‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 16 sur 73 · XXXIII · texte numérisé non relu

XXXIII

Berlin, 15 juin 1763.

Vous recevrez avec celle-ci quelques gazettes ; Fauteur y a fourré Un préambule de sa façon que je ne crois pas vrai. Le mensonge est un mal épidémique; il n'y aurait que deux moyens de le corriger, Tun (qui serait trop dur) par un déluge universel; Tautre, bon et auquel nous nous tiendrons, la retraite dans notre ermitage en Ecosse. J'ai eu une bataille avec une dame de mes amies, et d'esprit, hier, à la table de la reine ; communément les deux disputants ont tort, et nous avions tous doux raison. Vous étiez cause de cette querelle. La bonne dame a peut-être quatre-vingts ans; les événements de quarante ans lui paraissent tout récents : elle était fort en colère contre le méchant M. Rousseau. Enfin, je l'ai désabusée que vous n'étiez pas celui qui mourut il y a bien des années et que j'ai abandonné à sa colère. Bonjour. Point de nouvelles encore du comte Nadasdy. J'espère partir d'ici environ le 20 du mois qui vient pour arriver avant le froid.

Extrait d'une gazette anglaise : « Lord Maréchal a persuadé au célèbre M. Rousseau d'aller avec lui en Ecosse. » On vous attend, mais comme vous avez lavatitage d'ignorer la langue du pays^ vous ne serez pas tourmenté, et puis vous trouverez en arrivant de bonnes serrures à votre chambre. Aimez-vous les fournctaux? on ne les connaît pas en Ecosse. J'en veux un pour moi et un pour vous, si vous le voulez.

XXXIY

Sans-Souci, 28 juin 1763.

Mon affaire est décidée ; j'ai demandé.et ai pris mon congé

pour aller à notre ermitage, je compte y être dans le courant du mois d'août. Il me serait bien doux à moi et commode pour vous si vous pouviez tout de suite vous mettre en chemin pour Bâle et vous embarquer sur le Rhin ; en huit jours, de Bâle vous serez en Hollande. Je compte, moi, y être vers le 1*' août, mais je m'arrêterais avec grand plaisir pour vous attendre. Je crois que vous pouvez sûrement prendre cette roule. M. d*Alembert m'a confirmé ce que je croyais déjà : que le parlement, ayant sévi contre les jésuites, vous a attaqué pour qu'on ne dise pas qu'il a peu de zèle pour la religion. Il m'a dit aussi que le pauvre Christophe est hue partout et que les évêques ont eu une si bonne leçon qu'il ne croit pas qu'ils s'aviseront de faire des mandeinents pareils. Il faut que je lui rende justice, il parle de vous avec amitié et avec la plus grande considéralion. Je ne dirai rien de mes sentiments pour vous, avec qui je vais m'enfermer pour le reste de mes jours. Bonsoir.

Sans-Souci, 5 juillet 1763.

Nulle réponse de Vienne de M. de Nadasdy ; cela m étonne. Si notrQ baron avait été, comme il dit, aide de camp de Nadasdy, et blessé à Lissa, il serait connu de toute l'armée, et mon ami de Vienne n'a trouvé personne qui ait entendu seulement son nom. Je me propose de partir dans huit ou dix jours, je souhaite que votre santé vous permette d'entreprendre le voyage. Le mois d'octobre est communément beau en Ecosse; une fois que vous êtes à Bâle, le chemin est aisé. Si j'arrive avant vous, comme il y a apparence, votre ermitage sera tout préparc; cela est aisé, la maison ayant

bien plus de meubles que nous n'en avons besoin tous deux. Faites-vous donner un passe-port du doyen du conseil d'État, en y mettant Neuchâtelois ou sujet du roi de Prusse^ quoique je croie qu'on ne vous demandera pas de passe-port en route. Cétait le parlement, pour faire le zélé croyant, qui vous en voulait, et non la cour; vous ne passez pas par des lieux du ressort du parlement de Paris. Quand nous serons dans notre ermitage, nous vivrons selon nos propres lois, sans cependant ^offenser celles du public faites pour le public. Je voudrais que nous y fussions déjà ; j'ai un maudit chemin à faire d'ici en Hollande. Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur.

Edimbourg. 23 août 1763.

Monsieur, c'est avec grand plaisir que je vous vois constant dans la bonne résolution d'occuper l'ermitage, que je vais préparer en peu de jours. David s'est laissé entraîner malgré lui d'aller en France, il en a pleuré comme un veau ; il nous a fait faux bond et ne reviendra pas de longtemps. Je suis accablé de visites et de dîners; j'espère que cette tempête ne durera pas, que le calme succédera et que j'aurai le doux plaisir de me promener avec vous autour de notre ermitage. Vous faites bien de ne venir que le printemps, l'orage sera passé, les verrous ajustés, et j'aurai appris les sentiers détournés et les petits bois pour notre retraite en cas de besoin. Je me serais chargé avec bien du plaisir, monsieur, de ce raccommodement (très-aisé sans doute) dont vous m'avez parlé; mais à mon arrivée à Londres la dame ^ n'y était

' Madame de Boufflers. Voyez, dans la Correspondance, la lettre de Rousseau à cette dame du 26 novembre 1762.

94 LETTRES DE MILORB MâRÊGUâL

plus. J ai chargé David de celte petite négociation, qu'il fera très-volontiers. Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur.

XXXYII

Edimbourg, 29 août 1763.

J'ai reçu avec bien du plaisir votre lettre du 8 * et vous remercie de m' avoir un peu dirigé pour votre établissement dans notre colonie, où je vais m'arranger. Je pars demain, je serai cependant obligé de revenir ici au commencement de novembre pour des affaires. On me tue ici avec des dîners trop tard et trop longs, il faut que Je trouve moyen de m'en dispenser ou que Je déserte. Il est Juste qu'on vive un peu pour soi, il vaudrait mieux élre un chou planté dans un Jardin que de vivre absolument pour les autres. Il nous faut prendre nos mesures pour vivrç ensemble sans cohue, sans importuns; pain et paix, comme dit Guy Patin. Il nous faut consulter nos intentions (Je me flatte qu'elles sont assez uniformes) et nous arranger en conséquence. Vos petites demandes me font grand plaisir ; avec toute la bonne volonté du monde on ne peut s'ajuster qu'en disant naturellement ce qu'ou'désire. Dans le courant de novembre. Je saurai à quoi m'en tenir sur mes affaires; je ne pourrai qu'alors faire des arrangements positifs et solides que Je ne manquerai pas de vous communiquer.

Je vous ai écrit que le bon David Hume s'est charge de la négociation auprès de madame de BoufQers, que Je crois très-aisée, étant persuadé qu'elle désire autant que vous renouer votre correspondance suspendue quelque temps. Bonsoir, Je vous embrasse de tout mon cœur.

* Lettre inconnue.

A i.-J. ROUSSEAU. 95

On a fait des recherches à Vienne pour s*informer du baron mais inutilement. M. Nadasdy, dans sa réponse à mon ami^ ne le nomme ni en bien ni en mal ; il est inconnu à tous ceux à qui mon ami s'est adressé. 11 ne peut pas avoir été aide de camp de Nadasdy, comme il disait. Il pouvait avoir des raisons pour cacher son nom, mais non pas pour mentir.

Keith-Hall *, 14 septembre 1763.

Me voici dans notre ermitage, bien logé, c'est-à-dire commodément et chaudement ; jene connais pas encore la maison, mais il me semble que vous trouverez à vous nicher à votre goût. Il y a des escaliers dérobés, des arbres, une rivière et bien des légumes dans le potager. Je ne puis rien dire de la façon de vivre et des voisins, de quoi dépendent principalement les agréments de la vie, il me faut du temps pour en juger. J'ai mes doutes là-dessus. Celui qu'on me promit pour une bonne connaissance (notre David me le disait) a écrit contre David, qui est sans fiel : cela m'indique une bigoterie à la mode, et qui serait très-génante pour moi, non pas pour vous qui avez le bonheur d'ignorer la langue du pays. Enfin, j'ai le temps d'examiner, je vous dirai ce que je pense (et à vous seul). J'aimerais quasi plus être en prison pour le corps que pour Tesprit et dans une gêne continuelle. Il nous faut pain et paix ; nous les trouverons ensemble et sacrant Libertatem. Je suis ici seulement pour environ six semaines. Il faut que j'aille à Edimbourg au commencement de novembre, je compte en revenir au commencement de février et examiner

*■ Le nom de la terre de milord Maréchal en Ecosse.

la façon de vivre, les voisins, les opinions générales, enfin le train du pays et ce qui pourrait influer sur notre république sauvage. J'ai des doutes là-dessus; je vois que notre bon David est parmi bien des gens regardé comme un monstre. Je crois que cela Ta déterminé d'aller en France avec l'ambassadeur d'Angleterre, car je sais qu'il avait refusé des offres avantageuses de rester à Londres. Vous saurez au vrai ce que je penserai; nous voulons vivre libres, nous le serons ici ou ailleurs. En attendant, tenez-vous où vous êtes, parlons à cœur ouvert à notre ordinaire et marchons de concert. Ce climat m'effraye, la vieillesse et mon long séjour en Espagne m'ont donné un tempérament qui demande du soleil. L'Angleterre est un bon pays pour vous, pas pour moi, j'y ai trop de connaissances. Pour moi jl y a deux pays, Venise et Port- Mahon ; dans le premier liberté et spectacles, dans le second liberté et le plus beau climat du monde. C'est M. d'Ârgens qui me mit dans la tête ce dernier lieu où, disait-il, il voulait se retirer et se f du saint-père, de la sainte inquisition et de la sainte B , ce sont ses paroles, non les

miennes. Ne vous effrayez pas de mes premiers doutes, peutêtre que je trouverai les choses mieux que je ne crains: je m'arrangerai pour tout événement. Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur. Adressez : A milord Maréchal d'Écosse^à Edimbourg.

Edimbourg, 2 Tévrier 1764.

Vos lettres me sont parvenues*; j'y ai répondu avec exactitude. Mon amitié pour vous est très-vraie et très-durable. Elle durera aussi longtemps que Jean-Jacques sera homme de

' Lettres^nconnues.

bien, je répondrais de ma lête que c'est pour toujours. J'ai été un peu gêné, et je le suis en vous écrivant. J'aurais bien des choses à vous dire de bouche que je ne veux pas mettre sur le papier, surtout sachant que mes lettres s'égarent. J^ai été, en arrivant dans le pays, malade les deux premiers mois ; depuis ce temps je me porte assez bien. Le climat est trèsdésagréable, la façon de vivre ne convient ni i mon goût, ni à ma santé; j'ai voulu m'y conformer un peu, et par là j'ai dérangé ma santé. J'ai affaire à des gens de loi : j'aurais bien des choses à dire. J'ai manqué ma vocation, je crois qu'elle était d'être Tartare Calmuck, .nais des plus éloignés des Russes. Â cette heure, je suis trop vieux pour faire de bons projets, je me sens affaiblir assez rapidement, mais sans douleur. Je regrette bien que nous n'ayons pas fait connaissance il y a douze ans à Paris, nous aurions peut-être été depuis onze années dans quelque jolie retraite; ma maison dans ce pays n'en est pas une. J'ai tant de voisins que je ne puis jamais être un jour seul. Que faire? Venise est un voyage bien long à mon âge, vous ne croyez pas y être tout à fait en sûreté. Nice est dans un bon climat, mais une maudite race de gens. Quand j'avais d^abord pensé à ce séjour, il y a des années, le gouverneur était un Écossais, bien mon ami et mon parent ; il Fa quitté. Berlin ne serait pas votre choix ; j'y suis fortement attiré par des obligations, de cordiales invitations, de l'attachement de cœur au roi de Prbsse et par la grande liberté dont j'y jouirais. En m'embarquant chez moi, je puis aisément être à Hambourg en trois jours, et en trois autres à Berlin. M. de Froment y attend une succession d*une vieille cousine qui le mettrait bien à Taise. De l'autre côté, je suis puissamment attiré vers vous, mais si Tun de nous manque, vous par vos infirmités, moi par Tâge, nous aurons fait un voyage pénible à pure perte. Je ne sais pas encore positivement ce que je ferai, il faut me dépêtrer auparavant de

loules affaires, les gens de loi les allongent et les embrouillent. Vous les craignez pour voire petite succession ; je crois que si vous faites un testament laissant à mademoiselle Levasseur ee que vous avez, la Justice ne mettrait point de scellés. Ce cas, si je ne me trompe, est arrivé à la mort d'une dame anglaise à Couvet. J'écris par ce courrier à M. Rougemont, conseiller d'État, honnête Ijomme qui, je m'assure, sera bien aise de vous rendre service, ou, pour me mieux exprimer, de mettre mademoiselle Levasseur à l'abri des vexations de ce qu'on appelle la justice.

Mon premier pas, après avoir rangé mes affaires, sera de sortir de ce terrible climat. Si je vais à Berlin, le climat de ce pays pourrait aussi me chasser vers le sud. Je vous écrirai mes desseins si, à mon âge, j'en forme d'autres que de végéter encore un peu avec le moins de soucis que je pourrai. Je vous souhaite autant de tranquillité qu'il est possible dans ce monde, surtout avec un cœur aussi droit et sensible que le vôtre, qui vous intéresse pour vos amis. Je ne les crois pas trop contents du choix du nouveau ministre de France * . On m€ mande que c'est Voltaire ; j'ai de la peine à le croire. Adieu, je vous embrasse de la plus tendre amitié.

P. S. Je suis impatient de vous voir et de prendre nos arrangements. Je vous suis sensiblement obligé de ce que vous pensez à l'égard de nion frère '; mais quand on a agi toujours en subalterne (quoique souvent on ait fait plus et mieux que le chef), on ne fournit pas matière à l'histoire. Je crois que je vous répondrai ce que je dis déjà à un docteur allemand' qui me demandait des éclaircissements pt)ur écrire

* A Genève s«n9 doute.

' Rousseau désirait écrire la vie du frère cadet de milord Maréchal, de Jacques Keithf général célèbre, qui passa du service de la Russie à celui de Fi:>édcrie le Grand, ei qui se distingua pendant* la guerre.de Sept ans. U fut tué en 1758.

* Formey.

la vie de mon frère : Probus vixit, fortis obiit. L'histoire est courte, mais belle et bonne, et rare encore K Bonjour.

^ Edimbourg, 6 mars 1764.

J'ai acheté pour la somme de trente mille guinées une de mes terres; j'ai eu le plaisir de voir le bon cœur de mes compatriotes, personne ne s*est présenté à l'encan pour acheter, et la salle et la rue retentissaient de battements de mains quand la terre me fut adjugée. Ceci cependant me jette dans des affaires que je n'entends pas et que je déteste. L'unique profit qui me revient est de pouvoir, par le profit que je pourrai retirer de mon achat, faire quelque bien à des gens que j'estime et que j'aime. Mon bon et respectable ami, vous pourriez me faire un grand plaisir en me permettant de donner, soit à présent ou par testament, cent louis à mademoiselle Levasseur; cela lui ferait une petite rente viagère pour l'aider à vivre. Je n'ai pas de parents proches, plus personne de ma famille, je ne puis emporter dans l'autre monde mon argent.Mes enfants, Émel-Ulla, Ibrahim, Stefan, Motcho, sont déjà pourvus suffisamment. J'ai encore un fils chéri, c'est mon bon sauvage; s'il était ua peu raisonnable, il ferait un grand plaisir à son ami et serviteur.

J'ai toujours oublié de vous dire que M. et madame de Froment croient avoir vu à Paris le baron hongrois en habit noir. Un officier écossais au service de l'empereur connaît bien Nadasdy et Bude, mais non pas le baron ni son nom. J'espère que cette lettre vous parviendra '.

' La réponse de Rousseau à celte lettre est du 25 mars 1764. * La réponse de Rousseau à cette lettre est du 31 mars 1764.

Edimbourg, 26 mars 1764.

Je vous envoie un extrait d*une lettre à laquelle je ne puis résister; ajoutez-y qu'il y a quatorze ans que je nai pas

trouvé un moment d'inégalité aux bontés de ce roi. Le climat n'est pas bon à Berlin, mais* meilleur que celui-ci. Je n'ai qu'un regret, le peu d'espérance de vous revoir. Il y a apparence que ce regret ne durera pas longtemps; il durera cependant aussi longtemps que moi. Je me fais bien vieux. Je compte m'embarquer pour Hambourg' pour éviter un long et pénible voyage par terre. J'attends la réponse, avec quelque impatience, àrla dernière que je vous ai^écrite. Je suis très-riche, ayant non-seulement plus que le nécessaire, mais assez à donner et laisser à plusieurs autres. Adieu, je vous embrasse de la plus tendre amitié.

Extrait de la lettre du roi de Prusse.

« Je disputerais bien avec les habitants d'Edimbourg l'avantage de vous posséder. Si j'avais des vaisseaux, je méditerais une descente en Ecosse pour enlever mon cher milord et pour l'emmener ici, mais nos barques de l'Elbe sont peu propres à une pareille expédition. Il n'y a que vous sur qui je puisse compter; j'étais ami de votre frère, je lui avais des obligations; je suis le vôtre de cœur et d'âme. Voilà mes titres, voilà les droits que j'ai sur vous. Vous vivrez ici dans le sein de l'amitié, de la liberté et de la philosophie. Il n'y a que cela dans le monde, mon cher milord. Quand on a passé par toutes les métamorphoses des états, quand on a goûté de tout, on en revient là. »

Ce petit extrait me fait honneur à moi et nullement tort, je crois, à l'auteur, cependant il ne faut pas en donner copie, parce qu'on changerait, tronquerait et ajouterait. Bonsoir.

JVnvoie celle-ci par M. Rougemont à Londres pour son frère à Neuchâlel, comme le moyen le plus sûr \

Keith Hall, IS avril 1764.

Vous aurez vu, si ma lettre n*est pas égarée, que le roi de Prusse est venu encore pour renverser notre château,* et que je ne puis résister à une pareille invitation. S'il n'y avait que celle-là, je pourrais la regarder comme unejahtaisie passagère, mais depuis quatorze ou quinze ans ses bontés et son amitié n'ont pas eu un moment de refroidissement. A Neuchâtel, je serais dans des tracasseries continuelles, si je faisais mon devoir de gouverneur; je suis trop vieux, je ne veux, je ne puis rien faire. C'est la vie que je mènerai à Posldam; il n'y a point de cour à faire d'un bout de l'an à l'autre. Le climat est rude, mais bien meilleur que celui-ci.

J'ai bien senti l'obligation que je vous avais quand vous m'avez proposé d'écrire un abrégé de la vie de mon frère; je craignais d'abuser de votre complaisance. Je voyais et je vois que vous mettiez un prix bien trop haut à un très-petit service que j'avais eu le bonheur de pouvoir vous rendre et dont j'étais trop payé par le plaisir qui m'en est revenu ; puis, je n'ai pas des mémoires à vous fournir. Quand je serai à Berlin, je verrai si je puis trouver un journal qu'il avait en Russie, et, puisque vous voulez bien y employer quelques heures de loisir, je vous enverrai ce que je pourrai ramasser. 11 y a son éloge imprimé à Berlin, on dit que le roi le fit; je^ vous l'enverrai aussi.

Pour répondre et prévenir vos inquiétudes par rapport à moi, voici ma vie et mes projets. Je suis très-bien logé, au

* La réponse de Rousseau à cette lettre est d'avril 1764.

coin d'un bon feu, car le temps est abominable. Je me prépare à partir vers le 1" juin pour Hambourg : c'est la saison des vents d'ouest, je puis arriver en trois ou quatre jours. Je loue un bâtiment pour pouvoir être le maître de débarquer où je veux, si le vent était contraire pour Hambourg; nos mers ne sont pas si agitées que la baie de Biscaye. De Hambourg j'ai trois journées à Berlin. Je fais ma cour en passant (et avec un grand plaisir) à la princesse de Brunswick à Lunebourg; de là, en deux jours, à Postdam. Je compte rentrer dans mon appartement commode au château et prendre un jardinet pour y aller ravauder. J'aurai aussi une maison pour M. et madame de Froment, avec un jardin à Berlin et un appartement pour moi quand j'irai. Je n'aurai que deux choses à regretter, le soleil dé la bendita Valencia^ et mon fils le sauvage. Dans ma dernière, je lui fis une proposition très-raisonnable; je ne sais ce qu'il répondra,' rien qui vaille, j'en ai peur. Bonjour. Je vous embrasse de la plus tendre amitié.

Londres, 6 juin 1764.

Je ne puis vous exprimer le plaisir que votre indulgence «n ma faveur m'a donné; j'en sens vivement la valeur. Je n'ai le temps que de vous assurer combien je suis votre serviteur et fidèle ami. Je suis comme dans une tempête sur mer, les courses à faire, les visites, les diners, etc., m'accablent; je me sauve, on fait mon coffre. Je pars demain pour Brunswick et puis pour Berlin, d'où je vous écrirai avec plus de loisir. En attendant, je vous embrasse de tout mon cœur. Helvétius est dans ce pays, je ne l'ai pas vu ; il est à passer quelques jours à la campagne avec un ami.

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