‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 26 sur 73 · G LETTRES DU COMTE DE ZINZENDORFF · texte numérisé non relu

G LETTRES DU COMTE DE ZINZENDORFF

position. Si j'étais avec vous, je vous demanderais quelques détails sur la proposition des Corses : c'est un événement qui ne peut que vous faire plaisir, mais qui vous donnera bien de la peine. Leur choix fait hônueur au discernement de M. Paoli,. dont je ne connais pas le caractère. Il faut qu'il désire bien sincèrement la liberté de ses concitoyens, et qu'il n'ait aucune velléité de la limiter pour son avantage à lui, puisqu'il vous demande des lois pour eux. Je n'avais fait que commencer cette lettre à Nîmes ; depuis ce temps-là j*ai fait une course assez éloignée jusqu'à Toulouse, principalement pour voir le canal Royal ; je suis revenu sur mes pas, et je compte aller demain à Marseille. J'ai trouvé que vous avez beaucoup d'amis à Lyon, à Nimes et même à Toulouse. Dans cette ville, j'ai tâché de prendre les plus exactes informations sur Calas. En passant à Avignon, j'ai profité du voisinage pour voir la fontaine de Yaucluse, que Pétrarque a rendue si célèbre. C'est un endroit qui mérité d'être vu par vous, monsieur, qui aimez tant les beautés du spectacle de la nature. Il inspire une horreur agréable : l'on croit être dans un lieu enchanté, habité de quelque dieu de la fable. Il y a ici, à Aix^ M. Boyer de Fonds-Colombe, qui vous a vu, à Paris, à une représentation de ï Orphelin de la Ghinej dont vous fîtes l'éloge sans en cacher les défauts. J'ai vu à Genève M. Moultou, qui vous est bien attaché ; c'est une âme sensible et digne d'avoir des amis. Vous voyez, monsieur, que, malgré vos réflexions du Champ du Moulin, j'en suis encore à cette belle chimèrCr je crois à Tamitié, et vous y croyez aussi, nonobstant tout ce que vous m'insinuâtes alors pour me prouver le contraire. Ce que j'ai écrit à Vienne de notre promenade sur les bords de la Reuss y a été lu avec plaisir par beaucoup de personnes, et on a pardonné aux défauts de mon style par rapport à la personne dont parlait ma lettre. Je me suis rappelé notre exercice d'après le dincr près de La Clusette, sur les bords de

la fontaine de Yaucluse; j'y ai jeté des pierres qui plongeaient avec beaucoup de bruit dans ce puits dont on n'a pu trouver encore le fond. Je compte faire à Marseille la connaissance de M. de Monclar, procureur général de ce parlement. Si vous vouliez, à votre loisir, me donner de vos nouvelles, il faudrait les adresser à M. Boyer, envoyé de France à Gênes. Conservez, s'il vous plaît, monsieur, un peu d*amitié, ou, si c'est trop exiger, simplement quelque souvenir à quelqu'un qui vous est attaché.

Chenortceaux (Madame de), fille unique de madame la yicomtesse de Rochechouart, fut mariée au fils de madame Dupin, M. de Ghenonceaux, dont Rousseau avait été un instant le précepteur. Madame de Ghenonceaux avait du mérite, de l'esprit, de l'amabilité; son esprit était méditatif et profond, quoiq[ue parfois un peu trop subtil. Ses goûts et ceux de madame Dupin étaient opposés. Elle fut peu heureuse dans son intérieur, son mari ayant été, après beaucoup de désordres, exilé A l'Ile de France, où il mourut. Elle chercha dans l'étude des consolations, et ce fut en partie à sa sollicitation que Rousseau entreprit VÉmile,

J'ai donné ordre, mon ami, que mon carrosse soit chez vous dès le matin. Ce n'est point pour vous presser ni changer nos arrangements ; mais, si vos moments sont libres, vous partirez de meilleure heure, et je pourrai avoir le plaisir de diner avec vous ^ Je n'ai pu rompre un diner pour le lendemain, dont je vous parlerai, mais je compte qu^il ne vous fera pas peur, et, si absolument vous n*y voulez pas rester, comme je serai seule jusqu'à deux heures, vous pourriez dîner dans une chambre et partir après. Ainsi j'espère que vous viendrez coucher. Malgré la liberté de jour que vous m'avez laissée, je n'ai pu me résoudre à différer davantage. Il

^ Madame de Ghenonceaux était alors à Deuil, où Rousseau, qui, à TErmi* tage, était son voisin, allait quelquefois la voir.

n'y a que la raison de votre santé qui m'engageait à éloigner Totre visite. Vous me parlez d'un rhume. Si vous êtes trop fatigué, je compte bien que vous ne partirez pas, quoique je vous aie envoyé chercher. J'espère cependant que vous vous trouverez en mcdlleure santé, et, si vous alliez être obligé d'être sédentaire, Je voudrais que ce fût chez moi que vous vous trouviez retenu.

Je ne voulais pas lire votre livre, mon ami S pour vous complaire; mais, au bout de quelques jours, la tentation a été si vive, que je Tai parcouru. J'en ai été bien punie par un mot que j'ai vu, qui m'a donné un moment d'inquiétude et de chagrin, dont la réflexion m'a aisément ramenée. Il n'est pas possible, mon ami, que vous Payez laissé, et je m'accuserais moi-même si je n'avais pas cette confiance en vous. C'est la note de ïhomme au beurre^ après le conseil que vous donnez d'éviter toute légère supercherie. Vous vous serez souvenu qu'un moment de malentendu, dont on peut encore vous avoir très-mal rapporté les propos, ne doit pas prévaloir sur les excuses et les honnêtetés que j'ai été moi-même chargée de vous faire de leur part pour n'imprimer pas à cette occasion un reproche insultant. Il n'est pas besoin, mon ami, d'avoir vos principes et votre caractère ; il suffit de ne pas être un monstre. J'ai bien vu que vous avez écrit dans le premier mouvement, sur un manuscrit, ce que votre mécontentement vous inspirait. Aujourd'hui que l'ouvrage est publié et que vous ne pouvez plus avoir de ressentiment, je sens bien qu'il n'en sera pas question. Je n'ai pas pu cepen-

' La Nouvelle Hélmef dont Rousseau lui avait confié le manuscrit.

^lantme retenir de vous écrire, et si, par impossible, cette note TOUS était échappée et qu'elle fût restée, vous voyez bien qu'il faut absolument, soit par carton ou par quelque moyen que ce soit, la supprimer. Ce né sont pas là des jeux, et, quand vous auriez toutes les raisons du monde, ne devriez-vous pas être arrêté par le chagrin et Tinquiétude que vous donnerez à vos amis? Il est sûr que vous seriez généralement blâmé, et votre caractère a pris trop de considération et d'estime dans le public pour vous exposer à une scène de cet ordre. Voilà, mon ami, bien des réflexions inutiles; n'en soyez point importuné, et ne me sachez pas mauvais gré si je vous les communique. Je sais que je dois plus me fier à vous, et vous auriez droit de vous fâcher si je craignais que de vous-même vous ne vous fussiez pas arrêté ; mais, comme j'espère que vous me rendez justice, et que vous ne doutez pas combien j'aime à bien penser de vous, je me suis livrée à mon empressement, et j'aime mieux vous faire voir quelque inquiétude mal fondée que de n'être pas entièrement rassurée. J'aurais bien encore à vous parler d'une autre note; mais me le pardonnerez-vous, mon ami? et ne sera-ce pas trop en un jour? Ce sont les injures contre Rebel et Francœur de rOpéra. J'en suis au désespoir. Est-il possible que vous ne i^oyiez pas combien ces accusations sont de mauvaise grâce? Je ne dis pas qu'ils ne soient fripons. Je pense qu'il est indigne de vous de les accuser; que vos ouvrages sont trop audessus de ces procès ; qu'on regarde comme des criailleries et des démêlés mal placés toutes ces récriminations personnelles dans un livre adresse au public sur un sujet qui doit être généralement intéressant et entendu. Pardon encore une fois, mon ami; mais je suis tout en colère, et j'ai plus d'amour-propre pour vous que vous-même. Je ne vous parlerai pas des autres choses de votre roman, car je le relirai dès qu'il sera imprimé. Pourquoi me parlez-vous d'exemplaire? Jo

vous demande en grâce de ne pas songer à nie l'envoyer ; je serai à moi toute seule assez diligente pour l'envoyer chercher aussitôt qu'il sera possible sans que vous y pensiez. J'ai oublié de vous dire que M. Duclos m'avait demandé et rendu votre lettre à M. de Voltaire S Comment passez-vous votre hiver, mon ami? Dites-moi un mol de votre santé ; elle n était pas bonne lorsque vous m'avez écrit. Adieu. Voilà un grand rabâchage. Souvenez-vous que vous me dites dans vos lettres que les paresseux écrivent rarement, mais ne finissent plus lorsqu'ils y sont.

Fin de 1761.

C'est avec bien de la peine, mon ami, que j'apprends le mauvais état de votre santé; je vous en aurais demandé plus tôt des nouvelles, si je n'avais craint que les lettres ne vous fatiguassent. Je n'en ai pas moins été occupée, et vous savez combien je m'y intéresse. Je me serais aussi arrangée pour venir vous voir, si je n'avais espéré que, dans un autre temps, vous vous trouverez assez bien pour que je puisse vous voir pendant plusieurs jours. Je viendrai certainement vous faire une visite chez vous, mais je ne sais pas quand. Si, lorsque j'arriverai, vous ne vous portiez pas assez bien pour me recevoir sans gène, vous me le ferez dire, et j'en serai pour mon voyage. Prenez patience, mon ami ; j'espère toujours quelque soulagement à vos maux, et que vous trouverez plus de repos. C'est un grand tourment pour vos amis de vous voir aussi souffrant; mais, je vous prie, donnez-moi toujours de vos nouvelles; je serais plus inquiète si vous preniez le

*• La fameuse lettre a Voltaire, du 18 août 1756, sur le poème du désastre <le Lisbonne.

parti de ne m'en plus parier. — Je ne puis croire que votre manuscrit soit perdu. Je suis très-fâchée que le livre ne s'imprime pas ; mais il faut voir les raisons du libraire. Il n'est pas possible qu'il ait mis si peu d'attention à garder ces papiers ^ Si cependant cela était arrivé, y aurait-il quelque chose de perdu, et celui que vous avez n'est-il pas complet? Ce serait toujours un malheur d'en recommencer la copie ; mais ce serait affreux si elle n'était pas aussi bien que vous l'avez faite la première fois. Vous faites très-bien de garder le manuscrit, non que je n'en eusse pris plus de soin que vous-même; mais, dans ce motnent-ci, je n*aurais pas la liberté d'esprit de le lire. Je ne puis vous parler de mes affaires dans une lettre; j'aurais de mauvaises nouvelles à vous en dire. Je suis bien sûre, mon ami, de l'intérêt que vous y prenez, et, quelque malheur qu'il arrive, le sentiment de l'amitié ne se perd point.

J'ai oublié de vous dire que M. de Rulhière voulait vous aller voir; je l'en ai détourné, ne sachant pas si votre santé ne TOUS rendait pas dans ce moment-ci les visites importunes. Je crois que son voyage est retardé.

Juin 1762.

Les malheureuses circonstances, et peut-être encore plu» vos dispositions, mon ami, sont si éloignées des espérances que je vous avais montrées, que j'ai grand regret de la lettre* que je vous ai écrite, et surtout si vous n'avez pas senti que

* Il ne peut é^re question ici que de VÉmile et des inquiétudes que la lenteur de l'impression causa à Rousseau, inquiétudes dont ce dernier parlelooguement dans sa lettre à Moultou du 12 décembre 1761.

• Lettre inconnue.

je n'ai pu élre sensible dans le moment qu*au péril où se trouvait votre santé et à T horreur de vous perdre. J'espérais que vos amis pourraient amener les choses au point que les retranchements qu'on vous eût demandés n'eussent pas été indigues de vous, et que vous seriez sauvé quand même. C'est avec désespoir que j'ai appris que vous étiez réellement parti, et qu'il ne fallait plus espérer de pacifier l'affaire ^ J'ai su de vos nouvelles par ma mère, que j'avais priée d'en demander à madame de Boufflers. Elle a dit que les premiers jours de votre voyage vous vous étiez bien porté, mais qu'elle était inquiète de n'avoir pas reçu depuis de vos lettres. Lorsque je pense à vos douleurs et à vos maux, je tremble pour une longue course ; vous êtes parti seul, et c'est encore un surcroit d'inquiétude. Je connais votre fermeté et votre courage. Je n'ai point été surprise d'apprendre combien vous en aviez témoigné dans cette occasion ; mais c'est un éTéncment qui a dû vous couler des sentiments de regret et des retours sur vos amis* Vous en aviez en ce pays-ci ; vous allez changer de vie. Que je souffre de ce qui vous afflige dans cette séparation ! et combien sera-t-elle pénible pour moi I Je m'étais rapprochée de vous : j'espérais vous voir librement dans votre solitude. Je vous ai porté malheur. Les premiers jours que j'ai entendu parler des dangers de votre livre, j'étais si accoutumée à entendre crier, que je n'ai pas craint l'événement. Je ne vous ai point vu ; je ne m'en consolerai pas. Quelque accablée que je sois par les malheurs de ma situation, j'ai senti votre perte, et je ne m'y accoulumerai jamais. Dès que vous aurez pris une résolution, vous me manderez vos vues et vos espérances. Tâchez d'être heureux dans le lieu que vous choisirez. Comment avéz-vous pu risquer un livre si hardi? On dit que le Contrat social fera en-

* L'affaire de la condamnalion de VÉmile.

core plus de bruit. J'aimais bien vos livres ; mais je voudrais que vous n'eussiez écrit de votre vie. Vous savez, mon ami, que j'étais attachée à votre amitié et que j'en avais pour vous une véritable. Pourquoi vos amis n'ont-ils pas prévu les suites et tous les regrets de votre séparation? Je m'imagine qu'à votre place je vivrais en Angleterre, si vous n'avez pas peur de ne pas vous accoutumer à la langue. C'est un pays si en relation avec celui-ci, et où les gens de mérite sont connus, qu*il pourrait être préférable pour vous. Écrivez* moi toujours; jamais je ne vous perdrai de vue. Je vous prie, donnez*moi de vos nouvelles, et, dans la suite, tout ce qui vous arrivera m'intéressera, et je désire l'apprendre. Rompez avec vos amis le moins qu'il vous sera possible. Sauvage ou absent, je ne penserai jamais à vous qu'avec la même sensibilité.

Janvier 1763.

C*est avec bien de la joie, mon ami, que j'ai vu votre lettre \ Je ne pouvais vous pardonner d'être si longtemps à me donner de vos nouvelles, et dans un temps où j'étais si inquiète de votre sort. J'ai bien su par vos amis votre position et vos voyages; mais j'avais besoin de savoir par vous-même l'état de votre esprit, vos dispositions, et que vous ne m'oubliez pas. Je vous ai écrit une grande lettre que vous n'aurez pas reçue ', touchant ce qui s'est passé à Genève et sur votre séjour à Neuchâtel. Vous me dites que vous commencez à être plus tranquille. C'est un grand repos pour moi ; mais je

' lettre inconnue

' lettre inconnue.

* CeUe lettre en effet ne s'est pas retrquyée parmi celles que nous publions

voudrais aussi avoir partagé les moments de trouble et de chagrin que vous avez éprouvés. Votre silence m'en a laissée plus inquiète. Je n'étais pas moins occupée de vous, et je ne savais pas s'il n'y avait pas plus encore à craindre. J'espère au moins à présent que vous n'aurez plus aucun sujet de contradiction; mais je voudrais bien apprendre si vous menez une vie heureuse et si ce pays vous convient absolument. Je me souviens que vous aimiez ce climat, et que vous en trouviez les habitants doux et simples ; mais y trouverez-vous une société aisée et suivie, et quel effet cette habitation a-t-elle fait à votre santé? Je suis inquiète aussi de vos projets ; car, ne voulnnt plus écrire, aurez-vous les moyens d'une dépense commode et assurée? On m'a dit que vous aviez remplacé votre métier de copiste par un travail du pays; vous Taurez bien choisi. Cette occupation ne saurait être malsaine ni contraire à la position que voire état demande; mais je ne pense pas qu'elle puisse vous être réellement fort utile. Il est vrai que la vie est peut-être bien peu dispendieuse dans un pays où il n'y a point de luxe et d'impôt. Parlez-moi de tous ces détails, mon ami, et aussi de tout ce qui vous intéresse dans ce nouvel établissement. Pensez quelquefois à l'intérêt et à l'amitié qui font que je m'en occupe. Je ne peux pas me consoler que ce soit un ouvrage que vous aviez commencé pour moi qui soit l'occasion de ce déplacement ^ Que je suis fâchée de ne vous avoir pas pressé davantage pour le voir encore avant l'impression, ou que vous l'ayez donné dans le temps où Ton n'a pu le dissimuler. Je sentirai tous les jours votre perte. L'accablement où j'étais, lors de cet événement,

* La première idée d'écrire V Emile avait été suggérée à Rousseau par madame de Chenonceaux. Voici ce qu'on lit à ce propos dans le livre IX* des Confessions : a Je méditais depuis quelque temps un système d'éducation dont madame de Chenonceaux, que celle de son mari faisait trembler pour son rUs, m'avait prié de m occuper... >

m'a laissée moins libre de vous en marquer tous mes regrets ; mais je me connais assez pour savoir que je vous serai toujours aussi attachée, et que votre souvenir ne sera pas plus faible par le temps et la séparation. Je suis outrée que vous vous soyez encore éloigné; j'avais formé Tespérance de vous voir. Je compte aller à Lyon, et on m'avait dit qu'il ne restait plus que vingt-quatre ou trente lieues pour vous aller joindre. J'aurais profilé de mon grand voyage et fait ce trajet déplus pour passer quelques jours avec vous, mais vous vous reculez encore plus. J'ai entendu dire par vos amis qu'il n'était pas impossible que vous reveniez un jour. Je n'ai pu le croire; je ne vois pas ce qui ferait changer votre affaire, et d'ailleurs seriez-vous en état d'une nouvelle translation? 11 est sûr que non-seulement vos amis, mais le public le désirerait, et que vous ne serez pas oublié de sitôt dans ce paysci. J'ai là votre Contrat social; si vous aviez été ici lorsqu'il a paru, vous auriez été lapidée J'ai bien regretté que vous n'ayez pas suivi votre grand ouvrage de politique' : c'était un sujet digne de vous, et qui peut-être ne vous aurait pas plus donné de peine que vos paperasses de l'abbé de Saint- Pierre. Donnerez-vous toujours votre édition? L'abbé de Condillac m'a écrit de vous dire pour lui mille amitiés, et combien il avait pris part aux chagrins de votre livre. Il a été infiniment content de votre Contrat sociaL II ne se fait pas un scandale de l'expliquer à son petit prince'. Je ne vous parle pas de mes affaires, parce qu'il n'y a rien de nouveau. Le procès me donne toujours les plus grandes inquiétudes; il va fort mal, mais je crois être sûre que mon

* Madame de Chenonceaux fait ici une erreur de temps : Rousseau étail encore à Montmorency lorsque parut le Contrat social,

^ Les Ittttitutiom politiques y dont le Contrat social ne devait former qu'une des parties.

* JL'iniant de Pnrme, dont Tabbc t'init précepteur.

mari n*y entrera pas personnellement. Il doit de jour en jour revenir en France, s'il n'est pas déjà transféré à Pierre-en-Cise, car on ne m'a pas dit le temps. Nous avons eu de nouveaux troubles et une grande dépense pour des affaires qu'il a faites dans sa prison de Hollande. Il avait feint des engagements de dettes pour n'être pas rendu. J*espëre cependant qu'elles seront annulées, mais tout est .encore en l'air; je ne m'accoutume pas à l'horreur de cette situation. C'aurait été une grande consolation pour moi de pouvoir parler avec vous de mon malheur et de recevoir les preuves de votre amitié. Je compte au moins sur Tintérét que vous y prenez. Dans toutes les occasions, je vous manderai de même ce qui me touche, comme aussi je vous prie de me parler de ce qui vous intéresse. Pour plus grande sûreté, adressez vos lettres à M. le vicomte de Rochechouart, rue des Saints-Pères, à Paris.

Madame de Jaucourt m'a chargé de vous faire tous les compliments de M. le vicomte de Jaucourt, son frère, c'était celui de V Encyclopédie^ et combien il avait regretté votre départ!

2 mars 1765.

J'ai enfin reçu votre lettre^, mon ami, depuis quelques jours; mais je n'ai pu sur-le-champ y répondre, ni même en suivre bien la lecture. Je viens d'être attaquée d'une fièvre maligne, la plus violente et la plus terrible qu'on puisse souffrir ; elle a blessé ma tête et m'a laissé des vapeurs qui me mettent dans un état affreux. Je ne suis sûre ni de ma mémoire ni de mes idées, et les impressions noires qui me tour-

* Lettre inconnue.

mentent me font craindre de longues suites à cette maladie ^ Je n'ai plus la force de penser à mes affaires; je sais seulement que mon mari est à Pierre -en-Cise, à Lyon. On me dit qu'il est aussi tranquille qu'il est possible, et que son affaire du procès n'aura pas les suites fâcheuses que je craignais. Je suis bien sensible à Tintérêt que tous me marquez; j'y comptais bien. Pour moi, je ne sais rien des arrangements qu'il y aura pour mon sort et la vie que je mènerai. Je n'y pense point du tout, et tous les jours je crains encore la mort, quoiqu*il n'y ait point de danger à ma maladie ; mais les fortes Tapeurs que j'ai, et mon inquiétude naturelle, me rendent la plus malheureuse du monde. Que j'ai regretté que vous soyez éloigné de nous ! C'est un temps où les amis sont nécessaires, et où il est cent fois plus doux de vivre avec eux et de les voir. Vous savez tout ce que nous avons dit ensemble. La tête m'a tourné dans le froid de la mort, et je me suis trouvée dans l'incertitude sur les principes et les sentiments que j'aurais voulu prendre.

Mon ami, j'ai pensé à vous, je ma suis rappelée que vous vouliez écrire sur la mort, et tâcher d'en parler avec plus d'espérance que tous les moralistes ne font. J'ai fait lire peu à peu des pages de votre Julie quand elle est à la mort, ces jours-ci où je suis en convalescence. Écrivez-moi, je vous prie, quand vous aurez le temps, sur cela. Je ne peux ni me distraire ni me rassura.

Je n'oublie point, mon ami, ce qui vous intéresse; je vois dans votre lettre que votre santé est bien mauvaise. J'ai craint l'hiver pour vous; j'y ai pensé souvent, et, dans mon délire, j'en parlais. Tâchez d'être bien avec milord Maréchal, puisque vous êtes libre dans ce pays. C'est ce qui vous touche

> La Yiolence du mal dont madame de Chenonceaux était atteinte lui fit perdre en effet pour un temps la raison. Rousseau déplore ce malheur dans une lettre k madame de Verdclin du 27 mars 1763.

no LETTRES DE MADAME DE GHENONCEAUX

le plus, et j*espère que les ordres du roi de Prusse empêcheront tous les accidents qui pourraient troubler votre repos ou les besoins qui surviendraient. Je ne sais comme vous faites pour vivre seul, sans revenu, et sans accepter Tempressement qu'on vous témoigne. Votre projet d'aller voir notre abbé de Condillac m'a fait un plaisir que je ne puis vous dire. Il m'a semblé que j'étais moins éloignée de vous deux, et que vous penseriez ensemble quelque moment à moi. Je ne me rappelle plus le détail de tout ce qui est arrivé à Genève dans le temps de votre livre, ni de Tronchin, ni de Voltaire; je sais bien qu'il y a eu des choses qui ont été fort blâmées. Je ne comprends pas comment le médecin ^ a été contre vous, car il me semble qu'il avait été lié avec vous. M. Cromelin, qui est de votre république, et que je vois souvent, m'avait chargée de vous dire bien des choses honnêtes pour lui : il vous estime et vous affectionne beaucoup. Adieu, mon ami. Vous trouverez ma lettre bien décousue; je l'ai écrite en plusieurs fois, et c'est la première que j'ai écrite depuis ma maladie, n est affreux d'avoir eu le transport six semaines de suite avec rage. Lorsque cette fermentation est passée, on déraisonne encore longtemps ; et ce qui me fâche, comme je vous le dis, c'est que mes rêves sont toutes impressions d'ef-* froi et de terreur. Écrivez-moi, et croyez que dans tous les temps je ne vous oublie ni ne me détache de vous. Adressez, je vous prie, votre lettre chez M. le vicomte de Rochechouart, rue des Saints-Pères.

Je ne me souvenais point de votre adresse, et c'est encore une suite de la maladie de voir peu de monde et de ne pouvoir pas donner les ordres nécessaires pour s'informer de ce qu'on veut savoir. Ainsi, après m'être fatiguée à vous écrire de bonne heure pour mes forces, vous n'avez pas plus reçu ma lettre, parce qu'elle est restée'isans partir. Je suis mieux aujour-

' Ironchin,

d'hui, et j'ai reçu une petite lettre de M. Coindet. J'ai été ravie que vous soyez bien avec lui, car j*en avais bien bonne opinion. J'ai vu que vous pensiez à moi, et que vous étiez sensible à ce que je ne vous avais pas écrit. Ce mouvement m*a touchée et m'a fait grand plaisir; mais vous doutiez déjà si je vous oubliais. Cette lettre-ci que j*ai écrite encore au lit, et la nouvelle de mon affreuse maladie, vous donneront des regrets de me si mal connaître. Adieu, mon ami. Je crois bien que c'est d'amitié que vous m'avez fait ce reproche.

Yll

Été 1763.

Je suis bien inquiète, mon cher Rousseau, de votre santé, et je redoute que vous ayez à craindre non-seulement vos accidents ordinaires, mais que le climat, qui ne change pas^ ne \ous soit contraire, ce qui fait une cause perpétuelle d'incommodités. Je regrette que vous n'ayez pas été en état de faire le voyage d'Italie; peut-être votre santé s'en serait-elle bien trouvée, et c'aurait été pour vous une diversion.

Donnez-moi, je vous prie, de temps en temps de vos nouirelles; moins je suis contente de votre habitation et de votre état, plus je désire recevoir de vos lettres, étant très-inquiète de vous.

Vous me demandez de mes nouvelles : ma santé va fort bien. Je me porte mieux qu'avant ma maladie; si je n'ai pas de rechute, j'y aurai gagné. Pour mes affaires, je ne me suis pas pressée de vous en parler, parce qu'elles ne sont pas brillantes. On a manqué à toutes les paroles qu'on m'a données. Je jouis, quant à présent, de douze mille francs de rente. C'est bien peu pour vivre à Paris, surtout quand on

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