‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 18 sur 73 · II · texte numérisé non relu

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lU LËTTÂES DE MILORD MÂRËGUAL

quoi je pourrais vous donner une couple de chambres dans un joli endroit où on vit quasi pour rien. Voyons ce que nous devons et pouvons faire ; je dis nom, puisque je crois que nous y avons intérêt quasi autant Tun que Tautre. Bonsoir, je vous embrasse delà plus tendre amitié.

J'ai une lettre sur ma table que je vous ai écrite il y a quatre jours, mais elle ne partira (par un ami) que dans quelque temps.

Posldam, 9 février 1765.

Voyez ce que M. Meuron m'écrit; je n'entends pas trop bien son premier avis de faire retirer par les entrepreneurs, sUl veut que vous les fassiez agir pour avoir en mains cette permission verbale; Tavis ne vous convient pas s'il entend que vous vous désistiez du dessein d'imprimer. Son avis peut être bon, car je vois que la cour ne donnera pas des ordres pour soutenir l'impression ^, et il vaut mieux, il me semble, que le public voie votre désintéressement et votre désir de tranquillité. Son second avis n'est pas faisable, et pour cause. Je ne répondrai quasi rien à M. Meuron, parce que je ne veux pas lui insinuer seulement de croire que la cour ne se montrera pas en faveur de la société qui veut imprimer, parce que je ne veux pas qu'un autre que vous sache mon opinion, de peur par là de gêner votre avis à vous, qui, voyant les choses de plus près, pouvez d'autant mieux en juger, et enfin parce que si vous vous désistiez de l'impression (que vous n'avez jamais entreprise, mais seulement consentie), je veux qu'on voie que cela vi«o( de vous-même^ sans moi et sans

< 11 s'agit ici de riinprcssioii il£f œuvres complètes 4* jRousseaa qai devait se bir« à Neucbllel.

M. Meuron. Je vous dis mon opinion, non pas comme bonne à suivre, mais comme d'un (idèle ami qui parle comme il pense; si j'ai raison vous serez de mon avis, si je me trompe vous le laisserez.

Extrait de M. Meuron.

« A mon avis, il n'y a que deux manières de terminer cette affaire ; Tune est que vous écriviez à M. Rousseau de faire retirer par les entrepreneurs de l'impression de ses ouvrages la permission qu*ils ont demandée et obtenue du conseil; l'autre, si la cour veut faire sentir son autorité, d'écrire au conseil qu'elle le dispense d'accorder ou de retirer des permissions, Sa Majesté y ayant pourvu par des ordres immédiats du procureur général et du châtelain du Val-de-Travers, mais je préférerais le premier parti,, parce que le second pourrait occasionner des troubles. »

Mon ami, quand même nous le voudrions, nous ne pourrions prendre le second parti, il ne dépend pas de nous.

10 iëvricr.

Hier, j'ai reçu une lettrede M. Meuron et deux de M. Chaiilet ; elles m'apprennent que le conseil d'État n'a pas renvoyé en cour votre affaire, comme ils m'avaient mandé ; ils me disent que les ministres et les ministraux deviennent tout à fait furieux. Si la cour voulait vous soutenir (ce dont je ne voi« pas la moindre apparence), la combustion augmenterait, et l'issue est très-incertaine. Sur tout ceci, et sur l'incertitude de Venise, mon avis est que vous partiez pour l'Angleterre pour faire voir que vous faites ce que vous pouvez pour la tranquillité du pays. Je vous dirai de plus^ue si la cour

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prenait hautemenl votre parti, ce serait le moyen le plus sûr de détacher, je ne dis pas tous vos amis dans le pays, mais à coup sûr le plus grand nombre ; ils en feraient alors une affaire de privilège, ils se croiraient et se diraient des Brutus qui sacrifient leur fils à la liberté de la patrie: ils ont éprouvé leurs forces à l'occasion de Petit-Pierre. Allez en Ecosse ou en Angleterre, et ne vous obstinez pas de vivre avec ces enragés. J'ai pris la liberté de vous'offrir cinquante louis, en cas que vous ne soyez pas en argent comptant et que cela ne vous retarde ; vous les rendrez à loisir. Faites voir à ces fous que vous n'avez pas besoin d'eux. L'Angleterre les vaut bien. Bonsoir.

Comme depuis quelques jours je pense sans cesse à mon ami Jean-Jacques, que je travaille à le servir, j'écris par lambeaux, et pour vous faciliter la suite de ce que je puis faire •pour votre service, j'ai numéroté mes brouillons dans l'ordre qu'il faudrait les lir^ J'ai le plaisir de vous dire que le foi s'est déclaré hautement pour vous soutenir et protéger, mais il est bien loin ; un mauvais coup est bientôt fait par un fanatique, une affaire remise aux ministres ira lentement ; la protection du roi vous donnera de l'appui chez quelques uns et révoltera les autres. Privilèges! privilèges! privilèges! Ces enragés feront une affaire pour ce monde et pour l'autre de vous persécuter; calomnies, mensonges, faux témoins (pour la gloire de Dieu), tout sera employé. Je persiste dans mon opinion que vous (|uittiez le pays. C'est pourquoi je vous envoie le billet n^ 2 et la lettre à Georges Binnet, écuyer à la maison de Kemney, près de la mienne de Keith-Hall ; je vous envoie aussi copie d'une lettre pour Venise, où je me flatte que vous serez en toute sûreté. Si vous partez, il me semble que vous feriez bien d'écrire pour remercier le roi de sa protection, et de sa bonté de vouloir la continuer, et pour dire que vous voulez éviter tout ce qui pourrait occasionner des

troubles dans le pays, etc. Comme vous savez dire bien mieux que moi, je ne fais qu'offrir le canevas. Si le roi vous offrait une retraite dans les Ëtats de Silésie ou autres, qu'en pensezvous ? Je vous écrirai à mesure que j'apprendrai quelque chose qui peut vous regardera Adieu.

LU

Postdam, 13 mars 1765.

Cette lettre vous sera rendue par M. Andrié, non^seulement un homme sensé, mais homme de probité tel qu'il s'en trouve peu, surtout à une cour. Ainsi je ne fais pas des excuses de vous avoir fait faire sa connaissance : vous n'évitez pas les hommes, mais vous vous tenez à l'écart de peur de rencontrer des loups vêtus en hommes, ce qui n'est pas à craindre avec lui. Il s'est chargé aussi avec plaisir de me donner particulièrement de vos nouvelles, et de vous rendre les services qui dépendront de lui en vous cherchant un nouveau gite, si le climat trop rude vous chasse du Val-de-Travers. 11 vous donnera aussi de mes nouvelles ; elles ne seront pas longues. Je suis quasi toujours au coin du feu avec quelque livre, et ne sors guère de ma chambre que pour monter un escalier aux repas. Aussitôt que la saison ^'adoucira un peu plus, j'irai travailler à mon jardin. Une de mes occupations, la plus constante et la plus agréable, est de pensera mon ami Jean- Jacques, que j'embrasse de tout mon cœur.

* La réponse de Rousseau â cette lettre ne se trouve dans la Correspondartce qu'à la date du 6 avril 1765.

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