MILORD MARÉCHAL
Keilh (Georges), d'une ancienne famille d*Ecosse, connu sous le nom demilord Maréchal, à cause du titre hérédilairc de maréchal d'Ecosse que possédait sa famille. Né en 1685, il fut toujours dévoué à hi cause des Stuarts, prit part au soulèvement de 1715 en faveur du prétendant, fut condanuié à mort, erra pendant six mois en Ecosse, et parcourut plusieurs cours de l'Europe, essayant, mais en vain, de les intéresser au sort du prétendant. Il fit ensuite la guerre eu Espagne; puis il fut attiré à Berlin par son frère, le maréchal Keith, qui était au service du roi de Prusse. Devenu bientôtU'ami de Frédéric, celui-ci le nomma successivement envoyé en France, gouverneur de Neuchâtel, où il connut Rousseau, et ambassadeur en Espagne. Le roi de Prusse ayant obtenu de l'Angleterre la réhabilitation de Keilh, celui-ci partit pour rÉcosse avec l'intention d*y finir ses jours; mais l'âpreté du climat le détermina à retourner en Prusse, où il se fixa définitivement dans une maison que Frédéric lui avait donnée près de Sans-Souci. C'est là qu'il mourut fort âgé le 25 mai 1778. Keilh était un véritable philosophe qui faisait le bien sans ostentation, et qui joignait a la tolérance et à la simplicité des manières beaucoup d'esprit et de gaieté. Son humeur cependant était parfois bizarre, et son défaut était d'élre accessible aux préventions. Rousseau, dans les Confessions, lui a rendu un éclatant témoignage de reconnaissance et d'admiration.
Colombier, 12 juillet 1762 '.
Monsieur, j'écris au roi pour avoir ses ordres sur votre retraite dans ce pays'. En attendant, vivez tranquille ; je serais trèsraise de pouvoir vous faire plaiî«ir et vous rendre service, puisque j'admire votre esprit et respecte vos mœurs.
Si vous vouliez venir ici, vous me feriez grand plaisir.
Voyez, dans la Correspondance ^ la lettre de Rousseau à milord Marécha de juillet 1762.
• La principauté de Ncuchâtel
64 LKTTBES DK MILOI\l) MARÉCUAL
J'enverrais un cheval ou une chaise pour vous mener, et vous resteriez sans gêne aussi longtemps ou aussi peu qu il vous plairait. Vous trouveriez en moi un vieillard approchant du sauvage, quoique peut-être un peu gâté par le commerce des barbares policés.
16 août 1762.
Monsieur, j'ai réponse du roi, qui est fort aise de donner Rsilc à la vertu persécutée. Il espère, dit-il, que vous n'écrirez pas sur des matières scabreuses qui pourraient exciter des sensations trop vives dans les têtes neuchâteloises, et occasionner des clameurs de tous vos prêtres (il dit vos parce qu'il me parle des Neuchâtelois), enclins à la dispute et pleins de fanatisme. Je lui écrirai que vous ne voulez plus ni lire, ni écrire, ni parler, que vous vous conteniez de penser et de faire des lacets*.
Il me dit : «L'armée russe. retourne en Russie, et nous restons bons amis. » Sa lettre est de Ditmansdorff, 25 juillet. Enfin, vous avez un asile assuré. Je me flatte toujours que les petits-maîtres et les petites-maîtresses de Motiers forceront de temps en temps vos remparts et vous obligeront de vous réfugier dans la Tour-Carrée*, où je serais plus à portée de vous voir quelquefois, quand, comme le Dalaï-Lama, vous voudrez bien vous rendre visible. Bonjour. Je viens d'avoir la visite d'un ministre, votre grand admirateur et de votre livre aussi. On m'a fait voir une lettre de Berne qui accuse Voltaire d'avoir tramé les tracasseries à Genève contre vous, et, si la lettre dit vrai, on s'en repent, et on est facile
* Nous avons déjà rappelé ailleurs que c'était là un des passe-lemps favoris de Rousseau pendant son séjour à Molicrs.
* Une tour du château de Colombier où résidait milord Maréclinl
contre le poêle ; vous m'aviez déjà dit que c'était Voltaire qui vous avait suscité les troubles dans votre patrie, mais je ne savais pas que le public eût ouvert les yeux là-dessus.
24 aoûl 1762.
Monsieur, le roi, en agréant votre demeure en ce pays-ci, n'y a mis aucune condition ^ Ce qu'il a dit sur les têtes neuchâteloises, etc., est à moi, sans ordre de vous en parler; mais nous sommes tous d'accord. Vous ne voulez pas mettre le feu à la maison où vous demeurez, et moi je désire que votre retraite soit commode. Pour rengagement de ne lire, écrire, etc., je Tentends comme vous et comme une façon de parler, sans le prendre à la lettre. Je serais bien fâché que nous n'eussions plus de vous que des lacets, quand même vous les feriez dans la dernière perfection. Je ne parlerai plus de la Tour-Carrée, elle restera vide cependant; oi. ne sait ce qui pourra arriver, le froid pourrait vous chasser chez votre très-humble et très-obéissant serviteur.
15 septembre 17C2.
Vous ferez une bonne œuvre de me venir voir, pour moi s'entend, car pour vous rien; je ne suis plus, je suis trop vieux, toute la machine est usée. Je n'ai pas besoin de le dire, cela se voit bien. De plus, vous ne voyez guère personne, et moi je suis obligé d'en voir beaucoup, et Dieu sait
^ Voyez, dans la Correspondance, la lettre de R( usseau à milord Maréchal datée d'août 1762.