‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 21 sur 73 · XX · texte numérisé non relu

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' • ; Monrion, 16: janvier 1765. . ,

Des torts? quels sofit-ils, sMl vous plaît? Quàlifiérîez^votfs ainsi la preuve là plus convainéante (|uevous rn'ayez donnée de la grandeur de votre âme? Appelleriez-vous de ce nom raugmentaiion d'amour et de respect que vous m*avez inspirée pour votre personne et vos verlus? Ce ne sont point là les torts que je vous reproche. Vous en avez en effet, et ces torts me sont les plus sensibles de tous : je veux parler de vos maux et de vos affliction^, et quelque affecté que ^vous eh soyez, ils m'affligent, me tourmentent et m'inquiètent encore plus que vous. Voilà tout ce que le temps permet à mon ami* tic de vous dire.' Je vous aurais envoyé le détail que votre excellent^ cœfir me demande, mais' le renouvellement de Tannée m'oblige à tant de réponses que je n'ai pas un in^ stant à moi. C'est un devoir ennuyeux que je remplis, toute* fois, le plus exactement qu'il m'est possible, parce que tous les procédés qui tiennent aux sentiments me paraissent respectables.

Monrioi>, 2 février 1765.

Si tous les justes qui ont honoré la terre furent persécutés^ il est tout simple que vous aussi le soyez. Les calomnies horribles dont une plume infâme^ tâche en vain de vous noircir sont une preuve de plus de votre vertu. Je ne vous plains pas, mon respectable ami, mais je vous félicite d'être en butte aux traits des méchants, et souffrez que je vous exhorte,

* Le duc veut parler d« Voltaire.

196 LETTRES DU DUC DE WiRTEMBËRG

par la tendre amitié qui me lie à vous, à les repousser toujours avec la même fermeté et la même modération. Oh I mon ami, oh! mon guidebien-aimé, qu'il est doux de chérir ceux qui font du mal et de leur faire du bieni Soyez donc toujours ce que vous êtes, je veux dire le plus charitable et le plus vertueux des hommes, et ne cessons jamais de nous encourager mutuellement à remplir de mieux en mieux les devoirs sacrés qui découlent de Tamour que nous devons à Dieu, à nos semblables, et à la société en général.

Votre lettre à Timprimeur et les notes sur cet indigne Hbelle sont dignes de vousV La publication de cet abominable écrit est la plus grande punition que vous ayez pu infliger à cet auteur si vil et si abject. Le post-scriptum m'a fait plaisir, car voilà véritablement les ouvrages qu'il faut abandonner aux flammes.

Soyez persuadé que je ferai un bon usage de l'exemplaire que vous avez daigné m'envoyer. Je Tai tout de suite communiqué à M. Tissot, et nous sommes ici plusieurs qui ne négligerons aucune occasion de vous rendre service.

Parlons d'autres choses : voulez-vous savoir ce que pensent de vous des âmes élevées et véritablement grandes? écoutez ce que me dit le prince Henri', le seul capitaine de son temps qui n'ait pas fait de fautes à^la guerre, et le seul héros que ses ennemis chérissent autant qu'ils le redoutent. Voici ^es propres paroles : « Vous ne sauriez m'obliger davantage, mon cher prince, qu'en m'envoyant ce qui sort de la plume de M. Rousseau ; je dis Rousseau, car je fais peu de cas des autres nouveautés. Je Taime passionnément. La

A La lettre de Rousseau au libraire Ducbesne du 6 janvier 1765. Nous rappelons ici que Rousseau, attribuant à tort au pasteur Vernes le libelle intitulé : Sentiments des dtoyenSf Tenait de faire réimprimer à Paris cet opuscule, accompagné de notes justificatives de sa part. L'auteur du libelle était, comme on lésait, Voltaire.

• Le prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric.

candeur, le génie, le feu sont répandus dans ses ouvrages* Il travaille pour rendre les hommes meilleurs, et une société qui se gouvernerait suivant ses principes serait la plus douce et la plus heureuse, un vrai paradis. Si le poëme des Benjamites^ est de lui, j'aurais un grand plaisir de le recevoir par vos mains. »

Halte-là, mon digne ami; voilà un poëme dont vous ne m'avez pas parlé, et j'en devine la raison. « Reparlons point de vers, avez-vous dit, à un homme qui en fait de si mauvais*. » n est très-vrai que j'en fais de détestables; mais il n'est pas moins vrai que j'aime très-fort à en lire de bons. Yous à qui on suscite tant de querelles, vous attendiez-vous à celle-là? Je suis assez curieux de savoir comment vous vous en tirerez? Comme il vous plaira, homme bien-aimé; ce qui vous convient le mieux est et sera toujours ce qui me plaira le plus.

On m'envoie dans ce moment-ci la Réponse aux Lettres écrites de la Campagne; cela vous intéresse, je vais le lire avec chaleur et amitié. Adieu, je vous quitte pour être avec vous; puisse- je passer à vos côtés le reste de ma vie. Sophie marche, court, cause et caresse sa petite sœur, qui fait des dents et prospère à vue d'oeil sous les auspices de la plus aimée des femmes, de la plus respectable des mères et de la meilleure de vos amies.

> U Uvite éeÉphre^m,

* Ce poëme est en prose, et le prince se trompait dans sa supposition .

XXIIÏ

Uonrion, 9 février 1765.

-r Je £uis bien aise de voir que vou$ oppos^z le$ procédé^ les plus vertueux aux calomnies les plus atroces, et la modératipn, cette .arme Ticl|Orieuse .des justes, aux. lâcher persécutions de vo§ enn^mi^^ Au prij^. 4e me. conduire comme votis Eaites, je m'estimerais heurei;^ d'>9vpir à essuyer encore pluts de disgrâces que vpu^. Courage, mon jrespectable'ami,vou8 avez mené jusqu'à présent une vie sans taphe, contini^ez de vivre, de rpèiqe, jusqu'à l'heure de votre fin^ et joqîasaz alors delà doub![^ gloire, de rendre h l'Eternel j'âme ia plus pure qui ait jamais existé,, et de laisser, à la terre J'exempte du plus* vertueux des hommes. , ,

Je fais de votre lettre* l'usage convenable. M. Tissot, votre ^mi) et p^r con^fl^jifint le misn, en a déjà, une G|opie,.et je

vai$ rendre puhliç|e€|és%yau dç M. Vernes- . Yoy^ allez recevoir une visite de M. le comte de Schlieben et du. baron 4e iMdlzahn; je vous prie de les recevoir avec bienvcillance.^ Us vous apporteront une. lettre- de ma part, et je vous prévi€|ns qji^'il^ en- veulent bicn<plus à votre cœur qu'à votre esprit. Ils sont tous deux sujets du roi de Prussoy et ils regardent comme un devoir d'aller rendre leurs hommages à l'homme le plus estimable de notice siècle.

L'incluse charmante qui accompagne vôtre lettre remj^lie du procédé le plus noble, nous a fait plus de plaisir au commencement qu'à la fin. J'avoue que nous espérions, avant de savoir le nom de cette Isabelle' dont nous sommes jaloux, qu'elle s'adressait à Sophie. Ma petite femme est très-piquée contre vous; elle ne veut pas que vous ayez d'autres filles

^ Lettre inconnue.

* Madame Guyenet, qui appeUit Rousseau son papa.

que les siennes. « Écrivez, me dit-elle, à ce sage qui prétend n'être pas philosophe, qu'il n'y a pas de philosophe aussi coquet et aussi volage que lui. »

Ma foi! mon ami, ce sont vos affaires; vous avez une grosse tracasserie sur les bras; voyez comment vous vous en tirerez, pour moi je ne m'en mêle pas, à moins que ce ne soit pour composer une épître en vers de ma façon. Dans vos deux lettres, je n'ai trouvé à redire que le nom dlsabelle et te mot importun. Rayez ce dernier du vocabulaire que vous employerez vis-à-vis dé' moi. Satisfaites ma curiosité au iujet du premier, et daignez croire que je suis l'homme du monde qui vous aime le plus.

Monrion, 10 février 1765.

. Recevez ^vec affection les porteurs de cette lettre, que je vous recon;»mande parce que jelesaime^ Lecomte deSchliebea et le baron de Malzahn ont le bon esprit d'aller à Motiers, non pour y voir le be) esprit, mais pour y admirer déplus près l'ami de, la vérité et l'homme le plus sage, le plus simple et le plus vertueux de la terre, malgré tous les déportements et tous les assassinats qu'on lui impute. Veuillez donc avoir égard au motif qui les amène et me faire Thonneur de leur prouver que vous êtes mon ami ; titre le plus précieux à mon cœur, parce qu'il est inséparablement liç à celui d'honnête homme. ..

j.$MJets du roi de Prusse et attachés à M. le {Mcince Henri par. les vertus qu'ils partagent avec ce béros,, ce digne ami de rbumanité, ils voiis offriront à la fois ses hommages et les leurs.

* La réponse de Rousseau à c^Ue leUre est du 18 février 1765.^

Je ne vous en dirai pas davantage, persuadé que je suis que vous me donnerez avec plaisir cette marque de votre amitié, et que vous serez bien aise de connaître des personnes si estimables.

Monrion, 27 février 1765,

M. Yernes ayant appris que vous m'avez fait part dans une de vos lettres^ qu'il désavouait avec horreur le libelle que vous lui aviez adjugé, a chargé une personne, à Lausanne, de m'engager à lui faire parvenir cet article de votre lettre qui le regarde. Je ne m'y suis point encore prêté, premièrement parce que je ne suis pas en droit de disposer de vos lettres, et secondement parce que je ne me soucie pas de me mêler des affaires de M. Yernes. Cependant je ferai tout ce que vous me prescrirez, et je me flatte que vous ne doutez pas que mon amitié pour vous ne l'emporte de beaucoup sur cette légère répugnance. Si toutefois, seigneur, vous pouviez détourner de moi le cahce d'amertume, vous me feriez plaisir; sinon je le boirai, et cela aussi avec plaisir, parce que je me livrerai toujours avec empressement et joie à tout ce qui pourra vous être utile.

Parmi les Suisses si indignement proscrits de la France, il s'en trouve plusieurs qui sont nés à Paris, et qui n'en étaient jamais sortis. L'un d'eux, touché des bons traitements qu'on leur faisait dans les Etats de Berne, s'étendit en longs remerciments vis-à-vis de l'officier qui faisait les honneurs, et le pria de ne pas oublier, quand il serait de retour chez lui, de faire ses compliments à M. le canton. Voilà ce qu'a dit im Suisse parisien. Je voulais vous conter une autre

* Lettre inconnue

anecdote, mais je reçois une lettre de M. le prince Henri, je rouvre el vous quitte pour un moment. — Je viens de la lire, et voilà ce que me dit un véritable héros, un véritable ami de la vertu, de l'humanité et de mon cher Rousseau; écoutez:

« Si dans les ouvrages de M. Rousseau je n'eusse trouvé que la candeur est répandue dans tous ses principes, je ne l*estimerais pas. Les égarements d'un homme comme lui (si tant il y a qu'il puisse se tromper) sont pourtant respectables. La plupart des hommes qui ont traité les matières abstraites, et qui après ont examiné la religion révélée et naturelle, ont toujours été guidés par la vanité d'établir des opinions neuves; l'amour-propre les conduit, mais non pas l'amour de l'humanité. Ils ne sont pas intérieurement si convaincus de leurs principes qu'ils voudraient bien le paraître, et le désir d'établir une doctrine est souvent l'objet de leurs travaux. Dans cette généralité que j'établis, on peut faire des exceptions ; mais certes pas en faveur des auteurs de notre temps. Mais Rousseau, Tunique Rousseau, ne dit que ce qu'il pense. Il ne trompe personne. Il s'éclaire et répand la lumière autour de lui. L'erreur étant Tapanage de l'humanité, il peut lui arriver de sétre trompé, soit dans des détails, ou dans quelque assertion trop hasardée; mais, certain qu'il pensait ce. qu'il écrivait, il m'est toujours respectable, et s'il pouvait trouver une évidence contraire à quelque principe qu'il a établi, j*ai si haute opinion de son cœur, que je suis persuadé et convaincu qu'il acquiescerait d'abord à l'opinion la plus fondée sur la vérité. »

Voilà ce qui vous regarde, mon bon ami, mais écoutez un peu ce qui me concerne, et puis nous verrons comment vous vous tirerez de la cruauté avec laquelle vous avez frisé La Chablière sans daigner vous y arrêter; mais laissez-moi faire, j'irai vous relancer à Métiers, et je m'y dédommagerai de tous les moments que vous m'avez dérobés.

« Mais je me laisse entraîner, mon cher prince, à vous parler au sujet d'une personne que je ne connais que par ses ouvrages et que vous avez Tagrément de voir tant qu'il vous plaît. Je me réjouis de ce que vous avez ce bonheur-là. Il n'en est pas de plus grand que la société d'un homme respectable, et vous pouvez juger combien sensiblement je vous aime, puisque je sens le prix du bonheur i|iie vous avez. C'est un sentiment que Tamilié conservera toujours dans mon eœur pour vous. »

Que dirai- je après cela à M. le prince Henri? que je ne vous ai pas vu? Mais* pourquoi? parce que jic suis époux et père. Cependant j'aurai ce printemps le bonheur de voir Rousseau ; oui^ je vous verrai avec amour et avec respect. .

: Cette lettre de M. le prince Henri en mérite, bien une de votre part. Vos âmes sont déjà unies parce qu'elles sont honnêtes et belles^ et vous me combleriez d'aise, si vous me chargiez de faire parvenir. à ^et homme illustre la lettre que je souhaite que vous lui écriviez. Adieu, mon cher maître, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur et vous prie de me faire goûter, quand j'aurai le bonheur d'être chez vous, de l'excellente crème des montagnes que nous grimperons ensemble.

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