‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 13 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

propose rien qui puisse blesser vos principes. Il n'y a point d'abaissement à recevoir des grâces offertes par un roi qui fait Tadmiration de toute la terre. Vous ne les avez point recherchées, 'elles vous préviennent, et je ne sais rien de plus glorieux que ce qui vous arrive. Vous auriez tort de porter la délicatesse trop loin. Est-il possible que vous puissiez vivre sans aucun secours? Êles-vous résolu de mettre fin à vos jours lorsque vous n'aurez plus de quoi subsister ? « Le roi^ dit Milord, pour ménager la délicatesse de M. Rousseau^ voudrait lui faire donner le vin^ le blé^ le bois, et tout ce dont il peut avoir besoin en nature^ quil acceptera plutôt que de Vargent. » Et ces deux dernières lignes sont copiées de la propre lettre du roi de Prusse. Voyez, monsieur, si vous pouvez tenir contre tant de bontés ! Voici un article d'une lettre que j'ai reçue d'Angleterre de M. Stanley; elle mérite de vous être envoyée :

« J'allais oublier, madame, de vous faire une querelle sur ce que vous avez recommandé M. Rousseau à d'autres qu'à moi qui vous suis si parfaitement dévoué. M. Hume m'a fait part de votre lettre ( la vengeance que j'en ai lirée a été d'en laisser une pour M. Rousseau où je lui offre tout ce qui dépend de moi, e*- où je le prie de se rendre ici dès qu'il arrivera. Il n'est pas encore venu, mais je tâcherai de vous forcer à vous reprocher cette omission. »

Vous voyez, monsieur, que vous ne manquez pas d'amis. De grâce, ne rendez pas leur zèle inutile, et comptez pour quelque chose l'inquiétude que votre situation me donne.

J'avais fermé ma lettre dans l'intention de ne vous point parler d'une Lettre à un Ministre^ qu'on dit de vous, mais mon amitié ne souffre point de réserve, et je ne puis m'em-

• Voyez, dans la Correspondance, la lettre du 2 i août 1762 à M. de MontinoUin, pasteur de Motiers, dans laquelle Rousseau manifeste son désir de poutoir participer à la sainte cène.

pécher de vous dire combien j'ai élé affligée que dans la circonstance où TOUS êtes vous donniez celte prise à vos ennemis. J'ai lu cette lettre, et je vous avoue que je ne Tapprouve point du tout. Quand un ange serait venu du ciel pour vous dessiller les yeux, le bien même de la religion dont il vous aurait découvert la vérité demandait que vous attendissiez d'autres circonstances pour la professer. Au nom de votre réputation, attendez pour écrire davantage que votre situation soit meilleure et votre âme plus tranquille *.

XYIII

10 novembre 1762.

La lettre que je viens de recevoir de vous, monsieur *, est plus propre à faire briller ma philosophie que la vôtre. En quoi ai-je mérité Thumeur dont elle est rehiplie? Je n'ai nulle part à vos malheurs, et si, malgré l'estime sincère que j'ai pour vous, je n'approuve pas aveuglément toutes vos démarches, je crois que vous n'en pouvez pas être blessé et que le principe qui m'engage à vous le témoigner ne doit pas vous déplaire. Vous vous attendiez, dites-vous, à la manière dont je m'exprime, à quelque bonheur inespéré, à la révocation du décret, etc. , et tout cela se termine à vous offrir une subsistance dont vous ne vous souciez guère et dont vous n'avez pas besoin. Ehl monsieur, est*il bien possible que vous m'ayez si mai comprise? Les offres du roi de Prusse sont glorieuses pour vous, et c'est dans ce sens que je m'en

' La réponse de Rousseau à cette leltre se trouve dans la Correspondance t à la date du 50 octobre suivant. Le dernier passage de la lettre qu'on vient de lire y est relevé nvec chaleur par le philosophe, qui explique longuement quels motifs l'ont fait approcher de la table sainte.

* Celle du 30 Octobre 1762, dont nous venons de parler.

suis réjouie; quant à leur utilité, c'est à quoi je n'ai pas fait la moindre réflexion. Il serait difficile de me persuader que vous pourrez manquer du nécessaire, tant que je serai en état de vous le procurer. Je ménage voire excessive délicatesse, je consens que vous vous passiez de moi aussi longtemps qu'il sera possible; je cède même la préférence au roi de Prusse, non parce que ses secours peuvent élre plus abondants, mais à cause de Thonneur qui en résulte pour vous et du chagrin que cela peut causer à vos ennemis ; mais si vous persistez à refuser ses bontés, je n'en suis pas plus inquiète sur votre sort, comptant comme je fais sur votre amitié pour moi. Vous n'êtes point obligé à M. Stanley, parce que les services qu'il veut vous rendre sont à ma considération! Je n'ai pas si bien séparé mes intérêts des vôtres, et je partagerai toujours et votre reconnaissance et vos ressentiments; mais, outre cela, je ne sais point faire de distinction si délicate en pareille matière, et il me semble qu'il y a plus d'amour-propre que de sensibilité à en agir ainsi. Pour ce qui est de votre lettre à M. de MontmoUin, je persiste à penser qu'elle étcit peu nécessaire ; je sais d'ailleurs qu'elle n'a pas fait un bon effet , mais si vous soupçonnez qu'elle ait été falsifiée, vous auriez dû m'en envoyer une copie fidèle.

Milord Maréchal m'a encore écrit pour m'engager à vous presser d'accepter les offres qu'il vous a faites. Si j'avais quelque crédit sur vous, monsieur, je l'emploierais conformément à ses intentions, mais persuadée comme je le suis du contraire, je ne veux pas vous importuner davantage *.

* La réponse de Rousseau à celte leUre est du 26 novembre suivant.

15 décembre 1763.

J'appreods, monsieur, par une letlre de milord Maréchal, que vous craignez que je ne sois Tâchée contre vous, et que, par un effet de votre amitié pour moi, cetle crainte, toute mal fondée qu'elle est, vous cause de la peine et de l'inquiétude. J'en suis à la fois touchée et offensée. Il faut, monsieur, que vous me croyiez bien injuste 1 Que m'avez-vous fait pour que je sois fâchée? Est-ce un crime de n*étre pas de mon avis? J'étais chargée de quelques propositions que je jugeais honorables et avantageuses» vous les avez refusées, vous en étiez le maître. J'ai désapprouvé l'écrit à lotre ministre, vous l'avez défendu; je puis m'étre trompée dans cette occasion, comme dans bien d'autres, quoique vous ne me l'ayez pas démontré. Vous avez mis dans vos réponses un peu de chaleur; cette chaleur fait partie de votre caractère, c'est une des sources qui ont produit les chefs-d'œuvre qu'on admire avec tant de justice. Si elle a eu pour moi quelques effets moins agréables, une telle considération et celle de Télat où vous êtes ne me permettraient pas d'en garder de ressentiment; mais d'ailleurs je n'étais nullement disposée à en avoir. J'ai cessé de vous écrire jusqu'à ce que j'eusse quelque chose d'intéressant à vous dire. J'ai été quatre mois en Angleterre pendant lesquels je ne vous ai point oublié. J'ai parcouru plusieurs provinces, et dans mes courses j'ai observé les situations qui pouvaient vous convenir; je me suis informée de quelle façon vous pouviez vivre et à quel prix. J'ai employé mes amis dans ces recherches. Je complais faire un résumé de tout ce que j*avais recueilli et vous l'envoyer, mais une mélancolie profonde et trop justement fondée, suivie de la rougeole et d'un long étal de langueur, m'ont concentrée en moi-même et m'ont empêchée de suivre mon dessein. Ma

santé est maintenant meilleure, mon esprit est aussi plus tranquille, néanmoins je n'entrerai pour cette fois dans au- ' cun détail ; j'attends de vos nouvelles et de savoir quels sont vos projets.

J'ai envoyé mon fils étudier le droit public à Leyde ; il y restera deux ans. Adieu, monsieur, j'espère que ce sera la dernière fois que j'aurai besoin de vous rassurer sur la continuation de mon amitié. Faites mes compliments à mademoiselle Levasseur, et mandez-moi si elle se porte bien ^

Paris, 15 juillet 1764

J'ai vu, monsieur, par une lettre, que vous avez écrite au chevalier de Lorenzi * que vous n'approuviez pas la résolution que j'ai prise d'envoyer mon fils à Leyde. C'est mon sort d'être critiquée presque généralement sur ce qui concerne son éducation ; j'en suis affligée, mais non pas découragée. Je me suis tenue au parti que j'ai cru le meilleur après de longues et sérieuses réflexions, et comme ce parti est contraire à mon inclination et à mes intérêts envisagés d'un certain côté, il me semble qu'il ne doit pas m'être suspect, que je puis me tenir tranquille, et que si j'ai mal choisi faute de lumière, je n'ai rien du moins à me reprocher. Si vous saviez, monsieur, combien je m'affermis à croire et à sentir qu*on est vraiment heureux lorsqu'on emploie tous ses efforts, toute son application à s'acquitter de son devoir, vous verriez que j'ai fait plus de progrès dans la philosophie que je n'avais lieu de l'espérer de ma faiblesse, et ce qui me persuade que j'y dois compter jusqu'à un certain point, c'est

La réponse de Rousseau à cette lettre est du 28 décembre 1 765. Lettre inconnue

que j'ai rexpérience que je puis souffrir la critique sans impa* lience et sans ressentiment. Ce n'est pas assurément de la vôlre dont je veux parler, elle serait capable de m' ébranler si des motifs supérieurs ne me soutenaient, et je me sens bien éloignée d'être insensible à votre approbation, mais on ne peut soumettre son opinion à personne. Le voyage que j'ai fait en Hollande m'a même confirmée dans la mienne; j'y ai ^u de la simplicité, de la sincrrité, des mœurs et bien des vertus républicaines, et je persiste à croire que mon fils ne pourrait être mieux nulle part. J'ajouterais que j'ai aperçu en lui un changement avantageux, si je n'avais interdit à Tespérance aussi bien qu'à la crainte tout accès dans mon cœur. Cos deux passions amollissent trop le courage, et on les doit bannir autant qu'il est possible lorsqu'on s'engage dans quelque entreprise importante. J'ai été agréablement surprise pendant mon séjour à La Haye. Un jour que je dînais chez l'ambassadeur de France, le comte de Benlinck, premier noble de la république et un homme d'un caractère vraiment estimable, qui était auprès de moi à table, me dit, sans qu'il fût question de vous : ce Madame, permettez que je vous porte la santé d'une personne que je respecte infiniment et que je sais que vous aimez beaucoup, en un mot, celle de Jean-Jacques Rousseau^. » Je lui répondis qu'il ne pouvait me faire un plus grand plaisir et que je vous le manderais. Son frère, le comte Charles Bentinck, le plus noble et Je plus vertueux républicain qu'il y ait jamais eu, est aussi votre admirateur et votre ami. Ils n'ont point eu de part à la condamnation de votre livre*. Étant à Amsterdam, j'ai voulu voir le , libraire Rey, parce que je me suis rappelée qu'il avait eu un bon procédé pour mademoiselle Levasseur et que je crois que vous êtes content de lui. Il était à la campagne, je doute même qu'il sache jamais mon intention. Mon voyage aurait

* Les IMires de la Montagne, qu'on venait de brûler à La Haye.

été charmanl sans la mort de M. de Luxembourg, qui m'a fort affectée, principalement à cause de madame la maréchale et de vous. Quoique je vous écrive rarement, mon amitié ne s'affaiblit point, et je m'assure que vous en éles convaincu. D'abord que je reçus cette fâcheuse nouvelle, je m'occupai de la douleur que vous en auriez, et je la partageai sincèrement. Je suis dans une ignorance absolue et pénible sur tout ce qui vous concerne. Je vous prie de m'écrire en détail de vDtre santé, de vos affaires, de vos projets, de vos occupations, vous me le devez, et ce serait une véritable faute contre l'amitié de rien omettre. Pour moi, voici le sommaire de ce qui me regarde. Je suis revenue de Hollande au bout d'un mois dans une santé parfaite. J'habite à la campagne depuis quinze jours avec trois ou quatre personnes; j'y suis absolument livrée à la lecture; j'écris beaucoup aussi. J'ai pour délassement une société sûre et agréable, je m'y plais fort. Je fais de temps en temps des courses à Paris pour voir madame la maréchale ; elle se porte bien et va passer quelque temps à Montmorency. Le chevalier* a beaucoup souffert de la goutte; il est toujours aussi déraisonnable qu'il faut pour me divertir. M. le prince de Conti se porte bien; il est et seca toujours de vos amis. Je suis forcée d'interrompre ma lettre, je la reprendrai au premier moment.

21 juillet 1762.

Voilà un grand intervalle causé par une multitude de petites affaires assez peu intéressantes. Je ne sais plus où j'ensuis; la longueur de celte lettre m'elfraye. De grâce, ne vous mettez point en colère, et ne répondez pas avec dureté (comme il vous est arrivé quelquefois) à une. chose qu'il faut

* De Lorcnzi,

A J.-J. ROUSSEAU. bl

absolument que je vous dise; je mérite que vous ayez égard aux motifs qui me font toujours agir vis-à-vis de vous. Je crains que vous n ayez besoin d'argcnf, et celte appréhension est pour moi une peine des plus grandes. Je ne vous en parle qu'à la dernière extrémité, mais sachant à peu près ce que vous aviez, je juge que vous en devez manquer. Je conçois que voire générosité vous fasse dédaigner de recevoir le superflu de quelque main qu'il vienne, il n'en est pas ainsi de ce qui est nécessaire pour vivre, et vous ne pouvez sans m'offenser vivement me refuser de tâcher de vous le procurer. Donnez-moi de votre amitié une preuve si forte et si distinguée, je vous le demande avec les plus vives instances ; nul scrupule ne doit vous arrêter avec une personne capable de sentir le prix de cette faveur et qui croit à la vertu *.

Montmorency, A mai 1766*.

M. Hume me donne des nouvelles de vous, monsieur, qui m'inquiètent à un point inexprimable. Il dit que vous êtes actuellement accablé du plus violent chagrin dans Tasile où vous êtes'. Je n'en puis imaginer la cause, car, quoique j'aie appris que vous aviez été plus sensible que vous n'auriez dû l'êlre à la faus.se lettre du roi de Prusse, ce ne peut être cette folie qui vous rend malheureux. Elle m'a déplu à cause de la circonstance et je l'ai témoigné à l'auteur*, mais heurcu-

^ I^ réponse de Rousseau à cette lettre est du 20 août suivant.

^ Cette letlre-ci sert de réponse à la lettre que Rousseau adresse à madame de Boufllers, datée de Woolton, le 5 avril 1766.

s La terre de Wootlon, que sir R. Davenport avait mise h la disposition de Rousseau.

* Horace Walpole.

sèment elle n a point influé sur Taccueil qu'on vous a fait en Angleterre. Les Anglais sont trop exposés à la calomnie pour y croire légèrement, et trop occupés de leurs propres affaires pour que ce qui ne les regarde pas leur fasse impression. Mais si ce n'est pas là le sujet^de vos peines nouvelles, quel est-i. donc? Je ne sais que penser, et mon inquiétude en est d'autant plus vive. J'écris à M. Hume pour qu'il en détermine l'objet ou qu'il la dissipe. Je suis à Montmorency depuis trois jours. Madame la maréchale se porte à merveille. M. le prince de Conti est venu hier souper avec elle ; il part pour les eaux de Fougues vers le 20 de ce mois; plusieurs personnes l'y suivent, je serai du nombre. Le voyage durera un mois pour lui, et trois semaines pour moi. Il a été voir le Moulin-Joli ; j'avais Thonneur d'être avec lui. Le lieu lui a plu extrêmement et les habitants aussi; ils se portent bien tous. On a parlé de vous. M. Loiseau * y était ; je l'ai présenté à M. le prince de Conli comme voire ami, c'est un titre de recommandation, le plus sûr que je coiinaisse, auprès des honnêtes gens et des bons cœurs. M. Hume m'a envoyé plusieurs de vos estampes à distribuer; si j'en puis sauver une, je la donnerai à madame LaRochc. Son mari et ellcsonl en bonnesanlé; ils vous aiment d'une manière qui 1rs élève beaucoup à mes yeux. Commertse porlemailemoiselleLcvasscur, se plaît-elle en Angleterre? A-I-clle trouvé quel(|u'un qui parle le français? Vous devez avoir vu M. Davenporl, avtz-vousété contents l'un de l'autre? Mais à [.repos, quel est donc cet ami que vous avez trouvé, dites-vous, dans ces lieux retirés? cet ami malheureux et innocent comme vous? Il ne faut pas de loin écrire des énigmes, les plus petites choses peuvent donner de grandes inquiétudes lorsqu'elles ne sont pas éclaircies. Je vous dirai naturellement que je crains que vous ne vouliez

* Loiseau de Mauléon.

parler de M. d'Eon*. Ce n'est pas que je sois son ennemie, je l'ai vu possédant l'estime publique et la méritant; depuis, ses malheurs ont aigri son caractère et l'ont précipité dans des fautes qu'il est difficile d'excuser, et je craindrais qu'une trop grande liaison avec lui, si une ancienne amitié n'en est pas le motif, ne parût une association d'aigreur, de plaintes et de mécontentement. Songez que les malheurs particuliers, mérités ou non mérités, n'occupent et n'intéressent le public qu'un moment, et lorsqu'on cesse d'intéresser, Ton déplaît si l'on continue à se plaindre. Je vous dis adieu pour trois mois : les eaux, le voyage, l'arrivée de mon fils, son départ [lour l'Italie, vont m'occuper tout entière *.

Paris, 27 juillet 1766.

# M. Hume m'a envoyé, monsieur, la lettre outrageante que vous lui avez écrite'. Je n'en vis jamais de semblable. Tous vos amis sont dans la consternation et réduits au silence. Eh, que peut-on dire pour vous, monsieur, après une lettre si peu digne de voire plume qu'il vous est impossible de vous en justifier, quelque offensé que vous puissiez vous croire ! Mais quelles sont donc ces injures dont vous vous plaignez? Quel est le fondement de ces horribles reproches que vous vous permettez? Ajoutez-vous foi si facilement aux trahisons? Votre esprit par ses lumières, votre cœur par sa droiture, ne doivent-ils pas vous garantir des soupçons odieux que vous avez conçus? Vous vous y livrez contre toute raison, vous qui eussiez dû

* Rousseau voulait parler de lui-même; il s'étudiait pour écrire ses Mémoires. Madame de BoutAers n'avait point compris celte allusion. *

' La réponse de Rousseau à cette lettre est du 9 avril 1766.

^ La lettre du 10 juillet 1766, dans laquelle Rousseau donnait à Hume le détail de tous les griefs qu'il avait contre lui.

vous refuser à Tévidence même, et démentir jusqu'au témoignage même de yos sens. M. Hume un lâche! un traître I Grand Dieul Mais quelle apparence qu'il eût vécu cinquante ans passés, aimé, respecté au milieu de ses compatriotes, sans en être connu I Attendait-il votre arrivée pour lever le masque, pour ternir une vie glorieuse plus qu'à moitié passée? Et pour quel intérêt? Ce ne peut être ni jalousie, ni rivalité : vos génies sont différents, ainsi que vos langages, ainsi que les matières que vous avez traitées. Il n'envie pas 'non plus votte bonne fortune, puisque de ce côté il a toutes sortes d'avantages sur vous. Ce serait donc seulement le plaisir de faire le mal et de se déshonorer gratuitement qui lui auraient inspiré les noirceurs dont vous l'accusez? Qui connut jamais de pareils scélérats, de pareils insensés? Ne sont-ce pas des cires de raison? Je veux néanmoins supposer un moment qu'il en existe; je veux de plus supposer que M. Hume soit un de cl?s affreux prodiges, vous n'êtes pas justifié pour cela, monsieur. Vous Tavezcru trop tôt; vous n'avez pas pris d^ mesures suffisantes pour vous garantir de Terreur. Vous avez en France des amis et des protecteurs, vous n'en avez consulté aucun, et quand bien même vous eussiez fait tout ce que vous avez omis, quand vous auriez acquis toutes les preuves imaginables de Tattentat le plus noir, vous eussiez du encore modérer votre emportement contre un homme qui vous a réellement servi. Les liens de l'amitié sont respectables même après qu'ils sont rompus, et les seules apparences de ce sentiment le sont aussi.

Madame la maréchale de Luxembourg et moi nous attendons impatiemment vos explications sur cette incompréhensible conduite. De grâce, monsieur, ne les différez pas, que nous sachions au moins comment vous excuser, si Ton ne

A J.-J. ROUSSEAU. 6i

jpeut TOUS disculper enlièrement. Le silence auquel nous sommes forcées vous nuit plus que toute chose ^

5 mtrs 1768.

Je ne sais, monsieur, quels sont mes torts envers vous ; je ne m'en reproche aucun et je n'en aurai jamais de suivi ni de volontaire. Je vous en trouve à mon égard quelques-uns peu considérables^ et d'un genre auquel je suis accoutumée et qui n'a jamais altéré mon amitié. Ces torts sont de n'avoir pu souffrir sans vous fâcher que je vous dise ce que je croyais la vérité. Vous m*avez répondu durement, j'ai cessé de vous écrire comme j'avais déjà fait deux fois, non pour le même motif; une quand vous quittâtes la France, l'autre quand vous voulûtes être admis à la communion. Dans cette dernière occasion, comme dans les précédentes, nous ne nous sommes pas trouvés de môme opinion, et vous avez paru mécontent de ce que je vous le disais, tandis que moi je croyais du devoir de l'amitié de vous le dire. Hais qu'importe tout cela! et pourquoi faut-il que vous en concluiez que je vous ai sacrifié, que vos malheurs ont lassé mon amitié et

> La réponse de Rousseau à cette lettre est du 30 août suivant. Le ton de celte réponse, où Rousseau adresse d'amers et d'injustes reproches i madame de Bouftiers, eiplique suffisamment pourquoi la correspondance entre celle dame et Jean-Jacques s'arrête ici. Elle n'adressa plus à Rousseau que les deux lettres qui suivent, et qui sont datées de deux années plus tard.

* Pour bien comprendre cette lettre, voyei, dans la Correspondaneet la lettre de Rousseau à madame de BoufQers, du 25 février 1768, et Xoburvaiion dont elle est suivie. Rousseau y fait une confession assez singulière de ses torls envers madame de Bourders, tout en lui demandant d'avouer aussi ceux qu'elle avait à se reprocher envers lui. Madame de Boufflers, comme on va le voir, n'était point disposée i avouer ce dont elle ne se sentait pas coupable.

que je ne m'intéresse plus à vous? Cela n'est ni dans la vérité ni dans mon caractère, et c'est ce qne vous éprouverez s'il se présente des occasions de vous servir. Offrez-m'en, monsieur, vous ne pouvez pas me faire un plus grand plaisir ni mieux réparer la seule offense que vous m'avez faite qui est de douter de mes sentiments.

J'espère que vous ne me laisserez pas longtemps dans l'incertitude * sur ce que je puis faire pour vous tirer de l'état dont vous vous plaignez, et je vous le demande instamment.

Je vous aurais écrit plus tôt, monsieur, si je n'avais mieux aimé m'en rapporter à ce que M. le prince de Conti voulait bien se charger de vous dire pour éclaircir tous les doutes que vous avez formés injustement de l'intérêt que j'ai toujours pris, et que je ne cesserai jamais de prendre à vous; mais comme son voyage est différé, je ne veux pas différer davantage à vous en assurer moi-même, quoique cela ne dût pas être nécessaire après toutes les preuves que vous avez eues de mon amitié et de ma sincérité. Je pense que la visite qu'il vous fera vraisemblablement bientôt achèvera de vous tranquilliser sur ce point et sur tous les autres. C'est ce que je désire passionnément, car ce que vous me mandez de votre situation me fait beaucoup de peine, et votre bonheur contribuera au mien.

* Rousseau desirait quitter Trye, mais il n'avait pas osé formuler neUement son désir à madame de Boui'flers. Il répondit à la lettre qu'on a sous les yeux d'une manière vague, et sans plus parler de son projet, par sa lettre datée du 24 mars suivant. Ce fut la dernière qu'il adressa à madame de Boufflersi

Page 1