II. Il
fort ample et ouverte sur la poitrine lui sert de vêtement. Son lit est composé d'une paillasse et d'un patain ^, et elle ne se trouve jamais mieux que quand nous étendons son petit lit sur l'herbe, car elle aime prodigieusement le grand air; aussi nous étonnons-nous chaque jour du progrès de, se$), forces. Elle se tourne déjà fort librement sur le côté, ellcohaoge souvent, et même elle est déjà parvenue à se lever sur^S|Oi;i séant. Après tout ce que je viecs de dire, vous coiftpren4rez facilement que sa santé est très-bonnte^ à cela j^ès qu'elle commeacet depuis quelque tempa à sentir de petites douleurs de gencives très-naturelles à des enfants de.f^t âge^ mais malgré cela elle ne pleure jamais, au contraire, elle rit à tout venant et même quand, pn- Véloigne de la nourrice; le chaud, le froid, la pluie, le vent et le tonnerre, rien de tout cela ne l'étonoeni ne.lui fait peur. : » ^
. Le. premier goût que nops ayons remarqué enjelle, après ses besoins, est celui des fleur$. Elle {^fcns^it un grand, plaisir d'appuyer sa pe.Ute tête contré elles et de recevoir ie la sorte Feau de la rosée qui découlait de leurs calices. Alors elle ignorait encore l'usage de ses mains, mais aujaurdhui elle veut tout empoigner et tout porter à sa bouche, comme font tous les enfants qui souffrent des dents. .
Le second goût qui s'est fait sentir aussitôt chez e||e c^st le plaisir que lui cause la musique. Les 43nâes,j;ller?oiand^ remportent sur toute autre, et Cj^la me.pajrjpt.^qt simple, parce que leur mouvement est plus marqué et par conséquent plus sensible.
Qui que ce soit qui Faborde, elle sourit, et puis elle (ix^ attentivement les personnes ^t finit jboMJourf par sourire encore. Quand elle entend du bruit, ses yeux se portent tout de suite là d'où il vient, et cette correspondance qui r^ne entre
^ Sorte de lange*
A J.-J. ROUSSEAU. i«3
son ouïe et sa vue, et entre ce dernier organe et l'emploi qu'elle fait de ses petites mains, est le progrès qui m'a le plus frappé en elle.
Je ne parlerai pas de ses petites volontés, parce qu'il ne nous a pas été difficile de les vaincre; aussi ne se plaint-elle plus quand nous la laissons seule. Elle est. d'une humeur qui nous enchante, la sérénité et la douce joie sont toujours punies sur son joli petit visage. Je peux vous assurer que le moment après que ses douleurs sont apaisées elle rit et badine. Sa vivacité est extrême, et telle enfin que les persoimes que leur état oblige de voir et de suivre beaucoup d'enfaat« assurent qu'elles n'en ont guère vu d'aussi avancés. .
Tel est son ét$^t présent.
Ueiians, 21 octobre 1765.
^ J'accepte, monsieur,, avec reconnaissance et avec joie les conditions que vous voulez bien me proposer ^ Je ne vous demande pas des louanges, je vous demande, au contraire, des avis, des conseils et des corrections. Dans le train ordinaire de l'éducation que je m'efforce à donner à mon enfant^ je serai aussi flatté de votre silence que je serai ravi et pénétré de recevoir de vos lettres dans les cas douteux qui pourront y survenir. Mon intention n'est pas de vous être à charge ; à Dieu ne plaise que je veuille rendre ainsi le mal pour le bien. Je m'en rapporte entièrement à vous. Je suis bi<^n sûr^ monsieur, que vous daignerez m'écrire quand vous aurez quelque chose d'important à me dire, et vous ferez très-bien de ne me pas répondre quand vous ne trouverez rien à reprendre dans mes soins«
* Voyez dans la Correspondance ^ à la date du 17 bclobre 1763, la réponse 4t Rousseau i la lettre précédente.
Si j'avais le bonheur d'être plus connu de vous, je suis persuadé^ monsieur, que le mot de cour ne se serait pas trouvé dans votre lettre; c'est moi qui vous la fais avec plaisir, parce que j'aime la vérité, parce que vos écrits la respirent et parce que vous êtes Thomma le plus vrai que je connaisse. Ainsi, de grâce, cessez de traiter en prince quelqu'un qui s'estimerait heureux de pouvoir parvenir à l'honneur d'être un homme.
Mais, pour en revenir à l'enfant que vous daignez appeler heureux, et qui l'est parce qu'il croît sous vos auspices, j'avouerai naturellement, monsieur, que ses petites facultés se développent plus tôt quejo ne l'aurais pensé; je puis dire avec vérité que ma fille est hâtive. Quand on la place devant un miroir, elle fixe d'abord Tobjet que la glace réfléchit, ensuite elle porte ses regards et un sourire charmant sur la personne représentée. Ma plus grande attention est d'empêcher qu'on la plaigne quand elle souffre. Cependant les douleurs qu'elle ressent aux gencives commencent à devenir si vives que je suis obligé dcT permettre quelquefois qu'on la change de situation pour la soulager, mais on lui prête ce secours sans lui parler ni la plaindre, car je suis bien éloigné de souffrir qu'on l'excite de la sorte à se révolter un jour contre la nécessité, et à devenir enfant dans un âge où il ne lui sera plus permis de l'être.
A mesure qu'elle grandit, sa vivacité augmente et ses petites volontés paraissent diminuer à proportion. Autrefois, elle s'impatientait beaucoup quand on la couchait, aujourd'hui cela lui fait moins de peine, parce que j'ai grand soin de ne la faire poser sur sa petite paillasse que lorsqu'elle est fatiguée ou qu'elle a sommeil.
Je n'entre dans tous ces détails, monsieur, que pourvous faire connaître davantage Tenfant. Mais un objet d'une bien grande importance, vraiment digne de vous être proposé, sur
lequel je me suis souvent entretenu avec M. Tissot et qui nous embarrasse beaucoup tous deux, est que je suis environné (l'un assez grand nombre de domestiques. Si ma situation me permettait d'isoler mon enfant, je serais moins en peine, car je vous suivrais de point en point, mais la difficulté la plus grande à mes yeux est de ne pas s'écarter d'un plan si sage dans des circonstances entièrement opposées à celles que vous avez choisies *;
Voilà le problème que je soumets à vos lumières, que vous seul pouvez résoudre et dont j'attends la solution avec toute l'impatience que m'inspire Tamour paternel.
Agréez les assurances sincères de l'estime et de la vénération avec lesquelles je suis, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
A la Chablière, près Lausanne, 19 novembre 1765.
Monsieur, j'ai l'ait de votre Mémoire' l'usage que j'ai toujours fait de vos immortels écrits, c'est-à-dire que je l'ai lu et relu et que je ne cesserai jamais de le lire et de l'étudier encore. Cependant, je ne m'aviserai pas de vous en faire me$ remercîments, parce que je sens bien que je ne dois tant de complaisance et de soins de votre part qu'à l'importance du sujet; mais vous me permettrez du moins de vous dire que je m'estime heureux d'être devenu père dans le siècle où vous vivez et que vous honorez, et que je voudrais vous devoir ma propre éducation, comme je vous devrai un jour celle de ma
*■ Le prince a en vue ici les instructions données dans VÉmile.
'Voyez dans la Correspondaticef à la date du 10 novembre 1763, la réponse de Roasseau a la lettre précédente et les recommandations qu'il y joint poar l'éducation de la petite princesse.
Uê LETTRES DU DLC DE WIRTEMBERG
ebère enfant et comme je vous dois déjà mon retour à la sinv plicité des mœurs.
Je sens 'à merveille, monsieur, la difficulté qu'il y a de contenir un certain nombre de domestiques dans les bornes du devoir '^t de l'ordre, et cette difTicuIté est encore augmentée à regard des mîens, parce qu'il hi)a fatln les feirc passer brusquement du tumulte d'une longue guerre dans une tran^^ quillité profonde, et du désordre qui accompagnera vie militaire dansune règle rplus' exacte; j'atoue même que j'ai eu ifuelque peine à les plier à Tordre' ([iie.j< ai 'établi dans ma maison. Il m'en a d^abord coûte deux domestiques ^i me fuenaieni déjà depuis longtemps^!* un valet de chambre dont les mœvrb s'étaient corrompues, et un autro serviteur plus ancien encore, qui, craignant que je n'^af^risse une fredaine qu'il avait faite, me demanda son congé et l'obtint sur-lechamp. Depuis, n'ayant plus et ne voulant plus avoir de valet de chambre et encore moins un maître d'hôtel, j'ai tâché d'introduire entre mes gens le plus d'égalité qu'il m'a été possible, persifadé que je suis qu'après Tautorité du maître, ils ne doivent dépendre que de leurs occupations et Ae leurs travauxl A ce sujet, j'm f^ût une espèce de règlement qui •comprend les devoirs qu'ils ont à remplir, et j'ai surtout observé de donner à chacun 4'eux une tâche particulière^ afin que l'un ne puisse<rejetersur l'autre les fautes quiinaîr traient de son inourie,nnconvéni^t qui arrive ordinairement quand plusieurs personnes sont chargées defla même besogne. Quel que séit le motif qui les engage, il me semble que cet arrangement entraînera nécessairement l'exécution plus exacte de leurs devoirs^ a laquelle ils seront poussés par l'émulation ou par le désir de récompenses, et je croirai avoir beaucoup îaxi si je les arrache au désœuvrement, car l'oisiveté est la mort de l'âme et la source de la plupart des vices»
Après cela, ne craignez pas, monsieur, ^ue je gâte mon
propre'ouvrage par une partialité qui serait bien éloignée de la fermeté et de la justice qui conviennent au caractère d'un homme. Non, je rougirate d'une faiblesse pareille. Je veux ardcthment le bien, ma vie entière sera employée à le faire, et jè'me flatte que je vous convaincrai un jour que si je n'ai pas été assez heureux pour être votre élève, je ne suis pas indigne du moins d'être votre disciple.
Je vais maintenant répondre à Vautre article de votre excellent Mémoire. Vous me conseillez, monsieur, de confier ma fille entre les mains d'une gouvernante. Je ne balancerais certainement pas de le faire, si je pouvais prévoir que la situation de ma femme et la mienne dussent nous détourner, avec le temps, dé Tâltcntion scrupuleuse qu'exige l'éducation que nous désirons de donner à cette enfant bien-aimée ; mais à Dieu ne plaise que lious Tabandonnions à d'autres soins qu'aux nôtres et que nous consentions jamais à noua laisser enlever un droit si sacré et un plaisir si naturel et si cher! Souffrez, monsieur, que je m'arrête un moment sur la situation dans laquelle je me trouve, et je me flatte de vous ramener à ma pensée et de vous faire approuver ma résolution a ce sujet.
Après quinze ané de travaux, d'agitations, de malheurs et de disgrâces, je mé repose aujourd'hui dans une retraite qu'eihbeltissent les charmes d'une douce union. Là, je partage mon temps entre les devoirs que me prescrit Tétat d'époux et de père el entre les études que m'impose la place oii je puis être ap{)elé un jour. Il est vrai que je puis être charge du fardeau du gouvernement*, mais heureusement le Suc riioh frère eât dans la fleur de son âge et jouit d'une santé Constante ; ainsi je range cet événement au nombre des
* Le prince ne r%na qae beaucoup plus tArd et pendant très-peu de temps , de 1795 à 1705. .
168 LETTRKS DU DUC DE WrRTEMBERG
choses possibles mais très-incertaines, et je doute que d'autres circonstances aient assez de pouvoir sur moi pour me V faire renoncer aux seuls jours heureux que j'aie goûtés de ma vie et pour m'engager à remonter de nouveau sur le théâtre du monde, que j'ai quitté avec tant de joie. Après cela, vous conviendrez que nous serions à regarder, ma femme comme une mère dénaturée, et moi comme un bien mauvais père, si, sur des hypothèses si éloignées, nous allions nous décharger sur quelque autre des soins que nous devons à notre enfant. Eh I quelle occupation plus douce pourrait remplir notre loisir! D'ailleurs, monsieur, quand je parviendrais aujourd'hui à gouverner un Étal, cela même m'attacherait encore plus, s'il était possible, à l'éducation de mes enfants, car je sens que j'aurais assez d'amour pour le peuple, qui m'aurait confié ses destins, pour m'efforcer d'ajouter à l'exactitude et aux soins que je lui devrais, l'exemple dans une partie qui intéresse l'humanité entière, je veux dire l'éducation. Je veux bien que tous les jeunes Wirtembergeois ne deviendraient pas pour cela des Emiles, mais quand même mes compatriotes n'adopteraient pas le physique de votre méthode, je croirais toujours avoir fait un trèsgrand bien, car comme de cent jeunes gens il n'en réussit pas un de la manière dont on les élève aujourd'hui, je gagerais au contraire qu'en suivant la route que vous avez ouverte, de dix il y en aurait un du moins qui deviendrait un homme. Enfin, ne fût-ce que de vingt, que de cinquante et même que de quatre-vingt-dix, l'avantage en serait toujours très-grand. 11 est certain que votre système procurerait à l'Élat des hommes plus forts et plus robustes, et par conséquent plus courageux et plus propres à toutes sortes de travaux. Je n'en dirai pas davantage, le reste saute aux yeux.
Le meilleur père, le meilleur laboureur, Thomme le plus intègre, le plus véridique, l'homme qui m'aurait le plus sou*
vent convaincu d'erreur, celui enfin qui me seconderait avec le plus de chaleur dans les vues qui tourneraient au bien de la chose publique, tels seraient les courtisans que j'appellerais autour de ma personne, et si, après cela, j'étais assez à plaindre pour n'avoir pas d'ami^, je croirais en effet que cette privation affligeante est un malheur inhérent à Télal de prince.
Voilà les raisons, monsieur, qui m' éloignent de Tidée de donner une gouvernante à ma fille, auxquelles se joint encore une autre qui est la douleur que ressentirait une digne mère, si elle était privée de la consolation et de la douceur d'accorder tous ses soins à celte enfant, ce dépôt précieux de notre amour mutuel, et que je ne saurais remettre en des mains plus tendres, plus vertueuses et plus sages.
Je passe à ce qui regarde ma fille. Il est naturel que dans un enfant les sens se développent successivement, mais ce qui m'élonne c'est la rapidité avec laquelle ils se perfectionnent dans le nôtre. La petite fille voit et entend déjà de loin, et elle a déjà donné plusieurs marques de l'impression diverse que les bonnes et les mauvaises odeurs font sur elle. Sa voix s'étend de plus en plus, aussi s'en sert -elle déjà tout autrement qu'elle ne faisait il y a quelques semaines; l'emploi qu'elle en fait me paraît tenir à son sexe, et j'ose vous le communiquer, monsieur, parce qu'il me semble mériter votre attention. Autrefois, quand elle voulait téter ou qu'elle désirait d'être levée de dessus sa paillasse, elle poussait des cris qui n'étaient pas des pleuVs mais qui leur ressemblaient un peu; aujourd'hui elle ne s'y prend plus comme cela, mais on entend sortir de sa petite bouche un son aigu d'une finesse singuhère et qu'elle traîne autant que ses poumons peuvent fournir à sa respiration. En général, ses progrès sont trèsrapides et M. Tissot attestera, lui qui a tant vu d'enfants et qui voit tout si bien, qu'il n'en a pas rencontré encore dont
le regard Tait si fort étonné et lui ait paru si plein d'altentioa que les regards de notre chère fille. Mille raisons me font croire que cet enfant est hâtif et aimant : hâtif p^ce que sa mémoire se développe et s'augmente à un point singulier; aimant, parce qu'il caresse à peu près également et les personnes qui TenYironnent et celles qu il voit pour la première fois. C'est donc autour de ces deux pivots qu'il faudra nous préparer à tourner son éducation. Sa précocité m'effraye un peu, mais ses caresses me rassurent, et ce qui me remplit d'une con(iance encore plus entière, ;c' est la générosité avec laquelle vous daignez seconder et diriger jfios soins. Notre reconnaissance, monsieur, égale certainement, la grandeur ^e ce bienfait, et Tadinir^tion quç je vous pf^'le au fond de mon cœur, avec laquelle je ^çrai^lou^e ma vie, monsieur, votre très-humble et très-^béis§ant servitejgir. . ^ ,..
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La Chablière, 2 Janvier 1764.
Je i^laurais certainement pas t^r^^ si longtemps, monsieur, de répofidi;e à l'honneur de votre lettre *, si je n'avais été attaqué de tous côtés au sujet de l'éduqation que vous m'avez enseignée et que je pratique si heiireusemenjt ^ Tégard de mon cher enfant.
Un personnage réputé grave, dans un long ]|i|émoire rempli de choses qui ne le sont guère, exige que j'habille ma fille parce que les chardonnerets ont un duvet, les chenilles des cachettes et les escargots une porte vitrée ^ Il veut que je couvre et que j'enveloppe ma petite, parce qu'il est indécent.de découvrir la nudité d*un enfant; enfin il trouve trèsmauvais que je ne l'habille pas, quoiqu'elle soit toute habiU
* Yoyei dans la CotreqH>tldance, à la date du 15 décembre 1765, la réponse de Rousseau à la lettre précédente.
A^.-i. UOISSKAU. • 17»
lée, puisque Notre-Seîgneura prescrit aux riches dévêtir les pauvre». Il se fâche sérieuâeinfinl contre moi de ce que j'élève u)d fille oomme lune fille qui doit un jour devenir feornie et mène, tet^on comoaê oo élèiMi ooraiminément les enfants 4ea prinaes, car il parait terriblement brouillé avec la nature, et il serait bien aise que tout le monde le fût autant que lui. lEnsuite ce gr^i) docteur daigne m'apprendre qu'une fille n'est pas un garçon; il essaye même d'entrer en matière, mais son âge se reffîise hetireusemefil'à ses efforts et Tobligc fie,. s'arrêter en si beau cbemia. Enfin, grâce à sa faiblesse, il finit par me eonseiller de.ohanger de méthode, et: cela précisément par<^ qpe. mon enfant se trouve bien de celle que j'ai adoptée,
{Voilà, monsieur, les rdisdweaients que j'ai eus à combattre, et je^ne vous les dommttnique. qye^ dans i'iotention de vous faJrerire ui> moment^ si •(•ir^t ^t;t<«qu'<dnxpuisseriiifre"de la turpjtudede l'esprit humain. Je ne. connais rtenjoutefois d'aussi bouffon quef ces< .prétendus hampneagn^veS'; mais ce qui n'est pas lout à. fait aussi plaisant, c'est i' espèce d« désagrément que cette édueation altiroià M. Ti^sot, mon ami et votre admirateur; désagrément qu'il supporte avec une fermeté digne de son génie et deson coqur^iquije portentoatupellement à tout ce.qqi est iréritableoientbienet loiiitbl^. N'en doutez pas, mon cher maitre^ui, c'est vousqi)i m'ayez ranvené à la vertu. Joubsez donc en plein de cette satisfaction si douce. Je serais un monstre si je vous en imposais. Encore un coup, je vous dois tout ce que je suis, et il est si vrai que je suis tel que je crois devoir être, que je ne changerais pas mon sort avec celui du plus grand des monarques. Il ne manque à mon bonheur tranquille que Tavantage de le partager avec le bienfaiteur des mains duquel je l'ai reçu. Veuille le ciel m'accorder cette faveur; il n'en est pas sur la terre de plus précieuse à mon cœur.
172 LETTRES DU DUC DE WmTEMBERG
Ma félicité, monsieur, consistant dans raccomplissement exact de tous mes devoirs, les peines, les travaux ne sauraient me rebuter. Au contraire, et je le dis parce que cela est vrai, plus Je rencontrerai d'obstacles et plus je m'efforcerai de les surmonter et de remplir une carrière que je cours avec plaisir.
J'ai toujours haï les louanges ; mais celles que me donne Tami de la vérité me pénètrent de satisfaction et de joie, et elles m'animent encore davantage à les mériter. Ne croyez pas cependant que je sois le seul que vos lumières aient éclairé. M. et madame la comtesse de Goloukin, pénétrés de la vérité que vos écrits respirent, élèvent comme moi l'enfant que l'amour leur a accordé. Je m'estimerais heureux d'être aussi bon père, aussi vertueux et aussi bienfaisant qu'ils le sont. Ils s'appliquent à montrer à la génération suivante l'Emile vivant dont vous avez tracé le sublime et brillant portrait, et ils en sont dignes; et moi, je me croirais indigne de vous admirer et de vous aimer si je ne leur rendais pas cette justice, et si je vous privais de celle récompense glorieuse, la seule qui soit capable de diminuer les chagrins d'un cœur tel que le vôtre.
Ma tendre épouse me charge de dire au sublime instituteur d'Emile qu'il est le digne objet de sa juste admiration, sentiment que je partage avec elle, et qui ne cessera qu'avec ma vie.
ri
La Chablière, 51 janvier 1764.
J*ai remis à M. Tissot le livre, monsieur, que vous m'avez chargé de lui faire parvenir*. Je Tai lu avec tout le plaisir possible. Il serait à souhaiter que tous les traités de métaphysique fussent aussi lumineux et aussi vrais que celui dont vous nous avez favorisés; on aurait épargné à Tesprit humain la honte de tant de rêves et d'absurdités puériles qui le dégradent.
Une des choses que j'ai le plus admirées, c'est la force que vous avez eue de retrancher cet admirable morceau de la lettre que vous avez écrite à M. d'Alembert. Cet effort est véritablement digne de vous, et j'ose vous en féliciter, et vous en remercier même par le vif intérêt que je prends à tout ce qui me confirme davantage dans Topinion que j'ai conçue de votre caractère. Cessez donc, monsieur, de donner le nom de barbouillages à des écrits qui font honneur à l'humanité et à leur auteur, parce qu'ils inspirent l'amour de la vertu et qu'ils tendent à ramener tous les hommes à la pureté des mœurs et à la simplicité primitive, cette fille chérie de la nature. Encore un coup, monsieur, cessez de vous insulter vous-même et de ressembler en ce seul point aux mortels aveugles qui ont eu le malheur de vous méconnaître. Non, je suis bien sûr, du moins, si j'en juge par le mien, que notre cœur vous a élevé des autels. Pourquoi donc les profaneriez-vous par ce langage, le seul, toutefois, de tous ceux que vous avez tenus, qui n'est pas conforme à la vérité.
Je viens de lire pour la première fois, et cela avec ravisse-
< Voyez dans la Correspondance, à la dale du 21 janvier 1704, la réponse de Rousseau i la lettre précédente.
ment, la lettre que yous a\ez écrite à M. de Voltaire en réponse à son poëme sur le désastre de Lisbonne. Vous me consolez, mon cher maître, tandis que le poêle s'efforce de m'attrister, et je vous avoue que la tranquillité qui règne dans ma conscience a toujours fermé les portes de mon cçeur à ce système afffigeant. Mais ce qui m'étonne et m'afDige véritablement, c'est que cette lettre sublime n'ait point empêché Candide de naître, ou qu'elle n'ait pas eu la force de l'étouffer dans son indigne berceau. Telles sont les erreurs de l'esprit, quand il n'est pas guidé par la conscience, et quand l'auguste vérité n'est pas le but qu'il se propose.
Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de M. Tissot, parce qu'il se propose d'avoir Thonneur de vous écrire lui-même. D'ailleurs je ne pourrais vous dire de lui et de moi que ce que je vous en ai déjàVdit tant de fois ; car nous vous admirons et nous vous aimons toujours de même, et ces sentiments, si justes, ne Vélemdront jamais dans mon cœur, à moins qu'il ne devienne indigne de les renfermer.
C'est moi-même, monsieur, qui £ii eu l'avantage de vous voir chez M. de La Poplinière. Déjà alors je vous admirais et vous respectais ; mais les sentiments que vous m'avez inspirés depuis sont d'une nature bien supérieure, et cela est tout simple, car dans ce temps-là vous n'aviez pas encore élevé Emile, et moi je ne jouissais pas encore du bonheur d'être père et de vous devoir tout ce que ma chère Sophie sera un
Mais il est temps de revenir h elle. Elle a percé deux dents à la fois. Cette double éruption lui a causé beaucoup de fièvre; mais pendant cette crise, j'ai remarqué avec plaisir que le sourire embellissait son jpetit visage, dès que les douleurs lui donnaient un peu de relâche. Sa santé, ses forces et sa gaieté augmentent dans la même proportion ; et pour vous jMouver, mon cher maître, qu elle, sera aimante, je vousdi-
rai que toutes les fois qu'elle a caressé sa digne mère ou moi, elle se tourne sur-le-champ vers la nouiTice et là caresse encore davantage que nous. Celte petite distinction accordée ^ sa nourrice nous comble de joie et nous procure plusieurs avantages à la fois : premièrement de me convaincre que cet enfant sera reconnaissant et aimant, secondement de lui attacher encore plus sa nourrice, dont nous sommes déjà très-contents; troisièmement de fortifier ma tendre épouse dans, la résolution qu'elle a prise de nourrir ellemême l'enfant dont elle accouchera dans quelques mpiâ,'et quatrièmement d'admirer de plus en plus rexcellent caractère de ma chère petite femme, qui, malgré les plaisirs que lui font les caresses de son enfant, e$t toujours jalouse en faveur de la nourrice.
J'ai tâché de remonter à la cause qui a aiguisé l'odorat de ma fille^çtj'ai trouvé que vous avi^z raison. Voici à. quoi je Tattribue : dèssa naissance on l'a be,aupoup .environnée de fleurs, parce qu'elle paraissait les aii;ner, et comme j'étais bien aise de l'accoutumer également au froid et au chaud^ je Tai fait porter souvent de l'air dans sa chambre, et de sa chambre à la cuisine ;^ or les qui^sines, quelque propres qu'elles soient, exhalent toujours une odei^r asse?; mauvaise, et c'est à la différence de cettç odeur de graillon à celle des fleurs qui parfumaient sa. chambre, que j'attribue le déye^ loppement précoce de ce sens.
Les femmes sont toujours femmes, et je .soupçonne 1a mienne de vous aimer tant parce que vouç l'avea peint^ comme fille, comme épouse et comme mère ; mais ce qui est bien sûr, c'est que notre amitié pour youç ne finira qu'avec notre vie. Tels senties sentiment^ avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très- obéissant serviteur.
La Chablière, 25 février 1764.
On dit, partout, mon cher maître, que vous allez aussi nous conter quelque chose. Vous pouvez être persuadé d'avance que personne ne vous écouleia plus attentivement que moi, et vos contes mè dédommageront délicieusement du dégoût que j'ai ressenti et que' tout homme doit éprouver à la lecture des impuretés qui sortent aujourd'hui d'une plume autrefois consacrée aux Muses \ mais qui depuis quelque temps paraît être tombée de leurs chastes mains dans celles de l'impudique Priape.
Rien ne prouve mieux, ce me semble, le cas que les hommes méritent qu'on fasse d'eux, que ce goût général pour les contes, qui renaît aujourd'hui. Ils sont tous de grands enfants, qu^l faut savoir faire rire de peur qu'ils ne se fassent pleurer les uns les autres. Mais la différence qu'il y aura entre vous et ces faiseurs d'historiettes est que, comme un sage instituteur, vous les tournerez au bien, tout en les amusant, tandis que les autres, semblables à des laquais fripons et libertins, excitent et corrompent encore davantage nos polissons à cheveux gris.
Croyez-m'en, mon cher maître, ne cessez pas de nous instruire et laissez dire vos ennemis ; car en pratiquant le bien comme vous l'avez fait jusqu'à présent, et en méritant de plus en plus le titre sacré d'ami de la vérité, ils ne sauraient flétrir votre gloire, et quelque chose qu'ils fassent, la postérité vous rendra justice. De même que les traitements que vous avez essuyés seront la honte de vos contemporains, de même aussi vos vertus et vos écrits immortels seront un jour l'honneur de notre siècle.
* Allusion au roman de Candide , qm venait de paraître.
Agréez avec complaisance, monsieur, les hommages sincères d*un cœur qui est et qui sera toujours tout à vous.
La Chablière, 16 mars 1764.
En yérité, monsieur, vous me surprenez, vous m'affligez, et vous m'arrachez journellement des larmes. Comment se peut-il que tant d'injustices et de méchancetés se réunissent contre un seul homme, l'honneur de son siècle? et comment se peut-il enfin que la même main ait formé en même temps deux êtres si différents entre eux, dont Tun est l'image sacrée de la lumière et de la vertu, tandis que l'autre est un composé monstrueux de noirceur et de génie^?
Le procédé de M. de Voltaire à votre égard est Faction la plus perfide qui m'ait jamais saisi d'horreur, et quoique je ne connaisse pas le Sermon des Cinquante^ je m'en rapporte bien au choix qu'il aura fait pour vous noircir. Cependant je n'en suis pas étonné (quelque odieuse que soit l'impression qu'il m'ait faite) ; car de quoi ne doit pas être capable celui qui a eu l'impudence de faire imprimer hPucelle et Candide, et qui vient tout nouvellement de dédier au feu, et sans doute pour l'épurer, le dernier ouvrage de sa plume, YArétin, ce tissu grossier d'ordures et de scandales! Cette abomination me paraît encore plus affreuse que celle dont il s'est souillé vis-à-vis de vous, puisqu'il sème par là dans l'esprit et le cœur des jeunes gens les semences de Tirréligion et de tous les Tices« Si -Montaigne vivait de nos jours, il ne dirait pas que l'esprit de M. de Vollaire est dev-enu sérieux. Ce qui me sur-
* Voyez dans la Correspondance ^ & la date du 11 mars 1764, la réponse de Rousseau à la lettre précédente» dans laquelle il parle des procédés de Voltaire â son égard. -
il. 12
prend, c'est que votre lettre sur la Providence ait fait naître Candide* C'est ainsi que le mal sort quelquefois du bieh^ qu'un instant après il reproduit à son tour. Votre sublime lettre, Candide, la perfidie de M. de Voltaire et votre manière de vous en venger, si grande et si digne de vous, en sont la preuve évidente.
Je savais déjà, monsieur, qne vous vous étiez déclaré à M . de Voltaire. 11 me dit laonée passée que vous lui aviez écrit une lettre qui commence ainsi :
« Je ne vous aime pas, monsieur, parce que vous corrom- « pez ma patrie... » , t ,
Il me demanda ce que je pensais de cette manière^ d^gii^ et je lui dis que je la trouvais très-franche ; il ajouta que c'étaient les comédies qu'il faisait représenter à.Feruey qui lui avaient attiré cette algarade de votre.part. Dès. lors il ne me parla plus de vous, et j'en fiiâ bien aise, parce que je n'aime pas à voir sortir le nom d'up sage deJa Wuche.em* poisonnée de l'Envie.. ^ ... \ 5 - ^ :.:
Encore un coup, mon cher niaître^ opposent, toujours vps vertus aux traits perfides des méchants;. et vous.jtvtQlnpherQz tôt ou tard de la foule de vos ennemis. Accoatijmé. à tp\ite sorte de combats, je m'enrôlerais volontiers soqs vos ,(]r^ peaux, si vous aviez besoin d'un au(,re secQursque.de cel^i de votre innocence et de la vérité. Mais il me semble,. mopsjçAur^ que les soi-disant philosophes cesseront, le. plu^ t^rd qu'ils pourront de vous faire éprouver Iqs mêmes traitemeats que j'ai essuyés de la part des soi-disant généraux. €eux-là ne VQUs pardonneront jamais d'avoir dissipé les prestiges de l'ierreur et du mensonge, et ceux-ci se sont réunis contre moi, parce que j'ai désapprouvé leur lâche oisiveté et que j'ai voulu les animer à une conduite plus active, qui aurait vraisemblablement terminé plus tôt et à notre avantage une guerre longue, sanglante et infructueuse. Votre amour pour la société vous
A J.-J. ROUSSEAU. m
a attiré cette foule d'ennemis cfui tous accablent, et mon zèle pour le bien de la chose a causé toutes mes disgrâces. Mais la différence qu'il y a entre vous et moi est que la yérité ne vous punira jamais, au lieu que j'ai été renversé par la main de la souveraine même pour laquelle j^ai versé' mon sang avec la joie vive des martyrs.
Pour répondre présentement, monsieur, aux questions obligeantes et amicales que vous daignez me fMre, je vous dirai que ma chère petite femme est fort avancée dans sa grossesse, que sa santé est aussi bonncrque son état le comporte, qu'elle est pénétrée de l'intérêt' que vous prenez à ce qui la regarde, qu'il n'y a pas de jour où nous ne nous entretenions de l'homme à qui nous devons et que nous aimons le [Jus, et qu'elle 'me charge de vous assurer de sa part qu'elle ne trouve point de termes qui pourraient vous exprimer la reconnaissance et la vénération que vous lui avez ini^irées. Notre petite Sophie a poussé une œillère, et l'autre, accompagnée de deux dents, est prête à percer au premier jour. Nous sommes parfaitement satisfaits et heureux, et rien ne sera capable de nous détourner jamais de nos devoirs, auxquels le cas que nous faisons de votre estime et de votre amitié nous attachent encore plus fortement.
La Chablièré, 14 avril 1764.
Ma tendre épouse et votre jolie petite Sophie ajoutent tous les jours au bonheur de mon lieureuse vie. Je verse des larmes en vous écrivant cette douce vérité. Partagez-le avec moi, ce bonheur. C'est tout ce que je puis vous offrir de plus cher et 4)e plus ravissant.
Sophie, monsieur, parait aimer tout ce qui Tenvironne:
elle nous caresse tous, mais ses caresses les plus chères sont réservées pour la nourrice. Elle est volontiers avec moi; elle est bien aise d'être sur les bras de sa digne mère, mais elle préfère d être auprès de celle qui la nourrit. Elle est dans un mouvement continuel ; ses yeux ont une vivacité qui n'est pas commune à son âge. Les douleurs les plus aiguës ne l'abattent pas, et si quelquefois elles lui arrachent des plaintes, ces cris même sont accompagnés du sourire. Sa voix a fait des progrès sensibles : tantôt elle la jette avec force, et tantôt elle la radoucit d'une manière charmante. Elle prononce déjà très-distinctement le mot de papa. Elle le profère avec plaisir, et, pour nous prouver qu'elle y attache déjà quelque idée, elle me regarde toujours quand elle le prononce. Depuis qu'elle vit, elle n'a donné aucun signe qui aurait pu me faire craindre que la peur ait frappé son âme, et celte expérience appuie bien fortement ce que vous dites, que la crainte vient toujours aux enfants de quelque cause étrangère. Il y a quelque temps que la petite fut réveillée par le bruit que faisaient des chiens; comme elle les aime beaucoup, et qu'elle était en même temps profondément endormie, elle les appela, mais sans ouvrir les yeux. Elle montre de la main les choses qui lui font plaisir; quand on Ten approche, elle joue avec elles, et quand on l'en éloigne, non-seulement elle ne pleure pas, mais elle trouve sur-le-champ d'autres objets qui l'amusent.
Comme elle ne saurait être en de meilleures mains que dans celles de la nourrice, nous avons engagé cette honnête femme à rester une année de plus auprès d'elle. C'est elle qui la sèvrera, et je crois d'ailleurs avoir beaucoup gagné par là, tant du côté des soins que du côté moral.
Voilà, mon cher maître, ce qui concerne votre Sophie; et maintenant je passe à d'autres objets.
Ma chère petite femme, qui vous aime et vous respecte, se
porte aussi bien que possible. Sa grossesse est très-heureuse, et je me flatte que ses couches le seront aussi, parce qu'elle s'est proposé de nourrir elle-même son enfant. Le mois prochain est Yraisemblablement le terme de sa délivrance. Oh! mon cher maître, que de craintes et d'espérances, que de peines et de plaisirs!
J'ai lu le Sermon des Cinquante^ et c'en est assez pour ne plus Yous parler de M. de Voltaire. Sa perfidie est encore plus horrible que cet ouvrage n'est abominable. Puisse ce dangereux esprit se replier sur son cœur et réparer tout le mal qu'il a fait.
Je ne vous dirai rien des sentiments de mon cœur pénétré ; puissége seulement vous convaincre que personne au monde ne vous vénère et ne vous aime plus que, etc.
La Chablière, 18 arril 1764.
S'il y a dans le pays de Vaud des prétendues femmes grosses assez mal avisées pour persifler Emile, je suis bien aise de vous dire qu'il s'y trouve aussi des veuves charmantes qui s'amusent à peindre Sophie^ Madame d'Aubonne, femme pleine de caractère et de génie, s'occupe présentement à faire ce joli petit portrait qui semble l'intéresser presque autant que nous. Son crayon enchanteur a eu Fart d'exprimer, sur la physionomie de Sophie, l'âme qu'elle aura un jour.
Pourquoi craindriez-vous d'avoir commis une indiscrétion en opposant l'exemple de Sophie au persiflage d'une inconnue? Si vous êtes en droit de citer Emile, vous l'êtes aussi de citer Sophie? L'un et l'autre ne sont-ils pas également
^ Voyez dans la Correspondance, à la date du 13 avril 1764, la réponse d6 Bousseau à la lettre précédente.
votre ouvrage? e^ moi, vous doia-je moins de reconnaissance pour Emile que pour Sophie?
Je ne répondrai qu'un mot aux chos€|s sublimes que vous me dites dans le commencement de votre lettre : c'est que je suis parfaitetnent heureux. J'ai toujours regardé les malheurs comme la meilleure école de Tâtue, et j'ai béni le ciel de toutes les disgrâces par leaqu^lles'il ni'a si insensiblement amené à l'heureuse situation où je mô trouve aujourd'hui. Et quel sort, en elEet^ (llu^ dou^.quele n^iienl J'ai, Sophie pour femme, j'ai Sophie pour fille, et j'ai l'instituteur d'Emile pour maître et pour ami.
Gamme vous j'ai fréquenté tous les Et^ts al tous les rangs, -^jt.iLio'ja paru que les hommes des plu^ heureux étaient ceux qui se livraient tout entiers aux devoirs de leurs emplois. Le travail éloigne du cœur les vices qui le dégradent, et celte vérité, fondée sur l'expérience de tous les temps et de tous les hommes, m'a toujours engagé à fuir l'oisiveté comme le plus dangereux de tous les poisons. Ce principe m^a poussé souvent à des fatigués affreuses. Pourquoi cela? |)arce que je me suis toujours moins soucié de vivre que de bien vivre.
Celte nourrice bien-âimée, à laquelle vous vous intéressez si tendrement et qui mérite que vous l'aimiez, me charge de vous témoigner sa reconnaissance, et elle vous promet qu'au milieu de ses douleurs les plus vives elle me fera ressouvenir de vous ertvoyer la nouvelle de isa délivrance ; précaution superfliie, ihais digne de son excellent cœur. Je me livre donc ^ahs réserve à cette douce correspondance dès âmes. La mienne appartient tout entière à tous ceux qui aiment la vertu. C'est, ce me semble, vous indiquer assez les 'droits que vous avez sur elle, et ces droits sont les plus beaux de mes titres et les seuls toutefois dont je fasse cas.
La Chublière, 23 mai 1764.
J*ai beau faire, mais je ne puis résister à Tenvie ((ue j'ai de vous envoyer ce livre*. C'est, après le vôtre, celui de tous les ouvrages qui a fait le plus d'impression sur moi. Si ces entretiens sont véritablement de Phocion, ce Grec était sans contredit l'homme le plus respectable de l'antiquité ; et, s'ils jsont sortis de la plume, ou, pour mieux dire, du cœur d'uu de nos contemporains, cet homme, quel qu'il soit, est certainement rempli des plus grandes vérités, et par conséquent votre admirateur zélé.
• Le but (le cet ouvrage est de soumettre les règles de la politique aux grands principes de la morale : il ne doit pas plaire par 'conséquent à nos politiques d'aujourd'hui, quj font précisément tout le contraire. Le plaisir que je suis bien sûr que cette lecture vous fera est ce qui m'a engagé à vous faire parvenir ce livre. Puissé-je ne m'étre pas trompé, et puissiez-vous jouir en même temps de tout le bonheur que je vous souhaite.
^ Ma femme me charge de vous dire qu'elle avance trèsheureuseipent dans sa grossesse, et qu'elle i^>uc}ie au terme de sa délivrance. Elle vous regarde comme le meilleur de mes amis et comme l'homme du monde à qui elle doit le <p^$.' Je voua écris tout ceci dans le moment délicie^ix oii :nies,<deux ;Chères Sophies. m'embra$(sent, Tune d'un côté et la petite de l'autre". ' ,
' Entretiens de Phocion sur te rapport de la morale avec la politique, heS, par Tabbé de Mably. < <
; ^.r^ réponse ^6 Rousseau à ces deux dernières lettres es^'du 26 mai i764«
La Ghal>Uère, 3 juillet 1764.
Ohl quelle joie! Ma pauvre petite femme Tient d*être délivrée. Elle m^a donné une fille. Je suis deux fois père, et je tiens à l'univers, à mon épouse et à vous par un lien de plus, et le plus doux de tous les liens.
La Chablière, 5 août 1764.
L'épouse adorée et l'excellente mère subsistent toujours de même, mais il n'est plus de nourrice. Le lait a disparu, et ses larmes l'ont remplacé. C^est Tunique chagrin que nous ayons éprouvé depuis que nous avons le bonheur d'être époux. Il est bien singulier en effet qu'une mère si respectable et si tendre puisse avoir des seins si jolis et si marâtres. J'en suis fâché pour la petite, car je suis persuadé qu'elle aurait eu le même plaisir à les sucer que moi à les couvrir de mille baisers amoureux.
L'enfant a d'abord un peu souffert de la persévérance de ma femme à vouloir le nourrir ; cependant aujourd'hui il se porte à merveille, et nous le baignerons demain pour la première fois dans l'eau froide.
Les connaissances de Sophie augmentent à vue d'œil. Elle persiste toujours à résister à la douleur avec une patience qui nous étonne. Quelques cris, et puis le sourire et la joie animent de nouveau tout ce qu'elle fait; actuellement elle pousse quatre marteaux à la fois. Elle ne marche pas encore, mais elle se promène déjà sur ses petites fesses d'une chambre à l'autre. Elle aime passionnément sa nourrice, qui est une
honnête femme, sa mère, moi, sa sœur et Teau. Il lui est arrivé une fois de frapper sa nourrice; celle-ci lui rendit tout de suite le coup, et la petite, toute étonnée, regarda la main avec laquelle elle avait frappé sa bonne amie, et punit incontinent cette main ingrate en la battant de l'autre de toutes ses forces. Dans un de ses jours de souffrance, elle voulut obtenir quelque chose par ses cris et puis par ses caresses, mais voyant que sa mère était inflexible, elle se mit à pleurer ; ma femme la regarda d'un œil sévère et la petite augmenta ses plaintes, en lui montrant du doigt ses gencives enflammées, comme pour lui dire : ce sont mes douleurs et non pas mes caprices qui m'arrachent des larmes ; à ce trait seul, ce me semble, on reconnaîtrait son sexe. Nous nous sommes beaucoup appliqués, et nous sommes parvenus à lui faire comprendre tous les mots qui ont un rapport intime avec ses besoins. Elle sait très-bien ce que signifient lait, pain, boire, manger, soupe, coucher, etc. Elle se lève déjà toute seule et remplit toute notre maison des cris de sa joie. Voilà ce qui regarde Sophie ; et pour en venir à cette heure à ce que j'ai de plus cher après ma famille, souffrez que je TOUS renouvelle les assurances de mon admiration et d'une juste amitié qui ne finira qu'avec ma vie.
La Ghtblière, 5 septembre 1764.
Vous VOUS êtes trompé, le refus de lait a été totale II a obligé une tendre mère à renoncer au plus saint des devoirs et au plus grand de ses plaisirs. Pourquoi me soupçonnezvous, après cela, d'être capable de sacrifier à une lâche
' Yoyei dans la Correipondance^ à la date du 3 septembre 1761, la réponse de Roasseau â la lettre précédente.
complaisance et à je ne sais quelle volupté plus criiniiieUe encore le sort d'un enfant chéri, et pourquoi ajoutez- yous à cette première amertume le déplaisir, et, j'ose le dire, l'in* justice d'iin soupçon, d'autant plus sensible de votre part que je vous estime et vous aime davantage?
Ahl que vous êtes éloigné de me connaître! Si je parviens jamais au bonheur de pouvoir vous dévoiler mon cœur, vous verrez que tout ce qui n'appartient pas à la vertu et à Thu-^ manité n'a aucun droit sur lui. J'ai tout quitté pour elles : plaisirs^ grandeurs, fortune, et je n'ai d'autres regrets que de n'avoir pas pu leur faire des sacrifices plus dignes de mon amour et de leur sublimité. ' . ' '
Mais n'importe! digne et vertueux ami, daignez continuer ioujours de me dire des vérités ; car j'aime cent fois plus •que vous m'accusiez quelquefois de fautes dont* je ne suis pas coupable, que» sivous gardiez le silence sur mes véritaibies ^fauts. C'est mon coeur x[ui vous en jconvie, ce cœur si f\e\n de xèle peur la vertu et de tendiresse ponr vous.
Ma chère petite femme, après avoir souri malicteusement à la lectupe- de votre lettre, m'a charge devons assurer de sa part:>qu'elle est plus abondante en sentiments distingués qu'elle ne l'avait été en lait, et Sophie m'interrompt sans cesse pendant que je vous écris, comme si cette petite rusée voulait m'engager à vous envoyer une de ses innocentes caresses.
La Chablièi'e, ILseptembre 1764.
Que dites-vous des gentillesses politiques dont les Russes amusent depuis quelques années l'Europe étonnée, jet qui constatent si bien la supériorité de ce siècle de philosophie?
A J.-J. nOUSSKAU. 187
Une iiupùratrice* dont la fin est suspecte, un empereur* qu'on fait .mourir de la colique, et un prince' né sur le trône qui périt dans sa ciptivité. Ce spectacle est odieux par luimême, parce qu'il révolte rtiumanitc; mais il doit servir de leçon aux rois, en leur prouvant d'une manière frappante que le diadème aussi est exp<](ëé à Tinstabilité des vicissitudes humaines et aux tempêtes de la fortune, et il peut leur faire sentir qu'il n'y a pas si loin qu'ils pensent du sommet de la grandeur au con»ble de l'abaissement et de la misère.
• Je vous envoie deux épitaphes : la première retrace aux yeux' des monarques celte grande vérité que j'ai énoncée cifdiessus, et l'autre renferme dans quatre vers la naissance^ les malheurs et la mort de l'infortuné Iwan. Les voici :
Princes, qui présidez au sort de runivers, Apprenez combien peu Tôclat de la couronne Suffit pour dérober vos tètes aux revers :
I^an^ ne sur le trône, .
A péri dans les fers.
' Sefd bourrelets furent des couronnes
• ' • Et ses jeux d'enfîint des revers.
Roi né sur le plus grand des trônes
Pas moins, il mourut dans les fers.
?îous sommes bjien heureux, vous et moi, d'être éloignés des théâtres où se représentent de pareilles horreurs. Ils ressemblent à ces temples sacrilèges dans lesquels on égorge chaque jour des victimes humaines pour plaire à FEtre éternel, à ce Dieu de miséricorde, de paix et de bonté.
^ L'impératrice Ëlisabelii.
• Le czar Pierre III.
» îwan VI; détrôné par Elisabeth, en 1741, à luge d'un an, il fut jetc en prison, où il passa vingt-deux ans, et fut massacré par ses propres gardiens. C'est à ce crime que le duc de Wirtemberg fait allusion.
Jouissons vertueusement de nos paisibles et douces retraites, et vivez de longues années pour le bonheur de ceux qui, comme moi, vous admirent et vous aiment.
LaChablière, 16, octobre 1764.
Vous avez très-bien deviné ; ces vers si plats sont en effet de ma façon^; mais ce qui vous trompe, cest Topinion où vous êtes que je ne vous les ai envoyés que pour vous éprouver. Non, quelque avantageux qu'il serait à mon amour-propre d'embrasser cette défaite, je n oserais m'en servir parce que je blesserais la vérité. Je vous avoue ingénument que j'ai eu la bêtise de les croire bons, et que si je les avais trouvés mauvais, je me serais bien gardé de vous les montrer. Le jugement que vous en portez ne m'étonne ni ne me chagrine ; au contraire il m'a fait très-grand plaisir, car j'aime bien plus la vérité que de mauvais vers.
Cependant, comme on peut être un fort honnête homme et n'être pas poète, je vous promets à la fois et de ne plus faire de vers, et de continuer mes efforts pour parvenir aux vertus qui vous rendent si aimable, et par lesquelles je vous aime si tendrement.
A propos de vertu, est-il vrai que les Corses vous aient demandé des lois? Je le souhaite pour votre gloire, pour le bien de ce peuple si jaloux de sa liberté, et je le désire enfin par amour pour l'humanité*.
* Voyez dans la Correspondance, à la date du 14 octobre 1764, la réponse do Rousseau à la lettre précédente.
' La réponse de Rousseau à cette lettre est du 15 novembre suivant.
A J.-J. ROCSSEAU. 189
te *
A Monrion, près Lausanne, le 17 novembre 1764.
Je ne vous parlerai plus de mes vers, parce qu'il me semble que la preuve la plus grande d'affection paternelle que je puisse leur donner est de les condamner au silence; mais, d'un autre côté, ce même motif m'engage à vous satisfaire sur le compte de ces enfants chéris, qui s'élèvent, croissent et se développent de jour en jour sous les auspices du plus vertueux et du plus sage des hommes, à qui je suis redevable du bonheur d'être époux et père, et à qui je dois le retour heureux aux mœurs et à la vertu, et, par conséquent, à cette paix, à cette satisfaction intérieure qui est, sans doute, le dernier degré de félicité auquel un mortel puisse arriver.
Les forces de Sophie et son intelligence enfantine s*augmentent dans la même proportion. On continue de la baigner dans une eau souvent glacée, et de l'exposer alternativement au froid et au chaud. Sa tête est toujours découverte, mais dans peu je compte lui donner un bourrelet ouvert attaché avec un seul ruban, pour éviter le danger des chutes sur le nez, qui quelquefois nuisent à la voix. Elle ne craint aucun temps : la pluie et la neige l'amusent; elle en reçoit volontiers les gouttes et les flocons. Il n'y a que ses pieds qui aient un peu souffert des rigueurs de l'hiver. Les engelures lui ont occasionné des douleurs cuisantes ; mais, grâce aux soins de M. Tissot, elle en est délivrée. Ce M. Tissot est un autre Rousseau, s'il en existe deux dans le monde. Je la tiens encore, et je la tiendrai le plus longtemps possible à sa première nourriture. Quelquefois cependant je lui donne un peu de légumes, plus souvient du fruit, mais jamais ni bouillons, ni viandes. Elle ne marche pas encore tout à fait seule. Il
arrive cependant qu'elle s'abandonne et fait quelques pas sans être aidée. Je dis qu'elle marche et je devrais dire qu'elle court ; ses pieds ne touchent pas terre. La loi que j'impose à la personne qui la mène est la même précisément qu'on suivait naguère en la portant. On la conduit partout où sa gaieté l'appelle, et jamais là où elle voudrait se transporter par humeur. Ses mains, quoique petites, lèvent déjà des poids assez considérable^^ ; la flexibiUté de ses membres est égale à son agilité et à ses forces. Elle peut demeurer un long temps dans des attitudes extrêmement pénibles, et si extraordinaires que je ne les ai vu exécuter par personne. Elle baise la plante de ses pieds aussi facilement que je pourrais croiser les jambes. Quinze dents ornent déjà sa jolie petite bouche, et je puis dire qu'elle est grande pour son âge. Voilà ce qui regarde le physique ; passons à cette heui*e au moral.
Sophie n'a pas trompé mon attente; elle est hâtive. Nous ne laissons pas, comme je Tai déjà dit, d'avoir un domestique assez nombreux, et l'espace que nous occupons ne nous permettant pas d'éloigner entièrement nos enfants du commerce des personnes qui habitent notre maison, il est impossible d'avoir pu la garantir tout à fait d'un certain nombre d'idées acquises et étrangères. Heureusement, ces rnêmes idées qu'elle s'est appropriées ne sont pas dangereuses et ne roulent uniquement que sur des objets extérieurs et sensibles.
Sophie, ainsi que tous les enfants, est extrêmement imitatrice. Elle saisit les objets avec une promptitude incroyable, et elle met une grande vivacité dans tout ce qu'elle fait. Elle connaît déjà l'effet de beaucoup de choses : elle sait, par exemple, que le feu brûle, parce que je le lui ai fait éprouver, que le soufflé l'éteint, et elle fait mille petites remarques dans ce goût-là, qui me semblent de son âge. Elle aura certainement de la mémoire ; son vocabulaire est déjà fort étendu^
non qu'elle prononce tous $es mots^ mais elle en comprend très-bien la signification. Je puis dire avecyérité que leur nombre n'est pas au-dessous de quarante. J'ai grand soin de ne lui faire entendre que des mots qui expriment les objets qui tombent sous ses yeux et qui servent, soit « satisfaire -ses besoins, soit à Tusage de ses jeux, comme lever, coucher, boire, manger, lait, pain, eau, fleur, soleil, lune, marcher, asseoir, etc. Assise un jour dans mon cabinet et occupée de ses amusements, je lui demandai : Sopfaie, où est le soleil? La petite, sans tourner la tête, porta la main sur son épaule et montra du doigt le soleil, qui était en effet derrière elle. Elle aime beaucoup le soleil, et ne Taperçoit jamais sans lui adresser un sourire. Le cabinet que j'oooupais à La Ghablière est orne de beaucoup de tableaux; il y en a un, entre autres, qui représente un paysage. On y remarque un jeune garçoa qui boit dans une ta8se>l>'eau fraîche d'un • clair ruisseau. En fixant ce tableau, elle montra le petit homme et prononça sur-le-champ le^mot boire>, Elle compare volontiers les objets: elle verra d*abord si le ruban du bonnet de sa bonne est de ia même couleur que cdbui de la bustière de ma femme. Elle distingue à< merveille les effets qui servent à Tusage de sa mère de ceux qui sont à moi, si tant est que j'en aie qui ne -soient pas à elle. Alors elle les désigne par le mot de papa ou marna. Sophie est vive, impétueuse et prompte à s'impa** tienter; mais, comme elle est accoutumée à ne rien gagner par cette voie, elle revient bientôt à sa gaieté naturelle. Elle est fort sensible et aimante ; elle donne tout ce qu'elle a, même les choses qui l'attachent le plus. En voici une preuve : elle fait grand cas du pain, et la petite ayant remarqué plusieurs fois la juste restitution que nous faisons aux pauvres par les aumônes, se plaît aussi à partager avec eux ce qu'elle mange le plus volontiers; elle ne manque jamais de leur doimer ia moitié, et quelquefois tout son pain. Elle aime
tendrement sa sœur; elle l'embrasse si doucement, qu'il est impossible de ne pas voir qu'elle craint de lui faire mal avec la supériorité de ses forces; ce genre de générosité m'enchante. Les deux sœurs sont séparées pour éviter les querelles des femmes qui les soignent. La petite est très-bien rétablie de son premier état de langueur; elle est moins vive que Sophie ne rétait à son âge. Elle est fort douce, rarement elle pleure; le sourire anime déjà son joli visage. Elle sera blonde, ses yeux sont grands et bien fendus ; elle a le regard agréable. Les bains l'ont singulièrement fortifiée, et elle est toujours au froid sans porter de bonnet; cependant elle a un peu de crasse sur la tête, c'est ce que Sophie n'a jamais eu. Je crois (|u'elle sera plus facile à élever que l'ainée. Sa petite intelligence commence à se développer, elle connaît déjà sa nourrice et ses parents, et elle cause déjà à sa manière. J'ai Heu d'espérer qu'elle sera saine de corps, et je porterai tous les soins dont je suis capable pour ne pas dégrader en elle une âme humaine. Voilà une relation assez incomplète de l'état dans lequel se trouvent mes chers enfants, mais vous pénétrerez d'un coup d'œil les détails qui manquent à cette esquisse. Veuillez donc ne pas vous lasser de nous aider de vos lumières. Vos conseils sont aussi nécessaires à la continuation de notre bonheur que les sentiments de la vive reconnaissance et de la tendre amitié que nous vous avons voués pour la vie.
Agréez, de la part de ma chère femme et de la mienne, cet hommage dû à vos vertus.
MonrioD, 18 décembre 1764.
n parait un livre nouveau, intitulé : Lettres de Vhomme de la montagne. Je ne Tai pas lu encore. Il sape, dit-on^
les fondements de la religion ; il déchire les liens de la société, et il tend à bouleverser la forme du gouvernement de Genève. On dit plus : on vous Tattribue. Je ne sais, mais il me semble que ces imputations diverses se détruisent entre elles; car, si ce livre n'est pas de vous, on a tort de vous l'attribuer, et si vous en êtes Tauteur, comment se pourrait-il qu'un cœur amoureux de la paix et du bonheur de ses semblables s'efforçât à soufDer le feu de la division et à renverser la base sacrée de toutes nos vertus et de tous nos devoirs?
Un mot de votre part suffira pour me rassurer, ne me le refusez pas ; car les bruits qui courent m'affectent bien plus qu'ils ne vous affecteront jamais.
MonrioD, 51 décembre 1764.
Je n'ai reçu qu'hier l'ejremplaire des Lettres écrites de la Montagne et le billet^ du 5 de ce mois qui l'accompagne. Souffrez que je vous en témoigne ma reconnaissance. La main qui me Ta envoyé vous assure que c'est le présent le plus flatteur qu« j'aie reçu de ma vie. Il ne me quittera jamais et il me sera dans tous les temps une preuve bien consolante et douce de l'affection de Tami qui m'en a gratifié.
Le nom de Tauteur et sa devise sublime dissipent mes inquiétudes. Persuadé que je suis de la grandeur de vos motifs, mon cœur s'opposera avec chaleur à ceux qui prétendent qu'un ressentiment indigne de votre grande âme vous avait mis la plume à la main. Je vais lire et relire, et je ne suis jamais si heureux que quand,' au sein de ma famille, je puis converser avec vous.
< Ce billet nous est inconnu.
Monrion, 9 janvier 1765.
La leltrte dont vous vous plaignez a produit un effet bien opposé 5 celui que j'en espérais*. Je vous ai fait part des bruits répandus dans le public, parce qu'il me paraissait important que vous en fussiez instruit, et ce n'est pas une justification que je me suis avisé de vous demander; njais je vous ai prié avec instance et avec tendresse de me tirer d'inquiétude. Je n'avais point lu les Lettres écrites delaMontagney et je n'étais pas sûr alors que vous en fiissiez l'auteur. H faut bien toutefois, ou que je me sois fort mal expliqué, ou que vous n'ayez pas bien saisi le sens de la lettre que je vous ai écrite et que l'amitié la plus sincère a dictée. Eh! qui plus que moi honore vos vertus? qui plus que moi s'intéresse à votre gloire? Après cela, vous êtes le maître de finir une correspondance qui me fut si consolante et si chère , mais ce n'est pas moi qui la finirai le premier, et, quel que soit le parti que vous preniez, vous n'effacerez jamais de mon honnête cœur l§iS sentiments que vous y avez une fois gravés.
J'ai éprouvé bien des disgrâces ; elles me sont presque toutes venues de la part des méchants ; je ne m'attendais pas (et certes je ne devais pas m'y attendre) que le nombre en serait augmenté par un homme vertueux. Je ne vous en dirai pas davantage; je ne vous parlerai plus de mes enfants; mais votre bon cœur regrettera un jour d'avoir sacrifié le contentement, les plus chères espérances et peut-être le bonheur d'un véritable ami pour un malentendu.
^ Le duc veut parler ici de son avant-dernière lettre du 28 décembre précédent. Celle qu'on a sous les yeux fait voir que Rousseau, nriéeontent de ee que le prince lui avait écrit au sujet des JjtUres de la Montagne, lui ava^it témoigné son déplaisir dans une lettre qui n'a pas été oonseryée.