‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 27 sur 73 · II · texte numérisé non relu

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242 LETTRES DE HADÂMS DE GHEiNONGEAUX

est toujours malade, mais ce n'est pas ce qui me tourmente; je m'y bornerais tranquillement. Ce qui me donne plus d'inquiétude et plus de mécontentement d'eux** encore, c'est que je reçois l'argent mois par mois, à leur volonté, parce qu'il n'y en a aucun litre, aucun écrit, et qu'ils n'ont pas voulu ni les assurer, ni que la justice me les assurât, ou en tout, ou en partie, sur ce qui reste du bien de mon mari. C'est madame Dupin qui a retourné sur cela l'esprit de M. Dupin, qui avait promis authentiquement le contraire. Ils n'ont pas été embarrassés de manquer de parole à ma famille et aux gens d'affaires, et cela sans aucun dédommagement dans l'avenir, car je crois qu'ils ont déshérité mon mari. On m'a conseillé d'attendre, et on espère qu'à la mort de M. Dupin mon état sera plus assuré en demandant compte à cette femme; elle a tant fait, que j'ai été forcée de quitter la maison. Ce changement me met encore bien plus mal à mon aise; mais je suis tranquille et honnêtement. J'ai loué une peljte maison seule, qui est très-loin dans le faubourg Saint- Germain ; mais elle a un jardin assez grand, ce qui est pour moi d une ressource infinie ; j'y suis tout le jour. Je ne veux pas y penser, mais si vous étiez encore dans ce pays-ci, vous pourriez m'y venir voir sans passer par Paris; car elle est du côte du nouveau boulevard, et très-près de la barrière. Est-il bien sûr, mon ami, que c'est pour toujours que nous vous avons perdu? Il y a des gens qui disent que non; pour moi, je ne m'en flatte pas. Il est vrai que je vois toujours en noir les choses qui m'intéressent. L'abbé de Condillac vous fait mille amitiés ; il me mande qu'il compte toujours revenir, et ce sera dans peu de temps. Je ne pense pas qu'il soit encore deux ans à Parme. J'ai vu vos lettres' touchant vos affairesi

* Madame de Chenonceaux désigne ainsi M. et madame Dupin, les parents de son mari.

^ Elle parle sans doute ici de la lettre de Rousseau au premier s^'ndic de la

de Genève. Ces affaires m'avaient fait, beaucoup de peine, parce que je pensais bien que vous y seriez très-sensible. Je ne sais si vous avez bien ou mal fait dans le parti que vous avez pris de renoncer au droit de citoyen ; mais, dans ce dessein^ vos lettres ne peuvent être mieux, et me paraissent très-fortes et très-touchantes. On en a fait courir une à Paris sous votre nom, impertinente, où vous êtes en fureur contre le genre humain, et où vous chantez pouille aux Genevois. On sait bien qu'elle n'est pas de vous, mais on la débite, et il y en a qui la soutiennent. C'est moi qui avais mandé légèrement que vos lettres m'étaient venues par M. Coindet, parce que mes gens l'avaient soupçonné. Ce n'était pas lui qui l'avait dit. Je suis fâchée d'en avoir parlé, puisque vous n'êtes pas content de lui; mais, si vous n'êtes pas bien sûr de vos plaintes, prenez garde, mon ami, de vous tromper, car je puis vous assurer qu'il m'a toujours parlé de vous avec l'air et le sentiment du plus tendre attachement. Ne soyez pas impatient de ce que je vous dis; c'est, comme vous croyez bien, d'amitié pour vous que je vous dis ce que je pense, et, si vous saviez le contraire, vous me pardonneriez. Êtes-vous toujours dans l'idée de faire une édition générale de vos ouvrages? Est-il vrai que vous faites un mémoire sur un mariage clandestin ?

Adieu, mon ami. Donnez-moi, s'il se peut, de vos nouvelles en détail; dites-moi que vous ne m'oubliez pas, et soyez persuadé de la plus tendre amitié.

Mon adresse est rue des Brodeurs, entre la rue de Sèvres et la rue de Babylone, faubourg Saint-Germain.

république de Genève du 12 mai 1763, dans laquelle il abdique son droil de bourgeoisie, et de celles du 21 et du 26 mai de la même année que le philosophe adressait à M. Ûarc Glirppuis pour justifier la détermination qu'il venait de prendre. Ces lettres avaient été répandues à Paris et à Gnnève.

3U LETTRES DE MADÀUE DE CHENONGEAUX

octobre l'ôS.

Je ne sais, mon ami, si vous avez reçu de mes nouvelles. Je vous en ai écrit il y a longtemps; mais mes gens, imaginant que c était dans tous les quartiers comme vis-à-vis de la grande poste, y ont voulu affranchir la lettre et Tont laissée. J'y ai envoyé plusieurs fois ; elle était déjà mêlée et vraisemblablement perdue. Je vous mandais que j'avais été obligée de quitter la maison de mon beau-père ; il y avait tant de raisons pour y rester, qu'il a bien fallu que je fusse forcée à prendre ce parti ; mais il n'y avait pas moyen de faire autrement, parce qu'il y a des procédés et des manières qu'il n'est pas honnête de souffrir. Ce changement m'a donné bien de Tembarras et de la fatigue, et m'a fait réellement de la peine; mais, pour à présent, j'en suis ravie, et c'est une grande obligation que j'ai à ma belle-mère de m'avoir mise dans le cas de vivre enfin plus tranquillement et plus agréablement. Vous avez raison, il n'y a rien de tel que la liberté. J'ai pris une petite maison assez commode. Elle est bien loin, c'est ce qui me fâche; mais celles du milieu de la ville sont bien chères, et ce qui m'en plaît, c'est que j'ai un petit jardin qui fait tout mon amusement. Comme je suis près des barrières, je puis jouir de la campagne, et je m'y promène avec plaisir. Vous sentez que je ne . vais guère à Deuil ; voire départ m'en a détaché, et je crois que je vais le vendre. Combien j'ai de regrets, mon ami, que dans le temps où je suis plus à moi, et où j'espère passer des jours plus calmes, vous nous soyez ôté, lorsque j'aurais pu davantage me rapprocher de vous et chercher votre société. Voilà comme vont les choses. Il y a des gens qui disent que vous reviendrez; le crojez-vous, mon ami? Pour moi, je

n'en conserve même pas Tespérance, et quand tout y serait disposé, le pourriez-vous et votre santé le permettrait-elle? Je suis bien fâchée que vous n'ayez pas fait le voyage dltalie; le climat vous y conviendrait peut-être mieux. C'aurait été une dissipation pour vous, et d'ailleurs vous y aviez, je crois, des amis. Combien notre abbé de Condillac aurait été aise de vous voir! Pour lui, nous ne le perdrons pas, et il va revenir bientôt. Voilà ce qui s'appelle un homme sage : finir une éducation de prince dans une petite cour à tracasseries, c'est assez de raison et de patience. Pour vous, mon enfant, tranquille dans votre solitude, vous vous êtes perdu. Que j'ai de colère que vous n'ayez pas eu une aussi bonne tête que lui I Je ne peux en revenir, vous étiez si bien entouré en France, vous n'y aviez plus d'ennemis; pourquoi ceux qui ont vu votre livre ne l'ont-ils pas arrêté? Qui pouvait croire que cela passerait? Pardon, mon ami, de ces redites inutiles; j'y pense avec amertume, et je devrais au contraire ne m'occuper que de ce qui peut vous en distraire ou vous en dédommager. Vous accoutumez- vous un peu dans votre habitation? Quelle vie y menez-vous? Est-il vrai que vous allez en Angleterre ? Il me semble que je serais bien aise de vous y savoir. J'ai vu votre Lettre à l'archevêque; je l'aime, mais je suis encore en colère des vivacités de la fin. Il y avait sûrement plus de dignité à continuer comme vous aviez commencé, et c'était plus de votre caractère.

Votre lettre à Genève est belle; mais je ne comprends pas cette démarche ^ Je ne sais si vous avez bien ou mal fait, car ce n'est pas de nos mœurs. Je ne sais comme se passera cet hiver. Pour moi, je crains bien une rechute; car j'ai encore mes maux de tête. J'espère que l'affaire qui m'a tant

* La renonciation de Jean-Jacques au droit de bourgeoisie.

tourmentée finira ces vacances. Jusqu'à présent on ne voit pas ({ue celui pour qui vous vous intéressez y entre, et son père est tranquille; mais il faut voir la fin. Pour celui qui Ta entreprise, cela va tout au plus mal. Celui qui est à Lyon * persiste toujours dans ses idées; il est plus entêté que jamais. A mon avis, jamais il ne changera, et cela me désespère. Il ne peut plus me faire de mal; mais Tétat où il est empoisonne ma vie. Je ne comprends pas que sans amour, ni même sans ce qu on entend par amitié, je puisse tenir autant que je fats a cet homme. Je vous ferais pitié si vous pouviez voir ce que je souffre lorsque j'y pense. C'est encore un chagrin inutile, car assurément il n'y a nul égard. Les parents ont manqué sans façon de parole sur ce qu'ils avaient hautement promis à ma famille et aux gens d'affaires. Ils n'ont plus cru avoir besoin de quelque égard pour moi. Dieu merci, je ne leur dois rien. Ils n'ont rien assuré, répondu de rien pour leur fils. On me paye douze mille francs de rente, mais sur le bien qui restait de mon mari, et mois à mois, jusqu'à ce que les créanciers se présentent, s'ils doivent venir, car il n'y a ni crédit ni assurance qui fixe mon droit et ma sûreté. On m'a fait espérer qu'à la mort du père il y aurait plus de moyens de rendre ma situation assurée, parce que j'aurais un compte à demander à cette femme % quiest bien cause que les choses se sont passées ainsi, car mon beau-père aurait, je crois, agi différemment ; mais il est sûr qu elle s'y est opposée, et cela sans aucune pudeur. Mon ami, il y a des moments où j'en suis fort aise; je ue l'aime point, et me voilà justifiée. Il n'y a pas de gloire à prendre de penser mieux que des gens si mal nés. Cependant je sens quelque plaisir à me rendre justice. Combien je vaux

* M. de Clienonccaux.

* Madame Dupin.

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mieux qu eux d'avoir à moi des senliments si différents! Jo crois, mon ami, que je passe encore le temps avec vous à vous parler librement de toule chose. Ecrivez-moi de même, et prenez toute confiance en la vérité et la constance de mon tendre attachement.

Celte lettre a été encore retardée, et je viens d*apprendre, depuis qu'elle est terminée, que le procès était fini . Cet homme a été condamné à un bannissement perpétuel ; mais celui qu'il voulait faire entrer en cause ^ n'est point appelé. Ainsi il ne peut plus y avoir d'inquiétude, et c'est une affaire entièrement finie. C'est un événement important et qui me laisse respirer. Toutes mes craintes ne peuvent plus avoir de suite, et les mauvais desseins de ces gens-là ne peuvent plus me tourmenter. Pour les affaires d'intérêt, ce n'est pas de même, car les obligations qu'il a faites vont sûrement cire soutenues. Dans le temps, je vous manderai comme vont les choses; car je suis bien persuadée de Tintérét que vous y prenez. Adieu, mon ami; donnez-moi des nouvelles de votre santé, de votre situation, de vos occupations. Je voudrais ne rien ignorer de ce qui vous intéresse ; il me semble qu'on en est moins absent et moins éloigné l'un de l'autre.

janvier 17GI.

J*ai bien pensé à vous, mon ami, en apprenant la mort de M. de Luxembourg; vous lui étiez attaché, et vous y aurez été fort sensible. Madame de Luxembourg est dans le plus grand désespoir. Je fus témoin combien il s'intéressait sin-

^ M. de Chcnonceauz.

2iS LETTRES DE MADAME DE ClIENONCEALX

ccrement à vous et avec quelle sensibilité il en parlait, et e crois que votre séparation ne vous rend pas plus indifférent aux amis que vous avez laissés. Comment va votre santé? Prenez-vous quelque habitude au climat que vons habitez et y trouvez-vous quelque société qui vous convienne? Je suis fâchée que vous n'ayez pas pu voyager et être avec milord Maréchal. Je voudrais vous voir à portée de suivre une liaison de cœur et d'attachement, et n'être pas isolé au milieu des habitants du pays. Dites-moi comme vous vivez. Avez-vous quelque relâche à vos maux? Faites-vous toujours votre exercice du bois*? J'espère que dans cette saison vous n'en avez pas besoin, et il me semble vous avoir vu fort sensible au chaud. Ainsi, au moins, vous prenez plus de repos, et ne cherchez pas une transpiration forcée. Vous occupez-vous à quelque chose de vos anciennes idées? Est-ce vous qui conduisez l'édition de vos œuvres qu'on dit qui va paraître? On a donné à Paris une lettre sous votre nom. Ni le sujet ni la manière ne m'ont paru de vous*. C'est un honneur de la célébrité que vous n'avez pas encore eu. Je ne vous parle point de mes affaires; elles restent dans l'incertitude et Tirrégularité dont je vous ai parlé. J'attends les circonstances; mais, en allendant, je vis bien plus doucement et paisiblement qu'auparavant, parce qu'au moins je n'ai pas de tracasseries personnelles. Je vais, je crois, faire un grand voyage pour deux 011 trois mois en Normandie, chez M. Bayeux ; ma mère y est pour six mois. Écrivez-moi pourtant toujours à ma rue des Brodeurs, près la barrière de Sèvres, à Paris, parce que je ne sais pas le moment que je partirai. J'attends toujours bientôt Tabbé de Condillac; il ne m'a pas fait réponse encore sur ce

*■ Plusieurs letlres de Rousseau, datées de cette époque, nous apprennent qu'il s'nmusaii souvent à fendre du bois pour prendre un exercice qui convînt i« sn santé.

* L» prétendue lettre de Rousseau à Tarchevcque d'Auch.

que je lui avais mandé de vous. M. Lcmière me demande souvent de vos nouvelles ; il m'avait priée, dès les commencements, de vous dire combien il avait pris part à tout ce qui s'était passé à votre égard, et que c'était par discrétion qu'il ne vous écrivait pas, parce que vous deviez être excédé de lettres. Je vous avais demandé, mon ami, s'il était bien sûr que vous ne reviendriez jamais en France. Plusieurs per« sonnes m'en parlent, et cette idée, qui me paraissait d'abord impossible, ne me semble plus si étrange. Je crois bien que ce n'est pas le moment ; mais enGn puis-je prendre quelque espérance éloignée? On m'a assuré que vos amis à Paris y comptaient. Vous sentez quel bonheur cette idée me donnerait. Vous m'avez fait un grand plaisir par ce que vous m'avez mandé de M. de Chenonceaux. Il est affreux d'avoir à faire à un homme des reproches aussi graves que ceux qu'on lui doit faire, et de ne pouvoir en même temps se refuser à un intérêt et à une sensibilité qui me rendent si malheureuse parla pitié que j'ai de son état. Je ne peux ni lui faire du bien ni être tranquille sur le mal qu'il souffre. Il me tourmente pour l'aller voir; mon conseil s'y oppose absolument, disant que je ne pourrais plus être séparée, et qu'il est fou de s'exposer à toujours dépendre d'une tète aussi dangereuse. Je ne peux vous dire, mon ami, combien il m'est cruel de me refuser à la consolation qu'il demande, et combien j'aurais de crainte si j'y cédais. Voilà aujourd'hui mon plus grand chagrin ; car, s'il était sorti de prison, et que je fusse indépendante et en sûreté, ni ma mauvaise fortune, ni les procédés de ses parents, ne me seraient plus de rien ; mais ni l'un ni l'autre ne dépendent de moi, et je sens bien toujours que M. de Chenonceaux me rendra la plus malheureuse du monde. Adieu, mon ami ; je ne veux pas m'étendre sur ces choses-là, car c'est avec moi pour ne plus finir. Écrivez-moi, donnez-moi de vos nouvelles ; prenez toujours intérêt aux miennes, et soyez sûr

que je ne vous en parle que par la confiance où je suis q.ie vous êtes sensible à ce qui me touche. Je mérite ce sentiment, mon ami, et c'est un des grands regrets que j^ai de ne pouvoir plus vous entretenir en liberté et de ne plus jouir de toute la consolation de votre amitié.

novembre 1764.

Il y a des siècles, mon ami , que vous ne m'avez écrit . J'espère bien que vous ne m* oubliez pas ; mais je voudrais avoir de vos nouvelles, savoir comment va votre santé, quelles sont vos occupations et les liaisons que vous pouvez faire. Le climatfailil toujours une impression aussi mauvaise sur votre tempérament, et avez-vous eu des attaques aussi cruelles que nous vous en avons vu? Je voudrais ne vous pas parler de vos douleurs, car je sais que vous n'aimez pas à y penser, et que cela vous attriste encore ; mais je suis si inquiète de ne pas entendre parler de vous, qu'il faut que je sache comment vous vous trouvez. Pour le détail de votre vie, je n'en ai nulle idée, ne connaissant pas du tout les manières de ce pays-là. Je crois seulement qu'on y vit peu en société, et j'en suis fâchée, car, quoique sauvage, vous en avez besoin. Continuezvous les exercices violents dont vous m'avez parlé, ou faitesvous des lacets? Je ne comprends pas les ressources que vous pouvez avoir au lieu où vous êtes, et j'en suis véritablement en peine. Ne doutez pas, mon ami, de l'intérêt et de la sensibilité qui me font vous parler de tout cela. Je pense à vous bien souvent, quoique l'éloignement et le défaut de sujet particulier de lettres fassent que je vous écris rarement.

On m'a dit que vous aviez envoyé votre opéra à l'Opéra, en mandant qu'on vous le renvoyât si on ne voulait pas le

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jouer cxaclement noie à note tel qu il était. Si cela ost vrai, j'en suis très-fâchée; vous avez lieu de croire qu'il aurait réussi, et en même temps il vous aurait procuré un secours utile. Il y a près de dix ans que vous n'avez vu l'Opéra ; vous ne connaissez pas les acteurs d'aujourd'hui. Si vous étiec à Paris, il y a des choses légères, mais nécessaires, que vous ôteriez vous-même, parce qu'il n'est pas possible qu'en si longtemps et dans une exécution si différente, il ne soit besoin de changements. Cela ne fait rien à l'esprit général de la musique, et ne pourrait gâter votre ouvrage. Ainsi je voudrais que vous n'y eussiez pas mis cette condition impraticable, mais seulement chargé quelqu'un de connaissance d'en décider, ou même de vous en faire le rapport, et du lieu où vous êtes vous auriez pu juger et suppléer aux corrections. Je vous impatiente peut-être beaucoup ; mais je Tai été bien davantage d'apprendre qu'on vous l'avait renvoyé, parce que je devais croire qu'il aurait réussi et qu'il vous aurait été utile.

Je ne vous parle pas de mes affaires, parce que les choses sont encore aussi peu arrêtées qu'elles étaient. On dit seulement qu'ils vont faire sortir mon mari. Si cela est vrai, j'en serai très-soulagée par la peine que vous m'avez vue de son étal; mais pour mes affaires, elles deviendraient vraiscmblablcntent plus mauvaises. J'ai vu avec joie, dans vos lettres, qu'il avait été très-sensible aux événements qui vous étaient arrivés. Cela ne m'a point étonnée, car dans les temps les plus violents, et où il était le plus poursuivi, il m'avait écrit plusieurs fois de lui donner de vos nouvelles et de vous dire qu'il vous était toujours également attaché. Il vous avait même écrit ; mais je ne vous en ai pas parlé, parce que, dans les moments d'affaires aussi affreuses, vous étiez trop irrité contre lui. Que je suis fâchée, mon ami, que vous soyez si loinl Dans tout ce qu'ils vont préparer, ce serait pour moi une

grande consolation de vous voir et de vous parler. S'il arrive quelque événement, je vous le manderai, bien sure de Tintérêl que vous y prenez. Adieu; donnez-moi de vos nouvelles, et comptez pour la vie sur mon tendre attachement.

Lorsque j'avais fini cette lettre, j'en ai reçu une de Lyon où l'on me mande, ce qu'on m'a dit aussi à Paris, que la république de Corse vous a demandé des lois. Est-il vrai? et quelle sera votre réponse? Voilà un honneur d'un genre assez beau et assez extraordinaire pour que vous n'y soyez pas insensible. Je voudrais déjà voir l'exécution. J'embrasserais volontiers tous yos principes de politique et de société ; j'en aime et révère toutes les idées. Il n'y a que vos opinions contre les femmes que je ne vous pardonne pas, et sur lesquelles vous m'avez vue en fureur dans vos ouvrages. N'allez pas bâtir les choses dans cet esprit. On dit aussi que vous travaillez à des poëmes en prose sur des morceaux de TÉcriture sainte^, dans le goût du poërae d'Abel ; j'en serais bien charmée.

décembre 1764.

Si vous voulez envoyer à mon adresse la lettre à M. de Ruihière, je l'enverrai avec celle que je lui écris et qui arrivera sûrement, selon l'adresse qu'il m'a donnée, chez l'ambassadeur; du moins il a toujours répondu à toutes les miennes. Je ne doute pas du grand plaisir qu^il aura de la recevoir. Je suis ravie, mon ami, dem'étre trompée sur le pays que vous habitez. Le tableau que vous m'en faites n'est rien moins que celui d'un lieu sauvage et isolé. Je craignais la solitude, ou, ce qui revient au même, le défaut de société telle

* Allusion au Wvite d'Éphraïm.

A J.-J. ROUSSEAU. 2:,ô

qu'elle vous convient. Vous me parlez au contraire de gens heureux et qui aiment à se lier : c'est ce que je pouvais désirer. Je suis fâchée que vous soyez encore importuné des visites dindifférents; mais n'y a-l-il pas de moyens de vous y refuser, surtout vous qu'on sait autant aimer la promenade, et, par conséquent, qu'on peut naturellement croire sorti? C'est un malheur de la célébrité, et, selon moi, ce n'en est pas un petit. A votre place, je chercherais si bien à m'en débarrasser, que je n'en serais pas accablé. 11 serait bien malheureux, n'étant de principes ni poli ni complaisant, d'être cependant victime de gens qu'on ne connaît point, et qui fatiguent votre santé et votre humeur en vous ôlant tout votre temps et votre liberté. — Je n'ai pas encore vu l'écrit que vous avez fait touchant vos affaires de Genève. J'ai bien de la douleur de ce qui y a donné lieu et de la résolution que vous avez prise ; mais on ne peut pas parler de si loin de toutes ces choses sans les connaître assez. Je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de vrai des Corses. Ne dédaignez pas ce que je vous ai dit de votre république; je ne me console pas de ne pouvoir plus vous en parler.

Avez-vous su l'affreuse maladie de notre pauvre abbé de Condillac? On l'a tenu deux jours pour mort, et nous cri avons eu toutes les nouvelles. A présent, il est absolument rétabli et en bonne santé. Il doit revenir l'automne prochain; il aura bien du regret de ne vous plus trouver. J'entends dire cependant qu'il n'est pas impossible que vous reveniez ; mais vous ne voulez pas que je vous parle des discours vagues (ju'on tient sur vous. Je voudrais bien pourtant savoir ce que vous en pensez. Je vois presque un rappel qui paraissait assurément plus éloigné que le vôtre, c'est celui des jésuites. Chacun d'eux revient en particulier. Votre affaire avait quelque rapport à la leur, puisque c'est cette circonstance qui fait qu'on y a mis de la sévérité. Pourquoi donc d'autres temps n'amène-

raient-ils pas d'autres idées par rapport à vous? Au moins j*aimerais à savoir que de votre pari vous ne vous y refuseriez pas si les circonstances se présentaient. Voilà peut-être, mon ami, de belles chimères ; mais enfin est-il possible de n'en pas faire sur des choses qu*on désirerait autant. J'ai été outrée des malentendus de mes lettres; j'aurai plus d'attention. Vous ne me parlez pas de votre sanlé ; est-ce bonne marque? Adieu; vous connaissez tout rattachement et tous les sentiments que je conserverai toujours pour vous.

Commencement de 1765.

Vous jugez, mon ami, la joie que j'ai lorsque je reçois de vos nouvelles. C'est une chose si fâcheuse qu'un déplacement, qu*il se fait sentir longtemps, et surtout à vous qui avez perdu tant d'amis et de si sincères. Je suis bien aise si vous pouvez exécuter votre projet d'aller rejoindre en Ecosse milord Maréchal. Le voyage m'inquiétera beaucoup, car en aurez-vous la force? Mais, si votre sanlé vous le permet, je crois que votre vie sera plus douce dans ce pays-là, et auprès d'un homme qui vous aime et vous estime. C'est toujours de la société dont j'ai été occupée pour vous, et vous n'êtes pas homme à pouvoir être heureux sans liaison. Pour le climat, il me semble. qu'il influe moins sur des maux habituels comme les vôtres que le genre de vie et le contentement de l'esprit. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et écrivez-moi votre adresse; la mienne est rue des Brodeurs, près la barrière de Sèvres, faubourg Saint-Germain. Je continue à être fort aise d'être seule dans ma petite maison. J'ai vendu celle de Deuil, et, indépendamment de Téconomie, vous croyez bien qu'elle m'aurait paru fort triste. J'ai ouï-dire par un homme qui voit ces dames qu'elles re-

gardaient que vous pourriez revenir un jour *. Cela esl-il vrai? et, s'il était possible, vous y refuseriez-vous? Je mande à Tabbé de Condiilac ce que vous m'avez dit pour lui. Nous l'attendons toujours dans un an; s'il le peut, je ne doute pas qu'il ne s'arrange pour vous aller voir. Je vous envoie ce que M. de Rulhière m'a écrit de vous mander. Comptez-vous la faire, cette édition, et ne verrons-nous plus rien de vous? Je ne sais commenterai le courage de vous en parler après les suites de votre dernier ouvrage'. Ce serait à présent qu'il faudrait écrire librement; il n'y aurait rien à craindre; *mais vous ne vous arrangez pas comme bêla. M. de Maiesherbes n'est plus à la librairie; les gens de lettres en doivent être fâchés. Pour moi, j'aurais voulu qu'il eût quitté plus tôt; vous seriez encore ici, et votre livre n'eût pas paru. Au moins portez-vous bien dans le lieu où vous êtes, souvenez-vous de vos amis, et ne cessez pas, je vous supplie^ de m'écrire de temps en temps et sur tout ce qui vous intéresse.

Ce que je vous avais mandé de mes affaires est très- vrai, et je n'ai p€»int de reproches à faire à mes parents ; car ils n'avaient pas trop de moyens pour forcer en justice ces gens-là à être honnêtes et fidèles à leur parole, et l'autorité a peu de prise sur un homme qui n'a plus de place, car vous savez qu'il s'est aussi démis de la sienne en cachette', en nous assurant qu'il n'en voulait rien faire, et m'a ainsi privée des grâces que j'aurais pu obtenir à sa mort ou à sa retraite sur la place. Quant à mon fils, vous avez raison, je devrais être sa tutrice; mais, comme ils ont voulu s'en emparer, et que

^ Probablement mesdames de Luxembourg et de Boufflers. ' * Il doit être question ici de l'Émiie. Madame de Chenonceaui ne connaissait pas encore les Lettres de la Montagne,

^ Il s'agit sans doule de M. Dupin, le beau-père de madame de Chenonceaux.

256 LETTRES DE MADAME DE CHENOiNCEAUX

les anciennes dettes de mon mari laissent son bien très-embarrassé, c'aurait été un procès à avoir vis-à-vis du grandpère, qui a voulu s'en charger, sans que je fusse assez sûre des reprises que je trouverais; car il a arrangé son compte avec son fils, comme il a arrangé toutes ses affaires, c'est-àdire nul ordre et seulement une quantité de titres qu'il a et de quittances de lui où il se reconnaît redevable. — Non-seulement il s'approprie Tarrangement de ce qui reste du bien, mais les détails de la dépense de mon tils passent par la femme, en sorte que je ne suis pas maîtresse d'en disposer. C'est elle qui paye sa pension et son entretien, et elle se donne le bon air de tout arranger sans rien prendre de son bien à elle ; car toute sa dépense est reconnue et quittancée par le curateur, qui est leur secrétaire, en sorte qu'on croit dans le monde qu'elle en prend soin, ce qui n'est pas. On m'a dit qu'il m'était plus avantageux d'attendre la mort du père pour demander la tutelle et les comptes, et, en attendant, je patiente et je m'arrête seulement à faire en sorte que mon fils soit tenu comme il convient pour les choses essentielles ; car, par exemple, pour l'entretien, elle qiji aime tant sur les autres choses les chiffons el les emplettes, est si éloignée de ces soins pour mon fils, qu'il n'y a point de polisson de chez elle qui ne soit mieux vêtu. J'y supplée comme je peux. Si j'y avais consenti, elle a persécuté longtemps pour qu'il n'ait ni précepteur ni valet de chambre, et qu'il ne soit pas élevé à Paris. Voilà ce que je ne céderai pas. Tous ces détails, comme vous sentez, donnent bien de rhumeur et de la fatigue; mais c'est beaucoup que de vivre éloigné. Mon mari me tourmente toujours de sa prison, mais ses lettres ne paraissent pas mieux disposées. Quel malheur, mon ami, dans une situation aussi triste, de perdre un ami et de me voir séparée de vous dans un temps où j'aurais eu plus de besoin de vos conseils et plus de con-

solation dans voire amitié; au moins je suis sûre de Tintérét et du souvenir que vous me conservez, et je vous les demande comme une chose dont je sens tout le prix.

février 1765.

Je vous aurais remercié sur-le-champ, mon ami, du présent que vous me faites de votre livre ^; mais j'ai voulu le lire et vous en parler. J'ai été bien étonnée d'y voir une allusion dont le fait ne me permet pas de me méconnaître, mais que l'éloge me défend encore plus de prendre pour moi. J'ai la plus grande joie que vous pensiez quelque bien de moi, mais en dire des choses si sublimes, et dans un livre, cela fait frémir.

J'ai bien vu, par l'histoire de votre procès, qu'on avait poussé cette affaire contre les règles; ce souvenir a renouvelé tous mes regrets d'avoir été cause de ce malheureux ouvrage*. Vous parlez de la France avec une douceur et une bienveillance même qui m'ont bien touchée. Il est sûr que vous y êtes regretté et que les circonstances ont tout fait; s'il en naissait d'autres qui amenassent votre retour, quelle joie aurais-je qu'elles pussent au moins réparer le mal de Tabsence ! J'ai vu chez la comtesse de Jaucourt, qui revenait de Genève, plusieurs Genevois qui ont parlé de vous avec un intérêt et une estime entière. Ils ont été fâchés que vous ayez pris le parti de la renonciation, parce que l'arrêt contre vous n'était point regardé comme un décret de la nation ; c'est un corps particulier dont ils disent qu'on n*avoue point les décisions comme générales. Même dans le cas où elles ne sont point

* Les [jêllres de la Mmfagne»

« UÉmile.

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