craignez d'y sacrifier de véritables devoirs. C'en est un sans doute de se conserver pour ses amis, de leur montrer de la reconnaissance, de l'estime. Voulez-vous persuader à toute l'Europe, qui a les yeux sur vous, que dans le nombre des gens qui vous aiment il n'y en a pas un seul que vous jugiez digne de vous servir? Ne croyez-vous pas qu'en celle occasion le Marne doit porter ou sur vous ou sur eux, et que s'ils ne sont point coupjhlrs vous ne pouvez pas eirci innocent? ]*i voudiiiis aussi, monsieur, que vous modériez Tindigna-

lion que vous témoigaez contre le parlement. Que le malheur n'altère pas votre vertu, c'est une épreuve dont les âmes comme la vôtre doivent sorlir viclorieuses; en un mot, soyez juste dans votre propre cause ainsi que vous avez coutume de Tctre. Une loi pourrait être rigoureuse et même nuisible, mais tant qu elle subsisterait, son observation n'en serait pas moins un devoir. Les magistrats qui ont condamné votre ouvrage ne sont pas législateurs, ils sont préposés pour exécuter ce qui a été ordonné, et quand ils remplissent leurs obligations, il faut souffrir sans les accuser. Que parlez-vous, monsieur, d'opprobre et d'humiliation? votre gloire et votre réputation seront immortelles et ne dépendent point des cou-» tûmes locales. Votre livre contient à la vérité des principes de religion contraires aux nôtres, et je le crois par cette raison légitimement défendu dans un pays comme celui-ci; mais en plaignant les erreurs où la fragilité humaine peut entraîner les plus grands hommes, qui pourra s'empêcher d'admirer une des plus excellentes productions qui aient encore paru?

Je viens d'avoir une preuve de cette admiration de la part d'une personne que vous n'avez jamais vue, c'est madame la comtesse deLa Marck. Elle m'écrit pourm' engager à vous offrir de sa part un asile dans une terre nommée Schleyden que sou mari a en Allemagne. Elle me presse d'employer le crédit qu'elle me suppose sur votre esprit (je ne sais d'où lui vient une opinion si avantageuse pour moi) , à vous faire accepter sa proposition, sur laquelle elle me demande le plus grand secret si vous la refusez. Je voudrais pouvoir vous envoyer sa lettre, vous en seriez touché; je l'ai été on ne peut pas plus. Elle me mande que vous serez maître absolu du château. (]u'on y vit à très-bon marché, que le bois ne vous coûterait rien ; enfin elle emploie toute Téloquence que la sensibilité peut donner à une personne d'esprit, pour prouver que rien

ne vous convient mieux, et elle ajoute qu'elle s'en tiendra honorée et obligée.

Après avoir été témoin de l'inquiétude de mademoiselle Levasseur, j'ai voulu jouir de sa joie. Elle m'a montré la lettre que vous lui avez écrite*; elle se propose d'exécuter vos ordres et de vous rejoindre promptement. Je me suis plainte de* votre indifférence pour moi; elle m'a priée de vous pardonner en m'assurant qu'elle n'était qu'apparente : je le veux croire, mais j'en «attends la contirmation de votre main. Miss Becquet a conçu tant d'estime et s'est intéressée si vivement pour vous, qu'elle mérite que je vous fasse mention d'elle; elle en est digne encore à beaucoup d'autres égards. Si vous allez en Angleterre, nous pourrons un jour vous y voir l'une et l'autre, et quand vous la connaîtrez davantage, vous ne lui refuserez pas votre amitié. Bien loin d'être dans le cas de cacher votre retraite, il est bon, monsieur, qu'on la connaisse; j'avais oublié d'insérer cet article dans ma lettre. La plupart des gens vous croient caché ou à Montmorency ou à rile-Adam ; quand on sera bien sûr que vous êtes hors de France, j'imagine que les choses en resteront où elles en sont*.

21 juillet 1762.

Je ne prélcnds pas défendre, monsieur, le réquisitoire de; M. Tavocat général. Il est fâcheux pour lui que le meilleur de tous les moyens que Ton puisse employer pour l'excuser, soit de dire qu'il a condamné votre Hvre sans l'avoir lu, et

» Du 17 juin 1762.

- La réponse de Rousseau à celte lettre se trouve dans la Correspondance y à la date du 4 juillet 1762.

c est en vérité une étrange excuse pour tout homme d'honneur, mais plus particulièrement pour un magistrat. Quant au décret en lui-même, purgé des fausses imputations qui raccompagnent, étant- conforme à la loi, il n'est pas injuste, quoique la loi puisse être néanmoins et dure et dangereuse. Voilà ce que j'ai voulu dire et que je pourrais appuyer de raisons assez plausibles, mais la voie dont je me sers m'empêche de m'étendre sur ce sujet. Ce serait d'ailleurs une chose assez inutile, le peu que je vous en ai dit a été un office d'amitié pour exciter votre courage et vous ramener à cette modération qui sied si bien à un grand homme persécuté. Votre lettre* me prouve ce que j'aurais dû présumer, si trop de zèle ne m'eût aveuglée; elle est digne de vous : vos plaintes sont justes et modérées. C'est à vous, monsieur, qu'il appartient de donner des leçons de magnanimité; vos forces sont éprouvées à cet égard, et elles paraissent à leur avantage.

Je vous envoie, monsieur, le post-scriptum d'une lettre que je viens de recevoir de M. Hume ; je l'ai traduit et en même temps défiguré, mais vous n'en connaître/ pas moins ses sentiments, et ceux du roi d'Angleterre, et ceux de la nation. J'espère que la haute estime que l'on a pour vous en ce pays vous fera changer de résolution ; vous ne pouvez pas choisir un meilleur exil, de quelque manière que vous le considériez. J'ai su d'un Genevois qui est ici que la république de Berne a respecté votre personne en condamnant votre livre, et qu'après avoir passé quelques jours dans une petite ville peu éloignée, vous êtes revenu à Yverdun. Vous êtes donc tranquille pour le moment et j'en ai beaucoup de joie, mais, tout bien considéré, vous ne pouvez trouver de ressources ni jouir d'une entière liberté dans ce pays ; l'Angleterre s«ule peut vous convenir. Si vous voulez faire

^ La réponse que nous venons d'indiquer.

4i LETTRES DE MADAMK DE BOUFFLERS

une édition complète de vos anciens ouvrages, si vous voulez en imprimer de nouveaux, vous n'y aurez rien à craindre. Le commerce que vous entretenez avec vos amis de France sera plus aisé, vous y trouverez, en un mot, des facilités de toute espèce, et vous me procurerez le plaisir d'espérer de vous revoir encore. Il ne s'agit pas, monsieur, de me remercier de. mes offres; il faut vous engager à les accepter, sans quoi je douterais de votre amitié. J'attends de vos nouvelles impatiemment. Je vous prie de me mander l'arrivée de mademoiselle Levasseur, de me parler un peu en détail de sa joie et de la vôtre, et de me dire s'il est vrai que le roi de Prusse vous ait offert sa protection.

Post'scriptum de M. Hume du V^ juillet 1762.

« J'en étais à cet endroit de ma lettre, madame, lorsque j'ai reçu celle dont vous m'honorez, datée du 14 juin. Mon Dieu, madame, que je regrette d'être absent de Londres en celte occasion, puisque cela me prive de l'avantage de vous montrer personnellement l'extrême respect que j'ai pour vous et pour votre recommandation, et en même temps l'estime, j'ai pensé dire même la vénération que m'inspirent la vertu et le génie de M. Rousseau. Je prends la liberté de vous assurer, madame, qu'il n'y a pas un seul homme en Europe de qui j'aie une plus haute idée, et à qui je serais plus flatté de pouvoir rendre service. Comme sa réputation est parfaitement établie en Angleterre, je ne doute pas que chacun ne s'empresse à lui témoigner de toutes les manières possibles le cas qu'on fait de lui. Je révère celte grandeur d'âme qui le porte à fuir les obligations et la dépendance; j'ai l'orgueil de me flatter de quelque ressemblance avec lui en ce point, mais, ayant des liaisons à Londres avec plusieurs personnes d'un haut rang, je ne perdrai pas un moment pour

A J.-J. ROUSSEAU. Ah

leur écrire, afin de leur apprendre l'honneur que nous fait M. Rousseau en prenant notre patrie pour asile. Nous avons le bonheur d* avoir pour roi un jeune prince ami des Lettres, et j^espère que M. Rousseau ne dédaignera pas les bienfaits d'un si grand monarque qui sait estimer son mérite. Je crains seulement une chose, madame, c'est que votre ami ne trouve pas le séjour de TAngleterre aussi agréable que je le désirerais, s'il ne sait pas la langue, ainsi que je l'appréhende, n'ayant vu dans ses ouvrages aucune marque qui puisse me persuader du contraire. La nation française regrettera bientôt la perte d'un si grand homme et connaîtra en même temps qu'il y a quelque honte pour elle de l'avoir perdu par sa faute. Nous espérions ici que la liberté philosophique avait fait plus de progrès dans ce royaume. Les auteurs qui dans leurs écrits ont fait usage de cette liberté pourront hésilcr à l'avenir à confier leurs personnes à des gens qui professent des maximei^ si rigoureuses, et qui semblent ignorer l'indulgence naturellement due aux étrangers. Je vous avoue, madame, que cette réflexion me cause à moi-même quelque inquiétude, mais je ne puis me résoudre à penser que je sois condamné à ne vous admirer que de loin ; j'aurais trop de regret d'clre obligé de perdre l'espérance que j'avais de jouir personnellement delà conversation, etc., etc. »

31 juillet 176i.

Je vous ai écrit le 21 de ce mois, monsieur, mais j'ai lieu de craindre que ma lettre ne soit perdue ou du moins égarée, c'est pourquoi je rappellerai dans celle-ci une partie de ce qui était dans l'autre au risque de la répétition. Vous ne irianquez point d'asile; j'en ai trois où vous pouvez êlrç

tranquille, je vais vous les nommer par ordre, selon la préférence que je leur donne. Le premier, c'est l'Angleterre; c'est à mon avis le seul lieu du monde où vous puissiez être en sûreté et à portée de tous les secours. Je vous ai envoyé la copie d'une lettre que M. Hume m'a écrite à ce sujet ; en cas qu'elle soit perdue, en voici un double. En général, je pense que c'est à un gouvernement qu'il faut nous attacher, et non à un administrateur qui peut ou mourir ou changer de sentiment. Le second, c'est le château que madame de La Marck vous a offert. Voilà les éclaircissements qu'elle m'envoie, en me recommandant toujours le plus profond secret. Sehleyden est un comté qui ne relève que de l'Empire. M. le comte de La Marck en est possesseur et n'y va que très-rarement. Il est habité par toutes sortes de gens, calvinistes, luthériens, juifs, anabaptistes, catholiques; c'est une espèce de republique oii tout le monde est libre et heureux et où l'on ne dépend que d'un homme qui est boa et charitable. La situation est fort triste et le pays vilain, mais vous serez logé honnélement et vous y vivrez à bon marché. Le château est à douze lieues d'Aix-la-Chapelle; si vous vous déterminez à y fixer votre retraite, il faut vous rendre à Aix-la-Chapelle, et ensuite on vous fera conduire par des corvées jusqu'à Sehleyden. Madame de La Marck ajoute : « Que je sache sa dernière résolution, et ensuite je ferai tout ce qui dépendra de moi pour le servir et lui éviter les embarras du voyage. » Le troisième refuge est en France, dans le château * d'un homme à qui vous avez des obligations déjà, et dont vous me parlez dans votre lettre. Ce château est à vingt lieues de Paris; vous y seriez caché sans précautions gênantes; néanmoins, et si par hasard on voulait vous persécuter encore, vous seriez averti et vous pourriez changer de lieu. Faites

* Le château de Trye, au prince de Conti, où Rousseau habita plus tard, à son retour d'Angleterre.

VOS réflexions, décidez-vous, et mandez-moi à quel parti tous vous fixez.

Je me hâte de faire partir cette lettre ; celle dont vous me faites un extrait est folle Va la vérité, mais sans être plaisante. Adieu, monsieur. Que ne pouvez-vous éprouver mon amitié par des efTels. Faites mes compliments à mademoiselle Le-

vasseur '.

10 septembre 1761

Avant toutes choses, monsieur, je commence par vous recommander de ne point parler à madame la maréchale de J'offre de madame de La Marck. Elle exige un profond secret que vous ne pouvez découvrir à personne que lorsqu'il ne sera plus possible de le cacher. Le château en question est dans des montagnes assez arides ce me semble, mais il y a quelques arbres, entre autres une allée assez jolie. Je reviens à TAnglelerre, parce que c'est ce qui vous convient le mieux. Quoique vous ne puissiez faire le voyage que dans le printemps, il est bon de répondre d'avance à vos objections.

Qui vous empêche, monsieur, puisque vous aimez la campagne, d'habiter une campagne près de Londres, comme vous faisiez près de Paris? J'ai ouï-dire qu'il n'y avait rien de si charmant que les environs de cette grande ville. C'est là que vous verrez de la verdure, la plus belle que vous ayez jamais vue, et que vous trouverez toutes les ressources imaginables pour vivre. Toutes les choses de première nécessité,

' La lettre d'un baron de Corvalt dont Rousseau avait donne un extrait à madame de Boufflers dans la lettre qu'il lui adressait le 27 juillet 1762.

' La réponse de Rousseau à celte lettre se [trouve dans la Correspondance à la date d'août 17G2.

qui sont les seules dont vous ayez besoin (excepté le vin), sont meilleur marché qu'en France : le pain, la \iande, les herbes, les fruits. Quant au vin, c'est justement le produit de mes terres ; vous me permettrez de vous en envoyer votre provision ; elle n'est pas considérable, et vous trouverez peutêtre occasion de me rendre service en le faisant connaître.

M. Hume ne vous propose pas d'aller chercher fortune à la cour, mais seulement, sans changer votre façon de vivre, de ne pas dédaigner les bontés d'un jeune prince qui connaît le prix du mérite, s'il veut vous montrer son estime. Je ne sais pas encore ce qu'on aura dit en Angleterre sur votre note sur le peuple anglais. On l'aura trouvée injuste, et c'est aussi mon opinion, mais je suis persuadée que les Anglais s'efforceront de vous donner sujet de changer d'avis. Il n^est pas d'ailleurs vraisemblable que, dans un pays où il est permis de tout dire, on soit fort choqué de vos libertés. L'édition de vos ouvrages se peut faire en votre absence, et je m'y emploierai'de tout mon pouvoir si vous persistez à rester où vous êtes, jnais elle se ferait mieux et plus avantageusement vous présent. Je compte aller à Londres le printemps prochain passer deux mois (c'est encore un secret), et je pourrai prendre d'avance des mesures pour vous servir.

J'ai relu votre livre de V Éducation. J'ai fait quelques notes en le lisant que je vous communiquerai dans le temps, vous en ferez ce que bon vous semblera. J'allais oublier quelque chose d'essentiel : vous parlez de longs détours pour vous rendre en Angleterre ; rien ne vous empêchera de passer par la France, je vous en réponds, et je pourrais vous citer un meilleur garant que moi. Pendant la paix, les chemins sont libres, on ne recherche point les voyageurs et vous n'avez rien du tout à craindre. Parlez-moi de votre santé et du roi de Prusse ; avez-vous des nouvelles de lui?

Je joins ici une lettre que j'ai reçue il y a quelque temps

et que j'ai oublié du vous envoyer; vous savez assez d'anglais pour l'enlendre, et comme je suis fatiguée d'avoir beaucoup écrit, je veux éviter la peine de la traduire. Vous me la renverrez, s'il vous plaît.

Je n'oublie point mademoiselle Levasseur ; son attachement pour vous me la rend chère et me donne pour elle beaucoup d'estime. Assurez-la de mon amitié ^

22 octobre 1762.

Mon amilié pour vous, monsieur, après m'avoir causé beaucoup de peines par la part que j'ai prise à vos malheurs, me rend à présent la plus heureuse personne du monde par le plaisir que j'ai d^étre la première à vous apprendre le changement avantageux de votre sort. Milord Maréchal, dont le cœur bienfaisant m'était déjà connu, vient de confirmer ridée que j'avais de lui par une lettre qu'il m'a fait l'honneur de m' écrire, dans laquelle il me mande qu'il désire vous rendre service ; qu'il a écrit au roi de Prusse, et que ce prince, accablé d'affaires, environné d'ennemis, non-seulement vous accorde l'asile, mais s'occupe, avec une bonté qui n'eut jamais d'exemple, du soin de vous rendre heureux et de la manière de vous faire accepter ses bienfaits. Milord pense avoir besoin de n:on entremise pour vous engager à les recevoir. ]/ croit à la vertu (ï Alexandre; il appréhende l'excès de votre désintéressement, mais, connaissant le pouvoir de l'amitié, il espère que je vous persuaderai. Pour moi, monsieur, je ne crois pas avoir besoin d'employer beaucoup de raisons ni d'instances dans une occasion oii l'on ne vous

^ La réponse de Rousseau à cette letlre f e trouve dans la Correspondance ^ à il date du 7 octobre ITô'î.

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