‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 15 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

66 LETTRES DE MiLORD MARÉCHAL

quelles espèces. Patience! Je suis trop vieux pour aller me naturaliser kalmouck et vous trop infirme pour vous retirer dans les bois du nord de rAmérique. Venez au plus tôt, pendant que je suis ici, vous serez plus tranquille qu'en ville et plus en liberté ; j*y vais bientôt^ le mauvais temps me chassera d'ici. Je vous enverrai ma voiture; menez votre gouvernante, restez le temps que vous voudrez, et vivez comme vous voudrez et comme si vous étiez dans les Forets.

Je vous remercie de l'extrait de la lettre de votre ami; je crois celui de la mienne supposé. Personne n'a vu celle du roi à votre serviteur, jeTai lue à une seule personne, et cela à la hâte; on en a fait des lettres entières et plusieurs extraits déjà supposés, je serai bien aise de voir celui-ci.

Comment empêcher Voltaire d'écrire et de publier ses écrits, à moins d'avoir un carvajal et de se servir du remède dont il usa pour faire taire sa commère? Il faut le laisser faire, cela passera comme le brouillard qu'il fait sur la montagne. Si Frédéric était un sot et un imbécile, il serait un homme aimable, aimé et loué à toute outrance, et on ne dirait rien contre lui. Avez- vous jamais entendu louer une jolie femme sans que les autres ajoutassent quelques mais? C'est de même des hommes. Bonjour; mandez-moi quand vous voulez ma chaise à deux.

18 septembre 1762.

V«noz le plus tôt que vous pourrez; j'ai bien des choses à vous dire. Je crois que je ferais bien de vous envoyer le charà-bancs ; il est suspendu ; il portera votre paquet, vous monterez dessus de temps en temps. Bonjour.

Septembre 17G2.

Je ne me souviens pas si j'ai envoyé déjà une estampe de M. Hume, en voici une. Je vous dirai deux traits de ce philosophe qui m'ont plu particulièrement. Le premier, d'avoir rencontré un nommé Wallace qui écrivait (et hien) contre un de ses essais. David lui demanda quand il serait imprimé. M. Wallace ayant répondu qu'il était alors si occupé qu'il n'avait pas le temps de réviser son ouvrage, David se chargea de ce travail et l'exécuta de bonne foi. L'autre est que les lamas étant assemblés en synode pour excommunier cet Antéchrist (car il l'est en Ecosse comme vous en Suisse) David se fut asseoir parmi les lamas et écouter d'un sangfroid admirable toutes les injures qu'on disait directement contre lui, prenant son tabac et se taisant. Son sang-froid déconcerta les lamas ; ils s'en furent sans l'excommunier.

iV. B. Nos lamas ne peuvent qu'excommunier, les vôtres prétendent brûler, ce qui n'est pas badinerie, pour les brûlés au moins.

Si vous avez déjà une estampe, envoyez celle-ci à milady Stanhope.

s octobre 176t.

J'ai écrit à M. Hume et suis à faire des châteaux en Espagne; ils sont aisés à bâtir et valent peut-être autant que les autres. Par le moyen de David Hume, j'arrange votre affaire avec le libraire. Je marie ma fille. Elle, une fois placée, je vais en Ecosse, je vous donne une couple de chambres dans ma maison, autant au bon et doux David. On n'entre pas dans les chambres les uns des autres; il y aura une salle de

68 LETTRES DE MILORD MARÉGliÀL

compagnie pour se voir. Nous aurons pladdam sub liberlate quietenij c'est ma devise. Je voudrais que chacun contribue aux frais nécessaires de la petite république selon ses rentes et se taxe soi-même. La nourriture sera peu de chose, puisque les truites, saumons, poisson de mer et légumes ne me coûtent rien. David payera les aloyaux, puisqu'il les mange. II nous faut deux voitures quand Tenvie de la promenade nous viendra. Il n'y aura pas d'autres règlements ni lois dans la république, chacun se fera les siennes pour le spirituel et le temporel. Yoilà mon château, les fondements sont déjà bâtis. J'ai vu depuis votre départ que VÉmile est imprimé par deux ou trois libraires à Londres ; il est annoncé dans les papiers publics et des nouvelles éditions de YHélo'ise. Yoilà un fond que je regarde comme sûr, une bonne édition de vos ouvrages pour voire part des taxes volontaires, et sur ce fond, je m'engage à vous trouver l'argent, en attendant l'édition nouvelle. Bonjour. Puisque vos ouvrages se débitent publiquement à Londres, les libraires qui en feront une édition correcte feront fortune.

3 octobre 11 62.

Monsieur, les Mémoires de Russie dont je vous ai parlé sont écrits par un officier, confident du maréchal Munich, bien instruit et qui était à la guerre contre les Turcs et contre les Suédois. Il était à Pétersbourg quand Biron, duc de Courlande, fut arrêté, et ce fut lui qui l'arrêta. Il quitta la Russie quand Munich fut envoyé en Sibérie. 11 a joint à son travail un état de l'empire de Russie. Mon frère, qui était en Russie pendant tout ce temps, m'assurait que les faits étaient vrais. A l'égard du style, je le crois assez bien si je ne me trompe..

M. de Maupertuis l'a corrigé, car Tauteur était Allemand. Si vousvoulez, je vous enverrai le manuscrit que j*ai. Après l'avoir parcouru, vous pourrez mieux juger si Ton pourrait en tirer quelque avantage pour la pauvre veuve de Fauteur. Elle a les plans des batailles et autres que je n^ai pas. Bonsoir.

Si nous pouvons servir cette veuve, nous ferons une bien bonne œuvre. Pensez à l'édition de vos ouvrages sans perte de temps. Puisqu'on court après les mauvaises, les libraires seront heureux de pouvoir en donner une bonne. Je regarde cette affaire comme sûre quand vous voudrez. Dans deux mois j'aurai ré|K)nse de David Hume.

18 octobre 1762.

Vous avez raison, c'est à moi à vous remercier d'avoir reçu le vin, j'en conviens de bonne foi. Je pourrais Tordonner en qualité de médecin, mais j'aime mieux devoir à votre amitié qu'à mon emploi, d'autant plus que vous n'avez pas grande foi dans cet art et que votre cœur est bien sensible à l'autre sentiment. Bonjour.

J'ai des racines, légumes, etc., qui se conservent l'hiver dans la cave, plus que je ne puis en manger; si vous n'en avez pas où vous êtes, vous me feriez grand plaisir de me dire ce que vous voudrez des miennes.

29 octobre 1702.

Je vous envoie, monsieur, une lettre^ dont j'attends une

* La copie d'une lettre que milord Maréchal écriTalt à madame de BoufHerf au sujet de Rousseau.

réponse, et je me flatte qu'elle sera favorable aux désirs du roi et de votre serviteur. Le roi m'écrit : « Votre lettre^ mon cher milord^ au sujet de Rousseau^ ma fait beaucoup de plaisir, je vois que nous pensons de même. » Puis il m'or- 'donne de vous envoyer de sa part du blé, du vin et du bois, €^ ajoutant : « Je crois qu'en lui donnant les choses en naturc il les acceptera plutôt quen argent. » Je vous laisse à décider si cette façon d'agir à votre égard ne mérite pas quelque complaisance de votre part, et si, en conscience, vous pouvez refuser de faire plaisir à un homme qui serait trèsaise, si les affaires le permettaient, de faire le quatrième avec David, Jean-Jacques et votre serviteur *.

3 novembre 1762.

. Je me flattais, avec le secours de madame de Boufflers, de réussir dans ma négociation, mais vous êtes plus dur que Grimaldi, etc., et je ne conviens pas encore que vos raisons soient suffisantes. Un peu de blé, de vin et de bois en Suisse n'influerait pas sur les affaires du roi en Silésie; puis vous m'excluez d'avoir part dans |a suite à cette négociation en prenant un terme trop long, car it le faut pour remettre les pays du roi après la paix dans un état où l'épuisement de la guerre ne paraîtra plus. 11 y a bien à faire. Vous pourriez aussi bien m'avoir chargé de faire les enfants pour repeupler ses États que de vivre jusqu'à ce qu'ils soient devenus grands, ce qu'ils font pour revivifier ses États. Si vous m'aviez dit : « J'ai de quoi vivre deux ans, quand mon fonds sera mangé ^ j accepterai loffre du roi, » j'aurais eu quelque probabilité

^ La réponse de Rousseau à celte lettre est du 1*' novembre 1762.

de pouvoir vous servir. J'enverrai la lettre au roi*. Il n'y a pas apparence qu'elle soit vue d'autre que de lui seul, puisqu'elle est cachetée et que je l'envoie sous enveloppe à un marchand. Je vous remercie du bon et beau livre. Nous avons ici une bonne édition du Contrat social du libraire du roi. On m'a dit que le froid de Motiers vous fait trop garder la maison. Le château de Colombier est plus à moi que ma maison en Ecosse, puisque j'en ai la survivance pour ma fille Emet Ulla, vous y seriez certainement mieux qu'à Motiers; pourquoi ne vous y pas mettre en attendant que nous réalisions l'autre projet? il est vrai que David Hume n'y est pas, ni à Motiers non plus. Le messager va partir. Bonjour.

11 novembre 1762.

Je VOUS remercie, monsieur, du livre ; je l'avais cependant déjà, j'en ai même quatre.

Je vous suis obligé de ce que vous faites pour la pauvre veuve *, je vois trop de difficultés. Si vous voulez, je vous enverrai le manuscrit que j'ai pour le parcourir. Vous me faites souhaiter avec plus d'ardeur le retour de la belle saison, puisque vous me promettez de venir à Colombier. En attendant, ilfaut laisser le châtelain donner ses avis que vous ne suivrez pas : on ne peut empêcher les gens de parler, mais on va toujours son train. J'ai été enrhumé, mais pas si fort qu'on vous Ta dit. Ma chambre est quelquefois trop chaude, les domestiques jettent du bois sans mesure dans le fourneau pour n'avoir pas la peine de revenir ; quand la chambre est trop chaude, j'ouvre la porte de la galerie; je suis vieux,

^ La fameu9e lettre de Jean-Jacques aa roi de Prusse du 30 octobre 1763. * Voyez plus haut la lettre de milord Maréchal du 5 octobre 1762.

72 LETTRES DE MILORD MâRËGHàL

maigre, et j'ai passé grande partie de ma jeunesse à Valence en Espagne, voilà des raisons à sentir le froid plus que les gens de ce pays. La chambre où je couche est tempérée, la porte qui communique à celle du fourneau est toujours ouverte.

Si vous êtes mon ami, comme je m*en flatte, je ne vois rien contre les bonnes mœurs ni contre les lois qui vous empêche de le dire. Il me semble que pour être amis il faut de la bienfaisance et de Testimc, il serait burlesque de voir deux amis produire leur généalogie pour voir s'ils étaient dans le degré permis, comme s'il s'agissait d'entrer dans un chapitre de chanoines en Allemagne. Mon Turc Ibrahim ^ (avant qu'il fût gâté par les giaours) finissait sa lettre : <x Je suis plus votre ami que jamais j Ibrahim. » Je trouvais cela bien mieux que le très-humble serviteur^ etc., qu'on met ordinairement et qui n'est qu'une espèce de paraphe avant le nom. Je finirai donc en vous disant, comme le bon Ibrahim ' :

Je suis plus votre ami que jamais.

P. S. La paix entre l'Angleterre, la France, l'Espagne et le Poi tugal a été signée (les préliminaires s'entend) le 3. Comme on était déjà d'accord le '2, on a envoyé le 2 des courriers pour faire cesser les hostilités. Si la nouvelle se confirme que nous avons battu les Autrichiens en Saxe, nous aurons aussi la paix cet hiver.

25 novembre 1762.

J*ai le plaisir de pouvoir vous dire que vos ouvrages sont si goûtés en Angleterre, qu'on a traduit VÈmUe^ et que l'on fait

^ Un serviteur turc appartenant à milord Maréchal.

* La réponse de Rousseau à celte lettre est de novembre 1762.

déjà une seconde édition de cette traduction. Je n'ai point de réponse du bon David, je crois que quelques curieux ont pris ma lettre en chemin.

P. S, J'ai oublié de vous dire dans ma lettre que j'ai plus de mille bouteilles de vin d'Espagne; si vous trouvez qu'il vous fait du bien, demandez-en, puisque je suis votre médecin et qu'il ne s^en trouve pas certainement de si bon chez les apothicaires de Motiers.

XIY

30 Doyembre 1762.

Je suis fâché que votre santé et votre situation voi^ donnent des causes de plaintes ; je le serais très-fort si je croyais avoir été cause de quelques petites bouderies entre vous et madame de Bouffllers, mais par ses sentiments pour vous je suis bien assuré qu'il n'en sera rien. Je ne vous ai donné mon projet que comme un château en Espagne. Je suis bien vieux pour aller m'établir dans un pays où mes anciens amis ne sont plus, où il faut recevoir tout le monde et où je n'ai pas la ressource que vous avez iHgnqrer la langtie. Le pire de tout est que ma terre est substituée ; à ma mort, notre république serait renversée. Si elle (la terre) était à moi, je ferais un ermitage chrétien à droite, un mahométan à gauche, et David Hume serait logé entre deux. Je vous dirai cependant sans plaisanterie que, comme je suis aussi peu content qu'il se peut des gens d'ici, je pourrais aller chez moi. J'aime le pays et les gens, j'ai une très-bonne maison où tout se trouve, je n'aurais pas à acheter la moindre chose ; j'y ai un jardinier et autres gens. Le climat est vilain pour un vieux Espagnol, point d'été. Il faut attendre la paix, que nous n'avons pas encore; les Anglais en ont une assez sotte, je crois. Il me

faudrait demander des passe-ports; je n'ai pas envie de faire cette démarche, la cour de France me fit attendre déjà plus d'un an pour en avoir un. Voilà bien des obstacles. A la paix, je suis prié à Sans-Souci, je pourrai me faire ermite dans la maison anglaise ou chinoise qui est dans un coin du jardin. Voilà encore un château en Espagne, je ne sais ce qui en sera. Bonjour.

9 décembre 1762.

Soyez assuré que la bonne opinion que j'ai de vous va aussi à ceux pour qui vous vous intéressez, et qu'en tout temps je ferais avec plaisir ce que je pourrais pour votre gouvernante. Si ma terre n'était pas substituée, je ferais tout de suite un arrangement à vous tranquilliser sur son compte. Je suis à travailler pour mes propres enfants. J'ai une fille légitime. Emet Ulla, un fils naturel, Ibrahim, et deux bâtards, Motcho de Guinée, et SteFan le kalmouck. Leurs affaires arrangées (et elles le seront, j'espère, bientôt), j'adopterai la vôtre, mais il faut que je vive une année ou deux. Voilà encore une forte raison de rester dans ce pays-ci pour mettre à part quelque chose pour mes pauvres enfants. Je vois avec peine votre santé délabrée et le peu de contentement que vous avez dans ce pays. Quand vous iriez à Zurich, vous y trouveriez des sots et des prétendauls au bel esprit, le pis des sots; la célébrité de votre nom vous attirera cette maudite race, comme les guêpes vont au bon fruit. Je ne sais encore si j'irai à Sans-Souci; si j'y vais, je prendrai le mois de mai pour y aller et celui de septembre pour en revenir. Nous pourrons aller ensemble jusqu'à Zurich, et si vous ne vous trouvez pas bien de ce séjour, je pourrai vous ramener.

Au moins consultons ensemble sur le plan de nos châteaux en Espagne. Quand la saison s'adoucira un peu, je compte aller vous voir. J'ai un carrosse, vous n en ayez pas, il dépendra de vous de vous servir du mien si, vous portant bien, vous vouliez passer quelques jours à Colombier à bâtir nos châteaux. Je compte aller vers la fin du mois à Genève voir de grandes gens de bien, milord Stanhopè, sa femme et sa belle-isœur. Dites-moi si je puis vous servir en quelcpie chose. Bonjour, je suis plus votre ami que jamais.

P. S. Si nous allons ensemble à Zurich, je me mets sous la protection de vos amis pour n'être pas harangué, ni prié à des repas, deux choses détestables selon moi. Je n'aime pas à remettre les choses à la fortune. J'écris à M. Martinet. Je ne sais si je puis empêcher de mettre un scellé, mais je puis certainement ménager les frais, afin qu'il en coûte moins à votre gouvernante en cas de malheur. Si votre gouvernante avait le malheur de vous perdre, qu'elle vienne à moi, et si jene suisplus dans ce monde, qu'elle vienne à Emet Ulla. J'ai quelque argent à vous (du blé, vin et bois que vous n'avez pas voulus), celte petite bourse sera à elle. L'argent est dans un papier étiqueté : Du roi à M. Rousseau. Tranquillisez-vous, gardez-vous des sols et de la fièvre, et n'épargnez pas trop mon vin. Bonsoir.

Post-scriptum des post-scriptum. J'ai consulté un avocat ; le scellé ne sera pas mis. Moyennant un testament écrit de votre main, vos parents, s'ils venaient prendre votre petit héritage, n'auraient rien.

. v .Mémoire pour M. Rousseau.

Il peut faire utie déclaration en forme de disposition testamentaire portant : a Que dans la vue de faire justice à made-

moiselle *** pour tous les services importants qu'elle lui a rendus, U veut et entend quelle soit son héritière universelle de tout ce qu'il délaissera après son décès^ et quil prive et déjette de tous ses biens ses plus proches héritiers à Vintestat qui sont., . , au moyen de cinq sols faibles quil donneàchacunen privation de ses biens j priant et requérant tous juges et magistrats^ par-devant lesquels la présente déclaration, à forme de disposition testamentaire, parviendra, d'y donner un prompt et entier effet, et permettre que mademoiselle *** soit nantie de tout ce qui appartient à M. Rousseau dans ce pays dès le môment de sa mort, et que sans retard elle puisse tout emporter avec elle. Car telle est sa libre disposition de dernière volonté. »

14 décembre 1762.

Je ferai avec plaisir ce que je pourrai pour vous servir quand j'irai à Genève ; ce sera vers le commencement du mois qui vient.

Il n*y aura pas de scellés à mettre. Quand madame Norris (Anglaise) mourut à Couvet, on voulut mettre les scellés, son domestique fit voir le testament écrit de sa main, et les scellés ne furent pas mis. Je vous enverrai le manuscrit que vous pourrez parcourir à loisir ; je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il peut valoir. La veuve a les plans; ils augmenteront sa valeur.

Je n'ai pas renoncé au cbfttèau en Espagne et en Ecosse; on n'y est pas haranguant ; il y a bien de bonnes choses et de bonnes gens. Je crois que mes lettres sont arrêtées^ je n'en ai pas depuis longtemps. Je veux écrire encore à David Hume. Un de ceux que je vais voir est bien homme de lettres, mais je le crois 1res- peu en relation avec les vivants; le chevalier '

Newton, etc., sont ceux avec qui il est en liaison. Il ne pourrait me rien dire des libraires, mais il est si bon (bon en français n'est pas assez, car souvent c'est une injure, à la honte de cette langue) so good a man, qu'il s'informera comment on devrait s'y prendre pour Tédilion de vos ouvrages, s'il les approuve, ce que j'ignore, car je ne le connais pas si bien que sa femme et sa belle-sœur ; elles sont Ecossaises, et tout Ecossais ou Ecossaise sont mes frères et mes sœurs. Je suis une bête et un coquin de ne pas aller courant parmi eux. Bonjour.

8 janvier 1763.

Voilà donc votre livre devenu bon ; apparemment il s'est corrigé avec l'âge; comme il arrive quelquefois aux jeunes gens. Pour M. Formey, il faut s'en moquer; il aura voulu faire le zélé chrétien (je l'ai entendu prêcher) et estropier votre livre, qui marchera droit sur ses deux pieds malgré lui. S'il se sent le besoin de vous voler, tant pis pour lui. Je ne sais pas seulement qui est le président de l'Académie ' depuis Mauperluis, ce serait à lui qu'il faudrait adresser une plainte du procédé de Formey. Le roi doit être actuellement accablé (s'il le pouvait être) d'affaires. Mais, selon moi, le mieux est de mépriser les pauvres pilleries de ceux qui sont dans le besoin.

Parlons de nos affaires. Je crois que ce que n'ont pu faire mes parents, mes amis, Tamour naturel de la patrie et la commodité d'être chez soi, Jean Jacques le fera. Le premier article de la vie est^ selon moi, la sûreté parfaite des gens

*■ De Berlin.

78 LETTRES DE MiLORD MARÉCHAL

avec qui Ton vit; je l'aurai avec Jean-Jacques et Émet Ulla^ Nous nous verrons quand le temps s'adoucira et nous consulterons ensemble. J'aurais encore un article à ajouter aux premiers règlements que j'ai proposés : qu^en cas d'une invasion hostile des gentilshommes campagnards, je pourrais quelquefois avoir un asile dans votre impénétrable forteresse. Bonjour. Les gens d'ici, que je croyais avoir disposés à un accommodement et acheminement à la tranquillité, font toujours de nouveaux écarts ; ils viennent de demander au canton de Berne que le canton leur donne copie d'une lettre que, par ordre du roi, j'ai écrite à ce canton.

N. B. Ils ont la copie, mais ils veulent se donner les airs de souverains, que le roi de Prusse ne puisse pas écrire sans la permission des quatre ministraux et que le canton leur donne une copie authentique. Laissons les Formey et les ministraux estropier les livres et gouverner le monde, et sauvons-nous dans notre château avec David Hume que nous ferons grand aumônier. Bonsoir.

14 février 1763.

Je suis de retour de Genève depuis trois jours. Je suis bien content de M. Moultou; voici une lettre de lui. Je crois que vous pouvez compter sur son amitié et sur celle de bien des autres, et je sais que vous pouvez toujours compter sur la mienne. On m'a dit que le parlement de Paris ayant condamné votre livre et ayant les yeux sur ce qu'on ferait làdessus à Genève, on s'était cru obligé de le défendre. Je ne me suis pas opposé à cette raison convaincante, au contraire, j'ai fait mes compliments au ministre qui m'en parlait sur la

conversion de la république, puisque le parlement de Paris condamne la doctrine de Calvin aussi bien que le livre de M. Rousseau.

Pour ne pas estropier la lettre du bon David \ je Tai donnée à traduire ; on Ta massacrée. Je l'ai un peu corrigée, vous entendrez ee qu'il veut dire. Je iTai pas le temps de mieux faire, étant accablé de lettres qui demandent une prompte réponse. Bonjour.

Si vous voulez me donner une copie de la lettre de David, je la ferai bien traduire.

iO féTder 1763.

J'enverrai votre lettre à M. Hume, mais je ne sais pas sMl la recevra, mes lettres s'égarent encore plus que les vôtres. Il est étonnant que non-seulement je n'aie point de réponse à deux billets que je lui ai écrits sur votre affaire, mais que je n'aie pas de réponse du négociant à Londres sous l'enveloppe duquel ces deux lettres ou billets furent envoyés, puisque ce négociant est fort de mes amis et aussi du bon David. A l'égard de celle de M. de Luxembourg cpie vous n'avez pas reçue, s'il n'a pas mis A Neuchâtel en Suisse^ les lettres vont à flwsiems Neufchûtels en France, et puis, n'étant pas affranchies (comme elles doivent l'être), elles arrivent au bout de trois mois (ou plutôt jamais) par Genève. Je buis convaincu que M. Fischer ne fait pas ouvrir vos lettres. Je ne crois pas non plus que le canton de Berne voudrait rien faire contre vous, au contraire, je crois que les Bernois se repentent de ce qu'ils ont fait ; ils se sont laissé entraîner, sans réfléchir, par l'exemple des autres. La France, par de petites pensions et de

' Hume. Cette lettre, adressée à Rousseau, est datée du 2 janvier 1763.

grandes promesses, met les Suisses peu à peu sous le joug; Yoyez celte belle affaire d'une aventurière qui les intrigue actuellement. Je me flatte que la lettre qui tous inquiète ne sera pas publiée. Je voudrais vous voir, quand votre santé vous le permettra. Si vous veniez, j'irais passer quelques jours tète à tête à Colombier, nous parlerions de nos châteaux en Espagne. Mes biens paternels, qui sont considérables, vont se vendre, dit-on ; cela me pourrait déterminer à aller en Ecosse pour avoir de quoi donner aux autres, car pour moi-même j'en ai assez déjà et plus qu'il ne me faut. Je crois notre paix sûre, mon inclination et les invitations obligeantes du bon Frédéric m'attirent à Sans- Souci. Vous entrez dans tous mes plans ou châteaux en Espagne ; je sens bien que c'est fou de faire des projets à mon âge, mais encore est-il agréable de faire de jolis rêves : nous ne faisons autre chose presque toute la vie. Bonjour.

Je vous avais prié de me donner copie de la lettre que David vous a écrite; y avez-vous quelque répugnance? 11 me paraît que vous ne devez pas en avoir.

22 février 1763.

Je pense à ce que vous me dites de votre bourgeoisie de Genève. Vous y avez le grand nombre pour vous, à ce que je crois ; c'est de ceux qui gouvernent que vous pouvez vous plaindre, et eux encore sont matés par la France. Je ne voudrais pas que vous fissiez un pas méprisant pour vos bourgeois qui vous aiment, ils se plaindraient et non sans raison ; attendez, réfléchissez, prenez du temps. Mon amitié dicte ce que je i\Sj c'est à vous à juger si j'ai raison. Bonsoir.

U février 1763.

Plus j'y pense (et mon amitié m'y fait penser souvent), plus je me confirme dans mon opinion que vous ne devez pas faire un pas qui pourrait offenser vos amis dans votre patrie ^ J'ai été proscrit longues années de la mienne, et il y avait une récompense de deux mille livres sterlings pour celui qui me prendrait. Si j'avais renoncé à la qualité d'Écossais, je n'aurais pas été reçu dans le pays comme je le fus ; je n'aurais plus été en droit de prétendre à Tamitié de mes compatriotes. A cette heure, je ne crois pas qu'il y en ait un seul qui ne me veuille du bien. La même chose vous arrivera avec le temps, comme vous le méritez et comme je le souhaite. Bonjour. Donnez-moi des nouvelles de votre santé.

28 février 1763.

11 faut nous voir pour travailler à nos châteaux ; par écrit on ne dit pas assez, et les réponses et objections manquent. Votre château de changer de nom ne vaut rien ; comme vous ne changerez pas de mœurs ni d'esprit, le citoyen de Genève sera bientôt connu. Je ne voiis rien de mieux que de vous fortifier dans un coin de Colombier; nous joindrons nos forces, et je me flatte que nous serons imprenables. Ceci si je ne vais pas tn Ecosse, comme il se pourrait ; cela dépend des nouvelles que j'aurai du pays. Bonjour.

La paix fut signée le 15 février* ; le roi rend la Saxe et on lui rend tout ce qu'il possédait avant la guerre.

< Allusion au projet que Rousseau formait déjà de renoncer à son droit de bourgeoisie à Genève.

* La paix de Hubertsbourg, qui terminait la guerre de Sept ans.

S2 LETTRES DE MILORD MARÉGIlÂL

^ 14 mars 1763.

Je ne laisserai pas sortir de mes mains la lettre ^ J\'\vouo que vous êtes un homme simple pour les mœurs, mais pour Tesprit vous êtes un feu ardent qui ne pourrait jamais se cacher. Si je n'étais pas si vieux, je ne serais pas fâché de vous voir entreprendre votre projet de rétraite. D'abord on commencerait par vous soupçonner d'être un espion turc ou prussien, ou général des jésuites, puis on se saisirait de votre personne pour s'assurer qui vous êtes. Moi (car je vous aurais suivi et rirais des sots discours sur votre chapitre), je vous tirerais d'affaire en déclarant qui vous êtes et en demandant que vous me fussiez rendu ; vous verriez que Colombier serait la plus paisible retraite et nous nous y fortifierions contre les sots et contre les harangueurs, etc. Bonjour. Je compte aller à Colombier vers le 10 du mois qui vient, et à Berlin au commencement de mai.

, • . < 25 mars 1763.

« TIlis world was ntade for Cxsar, » ce monde fut fait pour César, dit Caton dans la tragédie faite par Rowe. Ce que je sais, c'est qu'il ne fut pas fait pour mon ami Jean- Jacques, puisqu'il n y a pas à espérer qu'il se fasse fourbe,

m , etc. Vous voyez cependant la dame Franchini

recommandée par le duc de Choiseul, le duc de Randan, le ministre de France à Soleure et M. de Stainville. Ce qui mérite

* La r^"^ ^ de Rousseau à l'archevêque de Paris.

un nota bene^ ces certificats à prouver sa naissance noble e ses mœurs lionorables, viennent de Tarchevéché de Paris. C'est un contraste admirable de voir persécuter Jean-Jacques et soutenir madameFranchini. Si je n'étais pas bien voire ami je m'en réjouirais, comme le misanthrope qui aurait voulu perdre son procès pour démontrer que ses juges étaient injustes. Il n'y a'qu'un pays qui vous conviendrait plus peutêtre qu'un autre, c'est le mien; je viens d'en recevoir une lettre qui m'attire puissamment d'aller parmi de telles gens. Le froid me fait peur, je ne sais ce que je ferai. Vers le 10 d'avril, je serai à Colombier, nous tiendrons conseil. Bonjour.

Nous avons illuminé avec des inscriptions. La plus belle est dans une gazette allemande : « Le roi de Prusse a fait remettre à ses peuples qui ont souffert le plus les impôts de quelques années; il leur a fait distribuer trente mille chevaux; il leur a fait donner cent mille écus en blé avec de l'argent pour acheter des charrues, etc. ; il a déclaré les paysans de Prusse libres qui étaient serfs. » Je défie la flatterie de tous les académiciens du monde de faire une si belle inscription. Je souhaiterais qu'il vous eût offert le blé, le vin, etc., dans ce moment, vous l'auriez accepté. Ce trait le fera haïr cependant, c'est de mauvais exemple ^

25 mai 1763.

Aussitôt que j'irai à Colombier, je vous ferai souvenir de votre promesse. Je ne sais quand j'irai. Je suis occupé à marier Emet UUa avec un bon galant-homme, à ce que je crois.

'* La réponse de Rousseau à cette lettre est du 21 mars 1763*

Je m'affligeais de laisser une fille aussi honnête isolée dans un inonde de fripons ; elle avait besoin de quelqu'un lié d'intérêt avec elle. Je ne vous prierai pas aux noces.

Je me crois assuré que le roi de Prusse connaît assez les hommes pour mettre à leur juste valeur les éloges et louanges; il ne peut empêcher les hommes de le louer. Les paysans de Prusse le feront de ce qu'il les a rendus libres, vos compatriotes, de ce que, dans un traité de pays, il a réglé les affaires de Stener, de façon que tous les intéressés seront payés, et que le comte de Bruhl ne pourra plus piller le Stener. Une personne qui vient de Genève me dit que c'est une affaire de quatre millions de livres pour Genève, aussi lùue-t-on de cœur le roi de Prusse et on a raison. Bonjour.

2 Avril 1763.

Mon bon ami Jean-Jacques, on ne peut guère vous accuser de hurler avec les loups. Vous accusez cependant les Anglais d'être féroces; vous l'avez tant ouï-dire, vous avez entendu parler de leurs combats de gladiateurs, etc., enfin vous l'avez cru sur la parole des autres. Comme votre opinion porte coup, j'ai barbouillé des faits dont je sais' une partie vraie et je crois les autres; lisez-les, et puis quand vous viendrez à Colombier, vous me direz si j'ai raison ou si je me trompe. Bonjour.

XXYII

12 Avril 1763.

A pre?eni que ma fille Émet UUa est placée, je travaille pour moi-même. Je viens d'écrire à un ami en Ecosse pour

prendre des arrangements pour y aller ; cet ami a fort à cœur que j'y aille. Il doit m'ccrire à Berlin s'il arrange mes afTaires, comme il y a apparence. Je pourrais partir de Berlin dans le mois d'août et être chez nous vers la mi-septembre. Je pensé à votre retraite, d'autant plus que si je ne suis plus ici vous pourriez trouver des embarras. Tout ce qui offense un Français, fût-ce un laquais, effraye les gens d'ici, je le vois par votre Lettre à l'archevêque de Paris qui est entre les mains de quelques gens qui m'en ont parlé. Je pense aussi à votre voyage. Je crois que si je vais en Ecosse, votre chemin serait par les voituricrs suisses, qui partent souvent de Genève, de Vevay, d'Yverdun, etc.; ils mènent les gens pour dix louis par tête jusqu'à Londres tous frais faits. On peut aller aussi par le Rhin, de Bâle en Hollande. Comme tous les savants, tous les demi-savants, tous ceux qui se croient bel esprit, tous les sots, tous les curieux voudraient voir le citoyen de Genève, je voudrais avoir un chameau avec deux paniers pour vous et votre gouvernante, comme voyagent les dames en Perse, à moins que vous n'aimiez mieux voyager comme un éléphant que je vis chez moi, de nuit, pour le dérober à la vue des gens qui ne payaient pas. Plaisanterie à part, venez à Colombier, où je serai à la fin de la semaine qui vient, pour nous aboucher et nous arranger. Bonjour. Voici une bonne raison pour affranchir mes lettres de ma main; je crois qu*à la poste on en prend plus de soin. Bonsoir.

Je ne puis pas me persuader que nous sommes /es dupes d'un fripon ; Palavicini le fut cependant deux années entières d'un Français. Il y a deux choses qui me font soupçonner

8(î LETTRES DE MILORD MARÉCHAL

un peu notre homme *. Vous ferez bien de venir ici le plus tôt que voire santé vous le permettra; si la pluie vient, je vous enverrai une voilure. Il me semble que, pour vous mettre plus en sûreté, il vous faudrait loger ici au château du roi. Nous parlerons à loisir à votre arrivée et nous prendrons de telles mesures qu'au moins serez-vous en sûreté en mon absence. Bonjour.

21 avril 1763.

Je suis impatient de savoir Tétat de irotre santé et si je puis espérer qu'elle vous permette de venir ici, d'où je compte partir d'aujourd'hui en huit. J'ai un livre (les Lettres de la reine Christine) et une lettre d'un M. de La Combe qui les a publiées. Le connaissez*vous? Bonjour.

J'ai plusieurs choses à vous dire et à régler avec vous avant mon départ.

29 avril 1763.

Je pars demain, non sans inquiétude de votre santé et avec des désirs sincères de vous revoir avec le bon David dans notre ermitage. J'ai écrit à Vienne pour m'informer de l'homme en question*; mes soupçons augmentent; il y a du mystère au moins, il me semble. Pourquoi n a-t-il pas dit d'où il venait? Je ne- serai à Berlin qu'environ dans trois semaines d'ici ; j'espère y trouver de vos nouvelles. Bonjour et

*■ Milord Maréchal veut parler ici du nommé Sauttersheim, un aventurier aU Icukindqui vint s'établir auprès de Rousseau, et dont il est question dans le XII* livre des Confessiotis.

* Sauttersheim.

bonsoir. J'ai eu une visite de niilord Mont-Stuart, fils de milord Bute, avec M. Mallet ; ce dernier, je crois, vint pour vous. Il n'a pu trouver une voiture pour le conduire à Motiers et il est retourne à Genève avec milord Mont-Stuart.

Postdain, 29 mai 1763.

J'ai reçu vos deux lettres ^ Vous me dites des choses bien flatteuses ; votre amitié et votre cœur sensible aux moindres choses qu'on fait pour vous servir vous trompent, j'ai peur, un peu sur mon chapitre. Je suis toujours dans Tintention d'exécuter notre projet*, cependant, jusqu'à ce que je me voie en route, je ne puis répondre de moi-même, non plus que Catulle envers sa maîtresse : Juravi quoties rediturum ad limina iiunquam. Cum bone juravi^ pes tamen ipsa redit. A la vérité nunquam juravi ; mais je suis vieux, je ne suis bon à rien; mon vieux corps demande la retraite. li faut que j'aille la chercher, cela est résolu, je vous écrirai quand je me mettrai en route. J'attends la réponse de Vienne sur le Hongrois. Je suis logé chez le roi, il m'a parlé avec éloge de votre désintéressement; il dit que vous l'avez grondé, mais il le dit sans aucune aigreur. Il n'a pas tenu à lui que la paix n'ait été faite plus t6t, et c'est à sa modération qu'on la doit à cette heure. Je vous copierai ce que j'ai écrit à un autre, car étant la vérité pure et sans fard, j'aurais employé à peu près les mêmes paroles si je vous eusse fait ce récit. J ai bien des. choses à vous dire de la part de la duchesse do Gotha, votre amie et admiratrice. Bonsoir.

* Lettres inconnues.

' Le projet d'aller en Ecosse.

Copie d'une lettre de même date à M. Chaillet,

<( Hier, pendant le diner, le roi parla des détresses où il avait été dans cette 'dernièlre guerre ; il ne se donna pas la moindre louange en faisant valoir son habileté à se tirer des mauvais pas, où la supériorité de ses ennemis, la nécessité (le faire face à tant de puissances et quelquefois la fortune l'avaient jeté. II attribuait plutôt son bonheur aux ordres gênants de la cour de Vienne à ses généraux qui les empêchaient de profiter des moments précieux à la guerre : il fallait envoyer des courriers à Vienne, attendre des ordres ; l'occasion s'échappait. Daun avait contre lui un fort parti; Laudon, étranger, était obligé encore à plus de circonspection; la cour de Vienne voulait ménager ses troupes. « Les (jénéraux savaient que 'fêtais bien résolu de vendre ma peau au^si cher que je le pourrais^ disait-il, tout cela, avec le peu de concorde avec les généraux) russes, a été mon bonheur. » Â Técouter sans le connaître, on l'aurait quasi pris pour un Autrichien poli et sensé qui prenait le parti et de Daun et de Laudon. 11 a loué les talents militaires et la valeur des Autrichiens; il loua la valeur des officiers français et ne trouva à redire qu'à leur discipline. J'ai admiré sa modestie et sa modération en faisant la paix, car s'il avait fait encore une campagne, l'impératrice-reine aurait eu dans ses États quatre-vingt mille Tartares et une forte armée de janissaires et de spahis. Le dîner a duré près de quatre heures. Il n'y avait à table que le roi, un autre et votre serviteur. Il ne lui échappa pas un seul mot à se faire valoir et se louer, pas un seul de plainte, ni de rancune, ni d'aigreur contre aucun de ses ennemis, on aurait cru entendre un homme sensé et judicieux raisonner sur quelque guerre passée il y a trois mille ans. »

A J.-J. ROU;SSEAU. 89

J'ai dit à M. Chaillet de ne pas donner copie de ma leltre, et vous n'étiez pas à portée de la lire.

En m'oiïrant un logement au château, il me dit qu*il était prêt mais de ne pas me gêner; ses bontés sont aisées et non gênantes, ce qui les rend bien plus attachantes. Voilà pourquoi je sens ma faiblesse et ne puis répondre de moimême, non plus que Catulle envers sa maîtresse : a Pes tamen ipsa redit. » Quand même vous me tiendriez en Ecosse, vous n*avez d'autre sûreté avec moi que la faiblesse de mes pieds qui ne peuvent m'enlever. Je souhaite que les vôtres se fortifient pour le voyasre et désire vous embrasser en aussi bonne santé que nous pouvons espérer. Bonsoir.

Mes lettres sont restées quelques jours sans partir. Ce 3 juin.

Berlin, 11 juin 1763.

Quand vous me donnez quelque occasion de vous rendre service, vous me faites grand plaisir. Je viens dans le moment de recevoir votre lettre et de l'envoyer à celui qui compose la gazette; quant à celle pour Genève, vous avez doré la pilule, j'en suis très-content. Je le suis aussi de votre course en France. Je ne sais encore que dire sur M. de Sautern ^ Mon ami à Vienne, qui y est avec le ministre d'Espagne, voit toute la bonne compagnie ; jusqu'à la date de sa lettre, il n'avait trouvé personne à qui le nom de Sautern fût connu. Cela m'étonne, car s'il a été aide de camp de Nadasdy, il devait être assez connu des officiers. Mon ami a écrit au comte R. pour s'en informer, et me mandera sa réponse que je vous enverrai.

» Voyez, dans le XII* livre des Confessions^ les motifs qui engagèrent Rousseau à Uïre une course à Ponlarlier en compagnie de iiauttersheim. Ce dernier se faisait appeler à Moliers le baron de Saullern.

• Je sais que le roi (ou pour mieux dire on m'en a assuré) a déjà pensé à M. Grimm pour la place que vous voudriez poui^ votre ami M. Lenieps; ainsi je ne puis rien vous promettre. Peut-être que M. Grimm ne s'en chargera pas. Soyez sûr que je souliaite vous servir et que je me fie assez à votre recommandation.

Je compte partir pour nos ermitages le 20 juillet ; nous laisserons messieurs les Neuchâtelois dans un oubli parfait, à quelques-uns près. Ils vous haïssent peut-être parce que je vous aime; vous avez osé vous défendre' contre un évêque de Paris, capitale de la France, voilà deux crimes énormes. Dans ma dernière, je vous ai parlé d'une conversation du roi à table; on ne le connaît encore que dans les batailles, car là il est bien connu des Autrichiens, et un peu aussi des Français. On veut le faire passer pour rude, sévère, mais je le crois trop doux; il ne veut faire pendre personne. On a malversé horriblement dans ses États pendant son absence, on a fait des monopoles de toutes choses, particulièrement du bois à brûler et du grain. Quand les paysans portaient du blé à Berlin à vendre, les gouvernants menaçaient de le jeter dans la rivière et chassaient les paysans avec leur blé; par ces moyens, ils le firent monter, aussi bien que le bois, à un prix exorbitant et faisaient mourir le monde de faim et de froid. Il fallait les faire pendre ; le roi s* est contenté de leur ôter leurs emplois, comme si c'était une punition suffisante d'ôter un emploi de mille écus à un coquin qui en a volé trois cent mille.

La Gazette sera imprimée mardi, je vous en enverrai une. Bonsoir.

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