LUI
27 mars 1765.
Vous aurez vu par mes lettres, et su par M. Andrié, combien je pense à tous et souhaite que vous soyez dans un lieu de tranquillité pour avoir placidam sub l'éertate quietem^ ce que vous n'aurez jamais parmi les têtes neuchàteloises. Je vous écrirai à mesure que j'apprendrai quelque chose qui vous intéresse ou que j'imaginerai quelque chose pour votre service. Je ne connais à la cour de Turin que le comte Sartirane, homme d'esprit et de mérite; je le crois un peu dévot et sa femme bigote comme une femme; je lui écrirai pour voir s'il peut vous assurer une retraite en Savoie. L'Angleterre est le pays où tout le monde peut vivre tranquille en ne faisant rien contre la loi écrite (car pour les non-écrites, il n'y a qu'à Neuchâtel où elles sont en valeur). Je vous ai donné un billet pour M. Penncck, prêtre, mais qui se ferait un devoir de vous rendre service ; il est bon gentilhomme du pays de Cornwall, où je crois qu'on vit à bon marché et où les myrtes viennent en plein champ. Il y aurait encore l'île de Jersey ; on y parle français. MM. Stuart y ont une maison, ils seraient très-aises l'un et Tautre, père et fils, de pouvoir vous être utiles; ils sont des gens d'honneur.
A cette heure j'ai à vous gronder de ce que vous avez eu la déUcatesse de ne vouloir pas me recommander M. MontmoUin; l'amitié qu'alors il vous professait m'aurait fait oublier quelques torts. Je ne prétends pas que tout le monde soit des Jean-Jacques, il faut passer aux gens quelques friponneries quand l'occasion s*en présente, ce serait trop fort pour eux d'y résister constamment. Il faut les regarder comme des inadvertances, et quand on vit dans le monde, laisser aller le
A l'I. ROUSSEAU. 119
monde son train. Tout ce qu'on peut faire c est de se tenir à l'écart tant qu'on peut; encore ne le peut-on pas. On est si ' lié dans la société qu'on ne peut éviter d'avoir afTaire avec des fous et des fripons dont ce bas monde est si rempli : vous l'éprouvez plus que personne. On ne peut nier que vous ne soyez un homme de bien, mais vous êtes en contradiction avec le grand Osterwald, il faut vous brûler. En T^irquie, Jean-Jacques est un homme vertueux, c'est dommage qu'il ne croie pas que le prophète ait fait un voyage en paradis sur son âne; laissons-le vivre selon sa croyance, voilà ce que diraient les Turcs. Laissez les fous de Neuchâtel et pensez i TÂngleterre, il n'y a pas au monde un endroit pareil pour la retraite d'un philosophe, ni un peuple qui ait le fonds aussi généreux et humain. On peut croire un Écossais là-dessus, car s'il y a des gens qui aient à se plaindre dos Anglais, c'est bien nous. Bonsoir.
P. S. Je viens d'écrire au comte de Sartirane pour tâcher de vous avoir la permission de vivre en Savoie et en le priant de vous le mander sous enveloppe à M. Meuron, pour ne pas perdre de temps. Je lui ai dit (et j'ai dit vrai) que si le roi de Sardaigne vous accorde cette grâce, je la recevrai comme faite à moi-même.
S«ns-Soaci, 11 avril 1765.
Nous avons encore une retraite, et qui vous a été offerte de bon cœur et de bonne grâce ce matin ; c'est ce pays-ci, où, si Tenvie ne vous vient d'assassiner ou voler, vous serez en toute liberté, et comme cette envie ne vous viendra pas, vous voilà en sûreté. Le roi m'a dit : « Que ne vient-il ici^ si
ISO LETTRJSS DE MILORD MARÉCHAL
on continue à V inquiéter oU il est? » J'ai répondu que je doutais que votre santé vous le permit. Pensez-y, en Silésie on vit à grand marché ; il y a là un général Seidiitz, qui avec la valeur de dix lions, a la douceur de dix agneaux, le cœur si compatissant qu'il ne peut lire Thistoire de Texpulsion des Maures de Grenade, qu'on lui a prêtée ; la cruauté de cette instoire le faisait trop souffrir. C'est la probité personnifiée et de l'esprit. Il est en quartier en Silésie, ici il fait trop cher vivre. Seidiitz vous trouvera une retraite où vous ne serez pas tourmenté des sots ; il en sait la valeur, car il aime la retraite quasi autant que vous. RéQcchissez et choisissez après avoir eu réponse de Venise et de Turin ; en attendant, je ne manquerai pas de vous communiquer tout ce que je puis apprendre ou faire pour votre service. Bonsoir. Je vous embrasse de tout mon coeur.
12 avril 1765.
Je vous félicite de tout mon cœur d'être pour le coup hors les griffes des Sacro-Gorgons. Je n'ai jamais douté que le châtelain ne se comportât en galant homme, et je sais bon gré au colonel Pury de vous avoir assisté avec tant de zèle. Je veux savoir les noms des anciens qui n'ont pas été intimidés ni séduits de la classe. N'est-ce pas plaisant d'entendre dire que la voix d'un lama doit être comptée pour celle de deux laïques; c'est un petit commencement tout doux d'infaillibilité. Deux témoins suffisent pour faire pendre un homme; un lama en vaut deux ; ergoy un lama peut faire pendre celui qu'il veut. Bravo ! bravissimo !
Point de réponse encore de Venise; on aura consulté les dieux ; tant mieux. Nous avons à présent du temps, nous ne
A J.-J. ROUSSKAU. 121
sommes pas pressés de partir à la hâte. Restez tranquille, Yoyez si on vous laisse en repos sans prendre un parti irrévocable. Ce que les ministres du roi ont écrit au conseil d'Ëtat de peu favorable à vos ouvrages était à Tinsu du roi, quoique, selon le style, par ordre exprès du roi. J'en ai averti Meuron ; n'en parlez qu'à lui seul. Bonsoir; le courrier part.
20 avril 1765.
Je vous envoie copié de la réponse de Venise, vous verrez que c*est d*un homme sensé et qui désire vous rendre service. J'ai fait une sottise d'avoir dit Venise^ en y faisant écrire, je devrais avoir dit YÊtat de Venise^ qui, vous voyez, vous est ouvert, selon Tauteur de la lettre, qui est du Conseil des Dix. Mon ami, mes alarmes sont passées, nous sommes à présent à Tabri des Sacro-Gorgons. Nous avons la Silésie, pays de sûreté et à bon marché, dans laquelle est le général Seidiitz, dont je n'ai pas dit tout le bien qu'il mérite. Il y a une terre toute couverte de bois où vous pourriez vous nicher ; il y a à Breslau un chanoine de l'église, l'abbé Bastiani, qui rend justice à votre mérite, et sûreté totale; en un mot, nous avons l'Etat de Venise, la Silésie, TAngleterre, peut-être la Savoie et Motiers, si vous vouliez y rester. Prenez du temps, rien ne vous presse plus. Bonsoir. Je voudrais savoir si le diable prend un pécheur à cause de ses péchés ou s'il prend un excommunié comme don gratuit de la classe ^ ; dans le premier cas, l'excommunication est une moquerie, mais, dans le second, Texcommunication est redoutable, c'est-à-dire si la classe peut faire présent au diable de celui qu'elle veut. Si on
' La classe des pasteurs de Ncuchâtel.
\n LETTRES DE MILORD MARËGHÂL
excommunie in petto^ comme le pape fait des cardinaux, cl que cette excommunication soit valide, nous sommes mal l'un et l'autre. Je veux m'informer touchant le pays de Clèves; il est très-beau et vous avez la commodité d'y aller par le Rhin, à portée de la Hollande et, à ce que je crois, à bon marché. Je vous manderai ce que j'aurai appris sur ce séjour. Bonsoir.
iVU
Sans-Souci, 27 avril 1765.
A cette heure, mon ami, que nous sommes hors les griffes des Sacro-Gorgons, je veux me tranquilliser et moins écrire ; je ne le négligerai pas cependant quand j'aurai une occasion de vous faire plaisir. Voici ce que la duchesse de Saxe-Gotha m'écrit; elle est, comme vous savez, plus respectable encore par son esprit que par sa naissance. Je laisse ma lettre ouverte pour que M. Meuron en prenne copie. Bonsoir. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Gotha, 29 avril 1765.
(( Je viens d'apprendre, milord, que Jean-Jacques Rousseau, cet homme si célèbre, va se rendre incessamment auprès de Sa Majesté. Dans le cas où cette nouvelle serait vraie, j'ose vous conjurer, milord, de vouloir guider ses pas de façon qu'il puisse passer et s'arrêter ici quelques jours. Par cette condescendance vous m'obligerez infiniment, et je joindrai avec plaisir le sentiment de la plus parfaite reconnaissance à tous ceux que votre mérite m'a déjà inspirés. » Voilà pour moi, pour faire un peu le ... en tout honneur. « L'intérêt que vous m'avez marqué prendre à cet infortuné philosophe a augmenté en moi l'estime que je por-
A J.-J. ROliSSEAU. 125
tais à ses ouvrages et à sa personne; votre sufirage, milord, ne saurait produire un autre eiïet. Je vous avoue que je brûle «renvié de voir et d'entendre Rousseau. »
Voilà une altesse qui serait aussi bonue à brûler que vous et moi, et meilleure encore, cela ferait plus d'honneur aux Sacro-Gorgons.
Sans-Souci, 50 avril 1165.
Je vous ai envoyé, il y a quelques jours, une lettre de Venise, et hier une copie de ce que la duchesse de Saxe-Gotha m'écrit sur votre chapitre ; Tune et l'autre m'ont fait plaisir et doivent faire honte à vos ennemis. Je suis très-content de bien des gens du conseil d*Ëtat% de MM. Chaillet, Meuron, Martinet, Pury, Peyron, et aussi des quatre anciens qui ont soutenu leurs droits et les vôtres contre le lama, qui prétendait que sa voix en valait deux.
Faites savoir à S. A. le prince de Virtemberg combien je suis flatté de la bonne opinion dont il veut m'honorer. Je ne fais que suivre le train dans lequel j'ai été élevé, d'un vieux sauvage des montagnes d'Ecosse, tout uniment; si cela parait rare ailleurs, tant pis.
Comme nous sommes en repos, certainement pour un temps considérable au moins, pensons bien où aller. Sachez qu'outre la maison que le roi me bâtit, je fais emplette d'une autre contigûe, pour augmenter mon jardin et pour me donner plus de commodité de basses-cours, d'étables pour mes deux vaches, ma chèvre, mes poules, etc. Le poisson est ici à bon marché ; le jardin donnerait légumes et fruits. Je ne veux pas faire l'injure à notre amitié de vous l'offrir; je compte
^ Voyez la lettre de Rousseau à milord Maréchal du 6 avril 1765.
que si cela yous convenait, vous y entreriez comme chez vous, et, nota betie^ le jardin est séparé de celui de ma maison neuve.
Yous ne voulez pas, dites-vous, aller en Angleterre, où il y a des ministres ; vous trouverez des lamas depuis la Chine jusqu'aux Orcades. Où ils ont le moins de pouvoir, c*est dans ce pays ; ils enterrent, marient, baptisent, et les dimanches donnent un soporifique au peu de gens qui vont les entendre, mais ils n'osent pas s'ingérer dans les afTaires comme ailleurs. M. Andrié se croit fort heureux d'avoir fait votre connaissance; il a mandé au prince Henri combien il en était enchanté. Ce jeune prince, aussi bien que son frère aîné, prend sincèrement part à tout ce qui vous regarde. Je ne dois pas oublier de vous dire que M. Helvctius parle de vous avec estime et amitié. Bonsoir.
Si mademoiselle Levasseur sait faire de la gelée de groseille, ce serait une bonne affaire pour la communauté.
11 mai 1765.
Il faut rayer de notre compte la Savoie; j'ai réponse de Turin. N'importe, nous ne sommes pas embarrassés d'avoir des retraites, et je suis très-fâché d'entendre que votre santé est un obstacle qui ne vous permet guère de choisir. Ceux de Couvet, dit-on, auront la préférence; il parait qu'ils la méritent; ils auront bien des envieux de cet avantage. Voici un article plaisant de la Gazette d'Utrecht de Paris, le 26 avril : « Neuchatel. — Le conseil d'État vient d'arrêter sagement toutes les procédures du consistoire de Motiers-Travers contre M. Jean-Jacques Rousseau; ce consistoire s étant mis en tête que cet auteur éloquent était V Antéchrist^ voulut Vexcom-
munier^ pour en purger^ disatt-ily la religion et VÉtat. «> M. le gazetier doit rendre justice au consistoire : Jean- Jacques était Antéchrist seulement selon le révérend pasteur *■ et quelques-uns des lamas ses confrères. Bonsoir. Je vous embrasse de tout mon cœur.
14 mai 1765.
Je VOUS envoie une lettre d'une dame aussi distinguée par son mérite que par sa naissance et plus. J'attends pour cacheter ma lettre une traduction de la Gazette d'Altona^ où il est question de votre affaire. Je ne sais si l'auteur est mieux informé que celui d*Utrecht par rapport au consistoire de Motiers. Les gazetiers paraissent en train d'oublier la bête du Gévaudan, et à sa place instruisent le public des procédures de la révérende classe contre TAntechrist. Bonjour.
pMtdam, tt mai 1765.
La que no fara el demonio fara un fraie; proverbe espagnol qu^on dit aussi en allemand d'un ministre et qui vient d'être vérifié par lesSacro-Gorgons. Je me flatte que la bourrasque finie vous aura fait plus de bien que de mal, surtout si je puis engager les ministres du roi d'écrire comme il faut au pays. Ce qui me fâche est la crainte que l'impression de vos ouvrages à Neuchâtel ne se faisant pas, il ne vous manque un secours nécessaire, car item il faut manger, et on ne vit
* M. de Montmollio.
plus de glands dans notre siècle de fer. Vous pourriez me rendre bien plus à Taise que je ne suis, et il me semble que TOUS le devriez; vous avez déjà fait un petit commencement auquel je suis bien sensible et reconnaissant en déménageant ^ Vous m'appelez votre père, vous êtes homme vrai ; ne puis-je exiger, par Tautorité que ce titre me donne, que vous permettiez que je donne à mon fils cinquante livres sterling de rente viagère? Emet Ullaest riche, Ibrahim a une petite rente assurée, Stefan de même, Motcho aussi. Si mon fils chéri avait quelque chose d'assuré pour la vie, je n aurais plus rien à désirer dans ce monde, ni aucune inquiétude à le quitter ; il ne tient qu'à vous d'ajouter infiniment à mon bonheur. Seriez-vous à l'aise, si vous étiez dans le doute que j'eusse du pain dans mes vieux jours? Mettez-vous à ma place, faites aux autres comme vous voudriez qu'on vous fit. Ne croyez-vous pas que la liaison d'amitié est plus forte que celle d'une parenté éloignée et souvent chimérique? Moi, je le sens bien. Je n'ai plus personne de ma famille ; une terre que j'ai de près de trente mille livres de rente, avec une bonne maison toute meublée, va à un parent fort éloigné qui a déjà à lui une terre de près de quarante mille livres de rente; j'ai encore une petite terre à moi et de l'argent comptant considérablement. Je voudrais sur ma terre vous assurer cinquante livres sterling de rente, rien n'est sûr que sur les terres. Soyez bon, indulgent, généreux, rendez votre ami heureux.
J'approuve fort votre retraite à Cressier; les lamas sont lamas partout; mais n'étant pas de leur congrégation, ils ont moins de prise sur vous. Je me trouvais en Espagne très-bien d'être hérétique , selon les lamas espagnols , l'inquisition m'était bien moins redoutable qu'aux autres. Je me souviens qu'une caisse de livres qui m'arrivait par mer étant renvoyée
* Rousseau, à ce moment, Tenait de prendre la résolution définilÎTe de quitter Hotiers.
à la visite de Tinquisition, et le hasard m'ayantfait rencontrer le grand inquisiteur, je le priai de me les rendre en lui disant que quand même il s'en trouverait de peu orthodoxes, cela ne faisait ni froid ni chaud sur moi, hérétique déclaré ; que, du reste, je ne prêtais de pareils livres à personne. Il me fit des compliments sur mes mœurs et me dit qu'il ordon^ nerait de me rendre mes livres sans examen, ajoutant : « Nous en avons beaucoup que pei^sonne n'ose réclamer ^ si vou^ les voulez^ je vous en fais présent. » Je me contentai des miens. Bonsoir.
Je vois que Tabbé Bastiani désire fort une lettre de vous, soit à lui, soit à moi (je crois qu'à moi serait le mieux) qu'il puisse envoyer à son ami à Venise ; vos lettres sont d'or, elles sont diamants et rubis. Je vais étudier l'Apocalypse pour voir comment Jean-Jacques est désigné l'Antéchrist. Vous savez déjà que les gazettes ont réjoui le public de cette histoire des Sacro-Gorgons, mais elles l'ont attribuée au consistoire. Je suis bien aise de savoir les noms des quatre braves anciens ; j'ai dit au roi leur bonne et ferme conduite, aussi bien que la prétention du ministre que sa voix devait en valoir deux de laïques.
P. S. J'ai cherché dans l'Apocalypse, je ne vous ai pas trouvé. 11 y a la bête assise sur sept montagnes; je ne doute pas que dans vos promenades vous n'ayez été assis sur sept montagnes, est-ce la preuve de Sacro-Gorgon?
22 Jain 1765.
J'ai vu par un extrait de lettre à M. Meuron que vous faites des excuses de n'avoir pas été assez exact à me répondre. Vous ^evez des excuses plutôt de ces excuses : il faut servir
128 LETTRES DE MILORD ftlARÊGHAL
ses amis, mais il ne faut pas se gêner par cérémonie. Vous avez été trop harassé. Â cette heure, imitons les matelots, qui après la tempête fument leur pipe et chantent sans rien faire. Nous avons bonne raison de chanter un Te Deum; ce n'est pas peu de chose que de sortir des mains de Sacro-Gorgon. Je crois que vous serez mieux à Cressier pour les raisons que j'ai déjà dites; comme Tair est plus tempéré qu*à la montagne, vous y serez sans contredit mieux Thiver. Le voisinage du lac est encore un agrément, comme aussi celui de la ville; vous y serez assez près de la montagne et des bois pour vous y enfoncer en cas d'invasion d'importuns, qui sans doute vous arriveront partout où vous irez. Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur.
Je vous remercie, mademoiselle, de vos bonnes intentions; j'ai ici qui me fera des confitures, les vôtres ne seraient pas douces si elles coûtaient tant de peine à mon aoii. Je regrette tous les jours son absence, mais il est mieux où il est.
Postdam, 10 Juillet 1765.
Il y a bien des causes du peu de repos que vous trouvez soit à la montagne, soit à Yverdun \ outre la célébrité par vos ouvrages : les uns voudraient voir celui qui a triomphé des Sacro Gorgons, les autres seraient curieux de comparer TAntechrist du professeur avec celui de TApocalypse; mais ce que je craindrais le plus, ce sont ceux qui prétendent au bel esprit et qui courront après vous. Je me plaindrais de vous si vous vous gêniez un moment pour répondre à mes billets. Je compte bien sur votre amitié, comptez aussi sur la mienne,
< Rousseau, à cette époque, hésitait encore sur le lieu qu'il choisirait pour sa future habitation.
et souvenez-vous que je suis très-désœuvré et que je vis quasi seul à une cour. Je ne fais point de visites, je n'en reçois point ; je ne vais nulle part qu'à dîner chez le roi, non à souper, et les après-diners à mon jardin. La source d'oà viennent la bienveillance et la considération de la duchesse de Saxe-Gotha est en vous-même. Vous savez que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle vous recherche ; les tracasseries qu'on vous avait suscitées ont seulement renouvelé ses espérances de vous voir chez elle.
Je compte que M. Andrié ne se sera pas refusé le plaisir d'aller vous voir avant son départ ; je me fais une fête de son retour pour apprendre cent petits détails de la guerre des lamas, d'où, par la grâce de Dieu, nous sommes heureusement sortis. Je sais qu'ils ont voulu faire une troisième attaque, mais que le rescrit du roi au conseil d'Etat les a fait désister, c'est-à-dire leur a fait voir qu'ils échoueraient, car la mauvaise volonté ne leur manquera jamais.
J'avais laissé ce billet une dizaine de jours sur ma table en cas que j'eusse quelque chose à ajouter, il faut le cacheter. La cour de Brunswick arrive ce matin, le duc d'York vient en même temps ; fêtes, bals, opéras, etc., courses à Charlottembourg, à Berlin; j'aimerais presque autant être dans une tempête sur mer que dans cet ouragan qui est sur ma tête. Je cachette ma lettre, puisque de quinze jours je prévois que je n'aurai pas un moment à moi. Bonjour, je vous embrasse de la plus tendre amitié.
CharloUembourg, 13 jaillet 1765. .
Cette lettre-ci vous sera rendue par M. Furton, gentilhomme anglais qui désire faire votre connaissance. Je le crois
i30 LETTRES DE lilLORD MARÉCHAL
digne de votre amitié, vous savez comme je pense, ainsi c'est selon moi beaucoup dire ; vous en jugerez mieux vous-même. Vous avez été content d'un autre, M. Andrié, que j'avais recommandé à votre connaissance, vous le serez de M. Furton. Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur.
Postdam. 30 juillet 1765.
J'ai été depuis quelque temps dans un tourbillon de ce qu'on appelle plaisirs dont les plus jeunes ont été las. Personne ne peut mieux juger que vous si cela convenait à mon âge et à mon humeur; je suis encore comme quelqu'un qui met pied à terre après avoir été malade par mer. A cette heure même, pour jouir d'un peu de repos, je fais semblant de prendre les eaux, et pour avoir du loisir à écrire.
Il n'y a que vous peut-être qui ayez le cœur assez bon et assez sensible pour comprendre le plaisir que vous m'avez fait et la peine d'où vous m'avez tiré en vous laissant persuader d'agréer mes offres; je ne puis vous exprimer combien je suis sensible à ce procédé ni combien je suis flatté de la distinction et préférence que vous donnez à mon amitié. A celte heure que vous êtes un bon enfant, et obéissant à votre père, je veux vous consulter pour savoir comment régler nos affah^es. J'ai déjà fait un codicille à mon testament pour vous assurer six cents francs de rente viagère, dont quatre cents à mademoiselle Levasseur si elle vous survit. Ceci est pour ne laisser à la fortune que le moins que je puis. Il me parait cependant que le mieux serait que je vous fisse remettre par M. Meuron les six cents francs, et puis que j'achetasse de M. du Peyrou celte rente viagère* De cette façon vous n'auriez affaire qu'à lui; vous auriez vos petites rentes toutes à
recevoir sur le lieu et de la même personne, et rien à faire avec les gens de robe,- qui, pour la plupart, sont aussi dangereux que les lamas ; Dieu ou plutAt le diable seul sait leurs chicanes. M. du Peyrou sera fort aise de vous rendre ce service et le toiil sera en règle et sûr. J'ai peur, si je venais à mourir, que mes héritiers ne vous fissent des chicanes, ou ne fussent pas assez réguHers â vous payer. Si vous me le permettez, j'écrirai à M. du Peyrou, car il est nécessaire pour mon repos que mon enfant soit assuré contre la fortune autant que possible. J'ai écrit à M. Meuron de vous porter l'argent qu'il a à vous, puisque vous allez, je crois, démeubler avant l'hiver. Il me semble que vous ferez bien d'accepter les deux invitations, celle de M. du Peyrou et celle de M. Andrié, par là vous ferez plaisir à l'un et à l'autre. Je crois que vous trouverez plus de ressource dans la conversation de M. Andrié, qui compte aller dans peu de temps s'établir en son château. Bonjour. Je vous embrasse de la plus tendre amitié. A mon fils Jean-Jacques le bon enfant.
Posidain, 7 septembre 17fô.
Que je suis content de mon bon fils! J'espère en peu de temps voir toutes ses affaires rangées et lui tranquille, au moins autant qu'on peut l'être dans ce monde de fous et de fripons. Je vois bien que c'est un devoir de défendre votre ami attaqué par Sacro*Gorgon, et je ne doute pas que celui-ci ne soit terrassé ; cela fait, je me flatte que vous serez en repos, quoique les lamas travaillent comme les faux monnayeurs dans l'obscurité et se servent de toutes sortes d'armes, du mensonge autant que de la vérité. Il n'y en a qu'un qui paraisse, mais sans doute qu'il y a bien des assista nt<«. Vous avez le
i32 LETTRES DE MILORD MARÉCHAL
bonheur d'avoir pour vous non-seulement les plus honnêtes gens, mais aussi les plus habiles. Je ne crois pas qu'on ait encouragé d'ici le Sacro-Gorgon ; quelque Iracasseur obscur l'aura fait peut-être, quelque valet de lama, ou autre pareil. Nous devions en bonne conscience un remerciment à l'abbé Bastiani et à son ami à Venise ; je suis bien aise de l'avoir. Prenez garde comment vous vous fourrez dans l'île : vous courrez risque d'être inondé de curieux et vous n'avez pas la montagne où vous sauver. Je ne puis juger, surtout à cette distance, des raisons que vous avez de ne pas prendre deux chambres à Gorgier. Le maître ^ est un galant homme qui pense bien ; je suis convaincu que vous seriez très-bien chez lui et que cela se rangerait absolument comme vous voudriez et sans nulle gêne. Je vous suis bien obligé du portrait. J'ai trouvé chez le comte GuUofkin votre esfaiâpe. Je voudrais en avoir dans plus d'une chambre pour avoir mon fils toujours auprès de moi, comme j'ai ma fille Emet Ulla trois fois.
P. S. Après avoir réfléchi, je souhaite que vous ayez un logement dans Tile, pour la raison que vous dites, qui est solide. Bonsoir, je vous embrasse de tout mon cœur.
Je viens de recevoir la nouvelle de MM. Meuron et Chaillet que la réponse au Sacro-Gorgon est faite*. Elle est admirable, me disent-ils, ce dont je n'ai nul doute, et suis fort impatient de la recevoir, et de lui faire passer la mer pour l'envojer à des amis.
* M. Ândrié.
* Rousseau Tenait de répondre à de nouvelles attaques de M. de MontmoUiu par la longue lettre adressée à M. du Peyrou, qui se trouve dans la Correspondance à la date du 8 août 1765. Cette lettre avait été écrite exprès pour être rendue publique.
A i.-J. ROUSSEAU. 133
Pmtdam, 20 septembre 1765.
J'ai lu votre lettre ^, avec celle pour M. Andrié et une relation par M. Meuron de ce qui vient de se passer àMotiers*. Si Ton ne poursuit pas cette affaire avec vigueur, personne ne pourra vivre en sûreté dans le pays, il vaudrait mieux aller chez les Cafres. Je ne ferais pas un point d'honneur de laisser au Sacro-Gorgon épuiser ses flèches, non plus que de me détourner du chemin d'un chien enragé. A Gouvet, vous seriez trop près de Motiers, on vous y attaquerait également de nuit, quoique je sache bien bon gré à ces honnêtes gens qui vous ont invité d'aller vivre parmi eux. Pensez encore à Gorgier. Le maître est un homme de bien et d'esprit ; il ira le plus tôt qu'il pourra, dans très-peu de temps à ce que je crois, chez lui. Il est vrai que le gouvernement est plus réglé dans le canton de Berne que dans le pays où il y a des lois écrites et non écrites^ mais vous avez bien des amis et les premiers du pays. Vous aurez les lamas contre vous partout, car ils sont quasi tous les mêmes. Je ne me souviens pas (je n'ai plus de mémoire) si je vous ai dit que dans un codicille démon testament vous y êtes, de peur d'accidents, en attendant que j'aie réglé l'affaire mieux. Bonsoir, je vous embrasse tendrement.
5 octobre 1765.
J'ai appris que vous êtes allé à votre ile', dont je suis trèsaise. Je souhaite et j'espère que vous y jouirez de la paix et de la tranquiUité que vous cherchez et que vous méritez si
* Lettre inoonoue.
* La fameuse lapidation de Motiers.
^ L'ilû de SaintrPierre.
iô4 LETTRES DE MILÛRD MÂRËGUAL
bien. Les têtes des Neuchâtelois sont trop chaudes et trop changeantes, ils se familiarisent avec l'idée d'assassinat. « // faut lui donner un bon coup'de fusil^ » se<lit communément parmi eux; du dire au faire il n'y a qu'un pas^ A présent, dit-on, l'on menace le châtelain Martinet. Si le conseil d'État n^agit pas avec vigueur, je conseillerai à toute personne qui le peut de sortir du pays où un magistrat, n'ose faire la recherche des assassins. Je suis bien aise de n'avoir pas vu de plus près, et sans pouvoir y remédier, ks horreurs qu'on a exercées contre vous. Vous souhaitiez, par amitié, me revoir dans ce pays ; à mon âge, je ne pense plus à changer, et, si je le voulais, j'ai bien d'autres pays qui me plairaient plus, cornue la grande et la petite Tartàrie, Alger, Maroc, les Iroquois, etc. J'ai mandé à M. Meuron, pour vous le communiquer, que vous seriez ici le bienvenu, et reçu par le roi si votre santé vous le permettait. J'ai averti les ministres, sur les lettres de M. Meuron, de tout ce qui s'est passé à Métiers ; je ne sais ce qu'ils feront. L'autorité des lois et du prince est si faible et si mal soutenue, que les ministres, je crois, sont fort embarrassés ; ils ne peuvent que recommander le bon ordre au conseil. Si le conseil ne veut rien faire avec vigueur y je ne vois pas de remède. Je suis fâché par rapport à plusieurs honnêtes gens, mais bien plus tranquille depuis que je vous sais dans votre ile et dans le canton de Berne. Bonjour, je vous embrasse de la plus tendre amitié.
Postdam, tt octobra 1765.
Je viens d'écrire en Ecosse pour faire remettre, à l'ordre de M. du Peyrou, à Paris, trois cents lottis ; me voilà à Taise, ce dont je vous remercie. Vous êtes bien, j'espère, dans
A J..J. ROUSSEAU. m
votre île, comme Robinson Crusoé; les sauvages y font des descentes quatre fois Tan. Il y a ici une fille de Morat qui sert madame Godolphin ; nous l'avons examinée sur votre île, elle assure que c'est un charmant séjour, mais qu*on y fait tant de choses qu'an croit que rUe s'enfoncera, ce qui a bien fait rire sa maîtresse.
Je prends bien plus en patience les tracasseries à Neuchâtel depuis que vous n*y êtes plus. J'ai représenté au vrai ces affaires aux ministres; je leur ai dit que vous n'y êtes plus pour rien, qu'on voit la fausseté des gens qui prétendaient que si Ton ne sévit contre vous le canton de Berne allait renoncer à l'alliance de Neuchâtel, puisque vous êtes reçu dans ce canton ; qu'on doit parler seulement de l'attentat contre un magistrat faisant sa charge pour découvrir des assassins, et qu'on doit, pour la tranquillité publique, réprimer Taudace du Sacro- Gorgon, autrement dit le Vieux de la Montagne. Les ministres ont écrit fortement là-dessus, ce dont le conseil d'État se moquera. Je suis fâché par rapport à M. du Peyrou, et par rapport à MM. Cbaillet, Martinet et quelques autres. Chaillet propose d'avoir recours à Berne pour mettre ordre an pays, ce que le roi ne fera pas ; ce serait ouvrir la porte à des tracsisseries sans fin,, car tous, à chaque petite brouillerie, recourraient à Berne, et le pays deviendrait une dépendance de ce canton. Ne parions plus de ces fous, tenez-vous tranquille dans votre lie et moi dans la mienne. Donnez-moi de vos nouvelles, comment vous vous y trouvez; étes-vous bien logé et chaudement? Bonsoir, je vous embrasse de tout mon cœur.
7 septembre 1765.
Je suis frappé et abattu de ce qui vous est arrivé ^ ; j'avais tort de vous croire en repos pour la vie. Pensons àTavenir et le moins qui se peut au passé, qui est trop vilain. Je ne sais comment vous écrire. Dans votfe embarras d'un voyage si prompt et si inopiné, vous n^avez pas eu le temps de me faire savoir la route que vous pensiez prendre, peut-être même qu'elle n'était pas décidée; j'écris ce billet à Taventure. Vous savez bien le plaisir que j'aurais à vous embrasser, mais cette même amitié m'oblige à vous conseiller de ne pas faire un détour si grand et si pénible pour aller en Angleterre, où le climat est si doux que les myrtes viennent en plein vent, et celui d'ici est très-rude. Tous ferez bien d'aller en droiture en Hollande et de là en Angleterre, si ce billet vous parvient à temps.
Dans près de cinquante ans de bannissement, presque tous mes amis sont morts. Mes parents sont tous Ecossais. Il faut pour vous des amis choisis et qui méritent de partager votre amitié ; celui qui me parait le plus sûr parmi mes connaissances est M. Penneck, au Muséum, un des bibliothécaires du roi, homme de lettres, de bien, doux et véritable bon gentilhomme anglais. Ne vous effrayez pas de ce qu'il est ministre, il n'est pas bigot ; en un mot, je répondrai de son peu de pruderie, quoique lama. Ce sera à lui à vous chercher les connaissances qui vous conviennent le plus et une demeure convenable ; peut-être serait-ce la province de Cornwall, à où il est : c'est le climat le plus doux de l'Angleterre. Si cette
* Rousseau, on le sait, Tenait d'être chassé du territoire de Berne. Au moment même où milord Maréchal écrivait la lettre qu'on a sous les yeux, il était déjà à Strasbourg, en route pour Paris et l'Angleterre.
A J.-J. ROUSSEAU. i37
lettre-ci tous arrive a temps, faites-la lire à M. Penneck, pour quMI sache dans le moment que le porteur est mon fils, M. Rousseau. Adieu. Je vous embrasse de tout mon cœur.
• LXXl
Posidam, novembre 1765.
MM. de Bienne ont très-bien dit^ et, ce qui est plus rare, très-bien fait, en vous retenant chez eux, dont je les aime et les respecte, quoique je perde Tespérance de vous revoir. Mon avis est que vous devez vivre et mourir avec de si honnêtes gens, qui n'ont pas été séduits par l'exemple de leurs voisins. Ce trait d'humanité leur fait honneur et leur en fera partout. Si dans le temps de mon bannissement de chez moi on m'avait fait le même accueil, quoique je fusse très-bien en Espagne, j'aurais donné la préférence à une pareille invitation. Mon premier attachement au roi de Prusse fut qu'ayant entendu dire que mes biens en Ecosse étaient confisqués, il m'oiîrit une pension sans penser à aucun retour de service; il a ajouté bien des grâces depuis, mais il suffisait de la première pour m'attacher pour toujours à lui. La même bonté de cœur l'avait fait penser à cette heure à vous chercher une retraite dans un village, près de Berlin, habité en grande partie par des Français. Vous aviez un asile assuré et où les Sacro-Gorgons ne vous auraient pas inquiété* L'Angleterre vous était ouverte ; à présent, vous êtes en repos
^ Milord Maréchal répond sans doute ici à une lettre de Rousseau qui n'est pas connue, et dans laquelle ce dernier lui annonçait son intention de passer l'hiver à Bienne. On se souvient que, séduit par l'accueil empressé qui lui fut l'ail à son arrivée de Vile de Saint-Pierre, Jean-Jacques eut un instant l'idée de rester à Uienue; mais, ayant presque aussitôt cru discerner du mauvais vouloir contre lui de la part dès habitants, il repartit subitement de cette ville et se dirigea sur Bâle et Strasbourg.
et moi aussi. Jetais très en peine de votre voyage. Je' comptais bien sur votre amitié, et j'espérais que vous m'écririez en route; grâce à Dieu et aux braves gens de Bienne, cette route a été courte. Bonsoir, je vous embrasse de la plus tendre amitié.
10 novembre ilQo.
Je vois avec douleur voire embarras. Je ne sais que vous dire *. 1* Pour venir ici le chemin est bien pis que celui que vous avez fait, et le climat très-rude; 2^ vous seriez à Saxe-Gotha autant à une cour qu'ici, où, comme je vous l'ai écrit, le roi pensait à vous établir dans un village, à un mille de Berlin, habité par des Français, mais le climat serait bien dur pour vos infirmités; 3° les hivers en Hollande sont terribles, sans compter les difficultés pour y arriver; vous courrez risque d'être gelé sur le Rhin. Le quatrième parti est le bon, selon moi*, mais je suis d'avis que vous alliez en droiture loger chez David et vous diriger selon ses conseils. Je crois même que le mieux, pour éviter tout embarras, sera de nie faire presque point de séjour à Paris, mais de partir pour Douvres avec un bon passe-port de David. Tous prouverez, dites-vous, au parlement son incompétence de vous jviger; soit, mais il vous jugerait, quand ce ne serait que pour soutenir ses droits, et déclarerait qu'il a raison, ce qu'il prononcerait par un beau décret, car enfin un parlement ne doit pas avoir tort. Ayant un endroit sûr, il me semble qu'il n'y a pas
^ Cette lettre doit répondre à une lettre de Rousseau, écrite de Strasbourg à milord ManSchal, et dans hqaelle le phUosoplie demandait conseil sur le parti qu'il aratt k prendre.
* Le parti d'aller en Angleterre. '
à balancer; vous trouverez en Angleterre, placidam sub libertate quietem^ un climat très-doux dans les provinces méridionales. Je vous ai recommandé à un bien honnête homme, M. Penneck, at the Muséum^ vous aurez bientôt David aussi. Yous vivrez à bon marché, où et comme il vous plaira. Moi,, je choisirais Fairtiouth ou ses environs : bon poisson, bon laitage, bonne viande, la vue charmante; c'est le pays de M. Penneck, qui vouf procurerait des agréments pmir vous établir. En arrivant, il vous faut aller en droiture chez David vous établir sur l'autorité d'homme de bien que vous êtes lun et Tautre. Vous ne fuyez pas les hommes, vous évitez seulement, et avec raison, les Yahoos. David ne Test pas, il est homme ; quand on en a trouvé un, il faut le reconnaître, le distinguer des Yahoos et le bien traiter. Je compte que vous en userez ainsi avec David, k qui votrs direz mille choses de ma part. Yous m'avez toujours bien traité, David mérite encore plus; il est ministre public, vous serez en sûreté chez lui : c'est le Horenhnhum qui vous protégera contre les Yahoos.
Comme vous êtes parti à la hâte de Suisse, je cherche une lettre de change de vingt-cinq louis sur Strasbourg^ en ca» que vous en ayez besoin. Si je puis l'avoir ici, ce qui est hicertain,. je l'enverrai avec celle-d; si je ne la trouve pas pour le courrier d'aujourd'hui, je tâcherai de l'envoyer pafr celui de samedi. Ainsi, donnez votre adresse à votre h6te, en cas que vous fussiez déjà parti à Farrivée de la lettre, oomme je trois que vous le ferezJ Bonsoir. Je vous embrasse de la plus tendre amitié.
2 décembre 1765.
J'envoie cette lettre par M. Truite, qui vous est bien attaché \ il était dans de grandes inquiétudes sur votre séjour à Strasbourg, je Tai rassuré. Votre dernière lettre ^ est bien consolante pour vos amis, quoique je susse déjà par M. du Peyrou que vous étiez en sûreté en France.
Si vous avez été poursuivi par une cabale avec un acharnement sans égal, il faut convenir que vous avez éprouvé une amitié vive d'honnêtes gens sans nombre. M. Truite dit que si vous vouliez venir ici, il reviendrait vous conduire, laissant toute autre affaire à ses associés. Je compte cependant que vous suivrez Tavis du bon David ; ce climat-ci est trop rude. La campagne d'Angleterre est bien belle; l'abondance, Taisance, la liberté y régnent. Dans la ville de Londres on peut vivre comme dans une forêt, si on veut. M, Penneck vous ferait avoir les livres que vous voudriez. Comme il connaît mieux TAngleterre que M. Hume, il peut mieux vous aider à chercher et choisir une retraite. Bonsoir.
Après avoir cacheté, il y a une demi-lîeure, un billet pour vous être envoyé par M. Truite, qui passe par Strasbourg; je reçois Ja vôtre du 21 novembre'. Je suis très-aise du bon accueil que vous trouvez à Strasbourg, j'opine cependant toujours pour TAngleterre, où la loi écrite commande, et non pas les hommes* Un commandant change ; un bigot vient en place, tout change; ce que vous n'avez pas à craindre en Angleterre. Je suis trop vieux pour changer de demeure, il ne vaut pas la peine d'aller en Angleterre ni à Venise; il ne faut que la retraite que j'ai, quoique à une
* Lettre inconnue.
* Idem,
cour. Il n'y a qu'un seul individu qui m'incommode, et qui actuellement se promène dans ma chambre, parce qu elle est bonne et qu'il y a bon feu; il n'est pas fixé ici, sans quoi je serais perdu.
Je suis très-fâché si j'ai fait quelque étourderie en disant aux ministres, au sujet de votre retraite de Neuchâtel, que c'était afin de n'être pas assassiné et de ne pas donner prétexte à des brouilleries dans le pays. Je ne vois pas en quoi vous avez à vous affliger que les ministres ou toute la terre sachent de si bonnes raisons. De plus, il faut les dire pour prévenir les impressions que vos ennemis pourraient faire en écrivant des mensonges. Je vous embrasse de la plus tendra amitié.
17 décembre 1765.
J'espère que vous ferez heureusement votre voyage*, et que, par les soins du bon David, vous trouverez un gite convenable, et le repos enfin, que vous avez tant cherché inutilement, et que vous méritez si bien. Je vous ai adressé à M. Penneck, fort honnête homme, consultez-le. Il y a aussi M. Hobroyd, à qui j'ai donné un billet pour vous; il vous conseillera la province d'York, très-beau pays, et où il a des parents. M. Penneck, probablement, parlera en faveur de Cornouailles ; chacun pour son pays ; tous voudront vous avoir. Examinez bien; peut-être pourriez-vous vous nicher sur les bords de la Tamise, à portée de Londres par bateau. Je vous enverrai une lettre de change sur Londres dans peu de jour», et vous écrirai sous enveloppe de M. Joshué Rougemont, Green Lettice Lane^ près la Bourse. Adieu, je vous embrasse de la plus constante amitié.
1 Le voyage d'Angleterre qui était décidé.
Postdam, 6 janvier i766.
Je viens da recevoir le plaisir de la vôtre du 20 janvier. Avant que d*aller dans la province de Galles, consultez M. Penneck; vous irez comme pourvoir le Muséum; ainsi <3ette visite np tirera pas à conséquence. David ne connaît pas trop, je crois, l'Angleterre. J'ai ouï-dire qu'il pleut bien plus dans la province de Galles que dans le reste de l'Angleterre, où il pleut encore beaucoup trop. Cornouailles est le climat le plus doux, et, comme dit frère Jean des Entommeures : « Nous autres pauvres moines j nou^ rî^ avons que notre vie ilans ce monde, » Le climat est un grand article, surtout pour quelqu'un qui aime la solitude et la promenade. J'approuve fort les visites retranchées. A Berlin, pendant le carnaval, je n'en fais point, ni ne dîne hors de chez nous, excepté à la cour, quelquefois. Je suis fort porté pour les environs de Falmouth, à moins que vous n'appreniez qu'il pleut là comme dans la province de Galles. Bonsoir, il faut que je finisse; M. Szinski, élève et ami du général Seidlitz (c'est beaucoup dire en sa faveur), va partir. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Postdam, 26 février 1766.
Comme je pense souvent à vous, et que je désire bien que vous trouviez à vous gîter, je crois avoir trouvé un coin, qu'on vient de me proposer, qui serait ce que nous cherchons. €'est chez le baron Wo!f, bien bon et honnête homme, doux, tranquille, qui vous fera Iç maître, et vous laissera seul tant
que vous voudrez, dans une maison qu'il a dans un grand bois ; car il bâtit une maison pour lui à un demi-mille de là. C'est à trois milles de Plymouth ; il y a à présent un vieux Français réfugie. Vous ne trouveriez guère en Angleterre un voisin aussi retiré que M. Wolf. Si vous n'avez pas pris votre parti, vous feriez ce me semble bien d'accepter celui-ci. Le baron écrit à son homme d'affaires de vous offrir cette petite maison.
La classe, ou compagnie des lamas a écrit au roi, demandant quelque grâce qu'ils n'ont pas eua, mais ils ont été reQibarrés pour avoir attaqué un honnête homme, protégé de Sa Majesté; j'en suis bien aise, ils l'ont mérité. La lettre des lamas était pour se justifier de leurs procédés envers vous ; ils ne se vanteront pas de la réponse. Bqnsoir.
LXXVJI
Mars 17(>6.
11 n'y a plus à balancer, il faut accepter Toffre du roi d'Angleterre ^ Vous êtes devenu volontairement sujet de ses États, vous avez droit à ces avantages, comme vous êtes obligé de contribuer à ce qui est pour l'avantage du pays, autant qu il dépendra de vous. Le refus que vous fîtes de l'offre d6 secours du roi de Prusse, ne fut pas approuvé, comme vous savez, de vos amis ; il ne faut pas leur donner encore occasion de vous blâmer. Je vous écrivis il y a quelques jours, je vous mandais que les lamas avaient écrit une belle lettre au roi pour se justifier de leurs procédés par rapport à votre affaire; ils ont été savonnés d'importance; jamais les soi-disant vénérables lamas n'ont eu une pareille leçon.
» Une pension que le roi d'Angleterre offrait à Rousseau, et que celui-ci, fulèie à ses habitudes d'extrême désintéressement, se hftta de refuser.
144 LETTRË& DE HILORÛ MARÉCHAL
Je vous félicite sur l'arrivée de mademoiselle Levasseur, et M. Boswell sur le plaisir qu'il a eu de vous rendre service ; c'est un vrai homme d'honneur, un preux chevalier ; faiteslui bien mes compliments. Je ne sais si j'aurai le temps d'écrire deux mots au bon David ; je lui envoie par M. Wolf un livre nouveau, pas trop orthodoxe. Je l'envoie à David pour y repondre, s'il le veut.
Mes gens d'alfaires ont, je crois, négUgé d'envoyer à M. du Peyrou les trois cents guinées; je viens de leur écrire là-dessus. Il faut encore une couple de mois ou plus, pour qu'ils exécutent mes ordres, à cause de l'éloignement. Bonsoir.
Postdam. 6 ayril 1766.
Je vous ai écrit souvent, je ne sais ce que sont devenues mes lettres; je suis bien aise, au moins, qu'une vous soit parvenue. Faites-vous justice : personne n'a jamais inspiré des sentiments d'amilié plus vifs que ceux que bien des gens ressentent pour vous, et moi je prétends ne céder en cela à personne. Vous n'avez pas à craindre le refroidissement de ces sentiments ; vous seriez même étonné de l'enlhousiasme avec lequel la lecture seule de vos ouvrages vous fait aimer de bien des gens, qui: n'ont pas le bonheur de vous connaître. Les lamas n'ont pas de quoi se réjouir de vous avoir persécuté. Outre le chagrin d'avoir manqué leur coup de vous faire brûler, ou du moins assassiner, ils ont eu une lettre foudroyante du roi, et courent risque de sentir encore les effets de son mécontentement, pour n'avoir pas respecté un honnête homme immédiatement sous sa protection. Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur.
Postdam, 26 avril 1766.
J'espère que vous vous trouvez bien où vous étesS et que les brouillards s'éclairciront; il est bon cependant d'avoir une autre retraite à votre disposition, en cas que Tair de celle où vous êtes ne vous convienne pas. M. Wolf est si bon, si doux, que je suis très-persuadé que vous seriez bien à Taise chez lui. Je suis dans le plus grand étonnement de ce que vous me dites de David. Vous dites quHl vom sert avec le plus vrai zèle; je voudrais encore croire ses intentions pures, et que les moyens qu'il {jrend ne sont pas de votre goût plutôt faute d'en bien juger, qu'à cause d'aucune vue intéressée de sa part. Le jeune Tronchin, si je ne me trompe, a étudié en Ecosse chez un ami intime de David, à qui il aurait été recommandé; si David a fait mystère d'avoir logé chez lui le fils du Jongleur, il l'aura fait pour ne point vous offenser, par une délicatesse mal entendue. Il a vécu à Paris , avec tout le monde, il a bien vécu en Ecosse avec ceux qui écrivent contre ses ouvrages ; il m*a toujours parlé de vous avec les sentiments de la plus cordiale estime. Quand on débite des sentiments faux, il est difficile qu'un bout de queue ne paraisse. Vous avez essuyé tant de persécutions de ces animaux à deux pieds et sans plumes, et qui ne sont pas si fidèles que les barbets ou les Turcs, que je ne m'étonne pas que vous soyez sur vos gardes avec quelqu'un que vous ne connaissez pas de longue main. Je me flatte que ces soupçons se dissiperont. Si M. Walpole a répandu la lettre en question*, cela ne me donne pas une grande idée de son jugement. A
* Rousseau était installé à Wootton depuis le mois de mars précédent. . * La fausse lettre du roi de Prasse à Rousseau, fabriquée par Horace Walpole.
regard de la pension*, je suis toujours du même avis, que vous Tacceptiez si on vous Toffre, sans faire aucun pas de votre côté. Votre lettre m'est parvenue. sans avoir été ouverte, à ce qu'il me semble ; je ne crois pas qu'on pense à ouvrir ni les vôtres, ni les miennes. J'ai trouvé cependant l'autre jour daps une des miennes, venant d'Ecoisse, une lettre écrite de Dublin par un marchand à son correspondant de Barcelone; comment elle est entrée sous une enveloppe à moi? j'ignore. Je soupçonne que c'est par une bévue des ouvreurs de lettres à la poste ; on. veut quelquefois savoir la correspondance de quelqu'un, on ouvre alors toutes les lettres, et peut-être une lettre que j'attends de mon homme d'affaires est allée à Barcelone.Ceci est un mal général, c'est une enquête très-établie partout. Vous savez apparemment qu'on a dit que les Corses ne vous écrivirent pas pour vous demander des lois, et que la lettre était supposée*, pour vous donner une peine inutile. Je souhaiterais pouvoir parler sûrement là-dessus. Incluse une lettre que M. C... m'a remise pour vous ; il m'a dit que le roi ne vous avait pas écri^de 6a main, parce qu'il se trouvait surchargé d^atfaires. Bonjour.
8 mai, 1766.
Celle-ci n'est qu'une enveloppe à une très-bonne lettre qui a été imprimée en Suisse. Comment les lamas ont lâché la copie? je ne sais ; mais elle est authentique, comme j'ai vérifié ici. Comment vous trouvez-vous en Derbyshire? Le climat doit être moins doux que vers Flymoulh. J'ai vécu si longtemps au soleil d'Espagne, que je regarde la température comme un grand article dans ce. bas monde. Bonjour.
^ La pension offerte à Rousseau par le roi d'Angleterre.
Copie de la réponse du roi de Prusse aux plaintes de la classe
des pasteurs, de Neuchâtel.
«Le roi, sur le très-humble mémoire de la Compagnie des pasteurs àa la souveraineté de Neuchâtel et Yalangin, concernant les prétendues atteintes que le conseil aurait données depuis quelque tempe aux droits dont elle, ainsi que ses membres, devait jouir, ordonne d'y répondre que Sa Majesté, bien loin d'acquiescer à la très-hnmbie demande de ladite Compagnie à ce sujet, ne pouvait s^empécher d'être très-mal satisfaite des procédés inquiets, turbulents, et tendant à sédition, que lesdits pasteurs avaient ternis, relativement à un homme que Sa 'Majesté daignait honorer de sa protection.
« Fait à Postdam, 26 février 1766.
Apostille de la main du roi,
« Vous ne méritez pas qu'on vous protège, à moins que
c< TOUS ne mettiez autant de douceur évangélique dans votre
« conduite, qu'il y règne à présent d'esprit de vertige, d'in-
<x quiétude et de sédition. )>
Si^n^: Frédéric.
c< Ces deux pièces essentielles étant tombées entre nos mains, nous les rendons publiques, afin qu'elles servent à jamais d'exemple à tous les princes, d'instruction à tous les magistrats de l'Europe, et de sauvegarde à tous les citoyens.
(( Fait dans notre résidence, ce 10 mars 1766. »
25 mai 1766.
Je sais bon gré aux habitants du Derbyshire de vous avoir marqué leur estime en vous adoptant par une charge parmi
eux ^9 ^\rje ne sois pas fâché que vous ne puissiez exercer cette charge, faute de savoir la langue. Ceci vous fera rester parmi eux, au grand regret du baron Wolf, au bonheur duquel vous auriez beaucoup ajouté en buvant un peu de lait d'une de ses vaches, et en prenant un peu de son poisson. Souvenezvous toujours que le climat est plus doux versPIymouth, et que le baron vous fit les premières offres ; ceci en cas que le froid vous pince trop, comme je le crains dans votre présente retraite. Je vous envoie un extrait d'un traité intitulé : Dei delitti e délie pêne; on le croit de Tannucci, ministre du roi de Na pies".
a Un grand'huomo, che illumina Tumanita, che lo perse- « guita, ha fatto vedere in dettaglio quaU sono le principale « massimc di educazionc veramente utile agli uomini, etc. »'
Le livre a. été brûlé, parce qu'il est bon, comme cela se pratique; Tannucci, n'ayant pas mis son nom, ne sera pas brûlé. J'ai reçu une lettre de Genève d'une dame bien respectable de mes amies, milady Stanhope; elle croit devoir la vie au docteur Tronchin, et me recommande le fils, qu'elle regarde, dit-elle, comme le sien; me voilà dans la nécessité de faire des politesses au fils du Jongleur. David Hume, je crois, a été dans le même cas; je ne puis douter que David ne vous soit. attaché par une fidèle amitié. Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur. Dites-moi comment vous vous trouvez en Derbyshire? Vous ne pouvez juger du climat jusqu'à l'hiver.
^ Dans sa réponse du 20 juillet suivant, Rousseau dit à milord Maréchal, à propos de ce passage : « Je n'entends point ce que vous me dites d'une prétendue charge que les habitants du Derbyshire m'ont donnée. Cela m'a tout l'air d'une plaisanterie que quelqu'un tous aura faite sur mon compte. &
' Le Traité des délits et des peines est de Beccaria.
Postdam, 3 juillet 1766.
Vous pouvant passer de la pension, et je souhaite que vous soyez dans ce cas, et vous étant excusé seulement de la recevoir pour le présent, cela avec le ménagement convenable, je n'y ai rien à redire. Je crois cependant que David. Hume est innocent envers vous, qu'il est réellement votre ami. Il se peut qu'il ait écouté avec trop de complaisance vos ennemis, mais il ne me paraît pas croyable qu'il ait ouvert vos lettres, il n'est naturellement pas tracassier, vous ne Têtes pas, il le sait bien. A quelle fin aurait-il ouvert vos lettres? Les lettres sont souvent si maladroitement cachetées (entre autres les miennes), qu'elles paraissent avoir été ouvertes. N'en parlons plus. Le parti que vous prenez de réduire à trois personnes (et je suis bien flatté d'être de ce triumvirat) votre correspondance, vous mettra en repos ; on pourra tâcher encore d'inquiéter votre solitude (les guêpes s'attachent au meilleur fruit) , mais quand on verra que vous ne vous donnez pas la peine de répondre, on vous laissera en repos.
Quelqu'un m'a dit que vous vous plaigniez du climat; rhiver passé a été bien plus rude qu*à l'ordinaire. Je vois avec plaisir la confiance que vous avez en M. Davenport\ Je me flatte qu'avec du bon feu, vous pourrez vivre en Derbyshire sans que votre santé en souffre. Je suis dans ma nouvelle maison, je dine chez le roi, le reste du temps je suis chez moi quasi toujours seul; je ne fais guère de visites, ni n'en reçois. Je suis trop vieux pour le monde bruyant. Quand je ne dine pas chez le roi, j'ai mon pilau, des laitues étuvées et dc^s petits pois ou fèves, de temps en temps un peu de poisson. Pythagore serait édifié, la plupart du temps, de me
^ Le propriétaire de Wootton.
t50 LETTRES DE IlILORD MARÉCHAL
voir dîner. Je regrette tous les jours la distance qui nous
sépare.
Vous avez peut-être entendu parler de la représentation de plusieurs évéques au roi de France, contre plusieurs qui onl écrit contre la religion é^jibl^ie. Voltaire en a pris vivement l'alarme. Il a demandé au roi de Prusse un asile dans ses États, qu'il a obtenu, quoique le roi i^ïi'ignpre pas les noirceurs qu*il a écrites contre lui ; ce qi^i fait certainement plus d'honneur au roi^qu à Voltaire. Bonjour^ je vous embrasse de la plus tendre amitié. Mes compliments à M. Davenport^ il mérite d'être au nombre de vos amis, c'est assez pour que j'en aie^ très-bonne opinion.
POêldam. f6 août ilUff.
J'ai lu votre lettre du 20 juillet, elle a été plus d'un mois en chemin. Je savais déjà votre explication avec M. Hume, et suis très-affligé que vous soyez brouillés ensemble. Comme faivu presque toutes ses démarches, je ne puis encore me persuader qu'il n'a pas agi de bonne foi. Il m'avait écrit tant de bien de vous après vous avoir connu, et avant cela il regrettait votre persécution en Suisse et votre situation, d'une façon qu'il est impossible qu'il ne sentit pas ce qu'il disait, particulièrement, ayant vu une lettre que vous écrivîtes à M. Clairaut pour faire imprimer le Dictionnaire de musique; vous auriez été attendri de ses sentiments. C'est cette lettre qui lui fit venir l'idée de vous servir, en proposant la pension en Angleterre, où vous alliez, et où je croyais que vous faisiez bien d'aller pour de bonnes raisons ; c'est le pays digne de celui qui a écrit le Contrat sodal^ etc. Vous entendez ce que je veux dire, et c'était pourquoi je consentais à être privé de
À J..J. ROUSSEAU. i5i
^otre compagnie, pour que vous fussiez mieux. A présent, je souhaite que yolre goût pour la botanique vous amuse, et que TOUS jouissiez de la santé et de la tranquillité. J'ai rai-^ somiabtement de Tume el de l'autre dans mon ermitage, et je rmaude è&m mon jardin, oè' j'ai beaucoup d'oignons d'Espagne, des tomates et des pimentones^ légumes inconnus en Angleterre, sauf parmi les juifs espagnols et portugais. J'ai du fruit assez bon pour le climat; je me nourris, moi, ma vache e^ma chèvre, de moa jardin, en l'absence du roi, qui est en Silésie. Mes domestiques mangent la viande comme des loups. Je regrette tous les jours la distance qui nous sépare, et selon tes apparences elle sera plus grande dans peu dolempsy vu mon âge; ce qui est sur, c'est que pendant que je vis, je conserverai peur vcms une vraie amitié? ^ Oni m'<a écrit de Npttchfttel : c'était M. Chaillet, en faveur de M. d'Eseherny, pour des lettres de noblesse. Je Tai refusé, parce que n'étant plus gouverneur, je ne dois plus me mêler ^en rien des affaires de Neuchâtel ; cependant, puisque vous vous intéressez pour ces deux messieurs, je parlerai aux ministres en leur faiveur, et sous peu de jours je vous manderai ce qu'ils m'en diront. Bonsoir, je vou» embrasse de tout mon cceur.
Posldam, 5 septembre 1766.
.C'est avec bien de la douleur que je vois que vos ennemis ne manqueront pas ^e mettre sur le compte de H. Hume tout ce qu'il leur plaira d'ajouter au démêlé entre vous et Im^ Yous mei dite» :« Lorsqu'on pouivaivous dire ou vous écrire que j'ai fait volontairement une chose injuste et mal-
honnête, soyez bien persuadé que cela n est pas vrai. ^ » Votre précaution est inutile, car je ne croirai jamais rien de vous contraire volontairement à Thonnèteté, et je ferai toujours de mon mieux pour confirmer tout le monde dans ce sentiment. Votre lettre à M. Conway* me semble bien tournée pour excuser la réception de la pension, et n'a rien à offenser M. Conway.
Vous trouvez mauvais que M. Hume ait sollicité l'expédition de cette pension à votre insu. Vous y avez consenti par mon avis ; elle n'avait pas été expédiée par l'embarras des affaires du ministère et par la maladie du secrétaire. N'était-il pas très-naturel que M. Hume sollicitât l'expédition, sans imaginer avoir besoin de vous consulter encore, ayant déjà votre approbation, surtout vous servant avec zèle et amitié, comme je suis persuadé qu'il a fait jusqu'à ces malheureuses brouilleries. Je regrette et je regretterai tous mes jours de n'avoir pas été en Angleterre pour les prévenir, comme certainement j'aurais fait, en vous montrant tout ce que David m'écrivait, vous y auriez vu que son amitié était vraie. J'ai été à Berlin exprès pour recommander l'affaire de MM. d'Escherny et d'Ivernois; ils doivent présenter au roi par les ministres un placet là-dessus, et employer quelqu'un pour solliciter l'expédition, si leur demande est accordée. Comme je prévois que vous serez inondé de sollicitations à cette cour par mon canal, je vous prie de dire que j'avais déjà déclaré que je ne me mêlerais plus en rien des affaires de Neuchâtel, et que j'avais refusé au colonel Chaillet ce que je viens de faire en votre faveur. Quand j'étais gouverneur, j'aurais trouvé mauvais qu'on ne s'adressât pas à moi pour les affaires du pays, et je ne trouve pas juste de ne pas suivre la même
1 Voyez, dans la Correspandaticet la lettre de Rousseau à milord Maréchal, du 9 août 1766.
* La lettre de Rousseau au général Conway, du 22 mai précédent.
règle par rapport aux autres; ainsi, dites que vous ne pouvez plus me proposer ce que je crois ne devoir pas faire. Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur.
Postdam, fin septembre 1766.
Vous avez reçu deux de mes lettres, où je parlais de la malheureuse querelle avec M. Hume, dont je suis très-convaincu que vous avez mal interprété les intentions. Dans votre dernière du 7^, vous me dites que M. Hume n'a jamais haï que vous seul; cela est impossible, rendez-vous plus de justice. Un fanatique, un fauxtiévot, un flatteur du despotisme, ou peut-être un écrivain qui ne serait pas de votre avis en quelque chose pourrait ne Vous pas aimer; mais que Hume, qui, dites-vous, n'a jamais haï personne, commençât par vous, me semble impossible, à moins que votre lettre à lui, qui se sentait innocent, ne Tait fait désespérer d'avoir jamais plus part à votre amitié. Il est plus que probable que la plupart des choses que vous voyez dans les papiers publics y sont mises par d'autres que par M. Hume. Le pis de tout est que je ne vois guère de remède au passé; le mieux sera, ce me semble, de n'en plus parler. Vos amis vous rendront justice Sûr la droiture de votre cœur. Il faut trouver de Toccupation à votre esprit. La botanique vous amusera, mais vous êtes bien seul, et tous les hommes ont besoin de quelque délassement; je crains pour vous Thiver. Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur.
' Voyez, dans la Correspondancet cette lettre de Roussedu, du 7 septembre
i54 LETTRES DE Ml LORD HARËGHÀL
Postdam, il uovembre 1766.
- Je vous demande excuse si j'ai mal interprété vos sentiments sur la pension du roi d'Angleterre ^ Comme vous m'aviez dit de M. Hume : « et comme si fêtais dans la misère^ il s attache plutôt à me faire donner r aumône qu'à me procurer des amis; » cela me fit croire que vous ne vouliez pas la pension.
Très-certainement je n'ai pas eu fintention de vous ôter l'amitié de M. du Peyrou. J'avais taché de vous ôter vos soupçons contre M. Hume. Je n'avais pas réussi ; il me semblait prévoir qu'ils vous feraient tort. J^espérais qiie M. du Peyrou pourrait vous les ôter et contribuer à assoupir la malheureuse querelle avec M. Hume; je lui écrivis dans cette intention, et je suis persuadé qu'il me rendra justice là-dessus*. Ce
n'est pas à prononcer entrerons et moi;le puis avoir tort, je
> Voyez, dans la Carreipondaneet 1» lettre <de Rousseau à milord Maréchal, du 27 septembre 1766.
* Voici cette lettre de niilord Maréchal à M. du Peyrou : « Monsieur,
c Je vous envoie le nom de la drogue ou éçorce, quassij qu'on prétend encore plus eilQeace que le quinquina contre les fièvres tierces ; il vaut bien la peine de ressayer.
f La malheureuse querelle de notre ami contre M. Hume me donne tous les jours plus de peine; lout le monde en parle. Je ne puis justifier son procédé. Tout ce que je puis faire est de justifier son cœur, et le séparer d'une erreur de son jugement, qui a mal interprété les intentions de David.' J'ai vu une lettre de d'Âlembert là-dessus, qui se plaint aussi. U dit qu'il avait parlé trèsfavorablement de M. Rousseau ici, à la table du roi, ce qui est vrai ; mais je n'assurerais pas qu'il n'avait pas changé d'avis, même avant cette dernière affaire. On blâme notre ami (le roi en j)arlait hier à table) d'avoir dit qu'on voulait le déshonorer en lui faisant avoir une pension du roi d'Angleterre. J'ai dit à Sa Majesté que M. Rousseau avait fait difficulté de la recevoir après avoir refusé ses bienfaits ; mais le cri du public est trop fort, et, à la vérité, je ne vois pas que M. Rousseau se déshonorerait en recevant cette pension secrètement, comme le roi d'Angleterre le désirait, pour ne pas faire crier contre lui les bi-
laisse à M. du Peyrou à en juger. Vous me dites que M. du Peyrou, sw^ la foi de ma lettre j vous regarde comme un extra- . vagant au moins ^; que M. du Peyrou soit aussi en cela juge* Je suis vieux, înGrme, j'ai trop peu de mémoire; je ne sais plus ce que j'ai écrit à M. du Peyrou, mais Je sais très-positivement que je désirais vous servir en assoupissant une querelle sur des soupçç^ps qui me paraissaient mal fondés, et non pas vous iter un ami* Peut-être ai-je fait quelques soltises? Pour les éviter à l'avenir, ne trouvez pas mauvais que j'abrège la correspondance, comme j*ai déjà fait avec tout le monde^ nîéme avec mes plus proches parents et amis, pour finir mes jours dans la tranquillité, Boosioir.
Je dis abréger^ car je désirerai toujours avoir de temps en temps des nouvelles de votre santé, et qu'elle soit bonne*.
gots de son clergé, ce qaî est le fait.. C était ^ne comfpfaifiance envers son roi dévot, et qui a son clergé à ménager, qui n'était pas déshonorante. Adieu, bon* soir. »
' Allasion à une lettre de Rousseau à milord Maréchal, du 1*' novembre, demeurée inconnue. C'est cette lettre qui f«rça milord Maréchal à cesser sa correspondance avec Jean-Jacques.
' Rousseau répondit à cette dernière lettre de milord Maréchal par celle qui se trouve dans la Correspondance à la date du 11 décembre 1766. On peut y voir que Jean-Jacques, au désespoir d'avoir forcé, par sa propre faute, milord Maréchal k cesser sa correspondance avec lui, y fait tous ses efforts pour engager ce dernier à lui donner au moins, de temps à autre, de ses nouvelles. Nous ignorons si milord Maréchal se laissa toucher par les prières du philo* sophe; mais ce qui est certain, c'est qu'il conserva, jusqu'à ses derniers moments, de l'amitié pour Rousseau. D'amples éclaircissements sur ce suget se trouvent dans la Réponse d'une anonyme [madame de La Tour-Franqueville) à un anonyme^ et dans VHistoire de la vie et des ouvrages de /.-/. Rous^ seaUf par M. Husset-Pathay (tome II, article KeUh).
Nous joindrons ici, pour terminer, la lettre suivante, adressée, le 28 novembre 1766, par milord Maréchal i M. du Peyrou, et dans laquelle on trouvera les motifs qui poussèrent son auteur à cesser toute correspondance avec l'infortuné philosophe '
c J'ai une lettre de M. Rousseau : des plaintes contre moi, avec bien de la douceur, d'avoir mal interprété son refus de la pension. L'autre est sur ce que je vous ai écrit. Comme j'écris de mémoire, et que la mienne me manque beaucoup, je ne sais pas du tout ce que je vous ai dit dans cette lettre dont il
est question. Bie*^ ^«ais-je que je ne vous ai écrit que dans l'intention et dans l'espérance que vc 'courriez lui ôter ses soupçons contre M. Hume, que je voyais souvent trou> . 'ajustes de tout le monde. J'avais tâché de les lui ôter longtemps avant que querelle n'éclatât, et vous pourrez vous-même juger si ce que je vous disais . H d'un ami ou d'un ennemi. Je le regarde toujours comme un homme vertuc mais aigri par ses malheurs, emporté par sa passion, et qui n écoute pas i- i ses amis. Je ne puis lui donner raison jusqu'à ce qu'il me paraisse l'avoir ^i, dans la suite, il fait voir des preuves que Hume est un noir scélérat, ce^ lement je lui donnerai raison; mais, jusqu'à cette heure, je ne vois pas appi ce de preuves solides. Il est bien affligeant surtout pour moi, qui aime la ti. uillité et point les tracasseries, d'être quasi forcé d'entrer dans une querelle i .re deux amis que j'estime. Je crois que je prendrai le parti, nécessaire à mon repos, de ne plus dire ni écouter rien sur cette malheureuse affaire. Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur.
a Gomme je ne me souviens pas de ce que je vous ai écrit, que je n'ai pas de copies de mes lettres, examinez-les. M. Rousseau ne me dit ni vos paroles ni celles de ma lettre à vous, que, pour bien juger, je devrais savoir. Voici comme il finit :
a Mais, si je n'ai pas eu le tort que vous m'imputez, souvenez-vous ^ de « grâce, que le seul ami sur lequel je compte après vous me regarde, sur la « foi de votre lettre, comme un extravagant au moins. (\*' novembre.) »
« Je vous envoie copie de ce que je lui écris par ce courner. Bonsoir. »
Wirtemberg [ Louis-Eugène , prince, puis duc de), grand philanthrope, qui vécut pendant plusieurs années en simple particulier, à Lausanne, d'où il adressa à Rousseau la correspondance qu'on va lire. Cette correspondance roule principalement sur l'éducation de ses enfants.
A Renans, près Lausanne, le 25 septembre 1763.
Monsieur, j'aime passionnément la vérité. Ce sentiment se trouve naturellement dans toutes les âmes qui ne sont pas entièrement corrompues, et vous devez sentir, par conséquent, que vous êtes, après elle, l'homme du monde que j'aime et que j'honore le plus, car de tous les philosophes dont les ouvrages me sont tombés entre les mains, vous êtes le seul qui me paraissez mériter le titre auguste d'ami de la vérité.
Cependant, ne croyez pas que ce soit une curiosité indiscrète ou une vanité plus ridicule encore qui m'engage à vous écrire. Non, monsieur, j'ose dire que le motif qui m'y détermine est plus digne et de vous et de moi, et que j'ai hésité longtemps avant que de me livrer à ce plaisir. J'ai le bonheur d'être à la fois époux et père. Pour ce qui est des obligations que le premier de ces états m'impose, je n'ai besoin que de consulter mon cœur pour les remplir avec ardeur et avec joie; mais il n'en est pas de même de l'autre, , car, quel que soit l'amour que je porte à mon enfant, cet
158 LETTRES DU DUC bE WIRTEMBERG
amour seul ne suffit pas, et cela est si vrai, que la tendresse des parents a plus souvent gâté les enfants que leur indifférence même, parce que Tune peut dégénérer en faiblesse et que l'autre ne me paraît pas pouvoir exister dans la nature. Or, c'est pour bien remplir un devoir si sacré et si cher que j'ai besoin d'un guide éclairé. Et à quel autre aurais-je recours si ce n'est au sublime et vertueux instituteur d'Emile?
Souffrez, monsieur, que, pour vous porter à une œuvre si charitable, je voué rappelle les paroles touchantes que vous placez dans la bouche de votre élève et par lesquelles vous terminez si heureusement cet immortel ouvrage. Je sens avec douleur que je n'ai pas sur vous les mêmes droits qu'Emile; que je n'ai pas été cultivé par des mains aussi sages, enfin que je ne suis plus comme lui l'homme de la nature, mais il n*en est pas moins vrai pour cela que vous m*en rapprochez de plus en plus, et que vos écrits rallument sans cesse en moi ce goût vif pour la vertu que le torrent du monde n'y a pu éteindre entièrement. Emile vous doit le caractère auguste d^homme que vous avez gravé dans son cœur d'une manière brillante et ineffaçable, et moi, je vous dois mon retour à la vertu et à la simplicité des mœurs.
Je ne vous demande donc, monsieur, que d'oser vous consulter quelquefois et de vous soumettre les doutes qui se présenteront à mon esprit. Je sais que vous pouvez me renvoyer à Êmile^ mais quelque pénétré que je sois des grands principes qu'il renferme, une partie des détails qui en découlent et que vous embrassez d'un coup d'œil lumineux pourrait être cachée à mes faibles regards. Je n'en dirai pas davantage aujourd'hui, parce qu'avant d'entrer en matière, il me parait indispensable de savoir s'il vous convient de m'accorder la faveur insigne que je vous demande. Vous pouvez être persuadé, monsieur, que je n'en abuserai pas, et je me flatte d'autant plus de l'obtenir que je connais toute l'étendue de
votre humanité, et que le- penchant que vous avez à faire du bien vous portera à ohliger une honnête famille dont l'exemple peut rejaillir utilement sur un grand nombre d'autres.
Tels sont les titres sur lesquels je fonde mon espoiret sur lesquels j'ose vous donner les assurances sincères que personne ne vous admire et ne vous estime davantage que celui qui a l'honneur d'être % monsieur, votre très-humble et très«obéissant serviteur.
Renaus, 4 octobre 1763.
Qui est-ce, monsieur, qui pourrait vous rendre autant d'honneur que vous en méritez? La postérité seule peut aspirer à ce droit; c'est au milieu d'elle que vous vivrez et
elle vous placer^ sans doute un jour entre ces deux hommes divins que vous avez coi;nparés d'une manière si sublime, qui n'ont pas enseigné à leur siècle des vérités plus grandes que celles que vous avez annoncées au vôtre, et qui ont été, ainsi que vous, les victimes de l'orgueil et de la sottise des hommes.
Je n'ai point vu dans Emile que vous ignoriez l'art d'élever les princes, mais j'ai bien vu que si j'étais roi, l'instituteur d'Emile serait aussi celui de mon fils, car, quelque douteux que fussent les droits sur lesquels sa royauté pourrait être fondée, je serais bieu sûr alors qu'il en deviendrait digne, et que l'amour que ses peuples lui porteraient, rendrait son règne aussi légitime que l'étaient ceux du roi Adam et de l'empereur Noé. Pour ce qui est des clameurs publiques, elles me paraissent être le sceau de votre sagesse et de votre immortalité.
* La réponse de Rousseau à celte lettre est du 27 septembre 1763.
D'ailleurs personne n'est plus touché que moi, monsieur, des malheurs que vous éprouvez. Je m'estimerais le plus heureux des hommes si je pouvais en adoucir Tamertume, daignez en être persuadé. J'envie ceux que vous estimez assez pour leur accorder le bonheur d'oser vous en convaincre plus particuhèrement, et la seule chose que ma vénération pour vous me permette de vous dire, c'est de vous assurer, monsieur, que vous ne connaissez pas tous vos amis. Vivez donc pour eux et ne cessez point de les enchanter et de les instruire ; car ils sont également intéressés à votre conservation et à votre gloire, et certes il y aurait de l'injustice à les confondre avec vos persécuteurs. Je ne répondrai pas aux choses obligeantes dont vous m'honorez, je vous dirai seulement, monsieur, qu'elles m'animent encore davantage à devenir ce qu'il faut être pour mériter votre attention et votre estime. Mais ce que je ne puis assez vous exprimer, c'est la joie que je ressens de la permission précieuse que vous vdulez bien m'accorder d'oser vous communiquer mes doutes, non sur Emile et encore moins sur votre suffisance, mais sur moi-même, ou plutôt sur ma suffisance à élever Sophie, ma fille bien-aimée et que je désire si fort de rendre ressemblante à l'aimable original dont elle porte le nom ; dût-elle, comme cette fille charmante, mourir d'amour pour Télémaque, et vous devoir encore plus q\i'à son père.
Après avoir mûrement pensé à la forme sous laquelle je me hasarderai de vous la présenter, il m*a semblé, monsieur, qu'en vous la dépeignant d'abord telle qu'elle est, et ensuite en vous faisant parvenir chaque semaine un journal détaillé des changements divers que je remarquerai en elle, il vous sera plus facile do suivre les développements de ses petits progrès et de me donner des conseils dont Teffet sera |)lus sensible et pourra vous être communiqué plus promptement.
TU le court espace de temps qui s'écoulera d'une lettre à l'autre.
Telle est la méthode, monsieur, que je suivrai, si elle vous agrée, et si elle ne vous convenait point, je ne balancerais pas un moment à me conformer à celle qu'il vous plaira de me prescrire, persuadé que je suis que je ne saurais que gagner en soumettant mes idées aux vôtres.
Je saisis cette occasion pour vous renouveler les assurances sincères de l'admiration et de l'estime avec lesquelles je serai toute ma vie, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
État de renfant.
Dans quatorze jours, ma iille aura quatre mois complets. Elle est bien constituée, et je puis dire avec vérité, et M. Tissot\ que je vois moins à titre de médecin que comme mon ami et votre admirateur, pourra l'attester, qu'il n'a point vu d'enfant de cet âge avoir une physionomie aussi marquée et aussi développée que la sienne l'est déjà. Des raisons particulières ont privé la mère du plaisir de l'allaiter elle-même, mais la fortune nous a fait trouver une nourrice non-seulement très-robuste et très-saine, mais aussi plus attachée et plus raisonnable que ces sortes de femmes ne le sont ordinairement. Tous les matins nous baignons la petite dans l'eau de fontaine la plus froide, et, après l'avoir essuyée légèrement, on la laisse nue pendant une bonne partie de la matinée; nous la promenons de la sorte au grand air, quelque temps qu'il fasse, et elle y est déjà tellement accoutumée que la bise même ne l'éprouve plus. Nous ne lui couvrons jamais la tête et elle ne porte ni gants ni bas. Une petite chemise
< Célèbre médecin de Lausanne.